‹ Essais d'histoire littéraire (volume 2)Chapitre 19 sur 28 · SAINT-AMANT ET SCUDÉRY · texte numérisé non relu

SAINT-AMANT ET SCUDÉRY

Saint-Amant (Gérard de), est une des nombreuses victimes de Boileau ; je sais qu^il n'est pas facile de relever ceux qu'il a frappés, et que les morts de sa main sont bien morts. Cependant, Boileau a trop chargé la misère et l'extravagance de Saint-Amant; il a pris à son égard des licences poétiques que l'impartialité de l'histoire doit relever. Ainsi, nous lisons dans sa première satire :

Saint-Amant n'eut du del que sa yeine en pirtage ;

L'habit qu'il eut sur lui fut son seul héritage.

Son lit et deux placels composaient tout son bien,

Ou plutôt en effet Saint-Âmant n'avait rien.

Mais quoi ! las de mener une vie importune ,

Il engagea ce rien pour chercher la fortune,

Et, tout chargé de vers qu'il devait mettre au Jour,

Conduit d'un vain espoir, il parut à la cour.

Qu'arriva-t-41 enfin de sa muse abusée ? *

Il en revint couvert de h#nte et de risée.

Et la fièvre au retour terminant son destin

Ht par avance en loi ce qu'aurait fait la faim.

242 ESSAIS D^HISTOIEE LlTTÉtAlRE.

Par respect pour Boileau, je ne critiquerai pas ces vers qui sentent un peu l'écolier : on ne comprend guère comment on peut engager un rien ; ety»en admettant que ce rien se compose d'un habit, d'un lit et de deuxplacets, comment, après avoir mis tout cela en gage, on peut se présenter à la cour. Mais passons par-dessus ces petites difficultés. Ne croirait-on pas, sur la foi de Boileau, que Saint-Amant vécut déguenillé, qu'il se reput de l'air du temps, et, qu'au lieu de reposer dans un lit, il était réduit à percher et à dormir à -la belle étoile. Qu'on se rassure, malgré l'autorité du satirique, Saint-Amant ne fut pas si malheureux ; il suffira, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur sa vie.

Marc-Antoine de Gérard étiait né à Rouen ; il prit le nom de sieur de Saint-Amant, sans doute, parce qu'il était né dans le voisinage de Saint-Anant. Sa naissance était médiocre, mais il put porter sans contestation le titre d'éçuyer. Il fit partie de la maison du duc de Retz, et plus tard on le vit attaché au coadjuteur chez lequel on ne jeûnait guère; peut-ètre*fit-il une fois maigre chère, car nous savons qu'il a diné chez Chapelain ; mais il aimait les bons repas, et il en faisait habituellement. En 4645, lorsque Louise- Marie de Gonzague fut épousée par Uladislas, roi de Pologne , Saint - Amant alla la rejoindre. Ce fut la plus brillante époque de sa fortune ; il toucha de bons appointements , fut fait conseiller d'État de la reine et gentilhomme de sa chambre. Il la représenta au

eouraonemeiit de la reine de Suède. Daae ees pays dtt Nord y pays de bonne chère et d^ivrogoerié, Saint- Amant était mr son terrain, dans son élément véritable.

A son retour en France, sa santé s^altéra ; Tinstromeot qu'il avait forcé perdit son ressort et sa puissance. Lorsque son estomac fut dérangé, Saint- Âmaot se rai^ea; il devint sobre par nécessité de r^me ; on crut que c^était par détresse. La reine de Pologne ne cessa pas de fournir à ses besoins. Saint- Amant était de TAcadémie. Ce n^est pas dans cette docte compagnie qu^on meurt de faim. Ainsi, Gérard de Saint-Amant n^est pas de ces illustres malheureuK dont la vie fut une longue souffrance. Au contraire, il fut homme de plaisir, et il s^ livra anssi long-temps que la bonne constitution de sa bête le permit ; lorsqu'elle se détraqua, il fit relâche, et voilà tout. Sa destinée comme poète n'est pas plus misérable, et il obtînt au-delà de ses mérites. Sans jamais s'être far tigué par l'étude, sans avoir senti la férule, comme il le dit, il réussit à se faire un nom par quelques pièces qui se distinguaient des productions contemporaines, par la franchise du tour et le ton de la mauvaise compagnie qu'il fréquentait. Avec ce l^er bagage, il entra à l'Académie; de quoi peut-il se plaindre? On Toit que Boileau a fait un portrait de fantaisie.

Saint-Amant n'a de commun avec Scudéry, de qui je le rapproche, qu'un excessif amour-propre, la négligence du style et la qualité d'académicien : Scudéry

est classique ; Saint- Amant est romantique, au moins dans sa première manière; car il en a plusieurs, comme on le verra. Saint-Âmant avait de la verve, mais il manquait de goût et d^étude ; son talent s^épuisa vite faute de règle et d^aliment. Il réussit, dans sa jeunesse, dans les sujets badins et cyniques». Mais lorsqu^il voulut aborder la poésie sérieuse, il échoua complètement. Le MoUe iauvi a bien mérité les cen« sures de Boileau; nous nous en occuperons pour montrer jusqu^où peut aller le mauvais goût.

La première et la meilleure de ses pièces est la Solitude. Elle est entachée de mauvais goût ; le sentiment qui rinspire n^est ni profond ni sincère ; mais elle porte les traces d^un talent véritable. Ce qui la dépare, c^est un mélange de sentiments ^t damages contradictoirts : la noblesse ou la grftce, lorsqu'elles sY rencontrent, ne se soutiennent pas, e^Timagination est bientôt blessée par une image repgtussante, ou le goût par un trait vulgaire et disparate. C'est ainsi qu'après avoir décrit les bords d'un marais, où les nymphes vont chercher le frais et se fournir de pipeaux, de joncs et de glais, il ajoute brusquement :

On y voit sauteries grenouilles, Qui, de frayeur, se vont cacher Sitôt qu'on les veut approcher ;

et que, daùs la même pièce, il nous montre branlant aux branches d'un arbre

Le squelette horrible D'un pauvre amant qui «e pendit.

Le ridicule et l^horrible ne sopt admissibles q.ue sui- Tant la théorie récente qui veut que le laid soit une partie 4u beau. Le triomphe de Saint- Amant est dans la peinture de ses parties de débauche et de ripaille où il était si bon acteur. Tantôt il se représente assis fi sur un fagot une pipe à la main, » car Saint-Amant fut le premier fumeur entre les gens de lettres; tantôt il décrit ses transports dans'une orgie où lui et ses amis se crevèrent ' de manger et de boire ; tantôt il exhale comiquement sa fureur contre Évreux, ville maudite, où il n'a pu trouver à se désaltérer, et il s'écrie :

G bon iyrogne ! 6 cher Faret !

Qu'avec raison ta la méprises; On y Toit plus de cent églises Et pas un pauyre cabaret.

Disons en passant que Faret n'a pas mérité ce renom d'ivrogne que lui donna l'amitié de Saint-Amant, et que l'auteur du roman de V Honnête homme n'avait de commun avec le cabaret que la consonnance de son nom.

G'sst surtout dans les pièces de ce genre que s.e révèle l'originalité du talent de Saint-Âmant. Sa Rome ridicule, qu'il composa pendant un voyage en Italie, prouve aussi sa vocation pour la satire. Il céda, comme un grand nombre de ses contemporains, à la ma nie des pointes, et il a le triste honneur d'avoir laissé les

• Voyei dans les OEuvres de Saint -Amant la pièce intitulée ; Crevaille.

246 BSSAIS D^HinOIRB LltTÉRAIEE.

deux plus mauraûes qui se soient fiaites, c^est^-dire celle que lui inspira Tineendte du Pakiis^de-Justice en 4644 % et une autre moins célèbre et aussi misérable sur la paix entre la Russie et la Pologne :

Cesif dit-fl, an abus d'espérer Qu'aatre paix, qa'ane paix foarrée, Ee Ueoi II fkroids poisie darar.

Ces traits" de mauvais goût ne sont que des peccadilles au prix de Motse sauvé, qni^st le véritable crime littéraire de Saint-Amant. C^est de ce pécbé capital qu^il fut surtout repris par Boileau. Quelle insoleDce^ en effet^ n^était-ce pas à un poète de cabaret, encore ivre des fumées du vin et du tabac, d^aborder le sanctuaire et de se prendre à la Bible ! Le profanateur en fut cruellement puni. Son poëme est mal composée! plus mal écrit. L^action principale, le salut de Moise, y tient la moindre place. Tout Tespace est rempli par des épisodes gauchement amenés à Faide de songes et de récits, où sont longuement narrés les histoires des anciens patriarches et les futurs exploits de Moïse. L'auteur est toujours dans le passé ou dans TaVènir. Il parait que pour se délasser de ses débauches et se reconcilier avec Téglise il avait rimé, sans dessein arrêté, quelques chapitres des livres saints, et qu^il ne

Certes à Paris on Tit beaa jea Alors qae madanft justice Se mit le palais toat en fea Pour avoir mangé trop d'épiée.

s^STisa que plus tard d^en former un ensemble ; mais de maladroites sutures ne donnèrent pas à Tœu- ▼re l^unité qui manquait au plan : aussi le Mme n'est -il qu'un pqëme à tiroirs, sans action et ^ans intérêt.

Quant au style, c'est pis encore. La langue noble est pour Saint-^mant un idiome étranger ; il n'en eon« sait pas le vocabulaire. Lui qui parlait avec tant d'ai^ sanee et de verve l'argot des tavernes, lui qui trouvait «facilement le mot propre et4es images appropriées à cette poésie de bas étage, il n'a plus qu'un style décoloré et de laoguissaiites périphrases. Le pis est qu'il veut tout peindre, jusqu'au moindre détail. Chapelain a dit du Mdke que c'était une peinture parlante, et il a kit dans cet %loge la plus juste entique de la manière de Saint-Amant. La peinture poétique consiste en traits larges et saillants, et jnon en détail^ minutieux : la poésie doit négliger les petits détails qu'elle est inhabile à reproduire, et qui d'ailleurs fatiguent" l'esprit sans éveiller l'imagination. Les poëtés descriptifs de r^)oque qui nous a précédée sont souvent 'tombés dans ce défaut, sans songer qne legoot séyère de Boilean l'avait déjà signalé. Saint-Amant est encore leur précui^ur dans la manie des périphrases et dans l'horreur. du mot propre : pour lui, le bec d'un oiseiu devient « l'endroit aigu d'où sort la mélodie; » un bouquet n'est plus un bouquet, mais

Un gracieax amas de couleurs différentes, Dont le lustre s'unit aux grâces odorantes.

248 Ei$IAS D^HISTOIRE LITTÉRAIRE:.

il se gardera bien de nommer Télépbant, mais il dira en quatre vers bouffis qui veulent être pompeux :

Le puissant animal, de qui l'insigne gloire.

Ne g%paB seulement dans ses aimes d'Iv^re, Mais en sa trompe igile ou plutôt dans sa main. Et plus encor'que tout, en ce qu'il a d'humain.

Brouter, c^est « tondre le riche émai4 qtli fleurit sur 4e vert; » Fappétit devient « 1 envie de toucher son palais <le8 'Soutiens de la vie. » Il appelle les poissons « des rapides muets, « et les hirondelles « les petits précurseurs de la saison plaisante. » Je pourrais citer mille exemples de ce genre son moins ridicules que les précédents, et qui montrent clairement que Saint- Amant,* faute de %avoir parler la langue noble, a imagisé à son usage un jargon, mi-burlesque et mipompeux, inconnu jusqu^à lui. J'avouerai cependant <)u'il a rencontra par miracle une dixaine de vers élégants et nobles, quïl met dans la bouche de Jocahed, lorsqu'elle livre aux flots du Nil le berceau de son fils, et que, par un nouveau prodige, ces vers sont l'écho d'me touchante élégie de Sipaonide, que certes Saint-Amant ne connaissait pas.

Sans ce malencontreux esiM de poésie héroïque, Saint-Amant aurait échappé au ridicule qui couvre aujourd'hui son nom ; il a eu T impardonnable tort de méconnaître la nature et la portée de s#n talent : le bon La Fontaine a dit :

Quiconque est loup» agisse en loup.

C'est le plus certain de beaucoup.

SGDDBRY. 249

Saint-Âmant était homme de cabaret ; il devait y rester, et ne pas diriger vers la sainte demeure sa muse avinée et barbouillée de lie. S^il était demeuré fidèle à son premier culte, la critique le traiterait sans doute avec moins de défaveur, et on aimerait à redire après Boileau : « Je veux bien avouer qu^il y a du génie dans les œuvrës.de Saint*Aroant, et avec la même sincérité que j'ai raillé ce qu^il a de blftmab|e, je suis prêt à convenir de ce qu^il peut avoir d'excellent.»

Scudéry fut dans son temps le rival de Corneille comme Pradon fut celui de Racine. L'histoire littéraire fourmille de semblables rivalités que les passions contemporaines n'expliquent pas suffisamment Les coteries n'ont pas la puissance qu'on leur suppose; et, lorsque le public épouse leurs passions, il est de bonne foi dans ses illusions ; le succès tient à l'éclat et au mouvement des compositions ; la raison est dupe du cœur et des yeux ; et tant que dure cette surprise, le 'charme subsiste. Le TmocraU de Thomas Corneille a fait fureur pendant quatre-vingts représentations consécutives ; et maintenant il n'a pas un lecteur.

Racine a doofté le mot de ces contradictions entre Topinion contemporaine et celle de la postérité. « La différence, disait-il, entre Pradon -et moi, c'est que

250 ESSAIS d'hISTOIRK LlTTi^.RAIBE.

je sais écrire. » Les œuvres de TintelIigeDce vivent moins par le plan et par les idées que par le style : le style est comme la matière des œuvres de Tesprît. Un édifice dure, quel qu'en soit le plan, s'il est construit avec le granit ou le marbre ; s'il est bâti à sable et à chaux, il s'écroule à la première tempête. Les mauvais écrivains bâtissent au sable et à la chaux, les bons emploient le granit et le marbre ; et ce qu'ils ont construit dure éternellement. Pour bien écrire il ne suffit pas d'exprimer sa pensée, il faut lui donner du relief et la graver , c'est là le secret des grands écrivains, et il n'y a pas de recette pour le leur enlever. Les grands écrivains sont ceux qui remuent fortement les intelligences, qui enfoncent profondément (a signification des mots, suivant l'expression de Montaigne, qui, lui aussi, vit par le style. Le style a tant de puissance qu'il survit même à la langue; celle de Rabelais, d'Âmyot et de Montaigne est morte, mais le style fait vivre leurs ouvrages.

Maintenant si Ton nous demande pourquoi Scndéry fut célèbre et pourquoi il est oublié, nous répondrons qu'il avait certaines qualités qui plaisent et qui eO' traînent, mais qu'il ne savait pas écrire.

Quoiqu'il n'y ait pas lieu de réviser l'arrêt qui condamne Scndéry, il importe cependant de l'étudier, parce qu'il est le type de certains esprits qui forment dans la famille littéraire une* espèce distincte et nombreuse ; esprits pleins d'ardeur et de fécondité, premières dupes d'eux-mêmes, mais dopes in-

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curables, doat rillosîon est contagieuse, quoique les dupes qu'ils font après eux puissent être désabusés. Je les appellerais volontiers, par une métaphore enh* pruntée à la physiolc^ie, esprits sanguins, parce que la chaleur ne leur vient pas de TAme, mais du corps. Il y a des intelligences qui ont en elles le ju^incipe de Tanimation, et d^autres qui la tirent du tempé^ rament. Cette complexion littéraire est fort heureuse, ceux qui en sont doués vivent sous un charme qui^ rien ne peut détruire ; la surabondance et Tactivité du sang leur donne à chaque instant de la vie le sentiment de la force et de la plénitude de leur exÎB* tence; de sorte qu^il ne leur surviéntjamais de doute, jamais d'hésitation sur eux-mêmes; point de ma* laise , point de découragement , point d^amertuuaie ; tout est pour le mieux avec la meilleure des orga^ Bisations possibles. Tout ce qu^enfante leur esprit, el il enfante beaucoup , grftce au rapide mouvement des esprits animaux, les charme et les transporte. Ce qui leur vient ainsi sans peine, ils Taccueillent avec plaisir. N^essayez pas de les désabuser, vous n Y pai^ viendrez pas ; leur amour-propre les cuirasse contre rironie qu'ils prennent au sérieux et contre la critique directe qu'ils attribuent à l'ignorance et à l'envie. Comment les détromper dans la conscience de leur bien-être et de leur bien-faire intellectuel? comment porter la lumière dans ce sanctuaire impénétrable ? «Je sens, donc je suis : » c'est l'axiome de la conscience philosophique ; la conscience poétique leur dit: « Je

sens que eela est beau,» et ils eonchient rigoureusement de leur sentiment à la réalité. C'est dans ceseos que je voudrais accepter Texclamation de Boileau : « Bienheureux Scudéry 1 »

Scudéry est Normand de naissance, mais Provençal, et peut-être Sicilien d'origine : il a conservé les traits de cette race méridionale que d'Aubigné a caractérisée dans le Baron de Fœneste. Scudéry a qaelqiue chose du soldat fanfaron, mais* chez lui c'est l'exagération, et non la feinte d'une qualité; il se conduisit bravement au Pas-de-Suze, et le vicomte de Turenne lui rendit témoignage en pleine cour. Notre héros quitta de bonne heure le métier des armes, et se mit à écrire pour le théâtre. Dans la préface de Lygdamony il se donne pour un poète de la nature; et parle de lui-même avec la vanité qui ne le quitta jamais : « Ne me croyant que soldat, je me suis encore trouvé poète... J'ai passé plus d'années parmi les armes que d'heures dans mon cabinet, et j'ai usé beaucoup plus de mèches en arquebuses qu'en chandelles. » Il disait avec autant d'aplomb : « Si je me connais eo vers, et je pense m'y connaître. » Il fit mettre son portrait en tète du Lygdaman avec cette épigraphe : .

Etpoëte et gaerrier, » il aura du laurier.

Un plaisant y substitua :

Et poëte et gascon, — il aura du bâton.

Pour concilier ses goûts littéraires et ses souveiiifs

SCUDJÉRY. 255

guerriers on lui donna le gouvernement de N^tre* Dame-de-la Garde, peti( fort bâti aur un rocher près de Marseille. Madame de Rambouillet disait à cette occasion : « Cet homme-là n^aurait pas voulu un gouyemement dans une plaine ; je pense le voir sur le donjon de Notre-Dame-de-la-Garde, la tête dans les nues, regarder atec mépris tout ce qui est au-dessous de lui. » Il n^y demeura pas longtemps : en 4656, lorsque Chapelle et Bachaumont voulurent visiter ce donjon, quelqu^un leur dit :

Là dedans

On n'entre plus depuis longtemps.

Le goaTerneor de cette rodie, Retournant en coar par le coche»

A depuis environ quinze ans Emporté la clé dans sa poche.

Si Scudéry abandonna son poste de gouverneur, c^est qa'il croyait que son absence mettrait en péril les affaires de rÉtat. Il n'épargnait pas les conseils aux ministres, il en donna même aux rois dans des discours qui ont été publiés. Sa manie était de se croire propre à tout et supérieur en tout. Ces prétentions, qui dépassaient de beaucoup sou mérite; le rendirent ridicule; mais de nobles qualités de Tftme compensaient ces travers de Tesprit et du caractère. Il se montra fidèle à la disgrâce de son ami Théophile que d'autres abandoQûèrent lâchement. 11 fut avec sa sœur un des courtisans de la captivité du prince de Condé pendant la Fronde, quoiqu'il ne fût rien^ moins que frondeur :

254 ESSAIS b'histoi&b littéraibe.

maît il gardait le souvenir des bienfaits du prince et de la duchesse de Longueyiile. 11 fit mieux encore : Christine de Suède, pour laquelle il composa son Alarie, lui demanda d'effacer du poème des vers en Thonneur du comte de La Gardie qu^elle avait dis^ gracié : elle promettait une chaîne d'or pour prix de ce sacrifice. Scudéry répondit : « Quand la chaine serait aussi grosse et aussi pesante que celle dont il est fait mention dans VHiêtinre de$ Inca$, je ne détruirais jamais Tautel où j'ai sacrifié. »

Toutefois Scudéry démentit la noblesse de son caractère lorsque la gloire de Corneille inquiéta sa vanité. Il avait accueilli ses premiers triomphes en confrère bienveillant; et même, à l'occasion de la Veux>e, médiocre comédie de la jeunesse de Corneille, il s'était écrié :

Le soleil est levé, cftsparaissez étoiles !

Ce lever n'était qu'un faible crépuscule : mais, lorsque le soleil se leva réellement, lorsque sa splendeur éclipsa tous les feux de la nuit ; en un mot, lorsque le Cià eut paru, Scudéry rompit brusquement avec son ami, et prêcha la croisade contre celui dont il avait salué les débuts avec enthousiasme. Corneille répondit à cette attaque par un rondeau fort spirituel, dont on a retenu ce vers qui fait image et peint tout Scudéry :

Chacan le montre aa doigt comme vol fou solennel. *

Scudéi'y aurait dû se montrer moins ardent contre an

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rival heureux, car le succès de ses propres ouvrages pouvait le cousoler. L^admiratioa du public se partar geait entre le Cid et l'Amour tyrannique. La postérité n^a pas admis ce partage, car on sait le Cid par cœur et Ton ne sooge pas à retirer de VAimmr lyranmfiM quelques beaux vers tels que celui-ci :

La Victoire me suit, et tout suit la Victoire.

Scudéry passa longtemps pour Fauteur des romans de sa sœur (il est vrai qu^il y mit la main pour les descriptions de batailles et les dédicaces); il ne faisait rien pour désabuser le public, et il profita de la bonne renommée qu^ils lui donnaient pour épouser une femme d^esprit qui s^était éprise de lui a la lecture du Cyrus et de la Cléiie publiés sous son nom. Mademoiselle de Martin Wast devint par là madame de Scudéry : «Ile est connue par un recueil de lettres fort ingénieuses.

Il est temps de dire quelque chose de la valeur littéraire de Scudéry. On ne saurait refuser à ses tra*gédies le mouvement de Taction et la facilité du style. L^éclat et la vigueur s^y rencontrent quelquefois ; et elles sont supérieures sans contredit à celles de Mairet, de Tristan et de Boisrobert qu^on admirait à la même époque. H y a des scènes bien faites daps Lyg^mon, la Mort de César et V Amour tyranniiue, quoique cette pièce ne soit point, comme le voulait Sarasin,. le chef-d^œnvre de Tesprit humain. On peut dire de Scudéry ce qu'Horace a dit de Lucilius :

Cum fiueret lutulentus, erai quod tollere veUes, Cette tentation m^est venue a plusieurs reprises en lisant Scudéry; et, comme j^ ai cédé quelquefois, je ne puis résister au plaisir de citer une assez longue tirade qui m^est restée dans la méiapire après la lecture de la Mort de César. Brutus parle ainsi à Cassius :

Les peuples que le sort a soumis à. des rois

En doiTent respecter ia personne et les droits :

Tel est mon sentiment; et je tiens que sans crime

On ne peut renverser un pouvoir légitime :

Mais César est injuste en voulant nous ôter

Ce que tous les trésors ne sauraient acheter.

D'égal U se fait maître, et Rome enfin trompée

Voit bien que c'est pour lui qu'eUe a vaincu Pompée :

Qu'ils étaient deux rivaux, également épris,

Qui faisaient un combat dont eUe était le prix :

Qnlls avaient même but, et voulaient entreprendre

D'ôter la liberté feignant de la défendre ;

De sorte qu'en leur gain nous ne pouvions gagner,

PuIsqu'Us avaient tous deux le dessein de régner.

Et que, de quelque part qu'eût penché la balance, i

Rome devait sooffirir la même violence. i

Voilà des vers dont la pensée est belle, le style ferme et la facture noble avec aisance. Scudéry a rarement de pareilles rencontres ; il n'en eût jamais eu s'il n'avait pas ressenti quelque chose de cette influence secrète qui fait les poètes. Mais comme, dans la confiance que lui inspirait son génie, il ne savait ni atten^ dre ni choisir, les beautés qui lui sont échappées «nt été ensevelies dans le fâti'as qu'engendre forcément l'improvisation appliquée à ta poésie.

Dans une notice sur Scudéry, M. Théophile Gautier

scunÉaT. 257

a cité nne asseï grande partie de la deseription de ce palais auqael Boileau fait allusion dans ces yers de Y Art poitique :

Je Mate vingt feuillets pour en trouver la fin, Et Je me sauve à peine au travers du jardin.

Si Boileau n^eût pas sauté ces vingt feuillets, il y aurait trouvé des détails d'architecture rendus avec une merveilleuse industrie. Ce poëme à^Àlarie, si décrié, ce poème fait à la course, n^est cependant pas illisible, comme la Pucelle de Chapelain et le Chtjts de Desmarets, et Voltaire en a tiré quelques traits qui ne déparent pas la Henriade. En le lisant, on déplore Tabns du talent, mais on y rencontre des étincelles de poésie. Il est rare que Scudéry ne débute pas heureusement ; mais son incurable négligence gâte tout : aussi, à côté d'expressions élevées et vraiment poétiques, trouve-t-on d'incroyables platitudes, qu'un écolier effacerait avec indignation, s'il ne les avait pas arrêtées au passage. Croirait-on que l'homme qui a écrit les vers que j'ai cités plus haut ait laissé subsister les lignes suivantes?

La belle a dans les yeux du feu, de la colère. Du dépit, de l'orgueil, de la douleur amère, De la honte, qui vient du sentiment qu'elle a, Elponrtant de Tamour plus que de tout cela.

Et ailleurs :

Craignons tout, craignoiis tant, nous avons tout à craindre, Plaignons-nous, plaignons-nous, car ooos sommes à plaindie.

258 ESSAIS D'Hiflrakn littéraire.

Qae dire de eette ioMlation à*na aiiaRvable len de Virgile?

Trois fois pour l'embrasser cette beUe coamt, Et tontes les trois fois cette belle ne pat.

On ne finirait pas si Ton voulait réproduire tous les exemples que fournit Scudéry de ces négligences insolentes; j^aime mieux rapporter quelques traits heureux que les meilleurs poètes ne désavoueraient pas. On sait que Boileau aimait à citer ces vers qui commencent le septième chant d'Alaric t

H n'est ifen de si donx poor on eoBvr {Mn de gloire Qne la paisible nuit qui suit one Tictoire.

11 aurait pu citer encore cette comparaison entre Âlaric, recevant sans orgueil les hommages des peuples, et rOcéan que le tribut de tant de fleuves ne trouble pas dans son calme majestueux :

Tel on voit TGcéan receroir cent rivières Sans être plus enflé, ni ses ondes plus fières.

Bl cette description d^une rade :

En on Ueu retiré, solitaire et paisible,

La mer laisse dormir sa colère terrible,

Et sous deux grands rochers qui la couvrent des yents

Elle abaisse rorgueil des flots toujours mourants.

Tout le monde connaît ces deux vers tirés de la description des enfers :

Et ce mélange affireux qu'aocon|iagne on grand brait Udt élemeUenent dans Tétem^ nrit.

SCUDÊBT. 259

On pourrait facilement élargir cette couronne poétique de Scudéry ; mais à quoi bon cueillir si peu de fleurs entre tant de chardons. Il est juste qu^un écrivaio paie les intérêts de son admiration pour lui-même et de son mépris pour le public. La fortune de Scudéry ne fut jamais bien brillante. Toutefois sa destinée fut heureuse. Sa réputation de poète dura autant que sa yie, sa yanité ne baissa point, et il resta toujours en deçà de la misère ; de plus il fut académicien : on peut dire que justice lui a été rendue et qu^il a été rétribué suivant ses œuvres par une célébrité viagère et par Timmortalité du ridicule.

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