L'HOTEL DE RAMBOUILLET
Les destinées de Thôtel de Rambouillet méritent d^étre étudiées. Ce salon de beaux esprits, qui régenta la littérature pendant la première moifîé du xviifi siècle, et qui fut l'arbitre du goût, le sanctuaire de la morale, Tacadémie du beau langage, après avoir joui longtenops d'une gloire incontestée, a vu décliner son autorité sous le règne de Louis XIV, «t le xvni^ siècle n^« plus eu pour lui que le sarcasme ou le dédain ; on Ta yu à travers les Priei$u$$i riâieules de Molière, et on a détourné contre lui des traits que le grand comique n'avait dirigés que contre les matadroits imitateurs de son langage et de- ses manières. 11 est temps de se placer entre rengouement des contemporains et le dénigrement de la postérité pour apfprécier justement les services et les torts de cette réunion célèbre.
M. Rœderer, dans son Hiiioire de la ïoeiiti polie en France, fait remonter l'ouverture du salon de Madame de Rambouillet à l'année 4600^ sous le o^ne de
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Henri rV. L'esprit de cette société, à son origine, fat politique et nioral.*Le marquis de Rambouillet, ami ^n duc d'Epernon, était hostile à SuUf, alors au coml^le de le faveur; Catherine deVivonne, sa chaste et noble femme, voyait avec mépris les dérèglements de la cour : ces rancunes politiques et ces scrupules de pudeur les déterminèrent à se tenir sur la réserve, et à faire de leur hôtel un centre d'opposition modérée qui combattrait indirectement les barbarismes et les orgies dé la cour par la pureté du langage et des mœurs. L]hôtel de Rambouillet ne tarda pas à devenir le reodez-vous des beaux esprits et des lemmes les plus distinguées. On briguait ardeaiment rhonneur d'y être admis, car l'admission 4tait un double brevet de culture intellectuelle et de vertu. Une pa^ reille réunion, que Bayle appelait un véritable palais d'hofineur, na pouvait pas manquer d'exercer une
grande influence. Les circonstances extérieures^en favorisèreûl l'aecroissement. La sévère économie du roi et de son ministre Suliy, et, plus tard, l'indifférence littéraire de Louis XIII et des divers ministres qui se succédèrent jusqu'à Richelieu, abandonnèrent à l'hôtel de Rambouillet le patronage et la direction des lettres : eette*espèce de didature eut ses avantages et ses inconvénients. *
L'hôtel de Rambouillet continua le travail de Mat' b^rbe sur la langue française : celui-ci avait donné à notre idiooie la force et^a noblesse, ses continuatefirs l'assouplirent, l'afflyèrent, et ajoutèrent aux qualités
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qo4I possédait déjà la finesse et la délicatesse. II faat Mieore rapporter à ce cercle ingénieux Tart de conver^^ ser, qui fot une des principales gloires de la France, et d'où découlèrent la politesse, Turbanité et le savoirvivre, dont le nom même n^existait pas avant cette époque. On ne saurait non plus nier sans injustice les services rendus à la morale par cette société d^élite : elle rendit chastes, au moins en paroles, les auteurs qo^elle admettait, et plus retenus ceux qu'elle n'avait pas enrôlés. Son influence se fit sentir sur le théâtre, d'où furent bannies les obscénités qui le déshonoraient: laocaeilquerhôtel Rambouillet fit à VAntrée deWrféj contribua beaucoup à cette réaction, et mit en honneur les beaux sentiments dans les livres et dans le commerce de la vie.
Malgré l'excellence de ses intentions, le cerde de la marquise de Rambouillet ne put échapper à la loi qui domine les coteries littéraires. Ces réunions exclusives se foot toujours des idées et un langage à part ; de sorte que ceux qui les fréquentent sont des initiés, et les étrangers des profanes. Ce besoin de se distinguer engendre la manière et l'affectation. L'hôtel Ram** bouiliet pouvait d'autant moins s'y soustraire que, dans l'indifférence de la cour et l'ignorance du peuple, aucun contact extérieur, aucun avertissement du de- 4ior8 ne pouvait te réprimer dans ses écarts. La conséquence forcée de cette situation sera la grande importance des petites choses, le sérieux des bagatelles^ H faudra chaque soir fournir un aliment à l'activité
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des esprits ; ce besoin fera la fortune des billets galants, des rondeaux^ des sonnets, des madrigaux, des énigmes; on s^extasiera sur un mot, on se divisera à propos d^nn quatrain, on se formera en camps ennemis à Foccasion de deux sonnets. Voiture etBenserade tiendront le monde littéraire en suspens entre Job et Vranie ; et la Belle Mat%neu$e de Malleville le disputera longtemps à celle de Voiture ; Balzac et son rival discuteront gravement s^il faut dire muscardins ou muscadins ; on prendra parti pour ou contre la conjonction car ; et la rivalité de deux diseurs de bons mots, paiement gastronomes, Ménage *et Montmaur, ameutera tout le Parnasse, et suscitera une guerre interminable.
* Ce n W pas tout : Tabsence d^idées sérieuses et vraies portera les efforts de Tesprit sur les mots qu^on tourmentera de mille manières, et sur la versification qu^on surchargera de nouvelles entraves. Le sonnet, malgré la rigueur de ses lois, ses quatrains à rimes uniformes, ses tercets au sens suspendu et la proscription de toute répétition de mots, ne suffira plus; le rondeau ajouterji aux difficultés de la rime identique la nécessité de ramener, deux fois, à point nommé, les mots de son début ; ^acrostiche placera toutes les lettres d^un mot, dans leur ordre de succession, à la tète de ses lignes rimées ; certain rimeur bizarre ( De Neufgermain) prendra le contrepied de Tacrostiche, et placera tour à tour chacune des syllabes du nom de son héros à la fin de ses vers ; enfin, les bouts*rimés
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donneront la torture au 1)on sens par la tyrannie de leurs rimes étranges.
Le règne des salons, dans le sommeil des grandes questions religieuses et politiques, devait non-seulement donner cours aux petits genres littéraires, tourmenter les phrases, les mots, les syllabes, \ei lettres mêmes , mais fausser ce qu'il y de plus naturel au cœor humain, la passion. Les femmes réglaient et dominaient la conversation, elles devaient y introduire le sentiment. Gomment ne pas parler d'amour, et comment en parler avec bienséance? On prit un biais pour le faire, en tout bien, tout honneur; on sépara le sentiment de son but matériel et grossier ; on prit pour point de départ et pour objet la galanterie ; on Tépura, on la subtilisa, on en tira la quintessence, et Ton en fit sortir ce qu^on peut imaginer de plus fin, déplus délicat et de plus faux; et, comme si ce n^était pas assez de fausseté comme cela, on s^avisa de transporter ce sublimé sentimental dans Tantiquité, et de mettre toute cette belle métaphysique sur le compte et à la charge des bétos de lîtalie et de la Perse.
Les femmes qui fréquentaient Thôtel de Rambouillet prirent le nom de précieuses : c^était un titre d'hoûaeur, et comme un diplôme de bel esprit et de pureté morale. Les précieuses se divisaient, suivant Tàge, en jeunes et anciennes ; le nom de vieilles aurait été trop dar pour 4eur délicatesse; et, dans Tordre moral, elles se classaient en galantes ou spirituelles, selon ieiir vocation pour les délicatesses du sentiment ou les
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finesses de Tesprit. Les principaux articles de leur code de morale consistaient à fuir la fausseté et la perfidie ; à honorer cette sage contrainte qui est le principe et la garantie de la politesse; à demeurer fidèle à Tamitié, et à donner à Tesprit le pas sur les cens. La matière était leur partie adverse, et, ne pouvant la supprimer^ elles voulaient du moins Tasservir. Ce mépris des choses sensibles, sans les réduire au célibat, leur donnait de Taversion pour lé mariage, dont elles reculaient toujours la conclu6ion« Ce fut en vertu de cette poétique matrimoniale que M. de Montausier attendit courageusemctat que Julie d^ Angennes eût dépassé ses trente ans avant de Tépouser : il nVn fallait pas moins pour faire un séjour convenable sur tous les points de la carte du Tendre : c^est pour cela que Ninon appelait les précieuses les jansénistes de Tamour; mais cette rigueur n^était pas de Thypoerisie. Il faut bien se garder de croire sur parole cette mauvaise langue de Saint -Evremond qui a jeté le doute sur la perfection vertueuse dés 'précieuses y par une antithèse si discourtoise que je crains de la rappeler, même par allusion. De moins; scrupuleux n^ont pas hésité à la reproduire.
hài précieuses s^étaient fait une langue de convention propre à dépayser les profanes; Paris n^ était plus Paris, mais Athènes; Tile Notre-Dame s'appelait Délos; la place Royale, place Dorique; Poitiers était Argos; Tours, Césarée; Lyon, Milet; Aix, Gorinthe; la France avait fait place à ta (trèce ; non-seatement
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les villes, mais les hommes étaient débaptisés; Louis XIV avait échangé son nom contre celui d'Alexandre ; le grand Condé devait répondre an nom de Scipion ; Richelieu était devenu Sénèque, et Mazarin Caton. Tous les beaux esprits avaient subi la même métamorphose. Ne parlez plus de Chapelain, c^est Chrysante qu'il faut dire; Voiture, c'est Valère; Sa* rasin, Sésostris ; la Calprenède, Galpumius ; Seollérf Sarraidès : Scudéry et la Calprenède devaient ôtre deui fois plus fiers avec ces noms sonores et pompeux.
Les scrupules des préeiei^ies en matière de langage les portaient à éviter les mots vulgaires, et à les rem* placer par de nouvelles métaphores et par des péri* phrases ; elles faisaient du miroir le conseiller des grâces, des fauteuils, les commodités de la conversa* tion, du prosaïque bonnet de nuit, le complice innocent du mensonge. Ce sont là les ridicules de leur manière; mais souvent elles ont rencontré juste, et leur vocabulaire a enrichi la tangue.
C'est des précimse$ que nous viennent les locutions suivantes : « Cheveux d'un blond hardi, » pour ne pas dire roux ; « n'avoir que le masque de la vertu ; rêvé* tir ses pensées d'expressions nobles ; être sobre dans ses discours ; tenir bureau d'esprit ; danser proprement,» et une foule d'autres que l'usage a consacrées. Croirait-on que le mot énergique s'encanailler, auquel Chamfort a donné pour contre-partie s'enducailler, soii sorti de la fabrique des priciemes? En somme, le procédé des prideuses se réduit à substituer la péri-
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phrase aux mots vulgaires, et à rajeunir les métaphores usées : or, les grands écrivains ne font pas autre chose, mais ils le font avec goût et mesure. Ce n'est pas là ce que Molière a attaqué. Dans sa critique, l'hôtel Rambouillet était hors de cause, et il faut l'en croire lorsqu'il nous dit que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées pair de mauvais singes qui mélîtent d'être bernés, et que les véritables précieuses auraient tort de se piquer lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. Malgré cette protestation de notre grand comique, l'hôtel de Rambouillet a été compris dans le ridicule qu'il destinait à des parodistes sans esprit et sans goût ; et le nom dont s'honoraient lès Longueville, les Lafayette, les Sévigné et les Deshoulières n'est plus aujourd'hui qu'un sobriquet injurieux. Tâchons de reproduire en quelques traits les habitudes d6 ce cercle de beaux esprits, et pénétrons un instant dans le sanctuaire, je veux dire la chambre bleue d'Arthénice ( c'étSit le nom précieux de la marquise de Rambouillet : Malherbe et Racan avaient trouvé en commun cet élégant anagramme du prénom de Catherine). Voici les abbés De Belesbat et Du Baisson qui ne demandent pas mieux que de nous introduire dans la ruelle de cette chaste alcôve : nous sommes alcôvistes, grâce à la complaisance de nos deux introducteurs. Laissons entrer Sarasin, Cotin, l'abbé de Pure, la Calprenède, Godeau, Ménage et même Chapelain, et tâchons de ne pas rire en voyant le chantre de la Pucelle ôtant son vieux chapeau pour
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oiootrer sa vieille perruque, et laissant voir sous son manteau râpé son justaucorps dô taffetas noir fait aux dépens d^un vieux cotillon de sa sœur ; les maîtres du logis lui font trop bon accueil, pour que des intrus osent le railler. L'arrivée de Voiture va donner cours à une gaieté légitime ; mais il entre d'un air mystérieux, le front chargé de nuages ; et comme on s'inquiète de ce changement d'hom'eur : « Mesdames, ditil à deaii voix, il court de mauvais bruits sur le soleil. » Cette saillie rassure tout le monde, et Ton s'extasie sur cette nouvelle forme d'enjouement. Gotin profite de cette bonne disposition pour lancer une de ses énigmes, et l'assemblée, par déférence, laisse à la belle Jalie l'honneur d'en deviner le mot. Puisque Julie s'est mise en scène, il faut s'occuper de la guirlande ^ qa'on tresse en son honneur : « Qui de vous, dit la marquise, apporfe aujourd'hui son hommage? M. de Voiture s'est-il enfin résigné à payer son tribut ? » Voiture, au lieu de répondre, tombe dans sa rêverie ; car, un peu jaloux de M. de Montausier, il avait juré, à part lui, de n'être pour rien dans la galanterie de son heureux rival. « Madame, dit alors Desmarets, ?oici un quatrain sur la violette ; je désire qu^il ne paraisse pas indigne de figurer à côté des stances de M. des Réaux sur le lis, ou de M. Chapelain, sur la couronne impériale ; au reste, écoutez :
Modeste en ma eoolear, modeste en mon séjour,
' M. Charles Nodier a pablié ane jolie édition de la gairlande de JaHe dans
la Colketion des petits classiques français,
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Franebe d'ambition, Je me eichesoof rherbe; Mais si sur yotre fh>(it je pais me voir un joar, la plus hombte des fleurs sera la plus superbe.
Oa devine les applaudissements que soulève ce madrigal i au fait, il est fort joli, et Ménagé n^hésita pas à lui donner la palme. Lorsque Textase et les commentaires eurent cessé, une vois grave et lente s^éleva ; la figure qui parlait avait le teint jaune et des traits virils; ses premières paroles amenèrent un silence général ; or, c'était Mademoiselle de Soudéry, l'oracle de rassemblée ; elle posa une thèse de psychologie amou* réuse : « Examinons, dit*eUe,. maintenant, quel est le plus malheureux d'un amant jaloux, d'un amant dédaigné, d'un amant séparé de sa maltresse, ou d'un amant qui a perdu l'objet de sa passion? n La discus^ sion fut longue et approfondie, si approfondie et si longue, que la dédsion en ftft remise au lendemain. Tels étaient^ à peu près, les entretiens de cette société choisie, et ce (NTooès-verbal d'une séance peut donner vtoe idée des sujets qui se fa'aitaieiit babîtiiellemefit entre ces beaux esprits. Pour le ton et le style des ta* terlocttteurs, on peut consulter les lettres de Voiture, et les conversations qu'.on rencontre si souvent dans la cuite.
L'hôtel de Rambouillet, qui était, avant tout, un sanctuaire de pureté morale et une académie de be&u langage, laissait cependant passer la médisance et la chronique scandaleuse. Nous avons vu que l'esprit d^opposition entrait pour beaucoup dans son instita-