SARASIN
Sarasin fut le rival de Voilure dans le badiaage ingénieux; comme eelai*ci, il avait dans Tesprtt ufi côté sérieux, curable de grandes idées, et il le mit plus fioirrent à Tœuvre. Voltaire Ta jugé favorablement, naais en quelques mots empreints de légèreté*: • U a écrit, dit«4l, agréablement en vers et en prose, m Sarasin mérite plus d^une ligne.
Son père était le parasite d^u» ^ésorier des fermes a Caen, qui lui céda son emploi ; ce père fut en outre eonseiller de la cour des aide» de Rooen. La maiison patenelle n'était pas pour Sarasin une école de délicatesse, on 8.'en aperçut par sa conduite, k son arrivée à Paris, il jwçut de M. deGbavigny, secrélatre d*état', une somme de 4,000 livres pour faire un voyage^en Italie. Savasin les mangea aveo une maltresse, etlaissa en souffrance sa mission diplomatique ; c'était un triste début : cette échappée fut mise sur le compte de sa jeunesse, compte souvent bien chargé; M. de Cha*^ ▼t^oyiipa. d'indulgence, et nous voyons que-phis tard^, loisque* son. protégé fut inquiété, et même* séquestré
.252 ESSAIS d'hISTOIUB LITTÉRAnUB.
pour des vers satiriques qu^il n^ayait point faits, il écrivit en coar pour le tirer d'affaire. Un voyage en Allemagne n'eut point de résultat positif pour lui ; il y gagna cependant les bonnes grâces de la princesse Sophie, fille du roi de Bohême, amie de Descartes. De retour à Paris, il épousa une douairière, veuve d'un maître des comptes. C'était un mariage de rqison d'un côté et de passion de l'autre. Sarasin comptait sur mille écus d'argent de poche que la vieille devait lui fournir, mais à une condition que le jeune mari n'eut pas le courage de tenir; celle-ci, mécontente d'avoir un mari en peinture, ferma sa bourse. Ce qujil y a de pis pour notre poêle, c'est que ces chaînes, qui n'étaient ni d'or ni de soie, ne furent jamais brisées pour lui ; la veuve du maître des comptes survécut au jeune poète. »
Ménage fut son ami, et le coadjuteur son patron : tous deux lui rendirent des services, mais Sarasin ne les reconnut pas. La reconnaissance était son moindre défaut. Le coadjuteur et madame de Longuevitfe le placèrent auprès du prince deConti, comme secrétaire de ses commandements ; dans cette position, Sarasin fit le petit ministre, et trafiqua de son crédit auprès de son maître en se. faisant donner de ces gratifications équivoques, qui prennent, selon les lieux et les objets, le nom d'épingles, de chapeaux, de pots-de^in, ou de cadeat^ de chancellerie. Le prince de Conti le maltraitait souvepi, mais Sarasin le désarmait par des plaisanteries. Il avait l'esprit vif et toujours présent ;
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un orateur provincial resta court ao débot d^une harangue au prince de Conti ; Sarasin prit sur-le-champ la place de Téchevin désappointé et acheva la harangue. Ce coD3plément improvisé divertit beaucoup le prince et charma les magistrats eux-mêmes, qui donnèrent à Sarasin le vin de la ville.
On a dit et répété qu'il mourut de douleur pour avoir été chassé de la présence du prince à coups de pincettes. Peut-être le mérita*t-il plus d'une fois, mais il n^en fut rien, le prince de Conti se contentait de le maltraiter en paroles ; puis il le recevait à merci, grâce à son enjouement. Sarasin mourut empoisonné, par un mari jaloux qui n'avait pas d'autres recettes pour se débaiTasser des amants de sa femme, et qui l'employa souvent. Ce dénoûment funeste se rapporte à l'année 4655. Sarasin n'avait que cinquante ans lorsqu'il mourut. Il semble que la^ cinquantaine fût alors, pour les beaux esprits, l'an climatérique, le terme fatal de la vie, car Voiture et Scarron y furent arrêtés aussi bien que leur spirituel ami.
Sarasin prit, parti dans plusieurs querellés littéraires; pour Voiture, contre Benserade , et il fut le plus spirituel des antijobelins, dans sa glose sur le sonnet de Benserade, où il amène, avec une adresse infinie, à la fin de <]liatorze stances satiriifoes, tous les ▼ers de la pièce qu'il critique ; et pour Ménage, dans la croisade que celui-ci suscita contre Montmaur le grec ou le parasite. Outré le Testament dt Goulu, raillerie piquante, il écrivit, à ce propos, le BeKwmpafastltctim;
non pas en vers latins, comme l^a dit M. Anger, mais en prose entremêlée de citations de vers légèrement détournés de leur sens primitif. C^est ie plus ingénieux des badJnages enfantée par cette {[«erre qui drnsa tout le Parnasse, et où les calomnies les plus atroces furent employées pour Teoger Tamour-propre de Ménage. Dans on petii poème héroï«eomique, il fit avec esprit et bon goût justice de la manie des feouts-rimés que Dulot avait mis en vogue.
Sarasin n^appartîent qu^indireotemeat à Thôtel de Rambouillet ; il est plutôt le béros' du petit archevécbéy ou cercle du ooadjuteur ; il n^était pas assez pur pour la ebambre bleue d^Ârthénice ; on Ty tolérait à peiae, sans doute par rancune d^une raillerie
attentatoire à Tbonneur de la chaste Lucrèce' , et de son
soaoet contre Eve. On le voyait plus souvent aux mercredis de Ménage et aux samedis de Mad^noiselle de Scudéry, qui raccueillait avec plaisir, gr&ce à Tamitié de Pélisson, ardent admirateur de Sarasin, et Téditeur de ses œuvres. Sa gaieté et sa malice quelquefois, cyniques étaient plus à Taise chez Searron , son spirituel voisin, qui lui reproche quelque part de ne pas venir plus souvent charmer ses douleurs. Sarasin touche à tous les cercles, sans étire associé à aucun ; mais il re(Hiiésente surtout celui du coadjuteur, plus libre, plus monfaint, plus frondeur en un mot; et
' Je ne me charge pas de la reproduire. Les carieox sauront bien la tromrer ifias^ h) Ménagiana,
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edui de Scarron où la liberté dégénérait par fois en licence coouue la gaieté en bouffonnerie.
Aprèa avoir jugé rhomme avee nae juste aévériéé, il est temps d'apprécier Técrivain ; t&cbe plus douce, car il y a beaucoup à louer de oe côté. Ce qui frappe d^abord dans Sarasin, c'est la souplesse du talent et la diversité des. genres qu'il a traités. Il ne réussit pas moins dans le genre sérieus que dans le bedinage; il quitte les stances enjouées powr aborder Les strophes de Tode héroïque ; prenant le pinceau de rhiatovre, il trace avec énergie le cari^ctère de Vabtein, et le tableau de ses eiploits coonne de ses intrigue» ; poêle bucolique, il fait du sentiment avec son esprit, et on jurerait que c'est avec son cœur ; il traitera, si vdu^ le voulez, une question d'érudition, et vous le pren-^ driez pour un savant de profession, n'était l'agrément dont il couvre son savoir. Ce n'est pas tout, il dissertera sur l'essence de la tragédie, et il vous fera com^ prendre Âristote mieux que ses traducteurs et ses eomoientateurs. Cet histcnrien, ce critîqmt, cetérudit, ce poêle héroïque et bucolique, n'est pas moins habile à tourner one épigramme, à polir un, sonnet, à eélè* brer des guerres burlesques du Parnasse, soit en vers français, soit en prose latine, et a semer sur koma ks SQJets 1^ sf 1 de ses plaisant^ies.
Sarasin a composé deux ouvrages historiques : la Bdaiim du siège de Dunk^que , et VHiêt&ire de la conêfireuim de Vàlsieiny dont il avait amassé les matériaux pendant son séjour en Allemagne. Ce der-
256 ESSAIS d'histoirb littéraire.
nier Oiorcean est incomptet, soit que Fauteur distrait par les soins du monde ne Tait pas achevé, soit que son incurie pour ses ouvrages én*ait laissé perdre la dernière partie. Quoi quMl en soit, cette lacune est fort regrettable. Car Sarasin s^est approprié dans cet écrit la manière des grands écrivains de Tantiquité, et s'est élevé è la hauteur de ces maîtres dans Tart d^écrire Thistoire. Il peint avec une merveilleuse fidélité les lieux et les hommes ; il montre avec sagacité Tenchalnement des faits , il en découvre les ressorts cachés, il pénètre dans Tàme de son héros, sonde les replis de son coeur, et, maître de tous ses secrets, il décrit les agitations, les retours, les angoisses de sa pensée, et tous ces mouvements intérieurs qui préparent les grands desseins. C^est par là que rhistoire devient un couçs de morale. J'oserais presque dire que, si la Conspiration de Vahtein était terminée, on pourrait la placer à côté du Cat^inade Salluste.
Sa dissertation sur le nom et le jeu des échecs , est un modèle de discussion : Ménage la déclare savante et curieuse, et Fréret n'a pas dédaigné d'y faire de nombreux emprunts. L'auteur expose les différentes opinions sur les origines et les dénominations de ce jeu, il les détruit successivement après leur avoir donné beaucoup de vraisemblance, et n'aborde qu'à la fin celle qu'il pourra produire avec le caractère de l'évidence. Il a trouvé le secret d'être agréable dans un sujet d'érudition. Au reste, il n'a pas emporté son
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secret avec lui , et cet agrément caractérise TéruditioD française dans ses représentants les plus habiles, tels que les Barthélémy, les de Pouilly, les Villemain, les Victor Le Clerc , et d'autres encore qu'il serait facile de citer.
Dans la Pompe Funèbre de Voiture, Sarasin caresse et égratigne ingénieusement son rival ; c'est sous une forme badine , un jugement fort sensé sur les mérites et les défauts du héros de Thôtel Rambouillet : « On fit , dit-il , plusieurs jugements de ce génie dans les lieux par où il passa : les uns le prenaient pour un génie enjoué ; les autres pour un génie particulier, quelques-uns pour un grand génie. Il ne sembla commun à pas un, et pas un ne le trouva mauvais. » Que dire de idieux sur le compte de Voiture ? La critique est si habilement voilée dans ce badioage, que le neveu et l'éditeur de Voiture, Pinchesne, en voulait faire l'appendice des œuvres de son oncle!
Sarasin a réussi deux fois dans l'ode en célébrant la prise de Dunkerque et la bataille de Lens. Depuis Malherbe et Racan, sauf l'accident de Chapelain, 4}ui fit, Boileau ne sait comment, une assez belle ode, le genre lyrique n'avait rien produit d'aussi remarquable pour le mouvement et l'harmonie. On a retenu cette belle strophe que Voltaire n'a pas surpassée dans sa Henriade :
Il monte un cheval superbe Qui, furieui aux combats, A peine fait courber l'herbe Sous la trace de ses pas ;
238 ESSAIS d'hISTOIHE LITTERAIRE.
Son regaid seiable farouche, L'écume sort de sa bouche ; Prêt au moindre mouvement, 11 firappe du pied la terre, £i «emble appeler la guerre.
Par un fier hoinissement.
Le diseàurs de fà tragédie est un boii essai de critique littéraire, mais c^est une mauvaise action, car Sarasin le composa pour complaire à ta jalousie du cardinal de Richelieu, et à la présomptueuse vanité de Scudéry. DulotvaineUf ou la défaite des houts-rimés , est le {Premier en date de nos poèmes héroï-comiques. Sarasin le composa en 4 ou 5 jours. Cette précipitation a laissé bien des négligences dans ce badinage, d^ailteurs plein de vers heureux et de Gnes allusions ; les bot/ts-rimés ne s'en relevèrent pas. Les auteurs de th Vflliliàde ont quelque obligation au poème de Sarasin.
kl sellait trop long de signaler les traits d'esprit semés dans les poésieis légères de Sarasin, mais on né peut guère résister à la tentation de placer ici son sonnet à Cbarleval sur la mère du genre humain :
Lorsqu'Adam vit cette jeune beauté Faite pour lui d'une main immortelle, SU raima fort, elle, de son cdté, (Dont bien nous prit), ne lui fut pas craelte.
Cher Charleval, alors en vérité. Je crois qu'il fut une femme fidèle; Mais comme quoi ne Taurait^elle été ?
Elle n'avait qu'un seul homme avec elle.
Or, en cela, nous nous tfdmfMns tous deux.
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Car ble»qa'Adam fàt jeune et vigoiireai»
Bim fait d'esprit et de corps agréable,
Elle aima mieui, pour s'en faire conter, Prêter i'oreiUe aux sornettes du Diable, Que d'être femme et ne pas coqueter.
Le bagage liUéraire de Sarasin n^est pas conftidé« rable, il est contenu tout entier dans un volume de médiocre étendue '; mais ce volume suffit pour lionoer une haute idée de ses talents, parce qtie k suceèa
* J'ajouterai, pour compléter cette esquisse des travaux de Sarasin, un
passage que j'emprunte aux curieux mémoires de littérature du marquis
deSallengre : « Bien des gen» ignorent qu'outre ee TOhiBie del «litres dé
Sarasin, il en a paru deux autres assez minces nus te titre de J^fi^&wUêà
œuvres de M. Sarasin, Paris, 1675, in-12. Et voici comment : Ménage, à
qui Sarasin, son ami intime, avait recommandé ses ouvrages en mourant,
fitanlquemeiit imprimer cellei {sie) qu'il jugea les pTos dignes devoir le
jaur, supprimant les autres ooInMie moftns fiides et piioduiteii la plupart dan»
Il picnière jeunesse de âvasiki. Gelles-d éHmt deèaêui^ éhtris le» ftitfU»
4e AMflttgi^ le sieur Fleuri, md ieerétaire^ en fil, à "son iiisti, une co^è, dAiHf.
longtempe après, n'éiani plut au serviee de Méinage, il (raita, pour ùike
légère somme, avec Saritin. Desp^ltt, éèiMlUté iUr rèdttkili âd éè» pièces,
ne les ayant pas trouvées indignes de leur auteur, Barbin les rédigea en
deux volumes iDHl2, intitulés comme J'ai dit : JVouvelleê œuvres de
M. Sarcuin. On pourrait les appeler des firagmentê, parce que ce sont des
ouvrages qu'on voit bien qui ne sont pas achevés , des morceaux de poésie
plotôt que des poèmes, jusque là que le sens et la rime manquent en divers
endroits, que l'imprimeur a eu tort de ne pas marquer avec des étoiles. Le
pf^ier volume commence par une apologie de la morale d'Epicure. C'est
w discours en prose assez long, puisqu'il est de cent soixante-<lix-huit
pag^> 11 y a de beaux endroits, et ce n'est pas un mauvais signe pour
l'ouvrage, d'avoir été, quoique faussement, attribué à Saint^Evremont. Le
fttte de ce volume et le second tout entier ne contiennent que des pièces en
vers, les plus longues desquelles, au nombre de trois, et en même temps les
ineilleures, sont l'églogue Myrtil, imité du IliyrtUus de Hugue Grotius, et
240 ESSAIS d'histoirb littéraire.
a toujours été fidèle à récrivaia dans les genres si divers qu^il a successivement abordés. On doit regretter que la passion littéraire ait manqué à Sarasin, et qu'il n'ait pas fait une étude de ce qui n'était pour lui qu'un délassement ; il semble n'avoir eu aucun souci de la postérité ; il ne s'est pas donné la peine de publier ses œuvres, et, si elles ont été recueillies^ nou^ le devons aux soins pieux de Ménage et de Pélisson. Sarasin a montré tout ce que peut l'esprit sans génie, il s'est élevé bien au-dessus du médiocre sans atteindre le vrai beau.
deux essais de poésie héraiqae, satoir la guerre espagnole. Imitée da poème de Pétrone, qui commence*
Orl)ein jam totum Victor Romanus habebat.
Et RolUm conquérant, parelUement imité tant de divers livres de l'Enéide de Virgile queda chant xvie de la Jérusalem du Tasse, essais où règne d'un bout à Fautre une narration coulante, un sublime sans emphase, un art de paraître original en copiant. De quoi un si heureux naturel n'aurait-il pas été capable, si une plus longue vie lui avait donné le loisir de perfecUonner ses ébauches? » (âiémoireê de littérat.^ 1. 1, pag. 442).
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