SCARRON
Scarron est le poète de la Fronde et le type de la poésie burlesque. Le genre qu^il a mis en vogue est décrié, et Scarron ne Test pas, car son nom a conservé une signification littéraire et une certaine importance historique ; or, c^est quelque chose que de laisser dans les souvenirs une trace profonde. Si Scarron n^était qn^un bouffon, on n^en parlerait non plus que de d' Assouci ' son triste imitateur. S^il s^est placé hors de comparaison , c^est que la bouffonnerie n^était pas le
' ÀMoacy oa d*AMOucy (Charles Goypeaa) , fils (Tim avocat aa pariement, naquit A Paris en 1605. Poète misérable dans un genre que lé goût désaYoae , le bariesqne , son nom ne serait pas arrivé jusqu'à nous si celai <IQi l'a porté n'était convaincu de mauvais vers et soupçonné de mauvaises nMXQrs. Il préluda A cette étrange célébrité par les désordres de son enfance. A neuf ans, il s'échappa de la maison de son père, se rendit à Calais où il se donna pour un descendant de Nostradamus. Prétendu fils d'un faux prophète, il prit les aDures d'on thaumaturge , et le peuple qui le crut sorcier voulut le Jeter A la mer. Au lieu de se laisser noyer, d'Assoucy s'embarqua pour l'Angleterre. On ne sait pas ce qu'il 7 fit. A son retour en France, il s'attacha A la duchesse de Savoie , fille de Henri IV, qu'il encensa par des couplets qu'il chantait en s'accompagaant du luth; il remplit les mêmes fonctions auprès de Louis XIII, et de Louis XIY enfant. C'est à cette époque qu'il composa ses vers burlesques parmi lesquels on distingue Ovide
262 BSSAIS D^HISTOIRB LITTÉBAIRE.
fond, la substance même de son esprit, mais le toar \ particulier d^un, génie qui ne manquait ni de sens, ni de force, ni de délicatesse; cWqu^ tout prendre il avait une belle intelligence. Ce poëte mérite donc d^ètre étudié avec soin ; seul en France, quoique les imitateurs n'aient pas manqué, il a réussi dans un genre que le goAt réprouve et qui peut seulement passer à force d'esprit. Le succès, en pareil cas, est plusqu'nne présomption favôrabfe.
«n belle hamear qu4l travestit piar émalaMon de la gloire de Scarron, et le ravifiseiiieiit de Prosérplne en vers hurlesqoes. Il retourna A la cour de TaHn
..diupit il se fit diaiiser. BeiNéi.ll mfloa qnq vîq errante à traTefs la Fnuaee et ritalie, faisant métier de troubadour e( toi^ours escorté de deux jeunes pages qui firent naître contre ses moeurs de bonteux soupçons, Gbapelle et Bacliaumoiit ont iAofltré un des épisodes de ta vie vagabonde. Les femmes 4e MpntpeQîer ne parlaient de rien moins que de le brdder en pltee pobUqae ^rës l'avoir éeorcbé. Les petits pages étaient la cause de cette émeute féminine à laquelle le pauvre poète échappa par la fuite. En Italie, son hamear satirique le fit jeter dans les prisons du saint office. Pendant ce loisir forcé, il.^cr^vitpi livre de pensées sur }9^ Divinité. Sa résipiscence pr^yoqua Tindulgen<;e. du pape qui lui àonna la Uberté. D'Assoucy, revenu en France, fat bienAdt enfermé à la Bastille et au Ch&lelet oïDi il demeura $ix niois^ Quatorze
^ a^ s fjjiTirpn «prés sa d^vfance, il mc^urift à l'4ge de seixanle-quatorEetps .yer& 1^679. Nouç savons par Broi^sette i^^'U fut Uès /sensible anx critiques 4e
, , BoUef ^, qui trouve ^es yers A peine di(^es d'occuper les loisirs des laquais et des pages» et qui s'écrie dÀlaigneosement dans son Art poétique :
Et josqu*! d'Aflsoucy tout trouva deilëelétfrs.
Cyrano de Bergerac l'a traité avec sa brutalité accoutumée, et du ton qu'il a pris contre Hontfleury, Scarron et les Frondeurs. Dans une lettre qoH adresse à notre pauvre poêle, il le représente^ sifflé, râpé, crotté, endetté, infect, et il promet, ce sont ses propres expressions, de renverser sur lai ao si long anéantissement, qu'il ne sera pas vrai de dire qu'il ait jamais Téco. Que Cyrano n'a-t-O prédit juste I
soMiEoy. 2tt5
(Searroii appirtenait à une fBmilje distinguée qui ^ comptait d^illurtres membreB danaJa vobe et dans régUae. Son p^ était eonaeiller au pavlement de Paris et possédait «Yingt raille livres de rentes dont la flMiUeure part derait revenir au jeune fPaiil y aioé de sa famille et fils unique. La perspective qpi s^ouiiraît devant -son enfanee était brillante :1a nature Tavait dotté de toutes les qualités du corps et de l^esprit, et la fortune de son père lui (Hromettait un riehe patrimoine. Pour réussir facilement dans ce monde, il fiint le concours de Thomme et de la com^tion ; la aaciété est ainsi faite. Si la condition est mauvaise, vaus pourrez lutter vainement même avec de puismites facultés ; si les facultés scmt lail)\les^i vous pourivz perdre tous les avantages d^une heureuse condition. Le progrès des institutions modenMs tend à atténuer cette inégalité sociale, mais il ne parviendra jamais à Teflacç r : tant que la famille subsistera, et son eustenee est la condition vitale de toute. société, ce 9^n toujours im avantage ou un inconvénient d'être le fils de son père ; il faut s7y résigner, car Potopie de Saint-Simon est une chimère. Les avantages queScari^w tenait de ,1a. natnreet de la condition^fui-est dé- ^taïQB partie par Je dérangement de sa ibctune et de sa santé, vc»ci comment.
Le eoBseiller Paul Scarron, qu'on surnommait TApêtre paorce »qu'il . avait toujours saint Paul à la bourbe, était, j'^nploie ici les expressions • de son fis, le Pilleur des hommes et non le meilleur des pères.
264 ESSAIS d'hTSTOIRE LITTÉRAIBB.
Incapable de supporter le yeuvage, il donna à ses enfants une belle-mère et cette belle-mère fut une marâtre : le jeune Scarron, tout enfant qu^il était, fut assez clairvoyant pour reconnaître que Françoise de Plaix dénaturait et détournait à son proflt la fortune paternelle, et assez indiscret pour s^en plaindre. Son bon apôtre de père, pour avoir la paix du ménage, éloigna le jeune rebelle qui alla passer à Charleville sa treizième et sa quatorzième année ; lorsque la tempête fut apaisée, il revint sous le toit paternel, où son temps se partagea inégalement entre Tétude et le plaisir. On le défrayait assez largement, et dans Tinsouciance de sa jeunesse, il ne parut pas songer à Tavenir : les plaisirs et les voyages le menèrent audelà de sa vingt-cinquième année* Mais la maladie Tarréta tout à coup.
Pour avoir dans le monde une contenance et l'apparence d^un état, il avait pris le petit collet et le titre d^abbé ; titre commode qui n^était qu^un passeport pour les jeunes voluptueux. Le jeune Scarron travailla si bien sous cet habit contre Tesprit de la continence chrétienne qu'il se mit hors d'état de continuer. La Beaumelle, dans ses Mémoires sur Madame de Maintenon, mémoires piquants, mais remplis d'allégations douteuses, rattache la maladie de Scarron à une farce de carnaval qui se serait passée au Mans. 11 raconte , sans nième avoir pour lui l'autorité de la tradition, que Scarron, allant prendre possession de son canonicat du Mans, se déguisa avec quelques
sGAJuaoM» 265
étourdis en sauvage, et que son bizarre accoutrement ayant excité les huées, la fureur même de la populace, il fut obligé de prendre, à son corps défendant,
I un bain froid dans la Sarthe. Ce bain, pris à contre-
; temps, serait le principe des douleurs et de la difformité de Scarron. Cette anecdote n^est qu'une parodie de Tayeature de Charles VI ; Teau est substituée au
[ fea, et Tinfirmité à la folie. La chronologie, indépen damment du silence des contemporains, réfute yicto rieusement ce récit. Scarron était perclus depuis sep
' ans, lorsqu^en 4 645 la protection de Lavardin, évéqu« du Mans, lui fit obtenir une prébende ou un canoni
' cat. Ce ne sont pas les eaux de la Sarthe, mais le
I drogues des charlatans qui ont cloué pour vingt-deu: ans Scarron sur son fauteuil de misères, d^où partiren et autour duquel se débitèrent tant de bons mots et d( gaillardises. Notre brillant abbé, notre coureur d'à veotures fut brusquement arrêté par la goutte, cettt cruelle expiation de la débauche. Ses cuisses commencèrent à former avec son corps un angle obtus dont let côtés se rapprochèrent en angle droit qui finit pai devenir et demeurer aigu ; de sorte que la ligne droite
^ de son corps fut brisée et amenée à la forme d'un Z. I^unition bien sévère, quels qu'aient été la gravitô et le nombre des délits. Scarron voulut guérir, il y employa toutes les ressources de l'art, il lit même, sur la foi d'un charlatan, le voyage du Marais au faubourg Saint-Germain pour prendre un bain de tripes, et il revint au Marais retrouver ses amis, tout aussi perclus
266 ESSAIS d'hISTOVM tITTÉRAIBE.
qu^suparATant et Aoo moii» gaillard. Plus tard il se berça d'une autre <;bifi)ère, et songea à aller cherdher lous le del brâlant des tropiques h guérison de ses mam. Ses tmtati?es et ses jprojets arortèrent éf^ïemeot. Quel que soit le prineipe de cette étrange maladie^ les conséquences en sont incontestables. C^est de œ jeu cruel et bisarm de la nature qu'est née en France la poésie bariesque. La tnaladie atait kiisaé Tivre dans oe eorps diffbraie un esprit pénétrant et railleur; pour se Tenger gakment et alléger ses souffrances physiques, le spirituel makdê essaya de^fenre, ou plutôt de déigurer, le monde à son image. Ses ennemis natarels furent dès lors hi noblesse, la grandeur, la régularité, l'bérolsme. Il transformera tout cela pour Ramener au ridicule. Sa première campagne fut contre rOlympe et les Géants ; sa seconde contre Virale ^tson héros : il it le Typhon et travestit l'Enéide. II fit grimacer les figures béreUques et ramena les belles créaftions du génie antique aux proportions mesquines dé la bourgeoisie etde la |yopttlaee. Il donna aux^iefux et aux héros les mœurs du Marais, lé langage de la rue Saint-Denis. Ce travestissement pratiqué par m esprit naïf dans son aflèctâtion, délicat bous sa grossièreté d'emprunt, surprit, charma le puMîcet fit fortune. Le burlesque saillit toutes les imaginations, comme, dan» les temps d'épidémie, la grippe prend toutie monde à k gorge^ L'apparente facilité de ce genre de raillerie fit plus d'une vi<itime, et le grave Brébfuf, Brébeuf lui-même, cédant à la contagion,
SCARItON. 267
sVisa de traTestir misérablement Lucain qu^il avait noblement traduit. Scarron éprouva quelques remords d^aToir suscité tant et de si piètres imitateurs, mais il doit leur savoir gré d^avoir mis en relief Torigina* lité de son esprit par leurs insipides contrefaçons.
On serait tenté de croire que' le burlesque est né de la Fronde ; il n^en est rien : le burlesque est le produit itaturel, spontané de Tesprit et de la difformité de Scarron : il rencontra la Fronde, à point nommé, qtii lui donna Tessor et Ta vogue. Le prince de Condé, qui ne manquait pas de goût, déclara tout d^abord que les barricades et la guerre de Paris devaient étire chantées en vers burlesques, et il donna lui-même le signal de la plaisanterie bouffonne en présentant à la cour un petit bossu, tout emplumé, tout cbamarré, comme généralissime des troupes de la Fronde. Cette raillerie n'était guère charitable de la part du frère do prince de Conti, mais elle montre l'esprit du temps ^t fait pressentir qu'une Iliade ainsi commencée ne pouvait avoir d'atitre Homère que Scarron. Le poète tenait sa lyre sur laquelle il avait préludé par des accords grotesques, lorsque les événements qu'il devait consacrer par ses chants vinrent lui fournir la matière de son étrange épopée.
Des historiens amis du paradoxe ont voulu dépouiller la Fronde de son caractère frivole pour en faire une des grandes crises de la société monarchique. Ils l'ont jugée par l'importance des acteurs, sans faire attention à la nature de l'action. Sans doute le per-
268 ESSAIS d'aistoibb littéraire.
sonnel de la troupe est fort remarquable : je vois bien tout Fappareil d'une grande représentation, de riches costumes, d^éminents personnages; mais où est le plan du drame, quel en est le but, quel en sera le dénoûment? Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut voir dans la Fronde qu^une parodie de la Ligue et un programme bouffon, mais incompris, de la Révolution. Les grandes puissances du moyen âge y reparaissent, il est vrai, mais c^est pour donner leur démission ; celle des temps modernes s^y montre, mais elle fait relâche, et cela pour ne rentrer en scène qu^après un siècle et demi. Voilà bien Tantique féodalité dans les princes et les grands seigneurs, le clergé dans le coadjuteur, les états-généraux dans le parlement, la nation armée dans ces bourgeois qui font des barricades, qui montent gravement la garde et qui vont parfois, dans leurs accès guerriers, se faire battre hors des barrières ! Mais les princes veulent-ils sérieusement démembrer la France ? veulent-ils faire de la Bourgogne, de la Bretagne, de la Normandie, de la Guienne, de la Champagne, des royaumes indépendants? le clergé songe-t-il à ressaisir son pouvoir, à soumettre la couronne à la mttre épiscopale oa à la tiare ? le parlement pense-t-il à s^ériger en puissance législative et constituante? la nation aspire-t-elle à faire reconnaître sa souveraineté? Rien moins. Tous ces représentants du passé et ces précurseurs de Tavenir veulent forcer une faible femme à renvoyer un ministre qui lui plait, et pour cause, et qui leur dé-
SCAKBON. 2C9
plaît, non sans raison : s^ils y réussissent, tout sera dit ; s^ils y échouent, tout sera dit encore.
GerUmbu Unta
Pulyerte exSgoiJacta compressa quiesoent.
Après une guerre d^intrigues, de chansons, de pamphlets, de malices et de perfidies, tous les acteurs, après avoir changé de rôle plusieurs fois, n^ayant rien à s^envier ni à se reprocher en fait de versatilité et de ridicule, prendront bravement leur parti : les princes deviendront la décoration et les soutiens du trône; le parlement enregistrera docilenient les édits de tonte nature, il rendra des arrêts et quelquefois des services ; le clergé se retirera de la politique pour rentrer dans les temples, et la nation, sous Taile de la royauté, se fortifiera par Tindustrie et par la science, prenant peu à peu le sentiment de ses devoirs et de ses droits pour remplir les uns et faire valoir les autres, quand son heure sera venue.
Je crois donc qu'il faut laisser à la Fronde sa physionomie historique : elle réunit toutes les conditions esthétiques du ridicule, car elle s^est beaucoup agitée pour ne rien produire ; elle ressemble un peu au Matamore des comédies contemporaines, agitant une grande épée qui ne frappe jamais, prodiguant les paroles et les gestes de menace, et, au demeurant, toujours battu. JElle prête à rire, parce qu'elle se remue sans but, parce qu'elle s'effraie d'elle-même; enfin, parce qu'avec l'accoutrement d'une guerre civile et
270 ESSAIS D^HISTOIEE I^ITTÉRAIEE.
Tattirail d'im réyolution, elle n'est qy^uae mutinerie. Cest pour cel^ qu^elle revenait de droit à l^qarron.
Lorsque la Fronde éclata, Scarron gardait rancune à Mazarin pour ne Tavoir payé qu^en conop^knents de la dédicace du Typhon ; et, quoiqu'il fût en possession du \>rey(^t c|^ mciladç de la reine, ch^irgç qM'il exerçait, dit-il, avec intégrité, car c^é.tait un ipaladç d'bonneur, il ^'hésita pas à ç^ prononcer contre ^e (ayori d^AçMpie d^Âiitriche. La Fronde était le parli des cens d^espj^it, jtoujours epclins à Topposition, et )es liaisons de Scarron ayQc le epadjuteur et madame de f^ppgueyillç ^^^)pplrtèrent facilement sur la reconr^ajssançe qu'il deyait à la reine. Dans les païqpblets de |a ]f ronde, OU s^ent partQiit soit la muse, soit Tinçpiratioa de Scarron. B^aucpup sont de lui et les autres tiennent de Ijuj. Il échaiiijr^it la verye de Blot et de Marigpi, cçs féconds improvisateurs dont les chapsons et les triolets alimentaient sans cassç la ipf lignite pujblique. Ces plaisanteries ont beaucoup perdu de leur sel, maisll^ to.^r l^eureu;!^ des couplets de Blot et des triol.ete de Marijgni font distingMer les traits qu'ils ont lancés dans rimin^nse fatras de ces volumineux recueils qu'on ne peut lire aujourd'hui saqs fatigue et san^ dégoût. Ces spirituels auxiliaires d^ Scarron contrasitent habit uellemeat avec la manière brutde et grossière de leurs imitateurs qui, ne se contentant pas d'iosulter à la pudeur, outragent à chaque pas le goût et la langue. Je ne prétends pas louer outre mesure l'urbanité co^teniporaine; çnais la ,pressp satirique de nos
joars, wAme dans ses plas grands éoaris, est ohaste, réservée, pobe, au prix de la plupart des Mazarinades. Cette réserve relative est un bienfait de la liberté. Lorsque le droit de publier sa pensée s^exerce régulièremeqt sous le contrôle de la loi, la médisance elle-même s^inqpose des limites, tandis que dans les écrits clan-* destins la calomnie n^en reconnaît pas. Les frondeurs abusèrent de la licence même. La vie privée que nos lois ont murée n'a pas de mystère pour eux, et ils dévoilent ou inventent, sans scrupule, les scandales les plus honteux. Scarron, poussé par le démon d^ rinvectîye, alla aussi loin, plus loin même que pas un des pamphlétaires ; après avoir chanté en vers burieaques les barricades et le triomphe de Broussel, aussi Uea que h fuite de k cour à Sain^Geraaain, il trempa sa plume dans le fiel et dans la boue pour écrire la Mazarinade. Cette fois la frénésie lui enleva Tesprit. Il faut que ce jaur4à Je détresse 4^ ses finances ^i4 Mt ^hémer sa gourmandise, et il se sera fâché comme un enfant qu^on a mis au pain &cc. Mazarin, qui preattt gaîament les pkôsantwies qui ne portaient que TOr 'le ministre et le favori de la reine, perdit patience fin lisant cette diatribe où Tobscénité rivalise avec la violence, où sont réveillés quelques honteux souvenirs de sa jeunesse. C'est ainsi qu'au siècle précédent, de cette nuée de pamphlets qui s'abattirent sur le cardinal de Lorraine, après l'affaire d'Amboise, un seul, VÉpitre au Tigre de France, le piqua assez vivement pour émouvoir sa bile «t troubler le flegme philoso-
272 ESSAIS d'hîSTOIRB L1TTl^.EA1RR.
phique avec lequel il accueillait tons les outrages. Les contemporains ne se sont pas noépris sur Tiniportancé de Scarron dans la littérature de la Fronde. L^expression de ce sentiment se trouve dans un curieux passage d'une lettre adressée aux frondeurs, où les souffrances du poète cul-de-jatte sont présentées comme une expiation de son ingratitude et de sa médisance. Scarron y devient un peroonnage symbolique: comme il est le coryphée et le premier coupable entre les pamphlétaires, il est transformé en Prométbée burlesque, enchaîné non sur le Caucase, mais dans un fauteuil ; garotté non par les anneaux d^une cbatne d^airain, mais par les nœuds d^une goutte assassine. Cette personniflcation de la Fronde en Scarron appartient à ce Cyrano de Bergerac ' dont la forte intelligence,
> Cest une étrange destinée qae celle de ce Cyrano, qui, pour B*aYoir pas suivi l'esprit de son siècle et pour s'être tenu A distance de toutes les coteries littéraires, a passé presque inaperçu de ses contemporains, et méoonna de la postérité, quoique pendant sa courte carrière il ait laissé de nombreux témoignages de son courage et de son esprit. Sa valeur fabuleuse était sans doute un faible litre aux yeux des gens de lettres ses oonftrères dans un temps où Chapelain, appelé malideusement à servir de second dans tm dud imaginaire, suspendait au croc sa longue rapière pour ne plus la dépendre de sa vie. Mais ce n'est pas là le seul motif de cet isolement singulier. Cyrano ne voulait pas plus de Mécènes que de prôneurs ; c'était de plus un esprit fort, un philosophe. Il faisait de la science avec Rohaut, et de la métaphysique avec Gassendi. C'était, il faut le dire, un franc matérialiste. Son YoyÂgetlans les étals de la lune^ son Histoire comique du soleil, renferment les idées les plus originales et les plus profondes sur là physique, la morale et la politique. Ce n'est pas sa faute s'il n'a pas inventé les ballons, mais sa chimère était de voyager dans les airs, et des trois machines qu'il imagine pour ce périlleux voyage, il y en a une qui touche de bien près à la solution
SCABAOK. 275
longtemps balloUée entre la folie et le génie, demeura, en fio de lutte, à la folie. Elle est trop curieuse pour que je me refuse le plakir de la citer : « Peuple séditieux, accourez pour voir un spectacle digue de la justice de Dieu ; c'est répouyantable Scarron ^ui vous est donné pour exemple de la peine que souffriront aux enfers les ii^rats, les traîtres et les calomniateurs de leurs princes. Considérez en lui de quelles verges le ciel chfttie la calomnie, la sédition et la médisance. Venez, écrivains burlesques, voir ua hôpital toutentier dans le corps de votre Apollon ; confessez, en regardant les écrouelles qui le mangeni, quUl n^est pas seulement le malade de la rekie, comme il le dit.
du problème. U à poeé te premier et développa avec esifâi le fannaax priBcipe lotit est dans toutf conséquence rigoureuse du système atomistique, qu'il emprunte à Démocrile; il a aussi entrevu le système de la perfectibilité, en donnant à la jeunesse des états de la lune le pas sur les yieillards/ Au reste, dans ces deax romans, il a frayé la route que Swift et Voltaire ont parcourue depuis. On doit regretter que la mauvaise physique d'Epicure ait si fort asservi son imagination, car il était né pour le théâtre et surtout pour la comédie : le.Pidant Joué, chef-d'ceuvie d'un écolier de dix-^uit ans, promettait un grand poète comique. U y a là cinq ou six canictèreAien tracés et des scènes entières que Molière n'aurait pas désavouées, que même il ^est appropriées, sans mot dire. Ajoutons A cela que la mort d'Agrippine D'est pas un pur galimatias, comme le vent Tallemant qui ne l'a pas lue» mais que le caractère de Séjan y est vigoureusement dessiné, et qu'il y a, comme disait le libraire Sercy, de belles impiétés et de plus des vers admi« nbles. Cent ans avant Voltaire, la tragédie philosophique était trouvée. Il est vrai que Cyrano est mort fou, mais il n>'a pas vécu (bu, et ce n'est |mi» merveille que sa raison ait déménagé en essayant de comprendre les atomes et l'iafini; il parait d'ailleurs que, pour l'achever, une poutre lui tomba sur la ^- Je ne voudrais pas mettre nos plus solides cerveaux à celte double épreuve — M* Ch. Nodier a fait sur Cyrano une curieuse notiee.
274 ESSAIS D^HISTOIRE LITTIÎBAIRE.
mais le malade du roi : il meurt chaque jour par quelque membre, et oa langue reste la dernière, afin que ses cris vous apprennent la douleur qu^il ressent. Yous le Yoyez, ce n^est point un conte à plaisir : depuis que je vous parle, il a peut-être perdu le nez on le menton. Un tel spectacle ne vous excite-t-il pointapénitence? Admirez, endurcis; admirez les secrets jugements du Très-Haut; écoutez d^une oreille de contrition cette parlante momie... Admirez donc, admirez combien sont grands et profonds les desseins de la Providence ; elle connaissait Fingratitude des Parisiens envers leur roi, qui devait éclater en mil six cent quarante-neuf; mais, ne souhaitant pas tant de victimes, elle a fait naître quarante ans auparavant un homme assez ingrat pour expier lui seul tous les fléaux qu^une ville entière avait mérités. Profitez donc, ô peuple l de ce miracle épouvantable; et si la considération des flammes éternelles est un faible motif pour vous rendre sages et pour vous empêcher de répandre votre fiel sur Técarlate du tabernaclp, qu^au moins chacun de vous se retienne par la peur de devenir un Scarron. » Voilà bien de Thonneur pour Scarron qui se trouve tout ensemble THomère et le Prométhée de la Fronde; il ne soupçonnait pas sans doute que sa sciatique dût lui attirer tant de gloire.
Pour que rien ne manquât à notre auteur comme symbole de son époque, il se retourna contre ceux qu^il avait servis^ et il les cbansonna, après les avoir chantés. Sa palinodie est constatée par un triolet, une
SGARRON. 275
chanson et un sonnet. Voici le triolet qui suivit d^ assez près la Mazarinade :
Il faut désonnais filer doux, Il faut crier miséricorde.
Frondeurs, tous ii*ètes que des fous ; ' Il faut désormais filer doux.
C'est mauvais présage pour yohs, Qn'tme fronde n'est qu'une corde, n faut désormais filer doux , n faut crier miséricorde.
La Fronde vaincue^ Scarron essaya de faire sa paix avec Mazarin triomphant : il s^humilia sans-vergogne, comme il s^était emporté sans mesure. Cyrano était bien dupe de le prendre au sérieux et de le traiter ainsi de Turc à Maure. Il y avait de Finjustice à juger la conduite et le caractère de Scarron au point de vue d'une morale rigoureuse : car il faut passer beaucoup de choses à un malade. Scarron, après une enfance négligée, et une jeunesse dissolue, surpris parla mala* die au milieu d^une vie de dissipation et de plaisir, ne fut guère qu^up grand enfant; il conserva, le reste de ses jours, toutes les passions de Tenfance, sa gourmandise, sa convoitise et ses emportements. Peu sou- .cieui de dignité morale, il quémandait de tous côtés^ recevait de toutes mains, s'emportait à tort et à travers, insultait ses bienfaiteurs et demandait humblement pardon. Mais il ne gardait rancune à personne, s'apaisait comme il s'irritait, et, dans l'occasion, fai* sait le bien avec empressement et bonne grâce. Balzac, dans des vers latins élégants et pompeux, a fait de
37€ 19U1S m'mismaE urrtmAUB.
Scarron, riant an milien des BonflnDces, an héroi supérww aux aoUqnes sloiciens, impassibles dans la douleur. Babae est aussi Inn de la vérité que Cyrano.
tJo malbear vient rarement seul. Lorsque la maladie sorprit Searroo, la fortane de son père, déjà eotamée parles malversations de sa belle-mère, (ut plut sérieiuementcompromise par l'exil da vienx conseiller, qui avait osé résister ea |d«in pariemmt à l'impérieuse voloDté de Ricfaelieo; et lorsqo^il mourut, au lieu d'uQ ricbe béritage, il ne légua k sou fils qu'ua procès, que celui-ci se donna le plaisir de plaider et qu'il perdit gaiement. Infirme et pauvre, Searroo fot réduit pour vivre à travailler comme un artisan, e( fit de son esprit métier et marchandise. Il demeura vingt-detix ans cloué sur son fauteuil, ne conservant que l'usage des doigts, de la langue et de l'estomac. Il usa et abusa de ce qui lui restait ; de ses doigts | pour écrire, de sa langue pour médire, de son estomac pour digérer et même s'indigérer : la raillerie et I la gourmandise furent les plus puissantes compensa- | tioDs de son long martyre. Son petit salon, tendu de ; damas jaune, devint un bureau d'espritet un réfectoire où chacun apportait son contingent d'esprit et de victuailles. Le coadjuteur, la belle IVinoo, Sarasin, Marion de Lorme, Ménage, le comte de Lude et Vilrceaux venaient s'asseoir auprès du malade, approjionnés de gaieté et de vivres pour mettre en jeu tsprit et l'appétit de leur amphitryon. La dépense
SCÀRRON. 277
était considérable dans cette maison tcîtijours ouverte^ et ou Scarron avait recueilli ses deux sœurs, dépossédées comme lui de là fortune paternelle. Notre pcéte sMngéniait à trouver les moyens cté maintenir les habitudes de luxe qu^il avait contractées dans des temps plus heureux. N^ayant d^autre capital que soô cerveau, il dut le pressurer pour Tamenér k produira des revenus suffisants : le théfttre était uhe miné féconde ; il fit des comédies et des tragi-comédies ; le l)arlesque, que le Typhanj son premier ouTra^, avait mis à la mode, te vendait bien ; il continua de faire du burlesque : les romans n'avaient pas cessé dTétre en faveur ; il composa le Roman Comique : quelques grands seigneurs se donnaient des airs de Méciénes ; il attaqua leur bourse par des épitres, des odes, des sonnets et des dédicaces, regrettant toutefois la déconfiture du financier Montauron, qui avait bi grassentent payé les hommages de Corneille :
Montauron dont le quart d'écu Se prenait si bien à la glu De l'ode et de la comédie.
CesMibéralités privées et la probité généreuse de Quinet ', qui achetait et payait toutes ses œuvres, pourvoyaient en partie aux dépenses de Scairon ; je dis en partie, parce que si, comme Panurge, il àvieiit
' Scarron aÎH[>èIait cette iNranche de son revenu son marquisat de
278 ESSAIS d'mISTOISE LITT^AIKE.
soixaDle et trok mantères de se procurer de Taisent, il en avait aataot et plus pour le dépendre. Heoreugetneot dans les dernières années de sa vie la munificence du surintendant Fouquel ' fut inépuisable, et prévint la détresse qui le menaçait. Searron témoigni sa gratitude h son bienfaiteur dans une pièce rema^ quable par la délicatesse des pensées et l'élévation da style. Elle commence par ces vers :
HiiBei, ne jrfeurez plni l'atMence de Mécène QdI vom rendait il doai k» rivages d« Selie 1
et l'on y remarque surtout ceux-ci, auxquels l'inalté' rable dévouement de Pélisson, de La Fontaine et de madame de Sévigné donne un sens prophétique :
C<r ce n'esl pu tant chott qa'U rtpmd ce iptl) donne ; n Mil, pur 1« otérite, eatimer la penonne j El pea, duu le hiat rang où m verta l'a mlj, 9t mleu que lui su faire et cboiiir des amis.
Puisque nous sommes assurés que Searron, malgré les apparences, n'est pas destiné h mourir de faim, nous pouvons nous occuper sans arrière-pensée douloureuse de l'exameu de scb ouvrages, en commençant par le burlesque, genre de comique dont il est
' Le inlnteiidaDt fli accorder A Searron on piifUége qui l'aulorUtU i
orgiDiser en corporation les déchargeun qoi raoconnaleot les roulters et m
TOjigetirs aui banfères de Paris. L'eiploitation de ce privlKge procura
■fihnrd imrevena de qaatre ou cinq mille lirres i Scamm qui le veodit
e pour une somme assez considérable. On ne flt un crime de celH
isioD et de ce traQc, ni i Searron ni i son bienfaiteur.
SCAK&OM. 279
rinventeur et dont il est resté le modèle. Le burlesque est la transformatioD des caractères et des sentiments nobles en figures et en passions vulgaires, opérée de telle sorte que la ressemblance subsiste «ms le travestissement; et que le rapport soit sensible dans le contraste. Pour en sentir le sel, il faut avoir sous les yeux ou dans Tesprit le modèle qui a été travesti. Pour ceux qui n^ont pas lu Virgile, V Enéide de Searron risque fort de n^étre qu^une bouffonnerie ; pour les connaisseurs, c'est une critique fine et une plaisante caricature.
L'art de Searron consiste à prendre dans le vulgaire les traits analogues à ceux des divinités et des héros du poème. Son procédé diffère de la parodie en ce qu'il conserve à ses personnages leur rang et leur condition en abaissant leur langage et leurs mœurs, et cette opposition est un élément de plus pour le comique. Avec Qn peu de bonlie volonté et de malice, le pieux et sensible Énée, si souvent en pleurs et en oraisons, devient facilement, sans être méconnaissable, un Nicaise bigot et larmoyant : Jupiter, en querelle avec sa femme, n'est plus qu'un mari brutal, et Junon une ménagère acariâtre; Gassandre, la prophétesse, une diseuse de bonne ou de mauvaise aventure, auteur d'almanacbs : de Vénus à une courtisane de mauvaise vie, il d'y a que la distance de TOlympe à la terre ; le séjour et l'origine diffèrent, non la moralité. Le débonnaire Priam n'est pas plus malaisé à convertir ^n bonhomme crédule et curieux : par le même pro-
280 ESSAIS D'HiSTOtmÈ LlTTIÎRAniE.
cédé, le beao PAris n W plus qo^mi jeune premier ie comédie, Didon, une veuve ennuyée de Tètre, et sa sœur Anne, si complaisante aux amours de la reine de Carthage, une entremetteuse.
Outre le travestissement des carfictères, une des sources les plus fécondes du comique de Scarron, ce sont les anaehronismes ou le transport des temps modernes ctans l'antiquité. Ainsi lôrsqu'Énéë aborde sur le sol africain^ il veut livânt tout apprendre,
Si de ce rivage Le peuple est cIyU ou sauvage^ Et savoir si les habitants Sont cluétiens on mAMnétans^
Didon ouvre son festin par le Bénédicité ; elle rend la justice sans prendre d^épices; Junon, après avoir re^ bâti les murailles de Samos, la fait exempter de tailjes, et elle y fonde deux ou trois collèges ai?ec de fort beaux privilèges : quant à la nymphe Deïopée, que la déesse promet à Éole pour prix de ses services, voici qael' ques-unes des qualités qu'elle lui apportera en dot :
ERe entend et )MiHe ftnt Irien L'espagnol et l'italien :
Le Cîd du poète Corneille, Elle le récite à merveille, Cood le linge en perfeotlon Et sonne du psaltérion.
Les traits de ce genre sont innombrables, et, venant â Timproviste, causent maintes surprises qui donnent aux nerfs de vive^ secousses et désopilent la rate.
Scarrofl merle souvent la critique Lia charge, etse6 critiques sont d^un homme de goût. Toutes les fois que soD auteur semble en défaut^ il relève les invraiseoiblances avec une malice ingénue et sans paraitiFé 7 songer. On éait que, dans le premier livre de VE* néide, Virgile introduit Enée et son fidèle Aehaie dani une galerie' de tableaux représentant les malheurs de Troie. Scarron fait sentir en passant Tànachrooisnie par ces vers :
p y voit phisiean grands tatlefttn, Mâts qoi n'étaient pas peints à l'hnOe,
et fait remarquer par ceux-ci Tinvraisemblance de la fiction du poëte :
Et qui l*aurait Jamais pensé, Qae, de tout ce qui s'est passé Dans les affaires de Phrygie, On eût nouvelle en la Libye.
On trouve généralement, même en admirant Virgile, qu^Enée et son compagnon demeurent un peu longtemps dans le brouillard qui les enveloppe et les dérobe à la vue de Didon : aussi n^est-on pas surpris d'entendre Achate dire au sieur Enée :
Passerons-nous ici l'année ?
Qu'espérons-nous gagner ainsi? Nous n'avons plus que faire ici.
La réflexion jetée après la paraphrase de Texclamation de Salmonée,
DUcitè Jïistitlam moniti el non temnerè divos ,
282 ESSAIS d'histoire littéhaieb.
est du même ggnre et non moins piquante :
Cette seotence est bonne et bdle ; Mais en enfer à qaoi sot-etteP
C^est par ces traits de critique ingénieuse, par le rapport constant de ia caricature au modèle, par le sel, la vivacité et le naturel de la plaisanterie que Scarron a désarmé le rigorisme des gens de goût,* et quMI a presque justifié Feogouement de Guéret, qui, dans le Parnasse réformé, le réconcilie avec Virgile, et scelle la conciliation des deux poètes par de longs embrassements.
' Quelque aversion qu^on éprouve pour ce genre de parodie, qui semble un sacrilège envers le génie, il est difficile de garder son sérieux , lorsque Scarron paraphrase de la manière suivante un seul mot du vers de V Enéide :
nia iolo fixos oculos avena tenebat.
Il s^agit de Minerve et de Faccueil qu^elle fit aux prières des Troyens :
A cette ambassade honorable Elle ne fut point favorable :
Ils n'en obtinrent ni regard Ni le plus cbéUf «Dieu tous gard.»
Tandis que dura leur prière Elle leur montra le derrière, Et même se mit i si£Ber Au lieu de les oulir parler.
ou bien lorsqu'à propos d'un seul vers de Virgile,
Muliampir Priamo rogUam, $uper Heetore multa,
SGAE^tN. r- 285
le poète burlesque tire de son imaginatioo cette Iongae série d^interrogations :
EDe lui fait cent questions Sur Priam, sur les acttons D'Hector taut que dura le siège; Si dame ifèlëne avait du liège, De quel fard elle se servait ; Combien de dents Hécube avait ; Si PAris était un bel bomme ; « Si cette malbeureuse pomme, far qui ce prince fut perdu, ttaît reinette ou capendu, etc.
Chapelain n^aurait pas manqué de satisfaire la curiosité de Didon sur ce dernier point, lui qui nous apprend dans sa Pucelle que le fruit dont on se sert pour empoisonner Agnès :
Etait une (Ibmme fort belle Qu'en langage fruitier de calville on appelle.
Il faut ajouter, pour compléter ces mérites divers de ia manière de Scarron, une observation que Remprunte à une notice écrite par une femme supérieure dont la mort prématurée a laissé d^amers regrets ^ « G^est que nul ne sait mieux apercevoir dans un événement les petites circonstances qui peuvent en faire partie, et que ses peintures, par les détails dont il les compose, auront toujours une sorte de vérité triviale, très propre à rendre plus seq^ible et plus piquante Tappli-
- ^ Madame Guizot , née Pauline de Menlan , Fies des Poites flrançais du siècle de Lwis XIV, 1 «r yoK, page 510.
284 ESSAIS d'histoibs littéraire.
cation quMl en fait h des objets relevés. » Il serait facile de justifier cette observation jadicieuse par de nombreux exemples.
Malgré tout Tesprit de Scarron, ce long travestissement du génie antiquQ ne supporte pas une lecture suivie; car, à rhonneur du cœur humain, de toutes les monotonies, celle dé la raillerie est peut-être la plus insipide .'Le burlesque veut être pris à petite dose. Je donnerais hardiment un brevet de mauvais cœur à celui qui se vanterait d^ avoir lu tout d'une haleine les huit chants travestis par Scarron qui lui-même n'a pas eu le pourage d'aller jusqu'au bout du poème. On se fatigue de rire de ce qu'on devrait admirer, et la surprise de plaisir arrachée à notre malignité cesse bientôt, par le retour et le triomphe des nobles sentiments, qui sont le véritable aliment et le nerf de l'intelligence humaine. C'est surtout delà gaieté passagère et factice que donne le burlesque qu'on peut dire avec PEcclésiadte : « Et le rire est trompeur. »
La nécessité de vivre et le besoin de charmer ses souffrances par le travail amenèrent Scarron à composer des pièces de théâtre : les poëtes espagnols lui étaient familiers, et il exploita cette mine inépuisable avec succès. Il ne faut pas chercher dans ses pièces la peinture des mœurs ni la vérké des caractères. Ce sont des imbroglios divertislants dans lesquels l'auteur,, pour exciter le rire, ne ménage ni le bon sens ni la pudeur. L'extravagance et le cynisme sont les moyens qu'il emploie le plus volontiers. Il a atteint
SGARUOII. 285
le but qu'il s'était proposé : ses Jodelets et son Don Japhet d'Arménie; empruntés poar le fond à TEspagnol Francisco de Roxas, eurent le privilège de régper sizr la scène jusqu'à ravénement de Molière. Scarron garda rancune à Poquelin de ravoir dépossédé, et oq s'en aperçoit au legs qu'il lui fait dans son testaoïent, et que Molière n'a que trop fidèlement recueilli, grâce à Madeleine Béjirt. Toutefois Scarron eut son temps et bien nous a pris que Molière en ait abrégé la durée. L'Héritier ridicule de Scarron eut le singulier honneur d'être représenté trois fois de suite en un jour devant le jeune Louis XIV qui ne se lassa pas de rire des gaillardises de don Ftlipin. Il est vrai que cette bouflonnerie est fort amusante et que plysieprs situations y sont traitées avec verve. Deux d'entre elles se retrouvent, l'une dans les Précieuses, l'autre dans Iç Misanthrope. La rapide conquête du coeur d'up^ belle, par le jargon, le costume empruQt^ et le^ f^us? ses manières d'un valet pris pour un marquis, annonce les succès de Mascarille auprès de Madjslon, et le^ adieux successifs et ^yoiétriques que subit l'héroïne de Scarron sont la première épreuve de ceux que plus tard recevra Gélimène*
Scarrop excelle à peindre la poltronnerie fanfaronne. Il faut voir dans Jodelet duelliste les plaisants sicrupules de ce faux brave qui, après avoir été battu, discute gravement l'ouverture plus ou moins complète ^e la main qui Ta frappé, et fait tous ses efforts pour se persuader qu'il n'a pas reçu un soufflet légal, mais un quasi
coup de poiog. On voit quelquefois ailleurs des discussions analogues sur la qualité des affronts. Dans THéritier ridicule, je trouve un mot excellent qui exprime le même sentiment. Un valet outragé par son adversaire s^écrie : « Si j'étais confessé! • Merveilleuse défaite au profit de la couardise. Le baron de Fœneste n^est pas plus comique lorsqu'en allant à un rendez- * vous d^honneur, il rebrousse chemin^ parce quUl se rappelle tout à coup la rigueur des ordonnances, ni le valet des Deux Gendres, qui se contente de dire en semblable rencontre :
MorMeo, si les dneto B*étai«nt pas défendui !
Don Japhet d'Arménie est resté longtemps au théâtre : on le jouait encore dans la seconde moitié du dix-huitième siècle ; il était soutenu par le jeu des acteurs. Une analyse rapide de quelques scènes de cette pièce suffira pour donner une idée du comiqu^ de Scarron. Don Japhet est un fou émerite, qui a quitté la cour de Charles-Quint pour se retirer à la campagne, où il tranche du grand seigneur. Devenu amoureux sur ses vieux jours, il aspire à devenir le mari de la fille d^un grand d^Espagne. On feint d^accueillir ses avances, et commencent alors des mystifications dont sa vanité crédule ne manque pas d^étre la dupe. Dans la réception pompeusement grotesque qui lai est faite, on lui coupe sans cesse la parole; il subit ensuite la harangue d^un orateur qui tousse et crache à chaque membre de phrase ; pour lui faire honneur,
SCAKRON. 287
on tire à ses oreilles un coup de mousquet qui lui déchire le tympan. Voyant toutes les bouches s'ouvrir et n'entendant rien, il croit être devenu sourd, puis tont à coup on lui rend Foule en criant à tue-téte et ^e manière à Tassourdir réellement. Cependant ses affaires sont en bon train : il a pour la nuit rendez- Yous de sa maltresse ; chemin faisant, il est roué de coups et ne dit mot de peur de se trahir et de manquer le doux téte-à-téte qui lui est promis. Enfin il est près du balcon, une échelle de corde lui permet d'y monter, et, lorsquMl arrive, la fenêtre se referme et Temprisonne. Toutefois, il attend plein d'espérances ; mais Toncle de la future, son frère et leurs gens paraissent au pied du balcon et feignent de le prendre pour un voleur, le couchent en joue et le forcent par des menaces de mort à se dépouiller de ses vêtements qu'il jette à terre. lis quittent la partie, lorsque notre amoureux n'a plus d'autre vêtement que sa chemise. Il n'est pas au bout de ses tribulations; car, de l'étage supérieur, une duègne, en criant gare l'eau ! l'inonde des pieds à la tête ; de quel liquide ? on le devine sans peine, quand on connaît Scarron. Don Japhet, ainsi accommodé, comprend que son entrevue est manquée : il descend doac, et se trouve face à face avec le tuteur de sa maîtresse qui, surpris de cet étrange équipage, lui propose d'aller se sécher an feu. Pendant qu'il se réchauffe, son rival monte par l'échelle qui est restée, attachée au balcon, et va préparer un mariage qui se fera à la barbe de Don
288 ESSAIS d'hISTOIRB UTTÉRAIRE. I
Japhety cruellement désappointé. Yoilà un échantillon des misères qu'on applaudissait avant Molière sur la scène comique. Ces imbroglios coûtaient peu à Scarron, et lui rapportaient beaucoup, ^ne semaine ou deux lui suffisaient pour metifpe sur pied cinq actei 4e raisonnable étendue, écri^ ep ^e^s faciles, in^is négligés. Il n'est pas étonnant que Voubli en ait f^ ; justice, car
Le Mmps n'éf^gne pas ce qi^'on a frit sans lai.
Malgré ces défauts on rencontre çà et là dans cette I
pièce, quelques iraits d'assez bon comique ; c'est de I
Don Japhet que sont tirés ces vers que la Harpe a i cités, et qu'on cite souvent après lui :
Ou Pascal Zapata, car i^ n'im|K)rte guère Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.
Dans une ^eène où Japhet se fait connaître au bailji de son village, il parle un langage phœbus que U pauvre villageois n'entend pas. Les efforts qu'il fait pour s'abaisser au niveau de son interlocuteur, et l'embarras de ce brave hoiome, sont assez plaisants:
EnHDdez-YOus , bailli, mon sublime langage ?
— Je n'entemtf pas, monsieur, la.li^igae de la coor.
Japbet essaie de se démétaphoriser, mais l'habitude l'emporte :
L'Empereur donc, de qui Je suis le parallèle ; M'entendez-vous, balUiP—Nenni.— Le parangon?
. — Encore moins , — Commenta altérer mon jargon,
SCARROK. 289
Ce Mrait dérogor i ma noUesse anliqner.
A mes noces, le grand Gèsàr rieta n'oiblla,
Et fit le bon parent, même il trépadia i
Enteodet-vous le mot trépadier, tompèrt?
— Non, par ma foi, monsieur. — C'est damer en vulgaire.
plus loin , on rencontre le trait suivant : X
Votre nom?
»^ie m'appdle Alonzo, Gil, Blas, Pedro, Ramon.
— Tant de loms de baptême? — Autant. — Mais mon compère, On TOUS souf çonnera d^avoir eu plus d'un père»
Dans le même dialogue, Don Japbet se vante des fi^^ grès rapides quil a faits dans i^esprit de sa maîtresse; il se coB3pare modestenient à César :
Je puis très Justement dire avec feu César,
Je sds venu, JUd vu. J'ai vaincu. — Par basard.
Si ce vieux commandeur vous donnait de TépéeP
— Alors je ne suis plus Gésar^ Je sois Pompée.
Lorsque Don Japbet, emprisonné sur le balcon de sa maîtresse, essaie d^apitoyer ceux qui Tout pris au dépourvu , et qui le coucbent en joue , il lui écbappe quelques mots beureux :
Si frais battu, messieurs, est-il Juste qu'on meure P
les autres s^obstinent à le menacer pour jouir plus longtemps de sa frayeur :
TireraUJe? ^ Oui, tirez ! — Messieurs, ne tirez pas, Je ne vaux rien, tiré.
Cette allusion qui sent la chasse et la cuisine , et qui
290 ESSAIS d'hi^toulb littéraire.
transforme le paÛTre Japbet en pièoe de gibier, n^est pas une trop méchante bouffonnerie. Les comédies de Searron abondent en traits de ce genre.
Le bagage litiéraire'de Scarron serait presque' nul pour la postérité s^il n'avait pas écrit le Roman Comique et des Nouvelles qu'on lit toujours avec intérêt. Ce sont des modèles d'ingénieuse narration. On sait qu'une des plus belles scènes du Tartufe est empruntée aux Hypocrites et que Théroine de la Précaution Inutile a fourni quelques traits à la naive figure d'Agnès. Quant au Roman Comique, malheureusement inachevé, il vivra longtemps encore par le naturel des pensées , la pureté du style , le ferme dessin des caractères et le comique des situations. Ces premiers livres nous ont fait connaitre des physionomies qu'on n'oublie pas : Destin et l'Étoile , ce couple gracieux et digne dans une vile condition , et dont la mystérieuse destinée pique vivement la curiosité ; Ragotin avec ses risibles colères, sa petite taille disgracieuse et ses hautes visions de poète et d'amant ; la Rancune, issu de Pannrge en ligne directe, et enfin, le grand et flegmatique la Raguenodière. Ce n'est pas un pinceau vulgaire qui a dessiné cette galerie de portraits. On ne se lasse pas de relire les scènes plaisantes , auxquelles sont mêlés ces personnages si divers , dont le caractère ne se dément jamais. Cet ouvrage donne seul la mesure du talent de Scarron et montre ce qu'il aurait pu faire , si , écrivant à loisir, il eut suivi ies inspirations du bon goût , au lieu d'obéir aux
pMieiBi ««prim de rbvmeur et de rwagmiitioQ.
i'évàMment U plus étrau^ de la vie de 3cQ«roa, e'estWiiecQDtredîtsooaiariage. Il «^«it quarante^devA âne lorsque le biward ameaa dans son voisinage Anne- Fraofoiee d^Aubigoé, nouYellement arrWé^^ d^Améri* que ; sa grftoe et sa misère intéressèrent Sj^arron qui lui proposa ou une dot pour entrcir au coyveat, ou sa main. La [euoe fille préféra le mariiige. $ca4rr<u;i du| s^en féliciter, car les soins empressés . et le déveine* ment de floademoiseUe d^Aubifpé adouoirent les sq^iffrances des dernières années de ^% yia* Tjbl présepce d^une femme aimable et spirituelle ranima le zèle des amis du malade et introduisit la décence dans des oonyersations qui ne cessèrent pas d^étre enjouées* et piquantes. Cette union bizarrement assortie dura neuf ans sans donner prise à la raillerie ni à la médisance, et ce fut un miracle de Fesprit de Scarron et de la vertu de sa femme : la calomnie vint plus tard lorsque les destinées de la veuve de Scarron éveillèrent Tenvie. Ce veuvage commença dans le cours du mois de juin A 660, où Scarron mourut étouffé par un boqtet contre lequel il s^ était gaiement promis de faire une satire s^il en réchappait. Sa plus vive douleur, en mourant, était de laisser sa veuve dans la misère. On sait comment elle y éebappa : la pauvre orpbeline à laquelle un poète burlesque, perclus et goutteux, avait donné par commisération un asile et un nom, s^éleva par degrés jusqu^aux marcbes du trône et s^y
plaça à coté du majestueux Louis XIV dont elle devint
292 ESSAIS D^HiSTOIHIS LITTÉRAIRB.
Pépouse soas le nom respecté de marqaise de Maintenofi- Surprenante fortune ! contraste merveilleux I Et cependant, au milieu des pompes de Versailles et du Louyre dopc Téclat rejaillissait sur elle, et dans les riches appartements, témoins de sa grandeur, confidents de sa puissance, la femme da rm de France, tristement assise à côté de celui dont elle ne pouvait surmonter les solennels ennuis, dut, plus d^une fois, songer avec regret à cette maison du Marais, modeste abri de sa jeunesse, et au spirituel bouffmi qui, du moins, la faisait rire.
La vie -de Pascal , considérée dans son enseeible, a quelque chose de saisissant par son caractère de simplicité y de gtandeur et de délabrement. Elle ins* pire Tadmiratioi et la tristesse ; Tadmiration, parce qu'elle fut féconde ; la tristesse, parce qu^elIe n^a pas tenu toutes ses promesses. En effet, Pascal semble ayoir reculé les limites de Tintelligence, humaine, mais il n^a pas atteint celles de son génie.
Qu'allons-nous rencontrer dans cette étude d'un homme prodigieux? bien des constrastes. Une frêle organisation et .une force d^esprit surnaturelle : de riodépendance dans les choses de la raison, et une soumission absolue dans celles de la foi : un inviolable respect pour les vérités de la religion ; un in vincible mépris, une haine vigoureuse, pour le plus illustre des ordres religieux : les traits les plus délicats, les plus piquants de la raillerie; Timpétuosité et les foudres de Téloquence : les plus hautes spéculations de la science et les plus vulgaires applications d*ulilité pratique. Gommant ne pas s^ émerveiller à la
294 sssAis B^ÉirsTomB littéiuire.
vue de ces extrêmes, harmonieusement rapprochés dans une seule ipCelligence, et ne pas s^attrister en songeant que câtte inteIKgence fut prématurément brisée, dans /a plénitude de sa force, au moment même où eJle allait se produire tout entière par un ouvrage dont les matériaux épars, incomplets, mutilés, sont encore un monument impérissable.
Pascal naquit à Clermont en '4625. À trois ans il perdit sa mère; mais Etienne Pascal, son père, veilla sur ses^Jeunes années avec une tendresse et une supériorité de raison qui réparèrent pour soa jeune fils une perte ordinairement irréparable. Etienne Pascal renonça à la présidence de la cour des Aides de Clermont pour se vouer exclusivement à Téducation de ses enfants. C'était un homme de forte volonté, de grande intelligence, de mœurs irréprochables. Il quitta TAuvergne pour venir s'établir à Paris. Sa maison fut un centre d^études et le berceau de notre illustre Académie des Sdences. Là se réunissaient le père Merseune, Roberval, Le Pailleur, et d^autres mathématiciens dont la science a conservé le souvenir, émules de Galilée, de Torricelli et de Descartes. Le jeune Pascal vivait dans cet asile scientifique comme nos premiers parents dans le pa* radis terrestre ; il lui était défendu de cueillir le fruit de Tarbre de la science. La tentation n'en était que plus vive. Son père se bornait à cultiver son cœur et sa mémoire ; il lui apprenait la vertu par ses exemples, les langues anciennes par ses leçons, et il tenait
»àêùàx* 285
en réaerw Tétiide des matbém^tiqa^s. Toutefois il fut obligé d^sccorder à la curio9\té de son fils uoe sinple défioitioD de la géométrie, ia 9e doutant pas ^ il déposait) daps un terrain capable de le développer^ le germe de toute une science.
A quelque tejnps de là, Etienne Pascd pénétra dans le cabinet où son fils se retirait pondant le teuapa de ses réeréations. L'enfant qceupé à tracer dea lignes anr la muraille ne yit point Tindiscret té* moin de ses opérations. Son père, après avoir longtenpa suivi ses aaouTement$ en silence et doi^nt ^e ce <pi'il Toyait , voulut enfin Tinterroger. « Je obercbe , kii répomtit naïvement Tenfant, ce que valent les trois ouvertures de cette figure» » Il lui montrait nn triangle. Le père fetcimCondu, car son fils cbercbait la démonstralioii de la trente-deuxième propositîoo d'fivalide : pressé de questions, il raconta cornaient il en était venu là et redeseendit, par une suite de fHmpoflfrtîons rigoureusement enchaînées, jusqu'à la défiuiUlou qui lui avait servi de point de départ. Je laisse à pepser quelle joie inrawla le cœur du père'; il ne s<Mig^ pas à reprocher à son fils ce qu'on pourraitjsppeler sa splendide désobéissance. Étouffé par son admiration, et comme épouvanté, il courut décharger son cœur dans le cœur d'un ami ; le visage inondé de larines, il raconta. à Le Pailleur cette surprenan4e aTentpre. Après oet édat soudain du génie de Pascal, il n'f avait plus moyen de lui refuse)! l'étude des mathéma^ tiques; on lui livra les livres qu'il devinait par U
296 ESSAIS D^HISTOIRB LlTTÉ&AIBfi.
pensée, et il deyint membre associé de la petite Aca' demie paternelle. A avait alors douze ans. Deux années plus tard, H publiait un traité des sections «o^ niques, que Pescartes admira et ne voulut jamais reconnaître pour Touvrage d'un enfant.
C'est par ces circonstances qui tiennent du prodige que se déclara la vocation scientifique de Pascal. Voyons maintenant comment fut manifestée sa voca^ tion religieuse. Etienne Pascal, en venant à Paris, avait vendu sa charge et il en avait placé le produit en rentes sur rHôtel-de-Vilie. Les rentiers sont un peu comme les juifs au moyen Age; lorsque les finances de TÉtat sont obérées, on les soulage à leurs dépens. C'est ce que fit Richelieu eo 4 658. Etienne Pascal se plaigoit comme les autres; ses plaintes furent remarquées, et une lettre de cachet lui assigna la Bastille pour demeure. Officieusement prévenu de cette décision, Pascal se retira en Auvergne, oà on le laissa tranquille. Ses trois enfants restèrent à Paris. Quelques mois après cette fuite, Richelieu et sa nièce, -la duchesse d'Aigdllon, eurent la fantaisie de faire jouer par des enfants TAmour tyrannique de (Seorges Scudéry. On jeta les |yeux sur la plas jeune des filles de Pascal, qui profita de cette occasion pour demander la gi^âce de son père par des vers qu'elle avait composés- elle<-même. Sa gentillesse séduisit le cardinal ministre; Pascal le père, amnistié par l'entremise de ses enfants, rentra en faveur, et fut chargé de l'intendance de Rouen. Le
. curé de Roufille, sermonaire éloquent, disciple de rabbé<le Saint-CTran, exerça son hfluence sur toute la famille de Tintendant et la conquit aux pratique» et aux dogmes de Taustère croyance d^s jansénistes. Plaise Pascal entra d'une âme fervente dans cette r^orme, et communiqua son zèle à tous le» siens. Il continua cependant à se livrer avec ardeur à Vétude des sciences mathématiques dont il agrandit le domaine.
Ce fut pendant son séjour en Normandie qu^il exécuta cette merveilleuse machine arithmétique qui opère sur les nombres avec la précision d'une intelligence exercée et une surprenante rapidité. Son père lui ayant confié le soin de régler les comptes de la province, il voulut se décharger, une fois pour toutes, de ce fastidieux travail sur un agent mécanique. Mais les efforts qu'il fit pour arriver à ce résultat, ses essais répétés aVec une infatigable persévérance, son ardeur à conduire vers la perfection le mécanisme dont il avait conçu le plan, épuisèrent sa faible santé. On ne peut s'empêcher de maudire cette invention, étonnante mais stérile, puisque Pascal y dépensa des forces qu'il aurait pu employer plu» utilement, et qu'elle fut l'origine de ses longues souffrances. Les troubles de la Fronde ramenèrent à Paris Pascal et sa famille. Il n'y prit aucune part, si ce n'est pour les blâmer. Il ne croyait pas qu'on pût lutter légitimement contre l'autorité. Les frondeurs tentèrent de le gagner à leur parti par de brillantes
298 BS5AIS D^HISTCMRB LlTliSAIRE.
proaiASses, il les re^ussa en disant : « que dans ihi État oonstitué en république, comioe Venise, c'était lid grand flial f ne de contribuer à y mettre ua rot et opprimer Ai liberté des peuples, à qui Dieu Ta donnée : ouas que dans nn état ou la puissance royale est établi, on ne pouvait yioler le respect qu^oo lai doit qae par une espèce de sacrilège*. » Pascal avait d^aiHeurs Teapril trop sérieux et trop clairvoyant peur se mêler à une lutte frivole dans sa conduite, probabUment stérile, sinon funeste, dans ses résultats. U continua donc à cultiver eiclusivement la science, et ce fet alors qu'il conçut Tidée de Teipé* rience du baromètre, qui confirma le soupçon de QaliMe et de Torrioeili sur la pesanteur de Taûr. la nature cessa d'avoir horreur du vide, et il fut démontré, grftce à Pascal, que l'ascension de l'eau dam les pompes et du mercure dans an tube résulte ds la pression de l'atmosphère. L'expérience t^ottée d'après les instructions de Pascal sur la cime du Puy^ Di^e, fut renouvelée par lui-même à Paris sur la tour de Saint-Jacques-la-Boucherie.
La vocation religieuse de Pascal semblait affiarmia, mais le soin de sa santé faiUit la détourner. Les médecins conseillèrent au malade les distractioos da monde. Il y prit goût. Les conversations, le jsa même le séduisirent, et se «trouvant heureux de ce
* f^ie de Pascal, par Madame Perler, sa «bot. — Scudéry a eiprim* la même pensée, en renversant les termes de la proposition, dans le passage remarquable de la Mort de César, dté page SSÇ de ce votame.
PAffCAi. 299
régime noavMQ, il allait s'attacher à la vie do siècle par un mariage, lorsque rayemare du pont de Neaifty le rappela à Dieu par une «eeousse TÎgm. revse et imprévue. Pa^al se promehtit dans une voiture attelée de qfuatre chevaux; tout )^ coup l'attelage s^empcrta, le carrosse fut entraîné v^rs la ri* vière, deux dievanx y tombèrent, mais les courroies qei les attachaient s'étant rompues, les voyageurs n'eurent que la pesr de la mort. Cet ac<»deDt piro* dtiisit sur l'imagination de Pascal une impression terrible. La mort l'avait menacé dans un moment où, tout entier aux plaisirs do siècle, son Ame n'était pas en règle av€c Dieu. Le gouffre sur les bords duquel il s'était arrêté, comme par mimcle, fut pour lui l'image dt réternité : dès lors il vit toujours devant lui cet abime de l'infini prêt à l'engloutir. Voilà ce que les hMimes ont appelé sa vision et presque sa folie. L'abime sans cesse présent sous les yeux de Pascal, ce fat la pensée de l'éternité, pensée austère et sublime qui gouverna le reste de sa vie, et régla tous ses mouvements, toutes ses jetions, par la perspective de la mort toujours menaçante, incertaine, mais inévitable. « C'est en vain, dit*il, que les hommes détournent hét pensée de cette éternité qui les attend, comme s'ils la pouvaient anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste malgré eux, elle s'avance, et la mort, qui la doit ouvrir, les mettra infailliblement dans l'homble nécessité d'être éternellement anéantis ou malheureux. »
500 ESSAIS d'histoikb littéraire.
Cette rupture aviKs le inonde ramena Pascal vers les solitaires de Pdrt-Royal, et établit entre Amauid, Nfcole et lui vne étroite liaison. Il avait renoncé d^une manièjtô absolue à Tétude des sciences pour se livrer excli^îvement à la méditation des saintes Écri* tures : ^ s'imposait les plus dures privations, et retranchait même sur le nécessaire pour répandre le superflu de son bien en aumônes. C'est là ce que Voltaire appelle le dérangement de son ceryeaa. « Ne vous lassez pas, écrivit-il à Condorcet, de r^éter que depuis Taventure du pont de Neuilly le cerveau de Pascal était dérangé. » Singulière altération qui produisit les Provinciales et les Pensées, c'est-àdire ce qu'il y a de plus ingénieux, de plus éloquent et de plus sublime dans notre littérature I
Avant de renoncer à la science, Pascal avait largement payé sa dette. Sans compter cette précoce divination de la géométrie, ces vues nouvelles sur les propriétés des sections coniques, cette machine intelligente qui résout les problèmes de l'arithmétique, et cette triomphante démonstration de la pesanteur de l'air, Pascal était arrivé à la formule du binôme de Newton, que ce grand homme s'appropria en la généralisant, et poussant plu% loin les recherches où le premier problème Tavait engagé sur la théorie du jeu, il avait, par son triangle arithmétique, détrôné le hasard et posé les premiers fondements dp calcul des probabilités, de sorte qu'il est véritablement, sur quelques points, le précurseur d^s Newton et des
Laplace. Ce nW pas tout ; il tQaebait par ses méthodes au calcol différentiel et iûtégral, un pas de plus, et il Teùt fait, Ty conduisait infailliblement, de sortô que s^ileût persévéré dans la sc^uce, il aurait prévena la dispote de Leibnitz etdeNe\^ton, et que h gloire que se partagent l'Allemagne et TAngleterre eut été le légitime orgueil de la France. Comme Archimède, Pascal ne dédaignait pas d^abaisse^ son génie aux applications de la mécanique. Les robustes artisans qui traînent la brouette et le baquet ne se doutent pas que ces utiles suppléments de leurs forces physiques, ces allégements de leurs durs travaux leur viennent d'un grand philosophe et d'un profond mathématicien qui ne croyait pas faire dér(^r la science en l'appliquant au soulagement des classes laborieuses. Ajoutons, pour clore cette incomplète énumération des titres scientifiques de Pascal, que, pendant les intolérables souffrances de ses dernières années, il résolut le problème de la Cycloide ou de la Roulette, sur lequel il défia et vainquit tous les mathématiciens de son temps. A la même époque il conçut ej^éalisa le projet de ces voitures de transport ea commun et à bas prix que notre siècle a renouvelas, et qui sillonnent en tous sens les rues de la capitale '.
U me tarde de quitter un sujet que je traite un peu
■ On peBt consulter sur ce sqjet one curieuse brochure, publiée en 18 28 PV le savant M. de Montmerqué, sous le titre de : Le9 Carrosses à cinq *<nu ou les Omnibus du dix-septUme siècle.
502 ESSAIS D^HISTOJRE LITTÉRAIRE.
sur la foi d'autrai pour armer au titres de Pascal eomin^ écrivain H comine philosophe^ c^efit-à-^dire aux Lettres provinciales et aux Pensées,
Voici en p^ de mots toute Taffairf des Pfonadales. En /655, un prêtre de Saîat^Sidpîce refim rabsolutî^û au duc de Lianeourti sur ce moUf qu'il entret^ait des liaisons avec MM. (ie Port-Royal, rt qu^i) logeait chez lui un abbé entaché de }ansénisnie« Sur ce refus, Antoine Arnauld écrivit deux lettres où il établit les principes de TÉglise aa matière d'afasor lution, et où il combat la capricieuse doctrine des jésuites, si indulgents même à Tégard des pécheois envieillis, et si sévères pour les anaemis de leur société. Dans le livre de la Fréqtmte Comiimam, publié quelques années aupairavaat, Arnauld avait combattu le relâchement des jésuites dans Tadminis^ tration des sacrements et leur faolité d'absoudre, qui semblait un encouragement aux vices de ces pécbeai*6 dévots « dont la vie n'est qu'une perpétuelle réyolih tion de confessions et de crimes. » Ici les rôles étaient changés ; le sévère docteur accusait ses adversaires d'excès de sévérité. Il an appelait comme d'ahus à l'Église d'une sentence inique ppctée dans le tribunal de la pénitence. Labus était flagrant^ car le duc de Liancourt professait et pratiquait la religion catholique, et l'afiront dont il était l'objet paraûss^it à tous une voie de fait scandaleuse. Sur cette question spéciale, les lettres d' Arnauld étaient inattaquables; cependant il fallait avoir raison de ce terrihle adversaire
qmi nmiî déjà porté de sensibles covps & la coosidération de la société, et qui se dis|K)SQit, m athlète infatigable, à conftinuer contre les jésnites la rtide goerre qne son père atait commencée. Le péril était gnviey mais si l'on parvenait à faire coadaamw le dDeteor comme hérétique, on minait par cevte habile iMUEMBOvre te principe de sa puissance ; car le» attaques d'ott hérétique sont les meilleurs brevets à^or^ tfioéoxie. Le père Annut le savait bien lorsqu'il disait, que pour réfuter les quinze premières Provinciales, il suffisait de répéter quinse lois : « Montalte ' est un hérétique. »
A ortte ûUf on tira de la seconde des lettres d'Ârnauld deux propositions dont le jugement fut dMévé à la Sorbonne. Ârnauld avait dit : « Les Pères nous montrent un juste dans la pensonne de saint Pierre, à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien, a manqué dans une occasion ou on ne peut pas dire qu'il n'ait poifit péché. » Et en outre , « qu'on peut douter que les cinq propositions condamnées par le pape soient dans Jaosénius. w Voilà tout le procès. M. Ârnauld disait pour sa défense que la première proposition attaquée se trouvait textuellement dans saint Augustin et dans saint Jean-Ghrysostôme, et qu'on ne pouvait le condamner sans envelopper dans la sentence les plus illustres Pères de l'Église grecque et de l'Église
' Leâ Provinciales parafent soas le pseadonyme de Montalte, que Pascal ehoisit Mns doute par allosion à la montagneiue Auvergne, sa patrie.
304 ESSAIS d'histoirb littéraire.
latine. Pour la secoode, il alléguait que les papes ne sont pas juges in&illibles du fait^ mais seulement de la doctrine, et que puisqu^il reconnaissait, avec le pape et TK^lisC; h fausseté de la doctrine contenue duis les cinq propositions, et que son dissentiment ne portait que iur un fait, il demeurait irréprochable. Ses adversaires prétendaient, au contraire, que sa proposition sur la grâce était identique à la première des cinq propositions condamnées dans Jansénius, et que, dans Tespèce, la question de fait et la question de droit étaient indivisibles ; qu'ainsi^ bienqu^il condamnât la doctrine attribuée à Jansénias, la censure po^ tée contre elle retombait 8urlui,puisqu^ils^opmiàtrait à ne pas reconnaître que ces maximes damnables fussent réellement dans le livre de Tévéque d^pres. La Sorbonne était partagée en deux fractions à peu près égales, non pour la qualité, mais pour la quantité. L^ élite des docteurs était pour Â. Arnauld ; mais dans les assemblées, la décision est une affaire de nombre; les accusateurs firent venir un renfort irrégulier de quarante moines des ordres mendiants qui, pesant en masse d^unseul coté, emportèrent la balance. Arnauld fut censuiré et fayé de la liste des docteurs en Sovbonne. Soixante et onze de ses confrères s^associèrent volontairement à sa disgrâce.
De pareilles victoires sont désastreuses à Tenvi des défaites. Arnauld fut censuré matériellement ; mais cette censure , emportée de vive force , viciée par le vote de noiftbreux intruS; déconsidérée par Téclatante
protestation de ppDs de soixante âocteurS) loin de ruH lier le crédit théologique d^AmauM, ne fit qu'ajouter à son nom le lustre de la persécutioiv* Ce rival qu'on voulait terrasser, on lui donna un piédestal. Ce n'est pas tout, elle suscita à la Société un advtrgaire inattendu, jusqu'alors étranger.aux controverse» religieu* ses, mais qui se trouva tout à coup habile à Kg comprendre, et qui porta du côté de Pcrt-Royal l't^prit le plus lucide et le mieux trempé qui fût jamais, W raillerie ingénipuse et piquante et toutes les ressources de la haute éloquence. Les lettres de Pascal n'ont ni arrêté, ni converti les jésuites, ni aboli sur-le-champ leur pouvoir. Ce triomphe immédiat n'est jamais donné à la parole, même foqdée en raison, et quel ^oesoit le génie de l'écrivain, si Ja puissance qu'elle brave tient encore au sol par de profondes racines ; bien plus, elle l'irrite et la rend un moment plusiormidable par la colère; mais la temps travaille pour elle, et conduit au but qu'elle a marqué. La blessure était faite : l'ordre des jésuites survivra assez longtemps pour fermer les écoles de Port-Royal ; pour disperser ses illustres solitaires, et faire de leur vie un long combat ; |y>ur employer la maréchaussée contre de pieuses filles qui ne demandent qu'à pri^ Dieu en^ silence ; enfin, pour renverser de fond en comble leur dsile même et en jeter la popssière aux vents ; mais la flèche mortelle est attachée à ses flancs : hceret laieri iftholis arundo; et cette flèche, ce sont les Provinciales. Cet admirable pamphlet débute comme une comé-
506 BS8A18 D^HISTOIRB LITTÉRAIRE.
die et se termine ecmtnë une phifij^iqne. Pascal a réuni dan^ nn mtoie cadre tout ce que i'esprif peut inspirer de saillies piquantes, de mordants sarcasmes, d'ingénieuses railtefies, de situations plaisantes, et ee qtie réloqn^nce a de véhémence, d^emportement et d^énergie; tont cela ^primé dans un langage inoni jusquViors, et dont personne après Itfi n'a retrouté le vi^fuear^ la précision et la tran^arence. Dans les jfremièrès lettres, le correspondant dû provincial to donne pour un homme ingénu, complètement étranger aux débais théologiques, qui se fut initier par les habiles des différents partis. Moyennant cet artifice, il surprend et dévoile la ruse des adversairéfë de M. Ar-» iiauld qui se sont coalisés pour lé perdre, et qui, irialgré la drvei^edce de leurs opmions, se sont enteih dus pour articuler de concert les mots magiques de pdiitotV prochain et de grâce suffisante que les jansénistes ne veulent pas admettre, sous prétexte qu'un pouvoir n'est pas prochain lorsqu^il est éloigné, et que la grâce n'est pas suffisante quand elle ne suffit pas. Ce concert apparent d^opinions inconciliables, réunies par une inimitié commune, amène des traits comiqties et des scènes que Molière eût enflées à Pasèal. Lorsque le complot des dominicains et des jésuites est éventé et livré à la risée, lorsque la question de lu grâce, tor laquelle les molinisles touchaient à Pelage eft les jansénistes à Luther, est éclaircie, Pascal ne quitte pas encore son rôle ; il lui reste beaucoup à apprendre, et la bonhomie d'un jésuite qu'émerveil- ^
PAMCÂL. 907
hat les déc<mvitts$ es ses confirères va faii révéler tovB hs mystères de la morale de h Société. Ici s^ou-» tre une cmaédie nouvelle, dont les naïves oofnfidences du bon père et la surprise toujours cvcnssaufte de son înterioeutevr feront tous les frais. Orâeeà la oonfiaocie qu'il inspire, rheureux confident apprend que le UMilbeur des tempe a fwoé les jésifitos à s'aceommoder aux faiblesses du siècle et k telftcè^r un peu la sévénié de la doctrine évangélique pour ne pas déses* pérer le monde et le faire déserter. 11 a doue failli' autoriser des easaistes indulgente à cdté des moralisles sévères : on Ta lait à cmiti*e^eœur ^ mâîs on s^y est ré* signé afin de maintenir le crédit de l'ordre et triavail-» ter avec plus de profit an progrès des bonnes dcN^tri'^ nés. Les Pères de TÉglise étaient embarrasiiaaits, parée qu'ib sent intraitables ; ils avaient été bons dants leur teaips ; à i^ésenty leur rigorbme perdrait tont : on a dooe atténué le mal en sabstiftumt à leur aufa^ilé celle des docteurs graves et la doctrine des opinions probables. Pascal, qui en était resté à TÉvangile et aux Pères, est cbarmé d'apprendre qu'on a passé ou* tre, et que désormais la conedenoe est plus à l'aise ; ^'il sufÉt, pour agir en sûreté et sans crainte de l'en^ fer, d'avoir pour soi le sentiment d'un docteur grave; qu'un docteur est grave lorsqu'il jouit de quelque considération auprès des jésuites ; que les docteurs de cette espèce sont nombreux ; qu'ils ont donné dans leurs livres une loule de recettes souveraines pour tourner le péché, et qu'il faudrait être ou bien mala«-
508 ESSAIS d'histoire UTTilUIRE.
droit ou bien obstiné dans le mal pow ne pas se tirar. d'affaire avec eux. Après cette ouverture qui le dispose à recevoir la nouvelle doctrinOi Pascal est initié à Tart de diriger son intention ^ merveilleuse méthode qui épure par un simple détour de la volonté les actions les plus coupables en apparence. Son éducation ne s'arrête pas là; il apprend encore le procédé des restrictions mentales, qui supprime, d'un seul coup, tous les parjures en annulant tous les serments. «
Geslrois grands principes de la probabilité, de la direction d'intention et des restrictions mentales, font véritablement une révolution en morale; Pascal est obligé de Tavouer, et la curiosité le pousse à connaître quelques applications de cette ingénieuse méthode; c'est alors qu'il fait des découvertes de plus en plus surprenantes; par exemple, qu'un valet {^eut compléter ses gages par le larcin; qu'un juge n'a pas le droit de vendre la justice, parce qu'il la doit, mais qu'il peut vendre l'iniquité, parce qu'il ne la doit pas ; que l'échange des biens spirituels, a titre onéreux, cesse d'être simoniaque si l'argent est donné comme motif et non comme prix de la cession; que l'usure disparait dans les combinaisons du contrat Mohatra^ ; qu'il est défendu d'accepter un duel, mais
' Le Mohatra consiste à achètera an prix élevé, mais à crédit, des marchandises qu'on revend À l'instant même, argent comptant et À bas prix, an vendeur, de sorte que Tacquéreor primitif se trouve débkeor d'une somme beaucoup plus forte que celle qu'il a reçue. Or, commeremprunt est
qu'il est licite d^allei* se promener dans un champ à une certaine heure, d^y rencontrer son adversaire et de le tuer s'il vous attaque; enfin, que l'amour de Dieu est un sentiment superflu dans le cœur de rhomme.. Cette étrange dispense met à bout la docilité et la patience du disciple, Findignation qu'il avait contenue sous la forme de l'ironie éclate brusquement. La raillerie fait place à l'invective, et le précurseur de Molière devient le rival de Démosthène et de Bossnet. M. Yillemain a marqué cette transformation avec un talent digne de l'écrivain qu^il célèbre. Il faut citer : « Cette grande éloquence est le ton naturel des dernières Promndcdes. Tout y est amer, véhément, passionné. Ces mêmes questions sur lesquelles Pascal s'était joué d'abord, et qu''il avait comme épuisées par la plaisanterie, il les reprend, il les renouvelle par le sérieux et la colère, au point de faire bien regretter à ses ennemis ce style railleur dont ils s'étaient plaints. Maintenant il ulcère, il déchire les premières blessures de l'amourpropre humilié. Ces odieuses doctrines sur l'homicide, qu'il avait presque ménagées en ne les couvrant que de mépris, il les attaque corps à corps, avec toute la puissance d'une dialectique ineiorable, comme un crime contre l'État, la nature et la piété. Sa véhémence semble s'accroître en poursuivant un
déguisé sons fonne d'achat et de vente, l'usiure se trouve masquée, et cela suffit seloo la monle d'Eaoobar.
540 ESSAIS D^HISTOIU LITTAiAIRE.
autre délit trop comnoo dans tous les tempe de di* vision et de partis , la ôBlomnie y œt assassmat moral, dont ses adversaires aTfiient fait et un fréqueat usage et une naïve apologie, deux choses qui se corrigent rone Faotre, mais ne se rachètent pas. » En eflet, ks lettres sur rbomioide et la ealcminie marqiteraient la dernière limite de f éloquence humaine, si Pascal nierait pas écrit ^es Pensées.
On me permettra de placer iei une eoorte digression. II y a deux littératares distinctes : rune exprime les mod^, les caprices mobiles de la société à une ' certaine époque; Tautre les sentiments durables, les étemels intérêts, les immuables instincts de Thumanité. Le trésor littéraire des nations ne se grossit qoe dés ouvrages où sont burinés ses pissions générales et ses grands intéréfts; la religion, le patriotieme, la morale, la liberté, tel est le fond commun, Tétaffe des ceuvres qui subsistent, que les générations ae traosamettent et qui devienneat le glorieux patrimoine da ^nre humain. Celles qui expriment la fantaiâe, les xsaprices, les petites passions, les petits intérêts, fo]> ment ee qu^on pourrait appela* la .littéraluire de con- ^mn^aiion: Tépoque qui les produit, les dévore et les ense^ii^it ; c^est une pâture quotidienne, ce n^est pas cette nourriture universelle, ee pain mystérieux qui ne muUiplte, d; qui ne manque jamais quel que soft le nombre de ceux qui se le partagent. Comment donc se fait-il que les Provinciales amenées par un débat d^un intérêt transitoire, survivent «uxquerdles qui les
ont fait nuitr? ? La riçopm abI hoil» : ù eet i^crU est
immortel, œ n'esl p98 parpe 4|a^il trait^ de la grftc^i
ai 4as cinq pr^^poràUons, ni du jaménianie, eW parce
que le génie de Pascal a fait de la came de Pori-Royi|]
jcelle du hoD aens, de la raisoa et de rbumanitié ; c'est
que sa thèse, de particulière qi^^dle paraUsait, est der
venue une théyse de morale «niviierseUe ; c^est que par
Télévation de sa pensée, il a pafsé du particulier a#
général ; c^est que Tadversaire des Jésuijtes est devico^f
rapôtre du bon sens contre les si^tiles arguties de If
corruption du cour et de Teaprit ; c'est qu'il a parv
le vengeur de la religion menacée dans sa pureté, danp
sa graiideMr, dans son inflexibjlie séy^ité ; c'est quUl f
reveadicgué Tii^yiolabilité de la vie et de la parole hur
m ràie ; c^iost qjue ses plaisanteries sont venms en aid^f
au bon sens ; c^est que son élaqHence a iiwnè co^^
Vl^^Èfcid^j le parjure et I,a calomnie ; or, le respec|
de la vie des hon^nyjBs, la s^ioteté di^ servent, Tio^or
rable autorité du vrai, ^e spnt-c^ pas ^s pjus p^sr
sauts iutéréta |de Tbo^xime sur la te;rre? yoii^ poNir?
quoi leis Prc^vi^ciales Sf8iioi»t }fm àfps j^a i^^^V^f
pendant que la curiosité intrépide cQnsjulte swle eur
core les monuments où la même polémique est Hmir
tée aux intérêts apAciai^x de d^u|L sectes rij^ale«, commu
dans les Imaginaires et les Visionnaires; Vos ijuies^ sol^^
apologie, si Ton vei|t, dp ^jpusénisme, l^^a^tres, satire
99s^ piquante dju 8i^ttr P^smarets d^ ;Saint-Sorlia«
Mais qu'içip^rte à rhuma^it^ que ^ j^sénisme fou^
nisse ou non de spéciw^s rai,»wa pQlnr écbapper a|}
542 ESSAIS d'histoim littéraire.
reproche d^hérésie, et que Vadversaire de Nicole soit ou ne soit pas un visionnaire? Ce sont là des intérêts de coterie et de personnes auxquels la postérité est et doit être parfaitement indifférante.
Il est temps d^arriver an dernier monument du génie de Pascal, à ces ruines impérissables qui inspirent tant de regrets et d'admiration. L'ouvrage que méditait Pascal était destiné à affermir les bases de la religion et à frapper d'impuissance les attaques prévues de Fincrédulité. Descartes, en émancipant la raison humaine, en soumettant à son tribunal toutes les croyances, voulait sincèrement donner un auxiliaire à la foi, une sanction nouvelle à la religion; mais il ne savait pas où tendait la révolution dont il avait donné le signal. Pascal vit plus loin et plas juste; il comprit que le secours apporté par la philosophie à la religion amènerait sa ruine, que cet auxiliaire indépendant se changerait en maitre et en adversaire. Il songea à prévenir le danger qu'il pressentait ; car si la raison appliquée à l'interprétation des Écritures avait produit Fhérésie, elle devait, tôt ou tard, edgendrer rincrédulflé en discutant l'autorité tnème des livres saints ; il entreprit donc de consolider dans le présent et de sauTcr dans l'avenîr l'édifice religieux.
Toute sa prévoyance porta sur deux points : la chute de l'homme et sa rédemption ; il fit sortir la preuve du premier mystère des étranges contradictions du cœur de L'homme, de la misère de sa condi-
FASCJUi. SIS
tion et ife ses désirs ilKoutés de bonheur ; il demanda 8« déoionstrstioa è la psychologie. Après avoir soodé les abimes du eœur humain et montré toutes les contrariétés qui s'y reneontrent, il s'écrie dans son admirable langage : « Quelle chimère est-* ce donc q«e Thomme? Quelle noUTeauté, quelchaos^ qoel sujet de contradiction ! Juge de toutes choses, iuabédle Ter de terre, dépositaire do vrai, amas d'in* certitudes, gloire et rebut de Funivers ; s'il se vante, je rabaisse; s'il s'abaisse, je le vante, et le contredis toujours jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il esl un monstre incompréhensible'. » C'est là que Pascal attend l'incrédule, car la chimère prend figure, le chaos s'éclaire, la contradiction s'explique si l'homme est déchu, si le péché a dénaturé l'cBUvre du Créateur. Sur le second point, il interroge l'histoire et les étranges destinées du peuple juif, témoin irrécusable, parée que le témoignage qu'il porte le condamne, et que les prophéties qu'il atteste sont accomplies ets'ac^
> AiraatP8flea1,MoBla8giiet^altjii(mtfé,daniimes|vritdU^ de la raison et les contradiclioBs delanaturederhomme. Jelecile'pourqu'oB poisse comparer la manière de deux grands écrivains : « Le moyen que je prends pour combattre cette frénésie, et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fooier aux pieds l'orgiieil et Thmoilne fierté ; leur faire sentir Finanité, la yanité et la dénéantise de l'homme; leur arracber des poings les chéliTes armes de leur raison, leur faire baisser la tète et mordre la terre Soqs raotorité et réyérence de la mi^^sté dirine. » — « Sauf foi, 6 bomme^ diaqQe ^Mse^ a'étudie la première, et a, selon son besoin, des Umiles à ses travaux et à ses désir». Il n'en est pas une si yide et si nécessiteuse que toi qui embrasses runiversjtnes le scrutateur sans connaissance, le magistrat sans jvridictloDy et, après tout, le badin de la farce. »
514 ESSAIS D^HUVOnS LITTÉRAIRE.
eomptisseiiieneoreMnipe loi. Paseal coneentre sottai^ ffàmentBÛon npr ces jeux poii^ls, et il loi soffitde ks ^Uir pour trîoinpher. U n'explique pas ce que le double mystève de la cbute et de la rédemptioa it rbomme a d'inooinprélieDsib^ ; ii se contente d« montrer qu^il est attesté par la condition de l'kne humaine et par rhtsiotre. Pour anaener la raîscm i e'iiainilier deimot cea priqcipes qn'eUe ne pénètre pas, il lui expose Vidée de rînfioi qni la confond et qu'elle* ne peut seeouer ; car Tiafini est on naéme temps pour TiaieUigenee humaine une eroyance inr vineible et un kupénétcahle my slâne. À^eo l'ontorilé de cet exemple, il importe peu que la chute et la fédemption soient ineomprttkensiUeSy il suffît qu'elles soient attestées ; or, Tune est proclamée par l'état de l'Ame humaine, et l'autre par l'histoire. Si Dieu a parlé, la raison commande à la raison de se soumettre. Toutefois, Pascal ne s'arrête pas là ; il est* mine la doetnne dont l'histoire atteste l'origîpe et loi préceptes qu'elle contient. Sa parfaite convenance «rec la nature de l'homme, les remèdes qu'oUe i^ppose à ses vices, la satisfaction qu'elle donne aux instincts du cœur jet aux hesoijds de l'int^lUgepice, viennent surabondamment compléter la démonstration.
Cet ensemble existait dans la tête de Pascal^ toutes s^ idées étaient .eiich«)pées ; elles a'étaiçi^ développées avec harmonie, et l'œuvre allait se produire dans toute sa force et dans tout son éclat, lorsque la mort vint le frapper. Quelques amis iprivilégiés ayi^ict&t
seuls recBeiUi de $a boucbe , dans on entretien inôfiioraj^le, où Paeoal, pendant pliweujs heure^i avait développé ses idées dans leur ordre naturBl^ le seciret de son géaie^ Après sa mort^ ils ne trouvèreni qup des fragments^ et ils les ont publiés sans essayer de les ordonner d'après le plan dont ils avaient reçu la confidence. Après eux, Yeltaire et Gondorcet comblèrent le désordre par un ordre mensonger qui est la pire des confusions. Un nouvel éditeur', fidèle an dessein de Pascal, a dissipé ces ténèbres; il a disposé ces raines dans Tordre que leur avait assigné la^ main de i^archîtecte, et s'il n^a pas rétabli Fédifîee, il en a du moins retrouvé les lignes et relevé les matériaux. Mais combien de lacunes que Fauteur seul aurait pu remplir! Aussi rien ne peut consoler de l'inachèvement de ce glorieux monument, et il faut répéter après M. Yiilemain, dans son essai sur Pascal, oA la critique littéraire devient de la philosophie profonde et de la haute éloquence : « Cet esprit puissant et inflexible embrasse d'une conviction profonde, comme une sauvegarde^ les dogmes du cAiristianisme, et leur donne, par sa soumission, le plus grand peut-être des témoignages humains. Mais si ' la conviction est entière, la démonstration est imparfaite ; les preuves ne sont pas réunies, le raisonnement n'est pas achevé; il reste quelques indices de la lutte qu'avait subie Pascal et quelques marques extraordinaires de sa force
' H. Frantin aîné, de Dijon.
546 ESSAIS d'histoibb littérairb.
plutôt qu^un monament complet de sa yictoire. Quoi qu'il en soit, ces débris sont là pour étonner le pyrrhonisme fmole, pour le mettre en doute de Ini-méme, et faire méditer longtemps les savants et les sages. •
Les dernières années de la Tie de Pascal furent remplies par la souffrance et par les méditations religieuses. 11 supporta avec une constance héroïque les épreuves de la douleur ; il les recevait avec foi et reconnaissance, comme une expiation ; il en remerciait sincèrement la Providence qui, par là, le détachait da monde et Téloignait de ses périls. Sa seule pensée était d^épurer son ftme, et de travailler, selon- ses res- SQorces, au soulagement des misères de Thumanilé. Pendant sa dernière maladie, il voulut qu'on soignAt auprès de lui un pauvre malade,, et que leurs gardiens communs donnassent la préférence à-son.compagnon. Touchante commisération, admirable charité, qui montre que la croyance de Paseal dominait le cœur aussi bien que l'intelligence, et que cet homme prodigieux qui s'élevait par le génie au-dessus des plus élevés, s'associait par la sympathie aux plus humbles €t aux plus misérables 1
. 9 A AJLSU t 9 aJ SU t J LH gBaaB BaQoaflttOOo a , q Q ,0 n,o ,0 ^ ft ft ft ft ft ft
Au point où nous en sommes placés dans la perspective historique, nous ne voyons pas Corneille tout entier, nous n^apercevons plus ses obscurs commencements, sa croissance laborieuse, cachés pour nous derrière Tédat de sa gloire, ni les derniers efforts de son mourant génie qui brille encore par intervalle jusqu'à ce. qu'il s'éteigne dans le tombeau après une. chate profonde. Nous ne voyons pas davantage le, bourgeois normand chargé d'une nombreuse famille. et s'abaissent à la prière pour la soutenir ; luttant. cMitre d'obscurs ennemis, tourmenté par la critique. envieuse et la basse jalousie de rivaux édipsés ; Corneille n'est pour nous que le grand poëte du Cid,. d'Horace, de Cinna, de Nicomède, l'envié de Richelieu, qui s'indigne qu'un succès de théâtre fasse pâlir, sa gloire d'auteur et aa renommée de grand politique; en un mot, l'homme de génie a effacé tout ee qui précède et tout ce qui suit la gloire de sa maturité ; le jeune homme et le vieillard, le bourgeois et le courtisan, tout a disparu pour la postérité;
548 ESSAIS D^HISTOIKff LITTÉRAIftE.
rimaginatioa populaire a traité Corneille eomme il a traité ses héros, elle n'a conservé qu'un point de sa vie et de sud génie él ette €n a Uii Pebjet de son culte et de son admtfafioir. GoftteiUe est pour noas un idéal , comme Horace, comme Polyeucte, comme Rodrigue. Il serait bon de rendre à cette figure idéalisée toute sa réalité ; de la replacer, dans son temps, dans sa famille, entre ses envieux et ses partisans et de suivre le progrès , Tessor et la décadence de cette puissaûfe iûtelligenee. La gloire de Corneille n'y perdrait rien.
le n^af pas Finfention de doimer iei une biographie détaiHée de Corneille ni d'analyser ses DOoibreK ouvrages '. Mon bot est d'abord de faire oo^naÉtre sommairement les phases diverses de son existence, de rechercher les circonsfaUces qui infloèrent sur le développement de son génie et qui contribBérent à en détefininet le caractère. J'essaierai ensuite de ommtrer la moralité de son tbéfttre et de faire oonnaltre les principes et les ressoiis généraux de son syfirtème draiiÉatiqtte.
Pierre Corneille naquit à Rouetf le juin 4606.
* VBistoire de P. Comeilîei |Mr M Joies TasalienMit, ba lifs» fito: à dèdrar mi If r^^prt blograpUqQf : qatiit k rex4meii critique des tragéaies de Goraeilie, il y a peu de choses à dire après La Harpe et Viclorin tabre.
COHilBll.LB^ M9
SoD père ékit aToeat du roi à Ift table de marbra de
Normandie. La condîtioii de ses parents et le génie par-
ticolier de sa proyinee ne sont pas des oii*ooiietanees
iDdiflérentea. Le milko dass lequel se fait Téducation
morale des hommes étouffe ou développe les qualitée-
itaturdieSy et, pour dire Trai, les habitudes de Ten*
lanoe s'unissent si étroitement à la nature qu'elles
s'y confondent» Je ne yeux pas* renouveler les préju*
géa de la naissance, je ne prétends pas qu^on soit
BsMe €m vil pour être né en haut ou en bas, maie
je dis qn^l iaip<H*te de naître en bon lieu et que
Tâme en se dév^ppant ne s'ennoblit qUe sous Tin-
fiuenee des bcms exemples domestiques ; que les prin-
eipes se respirent plutôt qu'ils ne s'apprennent et que
Hotre vie tout aortière en dépend ; ks souvenirs de la
iannUe sont les gardiens de notre moralité. Ratta*
ebou donc sans hésiter q^e droiture d'intenti^B^
cette rigidité de principes aux saints exefii[4es du
iayer domestique, eomme nous pourrons rapportef
^ l'esprit de ilaftionalité qui faisait de la Normendie
we {M*ovinoe iadépeiidaiite au milieu de la Franee^
t^es sentiments de patriotisme exclusif que Corneille
8 « profondément sentie et si bien exprimés. Pow
Compile, la maiscm paternelle a été le foyer de
l^beoneur et la Normandie le foyer dv patriotisme^
Dd ce» deu& points partit la double étineelle qui
&&ima son génie. L'homme du devoir était dans le
fils du bourgeois ; le Romain dans l'enfant de le
Norniandie.
520 ESSAIS d'hISTOISB LirrÉlAIRB.
Corneille fit ses études au collègue des Jésuites i Rouen, mais de ces fortes études dassiques qui ne s^effacent jamais ; même il fit des vers latins et les fit excellents. Cette rude gymnastique de la pensée et da style fortifie Tune et assouplit Tautre; elle est nécessaire au développement du talent. Au sortir du collège on voulut faire de Corneille un avocat; il n'y était pas né. Il avait trop de sempales et de hautes pensées pour se livrer avec ardeur à ce métier. Un avocat doit avoir, non pas Tesprit faux, mais indifférent à la vérité ; c'est Tbomme du pour et da contre, du sic et non. Je ne dis pas non plus que Tavocat doive manquer de goût, mais il ne faut pas qoè son goût soit trop sévère, il ne faut pas quUl soit arrêté par Timage intérieure du beau et du grand qui tourmente les esprits supérieurs tout en les dirigeant. Il doit parler, et beaucoup et sur-le«champ. Or, on ne peut le faire qu'en délayant la pensée qu'on accueille avec indulgence et qu'on débite avec une assorance intrépide. Outre les obstacles physiques, tels que son maintien de fermier, l'embarras de sa langue. Corneille avait contre lui la supériorité même de son génie ; il devait être médiocre dans ce genre, parce qu'il était éminent par la pensée. Comment eût*il pu se passionner pour des questions de mar mitoyen? Ces natures vigoureuses ont besoin pour être émues d'intérêts graves et de hautes pensées; elles sont comme ce dogue d!un roi d'Épire, qui laissait passer le menu gibier, mais se dressait pour
combattre à Tapprochedu lion. Corneille ne paraîtra donc au barreau que pour y constater son impuissance; il est né poète, il sera poëte en dépit de ses parents, mais non en dépit de Minerve. Il est inutile de dire que les réflexions qui précèdent ne sauraient atteindre, en ma<9se, le barreau moderne qui est devenu , grâce aux grands intérêts qui s^y débattent, Tarène où préludent tant d^esprits distingués et comme la pépinière de nos orateurs politiques.
Fontenelle, neveu et biographe de Corneille, attribue réveil de son génie à une piquante aventure dont on a contesté la réalités Suivant lui, Corneille présenté à la maîtresse d^un de ses amis par cet ami même devint le rival heureux de son introducteur, et ravi de cette heureuse fortune , il en fit le sujet d^une comédie. En songeant à la gaucherie et à la réserve de Corneille, je serais tenté de croire que la tradition de famille rapportée par Fontenelle aura interverti les rôles. La vérité est que Tamour éveilla la verve de Corneille, nous avons sur ce point son propre témoignage ^. La passion qu^il éprouva fut partagée quelque .temps, mais il est certain que la dame de ses pensées devint la femme d^un autre sous le nom de madame Dupont. Le cpurs de cette affection fut
' n fiât biea qneceUe tradition ait qœlqae fondement, poifqa'on montre ^core, à Rouen, la maison liabilée par. Iliéroline de cette aventure, qui s'appelait Mademoiselle Milet, dont Mélit'e est l'anagramme. ' J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assex grande. Et qae jusqu'au tombeau je dols^ bien estimer, Puisque ce fut par là que j'appris à rimer.
ESSAIS B^HIStOI&B LÏTTÉEAIRE.
rompu y mais le souvenir eu resta profondément gravé dans le cœur de notre poêle, puisqu^il écrivait longtemps après :
Apre» beaucoup de Yceui et de soondBskms, Un malbeur rony t le coun de nos aflSections : Hais toute mon amour en eUe eonsommée.
Je ne yoU lien d'aimable après l'aToIr aimée ; Awtl n'almaHe plus, et nul objet yatnqoear . N'a ponédé depula ma veine ni mon cœur.
Cette passion tourna le génie de Corneille vers la poésie^ et la poésie le conduisit sur le théâtre ; en outre , ce souvenir garda sa jeunesse et le protégea contre des écarts que les mœurs du siècle auraient autorisés. L^amour enfermé dans son cœur échauffa sa muse plus que n^aurait pu faire un amour satisfait.
Je n'ai besoin que de ce chaste amour pour justifier Corneille d^une imputation grave, d^iïne licence de jeunesse qu^l aurait^ dit-on, expiée depuis par sa traduction de Flmitation. Je veux parler de ÏOceasian perdue et retrouvéèj conte ordurier dont la honte doit revenir à son véritable auteur, Tavocat Cantenac. Non, Corneille n^a pas souillé sa plume, non, il n'a pas ouvert la route aux Piron, aux Gréeourl, aux Robe 4e Bauvair ; non, oehii qui purgea le th^fttré de la Ifceneé effrénée qui le déshonorait avant lui, n'a pas débuté par une insulte à la pu« deur, et si plus ta#d il a traduit Fœuvre de Gerson, c'est que, dégoûté un moment du théâtre par la
GOUfBIIXB. 525
ehttte de Pertbarite, il trouyait à guérir les blêsMires de son amour^propré dans le livre subliâie cpjA nous apprend Tabné^tion.
La longue earrière de Corneille peut se diviser en quatre époques distinctes. La première, pendant laquelle son génie se développe et cherche en tâtonnant à se frayer sa voie. La seconde, qui n'est guère marquée que par des chefs-d'œuvre, nous le cnontre dans toute la force de son génie et avec la coascience de sa supériorité. Pendant la troisième, éloigné du théâtre par le ^souvenir d'un revers douloureux, il donne un aliment à sa verve par des traductions plus ou moins heureuses, et jetant un regard en arrière, il se fait le juge de ses propres œuvres^ et il essaie, en expli«piant la poétique d'Aristote, de montrer que sott génie est en règle avec la critique, et qu'on ne saurdt invoquer contre lui Tauloirité du législateur de la tragédie antique. Enfin, ifamené par ks avances du suriffifteodant et les encouragements du t(À sur le théâtre de ses premier^ succès, nous voyons le déclin et la chute de son talent.
Le succès des pi^emières pièces de Corneille , toutes médiocres qu'elles sont, fut éclatant. Il se niontrait dès lors supérieur à ses contemporains par la forme et l'élégance du langage, et par la conduite d'une action plus simple et mieux développée. Il se distinguait surtout des autres poètes comiques^ en bannissant du théâtre la licence du langage et des mœurs ; car la scène comique nous conservait aveeune malheu-
524 ESSAIS D^HISTOIRB LITTÉRAIRB.
reuse fidélité les traditions immorales de ces farees qui marchaient au seizième siècle à côté des moralités et des soties. La chasteté de notre langue se refuse à exprimer ce qui se faisait tftors publiquement sur la scène. Corneille ne s^éleva pas dans ses comédies à la peinture des mœurs réelles, mais il en bannit du moins les tableaux d'immoralité qui avaient le privilège de divertir nos bons aïeux. Pendant cette première période, il n^eut que des admirateurs. Scudéry, qui se mettra plus tard à la tête de ses adversaires, s'écriait alors avec emphase :
Le soleil est levé, disparaissez, étoiles!
C'est que Scudéry avait peu de prétentions à la comédie, Corneille n'était pas alors un rival ; mais lorsqu'il se fut avisé de chasser sur le terrain tragique, Scudéry, dépossédé, passa brusquement de l'admiration à la jalousie. Le premier essai tragique de Corneille fut la Médée, qui laissait à peine entrevoir l'auteur du Cid et d'Horace. '
Ce fut le hasard qui révéla à Corneille sa véritable destination. Ne connaissant point encore l'originalité de son talent, il se bornait à suivre , dans la comédie, les traces de ses devanciers. Un ancien trésorier , qui dans sa jeunesse avait été page de Marie de Médicis , M. de Châlon , retiré a Rouen , tout en félicitant sur ses succès Corneille , l'avertit qu'il avait mieux à faire; qu'il tenait sous la main les trésors d'une littérature riche, grandiose,
COlkNBILLB. 525
féconde. Ils lurent ensemble Guilirâ de Castro. Si quelqn^un était né pour comprendre et goûter là poésie espagnole, c'était certes Corneille : déjà dans sa Médée il avait été en contact avec un des écrivains espagDols de Tantiquité, avec Sénèque, et Lucain avait été sa première passion.
Quand parut le Cid, la critique contemporaine reprocha à Corneille de n'être qu'un traducteur, de manquer djû génie de l'invention. Pour les confondre, Corneille fit Horace sur une page de Tite-Live ; une simple narration lui donna l'étoffe de dnq actes. Cette fois on lui objecta la multiplicité des ressorts, le manque d'unité. Voltaire a insisté sur ces trois actions juxtaposées; Corneille lui-même se reconnut coupable; mais l'est-il réellement? L'unité, n'est^e pas le vieil Horace? Le péril de s^ enfants, la mort de sa fille, le déshonneur de son fils ne sont que des moyens dramatiques pour nous faire contempler dans toutes ses attitudes cette vieille figure romaine, du père et du citoyen qui domine et concentre toute l'action. Quoi qu'il en soit, ces critiques furent l'aiguillon de son génie. Le reproche d'imitation fit jaitlir de son intelligence toutes les ressources de l'invention; et pour détourner le grief d'irrégularité dans la composition des drames, il asservit ses plans à toute la rigueur des unités. C'est ainsi que la critique qui décourage la faiblesse, stimule la force et lui pré^pare de nouveaux triomphes.
Corneille s'associa avec ardeur et ingénuité à l'ad.
S26 ESSAIS d'hISTÛIM XITTÉRAIRE.
miration qa^l inipirait , admiration que reorie toiH joirrs en éveil cherciiaît h affaiblir. Il lutta avec vigueur, sans toutefois désarmer ses adversaires. La plupart des poâtes , à rinstigation de Richelieu , se liguèrent contre sa gloire ; mais le seul d'entre eu qui pût prétendre à devenir sonrival, Rotrou, opposa «on su0'rage à leurs clameurs et sa persévérante amitié porta bonheur à son génie.
Lorsque Corneille sléoria dans la conscience de sa supériorité :
f e sais m que je vaux et erois ea qu'on m'an dit
Je ne dois qvCk lool leul toute ma renommée...
on Tacousa d'un insupportable orgueil ; et lorsqa^à Timitation de ses contemporains il dédiait humble* ment ses che&nl'œuvre aux grands de la cour ou à de riches parvenus, on lui reprochait de s^avilir par la flatterie. 11 y a cependant des oircoofitances atténuantes dont il faut tenir compte. Prenons, par exemple, le plus graive de ses délits en matière de dédicaces, celle de Ginna.
Chargé d'uno nombreuse famille ^nt il* était de ^enu le chef par la mort de son père. Corneille voulut tirer de 'Son dernier chef-d'cauvre le meilleur parti possible. Richelieu avait déjà beaucoup dopoé; Louis !^Ili ne donnait rien.- 1| y avait alors un fioao^ ^r,iTuroaret et Jourdain tout ensemble, Montaurofli ^e 'Ses folles libéralités i:éduisirent plus tard à la misère : ce fut à lui que Corneille, sous le poids de jea changes de famitte, et à hi veille d'un mariage
coBUBaiB. 1(27
qui ne va pas sans frais, adressa eette fameuse dédi* cace de Cinna où il brûle un encens grossièrement approprié aux sens de son idole. « S^il va jusqu^à Taltesse, dit M. Jourdain, il aura toute la bours^. » Corneille alla plus loin et reçpt dix mille écus. Sa spéculation avait réijssi.
Corneille ne pensait pas que la pratique du théâtre Tautorisât à négliger sa famille, ni que le génie fût une dispense de vertus bourgeoises. 11 ne cherchait pas d^autres distractions que celles du foyer dome^ tique ; mari fidèle, tendre père, frère dévoué, il rem* plissait avec courage tous ses devoirs, il prenait souci de Téducation et de Tav^nir de ses enfants ; ses fils devenaient d^intrépides soldats ou des hommes d^église; pelle de ses filles qu^il ne' put établir fut mise en religion. Par affection autant que par économie, il réunit son ménage à celui de son jeune frère Thomas, dont il encourageait les essais dramatiques, et qui lui soumettait quelquefois des rimes relies en échange de ses conseils. Cette vie piistère et pure? étrangère aux cabales et aux passions du monde, for tifiait cet idéal de vertu, ces nobles pensées que Cor neille exprimait par la bouche de ses héros et qu^il réalisi|it da\is leurs caractères* Ce n^est pas sans dessein que je fais remarquer ce régime de vertueuse simplicité, parce que je pense que la petite morale est 1$ source de la grande , que le» fortes idées jailiisAent aatorellemenl d^une âme droite et pure, et que, pour reproduire en traits ineffaçables la conception de la
beauté morale, il faut qu^aucuue souillure n'ail profané le sanctuaire où s^élabore la pensée
On a fait peser sûr la mémoire de Corneille deux reproches qu'il importe de repousser. Un honorable magistrat, dans un écrit sur le duel, accuse le Cid d'avoir mis en honneur cette funeste manie. 11 est étrange que les contemporains n'aient pas remarqué cette influence , et qu'on vienne ainsi , après coup, démentir l'histoire qui place la fureur des combats singuliers à une époque antérieure, celle des raffinés ', ces frivoles héros des premières années du siècle de Louis XllI. L'exemple de Rodrigue vengeant l'affront d'un père est loin d'autoriser les provocations de la vanité et les violents caprices des bretteurs de profession : si le duel n'intervenait que dans les nécessités extrêmes de l'honneur outragé^ s'il n'était que la ressource désespérée de la piété et de la pudeur, les moralistes les plus sévères auraient fermé les yeux sur cette infraction à la loi divine qui nous crie : « Tu ne tueras pas I » car , à côté de la
' Voici la défiailion des raffinés, donnée de main de maître par un Gascon : « Ce sont yens qui se vattent pour un clin d'uil , si oi^ne les salue que par acquit , pour une fredur , si le manteau d'un autre toucbe le lur , si on crache à quatre pieds d'ux : et noiHez que sur un rtq^rt , yien qiiil se troube faux , ou si bous prenez un home pour Taulre, il en faut user comme firent dux gentiushomes , dont l'un estet au cardinal de Joyuse, en alJânt dessus lou prai, Tun demanda à l'autre : N'estes bous pas un tel d'Aubergne? *— Non^ dit l'autre, je suis un telda Dauphiaé. Pourtast ils abisèrent que, puisqu'il y abolt appel ; il se falloit tuer , comme ils firent , et cela s'appelle *rafiné d'haunur. » AvefUures de Faneste, liv. ï, ch. 9.
morale écrite, il y a la morale du cœur qui accomplit les préceptes qu^elle semble transgresser. Il en est de la morale comme de Fart ; elle apprend à franchir ses limites apparentes. Le second grief des accusateurs de Corneille , c'est que les principes inflexibles de ses héros, les habitudes hautaines de leurs âmes y 'faussent le cœur des jeunes gens en exaltant leur orgueil et leur imagination. Ces vertus altières, dit-on, ne sont pas de notre siècle et mettent en péril Tordre social. Je crois qu'on s'exagère le danger de ces doctrines : si Corneille place un peu trop haut le nîveati de la Yertù, l'exemple des mœurs contemporaines l'abaisse suffisamment, et si quelque chose est à craindre de nos jours, ce ne sont pas les excès de la vertu. Le relâchement des principes n'a pas besoin d'être prêché; la pratique suffit de reste, ce semble, à la propagande de la corruption des mœurs et de l'avilissement des âmes. Au reste, un exemple insigne de cette imitation des farouches vertus de Rome a été donné par une arrière-petite-fille de notre grand tragique; mais si le malheur des temps devait jamais produire un second Marat, pourrait-on se plaindre que l'inspiration de Corneille suscitât une autre Charlotte Corday?
La vieillesse de Corneille fut contristée par l'affaiblissement de son génie et par l'éclat des succès de son jeune rival. En vain son amoiyr-propre lui faisait illusion sur les causes de cet abandon ; en vain, dans sa tendresse pour* ses derniei's ouvrages, pensc-t-il
550 B8SA1S d'histoiee iirpsitAiiE.
qu'un regard du roi suffirait pour les placer à côté de leuro aioés; en Tain, s'écrie^t-il en s'adressant à Louis XIV :
Achète ; les dernien n'ont ifen qui dégénère, Rim qûlei fuie oroire tnSuiU d'un «ntiepèce Ce fODt des nudbeoreax èicjnflés an bcmaa, Qa'on seul de tes regards tirerait da tombeau. On Toit Sertorins, OE^ipe, Rodogmw, Rétablis par ton ctaoU dans tonte lenr iwtfne ; Et ce choix montrerait qa*Otlion et Soréna Ne sont pas des cadets Indignes de Cînna.
Sophonisbe i son tonr, AttiU» PnkMiie Repnndraicnt pour te pli^ one-seconde ?ie, Agésilas en foule aurait des spectateurs.
Et Bérénice enfin tronTerait des acteurs '.
le ton de ces doléances montre que le découragement était entré dans spp âme. Faut-il ajouter, que la détresse de ses finances ajoutait les embarras de la ^e matérielle à ces spuffrauces de Tamour-propre ? Incroyable négligence de ces glorieux protecteurs des lettres, de Colbert et de Louis XIV, qui ne savent pas aller au-devant de la misère du génie, oublieux Mécènes auxqfieljs il faut que ftoileau réveille la mémoire, pour qu'une ^rdive aqmône viepne humilier
' « Son malheur Tenait de sa tendresse incon^vable pour les ei^fapts de sa Tielllesse , qu'il croyait que tout le monde devait admirer comme il les adnilitiit Cependant il était oliligé d'avoir recours à la troupe des comédiens du lirais, parce quecfile de l^iélel de Bourgogne, occupée des pièces de son rival, refusait les siennes. Les pièces du grand Corneille refusées par les comédiens I ô'vieiilesw ennemie! A quelle humiliation elle expose un poète qui veut rètre trop longtemps. » mmairei sur la vie de Jtan Raeine, par Radoe le fils» p. 95.
G0RNE1U6. 554
gar son lit de mort, celui que Napoléon aurait fait prince, et dont la mémoire est Torgueil de la Francel Malgré ces mécomptes, malgré ce complot de Tindifférence publique et de Toubliance royale, on aime à penser que la grande &me de Corneille fut consolée par le sentiment de ses forces, et raffermie par sa dignité morale ; pour n'avoir pas à maudire, on yeut croire fermement que le jour où Corneille, chargé d^années et de misère , parut au théfttre, ^t fut salué par les longues acclamations de Tauditoire, qui s^était levé en sa présence, ces suffrages qui deyançaient, ^n les annonçant, ceux de la postérité, durent adoucir les blessures de son amour-jMropre, et lui rendre plus légères les douleurs de la vieillesse, par l'assurance d'une mémoire immortelle.