I.A EOCHBPOUGAVLD
Ces liens ne l'embarrassèrent pas : et une communauté fortuite d'exil et d'intérêts $ l'attacha d'abord à hi belle duchesse de Chevreuse, passée maîtresse en fait de galanteries et d'intrigues, et qui pouvait tout lui apprendre excepté la morale.
Ce dévouement à l'intrigante amie d'Anne d'Adtriche^ le fit chevalier servant de la reine : il cdUspira pour la délivrer de la tyrannie de Richelieu, et sut gagner ses bonnes grâces. Mais ses services attendaient un salaire : il demanda d'être payé de sa peine; or la régente avait autre chose à faire que de récompenser ses amis; comme toutes les âmes faibles, elle char* geait de faveurs ses ennemis ; ses libéralités s'épui* saient sur ceux qui avaient fait cause commune avec ses persécuteurs. Cette ingratitude, cette clémence portant à faux dévoilèrent bien des vices au futur auteur des Maximes : il ne se crut pas obligea l'abnégation quand on le dispensait de la reconnaissance : il eiitra donc dans la cabale des importants, sous les auspices de la duchesse de Chevreuse , de Béau&Hi et de madame de Montbazon. L'emprisonnement du duc de Beaufort mit cette cabale en déroute : un reste de tendresse fit épargner le prince de Marsillac ; et il était gouverneur du Poitou et presque réconcilié lors-^ que la Fronde éclate.
La duchesse de Longueville avait alors remplacé dans son cœur madame de Chevreuse : cette passion remporta dans les rangs des frondeiirs : ce fut lui qui ramena de Saint-Germain à Paris, le prince de Gontî
544 ESSAIS B^HISTOIRB LITTÉRAIRE.
et le duc de Longueville, et qai installa la duchesse a Thôtel-de-ville, où elle mena de front ses intrigues et ses couches. Dans cette guerre, il suivit la fortune de la duchesse de Longueville, et de la maison de Côndé: pendant le siège de Paris, il commandait un corps de Tarmée des Parisiens ; blessé dans une sortie, il était à peiné convalescent, lorsque la paix Tenveloppa dans Tamnistie générale : lorsque les princes furent arrêtés, il s^enfuit jusqu^à Dieppe avec Taventurière d^ la Fronde, et la laissa s^embarquer pour la Hollande. 11 revint pour préparer la délivrance des princes, et il aurait eu Thonnenr de leur porter la nouvelle du succès de ses démarches, si Mazarin ne Teùt devancé; Pendant cette période, où il fut mêlé aux conciliabules des partis, il put faire enfin une ample moisson d^observations morales.
Jusque-là y^il avait fait cause commune avec le coadjuteur, mais il en fut séparé par la lutte de celuici contre le prince de Coodé. Alors eurent Keu ces orageuses séances du parlement qui furent le prélude de la seconde guerre civile, et qui amenèrent la fuite du prince de Condé. G^est alors qu^il faillit écraser, entre les deux battants de la porte du parlement, le cardinal de Retz S qui fut sauvé par la venue de Cbam-
' L'historien et le héros • de la Fronde, le cardinal de Retz, est un homme fortement trempé. Il y aTait en lui l'étoffe d'un guerrier et d'an homme d'état. Sa famille le détourna de sa vocation ; elle l'emprisonna dans une soutane dans l'espoir de voir briller sur sa tète la mitre et le chapeau rouge. Ce génie actif, cette imagination pleine de grands desseins,
LA ROCHEtfOtfGAULD. 545
plâtreux et de Brissac. Si les mauvaises pensées qui traversèrent le eerveau de La Rochefoucauld avaient trouvé plus de décision d«is son caractère, un coup d^épée aurait été le signal d'un effroyable massacre ; mais la destinée du temps voulut que ce gravé évé* neiBCBl se terminât par un échange de railleries et de quolibets.
La Rochefoucauld suivit ou plutôt poussa \e prince de Condé en Guyenne , où déjà il s'était signalé pendant la captivité de ce prince. Il prit à cett« guerre une part active, il accompagna Ck>ndé dans
détomnée de sa yole natnroUey se dumgea en InqiiiétQde et en turbulence. U loi fallait on r6le, une carrière sans limites» et il était condamné au métier de prélat, enfermé dans son palais d'archevêque. La nature prit le dessus, et les événements donnèrent Tessor à ces facultés puissantes, mais mil dirigées ; ce prélat par contrainte se fit chef de parti, et se lança dans les aventures de la guerre civile. Pourquoi la faiblesse opiniâtre d'Anne d'Autriche s'obstina-t-elle à maintenfar un ministre étranger et impopulaire? Pourquoi, sourde à la voix de rc^inion, n'appela-t-eUe à la tète de ses conseils cet bomme supérieur qui, revêtu d'un grand pouvoir, lui aurait prêté de la force et de l'éclat par la réalité de ses talents et l'apparence de ses vertus ? C'est ce caprice d'un faux point d'honneur soutenu par une passion aveugle qui agita la France pendant cinq années, et qui fit un factieux de l'homme qui, soit dans la chaire évangélique, si la paix l'y eût ouintenu,] soit dans les conseils de la royauté, Aurait utilement employé ion éloquence naturelle pour l'instruction religieuse, ou ses lumières pour la direction des affaires politiques. L'aptitude du cardinal de Retz pour les ^'hlres ressort non-seulement de l'habileté qu'il a montrée dans la conduite d'un parti'composé d'éléments divers, mais des réflexions et dés vues dont *^ mémoires abondent. Quelle connaissance de l'homme et des hommes! Joëlle pénétraliMi à démêler les principes des.foit8 et à en prévoir les conséquences! Quel sentiment des forces et de la dignité de la nation ! Toutes ^ quafités ont été misérablement employées, ou plutôt dissipées dans une S^ene sans but.
546 ESSAIS ])^SISt(HRB LITTliAAIRE.
cette marche aventureuse par laquelle, il vint rejoindre à Bleneau, son armée divisée par la rivalité des chefs ; ensuite il assista au combat de la porte Saint-Antoine, où il aurait péri avec toute Farmée da prince, si le canon de la Bastille, dirigé par made* moiselle de Montpensier, ne lui avait donné la vie* toire : il en fut quitte pour une blessure grave qni loi fit perdre momentanément la vue. Sa valemr et sa blessure lui attirèrent les applaudissement^ des Parisiens qui le virent entrer la figure dégouttante de sang^ les yeux sortant de la tète, soutenu sur les bras de son jeune fils et haranguant intrépidement le peuple. Ost ainsi que se termina sa carrière politique et militaire ; il en avait assez de la guerre et de la faction. Son corps était mutilé, son coeur ulcéré par Téclatante infidélité de madame de-Longueville et par la froideur du prince de Condé ; pendant la ferveur de sa passion il avait dit :
Pour mériter son cœva, pour plaire à ses be^ox yeux, • J'ai fait la guerre aux rois, Je Taurais faite aux Dieux.
alors il s^écria dans Famertume de son cœur :
Pour ce cœur inconstant qu*enfîn je connais mieux, J'ai fait la guerre aux rois : j'en ai perdu les yeux.
G^est ainsi qu^il sortit des affaires, désabusé de la
guerre, de l^amour et des intrigues. Avec ce fonds
d'expérience, avec le souvenir de ses fautes, de ses
erreurs, des trahisons de ses maîtresses, de Tingrati-.
' tude des princes et des partis, il se mit à réfléchir
LA mocEnolJCAiTiii). 847
et il tira de ce fonds ee qa'ii contenait, o^est-à-dire le livre des Maximes*
€e livre est-il le miroir de l'humanité ou Fimage dHin certain monde; je réponds hardiment : Non, Thn* manité n^eei pas ainsi faite, non, Thomme vantmieux qoe cela ; et j'ajoute : Oui ce livre est une image idèle de certains hommes et surtout de eeux que Tauteur a pratiqués.
Ccmime système universel, les Maximes sont une calomnie ; comme recual d'observations particuliè-" Tes, c'est une médisance, mais la médisance est vérité* Ma est si vrai qu'il n'y a pas une seule pensée, une seule maxime dé La Rochefoucauld au-dessous de la*-* quelle on ne puisse écrire un nom propre ; c'est tantôt le sien, tantôt Anne d'Autriche, tantôt Màzarin, tftitôt Longueville et vingt autres dont les mémoires centemporaîns n#us font connaître la conduite.
La Rochefoucauld n'a pas dit: Lamrtu n'est qu'un mot, mais bien: «Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés», et il a voulu leur arracher le masque. Les actions humaines n'ont pas un sens déter* miné, une signification invariable, leur valeur tient à ce que l'oeil n'atteint pas, c'est-à-dire à l'intentioii'qui se ca^he dans les profondeurs de la conscience; le . même acte qui est dévouement chez Brutns, est basse veugeance dans Cassius, ambition dans Gasca, cupi* dite chez celui-ci, envie chez celui-là. Il n'y a que celoi qui agit et celui qui voit tout qui Connaissent la ^deur d'une action. La clémence de Louis Xll, n^ert
548 ESSAIS d'hIstoirb LiniSiAiRE.
pas celle d^Anne d'Autriche ; Tune est magnaniniité, véritable oubli des injures ; Tautre est pusilianimitt et oubli des services rendus ; le sacrifice de la vie est tantôt lâcheté, tantôt courage; ies pratiques religieuses est-ce dévotion ou athéisme? tantôt Tun, tantôt Tautre. V
Il n'y a pas d'action qui ne puisse être ramenée à un mauvais principe : est-ce à dire qu'il n'y &ï ait point de bon? Gomment te savez-vous? Prenez garde^ en accusant tout le monde, vous ne concluez rigoureusement que contre vous-même, car de tous les cœurs vous ne savez que le vôtre ; vous croyez les antres, vous les jugez par induction.
Deux choses conduisent l'homme au scepticisme moral, c'est d'abord la pratique habituelle du vice et, à Taùtre extrémité, l'idée exagérée de la vertu. Le stoïcisme n'est pas moins funeste ^ théorie que le vice en prâtiquÂr C'est parce qu'on a dit que la vertu consistait à se séparer de soi-même, c'est parce qu'oa a été jusqu'à la séparer de l'amour de la vertu, qu'on s'est trouvé conduit à la théorie de l'intérêt personnel et du plaisir. Le stoïcisme a été amené comme le vice à s'écrier : « Vertu! tu n'es qu'un nom. » Pou^ quoi cela? parce que la vertu de l'homme n'est pas une vertu abstraite, escarpée, impraticable : elle se compose de sa force et de sa faiblesse, elle sort de sa raison et de ses entrailles.
C'est le pur désintéressement rêvé par le stoïcisme qui est un mot et non pas la vertu ; pour être ver-
-LA ROGHBMCCÀITLD. 549
tuenx, il faut vouloir le bien général, et pour le vou-* bir, il fautraimer. La vertu ^ c'est le sacrifice de rin-^ lérèt particulier au bien général ; il n^enestpas d^autire idée, d'autre définition; mais pour la pratique il faut Famour, il faut la passion du bien^ çt dans Tamour, dans la passion, le moi se retrouve. Le propre de l'affection c'est de s'identifier tout ce qu'elle ém** brasse ; son effet, lorsqu'elle est grande et noble, est d'agrandir et d'ennoblir le moi, non de le détruire. Les rigoristes appelleront cela de Tégoismé, sôit: mais alors il faut distinguer; mettra-t-on sur la. même ligne celui dont le moi se concentre dans sa per* sonne, dans la satisfaction de ses sens, de sa cupidité, et celui dont le moi embrasse 'sa famille, sa patrie et rbumanité, et qui met au-Kiessùs dé sa famille , son pays, au-dessus de son pays, rbumanité. Non, mille fois non : nous vous accordons que le père de famille se satisfait en procurant le bien de ceux qui l'entoureQt ; que le patriote se satisfait en dévouant sa> fortaae et sa vie au service de son pays ; que le philantrôpe se satisfait en servant, à ses dépens, la cause de l'hamanité : mais nous vous demandons de ne pas confondre le grossier dévouement ou plutôt lé servitude de l'homme à son corps, à ises appétits, à ses intérêts matériels, et le sublime dévouement au bien de la famille, de Fétat et de Thumanité.
Si La Rochefoucauld avait prétendu nier la vertu, 811 lavait flétrie, s'il avait ramené tous les actes à d^ honteux principes^ je rejetterais son livre avec
550 ESSAIS d'uistoikb littéeai&b.
mépris ; je le repousserais dans cette sentine où sont tombés les écrits de d'Holbach et d'Helvétius, de ces apôtres de la matière et du néant ; maïs s'il n'a voolo que démasquer Thypoorisie, s'il, a voulu dépouiller de leur manteau les fausses vertus, je l'accepta comme un conseiller y un peu chagrin, sans doute, mais Téridique. S'il prétend au titre de moraliste ds l'humanité, je le réouse avec indignation ; mais s'il se borne à montrer les hommes de son ten^, et la morale telle que les passions la travestissent lorsqu'elles ont éteint le flambeau de la religion, lorsqu'elles ont opéré le divorce de Dieu et de l'âme, lorsqu'elles ont effacé la loi du devoir, je raceoeille , avee précaution toutefois , mais je l'accueille , parce que son expérience suppléera la mienne, parce qu'il éveille ma défiance, .et que, sans me pousser à devenir fripon, il m'empêchera d^étre dupe. Yoilà tout ce que je demande à La Rochefoucauld et ce qu'il ose donnera pleinement.
Je pense donc qu'on a prêté gratuitement au duc de La Rochefoucauld un système exclusif, et qu'il n'est pas aussi coupable qu'on le fait; Cependant un ^laut homme qui porte honorablement le nom de La Rochefoucauld, a prétendu réparer les torts attribués a» moraliste de la Fronde et compenser la satire par l'apologie, pour que son illustre famille (ut quitte ebvero l'humanité ; e'est du moins ce qu'il a |)iéleodu- faire par la publication d'un recueil de Pensées ; mais il me semble que le nouveau mora-
LA BOCHBVOUCAULD. 584
liste s'est fait iilusioa sur la portée de son œuvre^ et qa'au rebours de son prédécesseur, auquel il reproche ua système que sans doute il n'avait pas, on peut lui contester le systènte qu'il croit avoir ; en effet, pour qa'on préfe ou qu'on accorde un système à un auteur, il faut que ses pensées aient un lien commun et qu'elles se rattachent k un centre unique. Si elles ne se tiennent pas, si parfois elles se contredisent, on est en droit d'y voir un recueil plutôt qu'un ensemble et seules «nent des molécules inorganiques ou des ipembres épars qui n'appartiennent pas à un même corps.
Ainsi le moderne La Rochefoucauld annonce schi Kvre comme l'antidote du livre des Maximes, et ii y insère des propositions telles que celle-ci « Tel individu qui passe pour sensible n'a souvent au fond de l'àoie que des sentiments d'égoisme. » L'ancien La Rochefoucauld n'a pas dit autre chose; il est vrai qu'il l'a dit autrement ; mais son adversaire nous promet tait autre chose que des variantes : la différence du coloris ne détruit pas l'identité du fonds. « Nous nous dissimulons l'étenduedes sacrifices qu'on nous fait pour noos soustraire à la reeonnaissanee. a Ce n'est pas le d«ic qui dit cela, ce n'est pas l'acoisateur, c'est l'avocat; mais tous deux «n'ont bien l'air d'être d'accord et de s'entendre contre nous : poursuivons : «On tient plutôt à ce qui plait qu'à ce qui mérite de plaire. » Encore 1 a On sacrifie souvent le bonheur à unejouissapoed'amo^r-^opre. » Décidément^ il faut s'en tenir au La Rochefcmcauld d'autrefois et regarda:
582 ESSAIS d'histoikb littéraike.
Texpiation comme non avenue ; aussi bien, à moà avis, elle n^était pas nécessaire.
Je laisse donc de côté cette prétendue contrepartie du livre des Maximes pour résumer en peut de mots mon opinion sur le duc de La Rochefoucauld.
La Rochefoucauld est le moraliste de la Fronde^ et il a écrit ses PmséeB et ses Maximes sous la dictée de ses ressentiments. Il avait fait une triste expérience de la morale des partis et de la fidélité des femmes. S^il a voulu, faire le portrait de Thumanité, il Ta calomniée; s'il a voulu peindre son époque, on ne saurait trop admirer la fidélité du tableau. La Rochefoucauld était né avec de nobles inclinations et Tinstinct da dévouement. Il a porté le dévouement dans ^^amoor et dans la faction : mais il fut dupe de sa fidélité : la guerre civile ébrécha sa fortune et ruina sa santé ; ses maltresses le trahirent. Il n'est pas surprenant qu'une pareille épreuve, qui donnait un double démenti à ses instincts généreux, lui ait inspiré quelque misanthropie. Sa clairvoyance avait pénétré les motifs cachés de la plupart des actions, et il publia les secrets qa'il avait surpris. Il ne nie pas absolument la vertu, il affirme sur sa propre expérience qu'on est souvent pris aux apparences de la vertu, et que ce que nous prenons pour elle n'est souvent que le déguisement des vices : il ne prêche pas Tégoisme, il apprend à s'en défier ; il ne veut pas faire des vicieux, il veut diminuer le nombre des dupe«^; il ne dit pas la vertu n'est qu'un mot, mais elle est souvent un masque; il
LA JIDCHEFOUCAVID. 355
conseille la défiance.et non rincrédolité :ii met la prudence en garde contre Phypocrisie. En effet, des actions identiques extérienrement ont-elles nécessai'remeni le même principe? Estaon toujours chaste par chasteté, brave par courage ; la peur ne produit-elle pas les effets de la bravoure ; Taversion, ceux de la vertu ; la vanité,
ceux de la bienfaisance; 1^ calcul, ceux du dévoue-
• ment? Faut-il avoir vécu longtemps pont réprouver, et ne doit-on. pas savoir gré à celui qui nous crie de . ne- pas se laisser prendre aux faux dehors et a ne prononcer qu'en connaissance de cause ? Si donc la misanthropie domine dans le livre des Maximes^ c'est que La Rochefoucauld a bien lu dans le cœur de ses contemporains, e'est qu'il a éfS^' mêlé aux partis et aux intrigues. Son livre accuse Mazarin, Anne d^ Au triche, madame de Lbngueville, Pau! de Gondi, mais H n'en-* veloppe pas dans ses arrêts l'humanité tout entière.
lAlAIR
On a souvent demandé si les femmes avaient le droit d^écrire, et si elles ne sortaient pas de leur vocation lorsqu'elles se partageaient entre les soins de la famille et la littérature; question oiseuse et impertinente que plusieurs d'entre elles ont tranchée par des chefs-d'œuvre. Madame de La Fayette est de ce nombre , et Ton peut dire que c'est elle *qui a donné à son sexe droit de cité dans la république des lettres. Les contes graveleux «t les livres mystiques de Mar* guérite de ^Valois , les poésies de Louise Labbé , les factqms véhéments . de mademoiselle Goumay et les romans démesurés de mademoiselle de Scudéry n^étaient que des préludes Contestables qui pou<^ taient fournir de spédeux arguments, aux partisans comme aux adversaires de l'émancipation intellec* tuelle des femmes^ Après madame de La Fayette, toute discussion doit cesser, car elle nous a donné
des ouvrages durables, qu'une femme seule pouvait
écrire, et nous iui devons des riehesses nouvelles que le trésor de rintelligence virile ne contenait pas.
Marie -Madeleine Pioche- de La Yergoe naquit en 4655-, d^ Aymar de^LaVergne, mat*échal-de-cainp, gouverneur. du Hâvre-de-Gfftee, et de Marie dç Péna, issue d^une ancienne famille de Provence, où le goût des lettres et le talent semblaient héréditaires'. Les heureused dispositions que cette enfant apporta ea naissant furent cultivées par une éducation, solide et brillante, que son père ébaucha, et qu^achevèrent les leçons de Ménageet du père Rapin, jésuite, homme de goût. Mademâîselle de La Vergue fut admise fort jeune. à Thôtel de Rambouillet, à Tépoque même où Boss^et, âgé de quinze ans, y prêchait son premier sermon. Cette double circonstance, qui nous montre la chambre bleue. d^Ârthénice comme le berceau de ' Téloquence du cœur et de celle de la raison, doit atténuer les*torts qu'on attribue généralement à cette société célèbre, et nous incliner à Topinion de M. Rœderer, qui , dans son histoire de . la société polie^ a réhabilité le cercle de madame de Rambouillet, en mettant à la charge de madeipoiselle Scudéry les aberrations de sentiment et de langage qui ont déci^édité les précieuses «et suscité la satire de Molière. Quoi qU'il eu, soit , si le salon où régnait Voiture fut une école de politesse et de beau langage, made-
* Hugues de Péna, secrétaire de Charles !«>-, roi de NapIeS) avait reçu des mains de la reine Béalrix le laurier du poète.
moiselle de La Vergne profita des leçons qu^elIe y rc^çùl, et si Taffectation y dominait, on peut dire qu'elle échappa à la contagion. Au reste, elle *se lira heureusement dé'dangers plus grands : elle sortit des leçons de Ménage sans pédanti^me, et elle' encourut ses madKgaux en toutes, langues, sans devenir ridicule. C^était le présage d^un bel avenir.
Mademoiselle de La Vergne fit de rapides progrès, grftce aux soins passionnés de Ménage et du père Rapin. Ségrais nous apprend qu^après trois mois dl^tudes , voyant ses deux maîtres en discussion sur un passage latin* qu'ils expliquaient diversement, elle les mit d'accord en leur montrant, qu'ils se trompaient tous deux. Trois mois d'études pour donner rintelligence du latin! les plus hardis charlatans de nos jours n^osent pas même promettre de pareiljos merveilles, loin de les réaliser. Quelle était donc la méthode de Ménage ou la pénétration de son élève? Mademoiselle de La Vergne ne tira point vanité de ces connaissances, elle aurait craiot la raillerie des hommes et la jalousie des femmes en faisant parade d^un savoir qui était le privilège des savants en us. Ses études classiques transpiraient plutôt qu^elleô ne se .montraient ; on en sentait le parfum sans voir la fleur, et si elle répondait à une question de Huygheus qu'un iambe était le contraire d'un trochée , elle rougissait modestement d'une distraction' qui dévoilait se.s secrètes études sur la métrique. Au reste, lea poètes étaient ses auteurs favoris; elle savoutait les
358 ESSAIS D HISTOMUK LlTTiSAlBB.
douceurs du stjfe- d'Honce ei de Virgile , mais eUe fuyait les prosateurs, et«e garda bien de Ikre Cioâmi> que Régnier a si plaisamment appelé :
'U pitai qnelidim de la pédanterie. *
Ménage fit le dameret auprès de son élève,* M^age dont les galanteries , suivant Texpression de Tallemant, n'ont jamais fait mal à la tète à personne : il n^y avait pas à eraindre qu^elles effleurassent- un cœur pur et délicat. Ce commerce fut restreint aux termes d'une affection pédante. Mademoiselle de ka Yei^e en fut quitte pour des madrigaux où elle recevait le nom latin de Laverna. Ménage ne s'aperçut pas que le nom était peu galant, puisque c'est celui de la déesse des voleurs, mais' un plaisant le lui rap pela assez durement dans une épigramme latine dout le tour est ingénieux :
Liêbia nutta tibi^nulia est tibi éieta Ofrinna,
CairwUnê kNâdaiyr CunikiamUlaHÊO:
Sed, eum doelorum compiles seHnia vaium,
^UmirumsisUeultaLavematiH'.
Les liommages' conteniis de Ménage, quoique souvent importuns, furent toujours tolérés en souvenir de son latin, et lorsque mademoiselle de Rambouillet fut devenue madame de Montausier^ Télève reeon-
* « Ta n'as eu ni LesMe ni Corinne i cbanteri ce n'est pas ime Cynthie que laa vert ODI célébrée t mais plagfatoe de ces doetes poètes ^ ta devais choisir Uferne po«r U déesie. •
MABAMtt-^ DE LA FÂTBTTE. 559
naifisante voulut hériter de la visite du mardi gras que Ménage coosacrait à Julie.
Mademoiselle de La Vergue, bien qu'élève de Thôlel de Rambouillet, ne mit pas rigoureusement en pra* tique la théorie des précieuses en matière de ma* riage : son prétendant ne (ut pas soumis à cette mor* telle quarantaine que Julie d'Angennes imposa à M. de Montausier ; il ne fut pas réduit à séjourner sur tous les points de la carte du Tendre pendant longues années , et s'il les toucha tous , ce fut rapidement et comme à la course. Mademoiselle de La Vergne n'avait que vingt-deux ans lorsqu^en 4655 elle épousa le comte de La Fayette. Cette alliance la rendit belle-sœar d'Angélique de La Fayette , cette chaste maîtresse de Louis XIU qui donna a madame de La Yallière l'exemple d'une retraite austère , en expiation de faiblesses moins tendres et moins coupables. On ne sait pas si mademoiselle de La Vergne fut déterminée à ce mariage par affection pour le frère ou par sympathie pour la sœur. On ne trouve , au reste y aucune trace de la passion de madame de -La Fayette pour son mari. Ce mari débonnaire s'efface complètement; on ne le voit paraître qu'une seule fois dans une lettre de sa femme , datée de février 4675. Vient-il faire une visite de politesse ou de reproches? Ou ne sait; mais ce mot jeté négligemment , constate qu'il paraissait encore chez lui , après dixhuit ans de mariage , quand la liaison de madame de La Fayette et du duc de La Rochefoucauld ét&it
560 ESSAIS d'uistoirb littéraire.
depuis longtemps établie. Cet époux qai apparaît comme une ombre dans un clair obscur, n'en est pas moins le père de deux fils , dont Tainé suivit la carrière des armes , selon Tusage , et le second embrassa Tétat ecclésiastique : ce dernier n'est connu que par sa complaisance à prêter les manuscrits de sa mère, qu'il ne réclamait pas , et dont plusieurs se sont perdus par cette négligence peu filiale.
Le début littéraire de madame de La Fayette fat MademoiseUe dé Montpensier, nouvelle charmante et digne préInde de Zayde et de la Princesse de Clèves. Ce début remonte à Tannée 4 662 et précède de neuf années l'entrée de Segrais dans la maison de madame de Ija Fayette. Segrais avait été disgracié par une autre Montpensier pour avoir biftmé son opiniâtreté à recevoir Lauzun après la rupture de leur projet de moriage. Segrais ne perdit pas au change , et madame de La Fayette , en accueillant un homme de goût et de savoir, recevait un aristarque et un guide plus habile et plus délicat que Ménage. Au reste, leur commerce littéraire datait de plus loin, puisque Zayde parut pour la première fois en 4670. Ce roman, qui tient encore par quelques côtés à l'ancienne école et qui se rattache à VAstrée , avec plus de mouvement dans la passion et non moins de délicatesse, fut publié sous le nom de Segrais. On admit d'abord cette paternité que rendaient vraisemblable les Nouvelles qu'on devait au traducteur de Virgile. Mais on ne tarda pas à savoir que sa part dans le travail se bornait à des
conseils sur la disposition des événements et sur le slyle. Le docte Huet , dans ses Origines de Caen , revendiqua, en faveur de madame de La Fayette , la eoneeption et la composition de Fouvrage; Segrais luimême s^exécata de bonne grâce , et s^il lui est arrivé de dire en parlant du roman qui portait son nom : Ma Zayde , il ne porta pas Tiliusion aussi loin que Scudéry, qui voulait à toute force être Fauteur des romans de sa sœur : la complaisance de Segrais n^alla pas jusqu^à Tusurpation. Malgré cet aveu , le savant Adry laissait en 4807 la question indécise et parais* sait même pencher en faveur du parrain, au préjudice de la mère. L'évéque d^Avranches fit précéder Zayde de sa lettre à Segrais sur Forigine des romans, et madame de La Fayette lui disait à celte occasion : « Nous avons marié nos enfants ensemble. » Le mariage était assorti , car la dissertation du savant Huet réunit à la solidité de Térudition , le charme d^un style orné sans affectation. On remarque un passage de cet opuscule', dans lequel Fauteur, en marquant
' Voici le passage anqnel je fais anasion : on me saura pent-étre gré de l'avoir rapporté : «Les connaissances qui attirent et flattent davantage sont celles qae rime acquiert sans peine et où l'imagination agit presque seule, et nir des matières semblables A celles qui tombent d'ordinaire sous nos sens, et particulièrement si ces connaissances eidtent nos passions qui sont les grands roobUes de toutes les actions de notre vie; c'est ce que font les romans : il ne faut point de contention d'esprit pour les comprendre ; il n'y a point de grands raisonnements à faire; il ne faut point se fatiguer la mémoire; il ne faut qu'imaginer. Ils n'émeuvent nos passions que pour les satisfaire ; ils n'ercitent notre crainte et notre com-
la source du plaisir que cause la lecture des romans, se mootre critique ingénieux et moraliste profond : ce passage offre un exemple de ce style^ ample et sévère , de celte phrase abondante dans les détails et précise dans l'expression , qui est le propre des bons écrivains du dix-septième siècle y et il explique , par une analyse ingénieuse, le charme des fictions roma* nesques pour les esprits de toute nature, et de plus la vocation des femmes vers un genre où la passion et rimagination les servent merveilleusement , lors^ qu'elles veulent bien admettre le contrôle de la raison. MadamedeLaFayetteavaitplusdevingt-cinqanslorsqu'elle commença à écrire et fut admise vers cette épo-
passion que pour noas faire voir hors da péril ou de la misère ceui pour qui nous craignons ou que nous plaignons; ils ne touchent notre tendresse que pour nous faire voir heureux ceui que nous aimons; ils ne nous donnent de la haine que pour nous fahre voir misérables ceux que nous haïssons ; enfin toutes nos passions s'y trouvent agréablement excitées ou calmées. C'est pourquoi ceux qui agissent plus par passion que par raison et qui travaillent plus de rimagination que de l'entendement, y sont les plus sensibleSj quoique les derniers le soient aussi, mais d'une autre sorte. Ils sont touqtiés des beautés de l'art et de ce qui part de l'entendement : mais les premiers, tels que sont les enfants et les simples, le sont seulement de ce qui frappe leur imagination et agite leurs passions, et ils aiment les fictions en ellesmêmes, sans aller plus loin. Or les fictions n'étant que des narrations vraies en apparence, et fausses en effet, les esprits des simples, qui ne volent qoe l'écorce, se contentent de celle apparence de vérité et s'y plaisent : mais ceux qui pénètrent plus avant et vont au solide, se dégoûtent aisément de cette fausseté; de sorte que les premiers aiment la fausseté, à cause delà vérité apparente qui la cache, et les derniers se rebutent de cette image de vérité à cause de la fausseté effective qu'elle cache, si cette fausseté n'est d'ailleurs ingénieuse, mystérieuse et instructive et ne se soutient ptf l'excellence de l'invention et de l'art. » {De l'Origine des Roman$.)
que daBs rintimité de MadaflB»^ dudiesse'd^priéans. Elle fit le charme de cette cour élégantct et poli/s, eonsenraat la pureté de son ftme à côté da désordre des mœurs qui n^allait pas. jusgu^àu scandale. Elle fut témoin de cette mort soudaine qu^un cri sublime de-Bostaet fait retentir encore dans nés cœurs , cataatrophe mystérieuse qui rompit brusquemeat la jalousie d'uo époux, et* hi passion d^un beau -frère. Madame de La Fayette l^a décrite avec une simplicité, poignante, que T^ergique . éloquence de Torateur chrétien n^a point fait oublier. C'est pendant le oôuiFs de^cette intimité avec la duchesse d'Orléans que^madame de La Fayette rékaarqua le duc de La Rochefaucauld et que s'étabjit cette liaison célèbre et problématique que la mort seule put interrompre.
L'hi&toire dç cet attachement et la conceptioïi de la Prineeêse'de CUves sont unies trop étroitement pour que j'essaie de les séparer. «Madame de La Fayette s'est peinte dans Zayde et dans la Princesse de Clèoes; elle a fait dans ces deux ouvrages le roman do son imagination et de son cœur. Zayde est '^ ^^^1^ ^ ^^ jeune imagination , la Princesse de Clèves , l'histoire .idéalisée des sentiments qu'elle a réellement éprou*- Tés. Ges*deux images sopt également vraies, et c'est par là qu'elles sont durables. Avant de montrer comment la Princesse de Clèves et madame- de La Fayette se confondent, il faut dire quelques mots sur la liaison de l'auteur avec le duc* de La Rochefoucauld.
Madame de La Fayette était mariée depuis dix ans.
^64 ESSAli^ d'HISTOIRB LlTTUAniE.
Elle airait gardé au comte sa foi et ce qa^il avait su loi prendre de son cœur, ^'est-à-dire otie amitié sans passion , mais pleine d'estime ; il y avait donc dans ce cœur une place à prendre, un vide à remplir. C'est alors que madame de La Fayette vit M- de La Rocbefoo* cauld, courtisan accompli, laissant encore deviner dans sa maturité ce qu'avait été sa jeunesse cbevaleresque, éprouvée dans la guerre civile, marquée par des succès de guerre et.de galanterie; esprit délicat et sévère, mal guéri deç illusions auxquelles il rend faonimage tout en les combattant par rancune. Unissant Jes rêves de son adolescence aux souvenirs de'la jeunesse de M. de La RochefoBcauld, madame de La Fayette' 4iccorda dans son ftme.ce double idéal, et sa mémoire fit ce que rentrajnement de la passion aorait fait dix ans auparavant , si elle .eût rencontré celui qu'appelait son eœor et que devançait son imagination. C'est ici que se place un problème dont la solution en sens divers itérait la mesure de la délicatesse des juges. Madame de La Fayette ne donna-t- - elle quesonccçurqu'elle donna pleinement? M. Sainte- Beuve a découvert (heureuse découverte qui nous a vala la plus ingénieuse, peut-être, et la plus délicate de ses. études littéraires) *,. M. Sâin1,^-Beuve a découvert dans les cartons de la Bibliothèque du Roi , une lettre délicieuse ' écrite par madame de La Fayette i la marquise
* Cette lettre mérite d'être 'rJeipportée : elle né sent ni la prude ni la précieUM : « Ce londi au soir. ^ Je ne pus hier répondre à TOire MUet» parce
de Sablé, dans Laquelle .ramie da duc de La Rochefoucauld demande qu'on effacé de l'esprit du jeune M. de Saint-Paul ^ les soupçons de galanterie qu^il a dû concevoir. Elle s'en défend par la crainte du ridicule, sans mettre en avant les écrupules de vertu que sa correspondante aurait sans doute accueillis comme.
qae j'arais du monde, el je crois qae je. n'y répondrai pàs aajoard'hui, {MToe que je le IrooTe trop obligeant. Je sois bonteofe des louanges que vous me donnez', el d'an autre cdté^j'aime (pie yous^ayez bonne opinion de moi, <^ je ne yeux yous rien dire de contraire à ce que yous en pensez. Ainsi je ne Yoos répondrai qu'en yous disant que M. le comte de SainUPaul sort de céansetqne nous ay<ms pulé de vous, une heure durant, comme vous savez que j*en sais parler. Nous avons aussi parlé d'un homme que je prends toujours la liberté de mettre en comparaison avec vous pour l'agrément de l'espiit. Je ne saia si la comparaison vous offense, mais quand elle vous oflten-- .sesait dans la bou<nie d'un autre, elle est une grande louange dans la mienne, si tout ce que l'on dit est vrai. J'ai bien vu que le comte de Saint-Paul avait' OQl parler de jces dits-là, et j'y suis un peu entrée avec lui. Mais j'ai peur qoll n'ait pris sérieusement ce que je lui en ai dit. Je vous conjure, la première fois que vous le verrez, de loi parler de vous-même de ces bruits-là.. Gela viendra aisément à propos ; carje lui ai donné les Maximes et il vous le dira sans doute. Mais je vous prie de lui en parler comme il faut, pour lui mettre dans la tête que ce n'est autre chose qu'une plaisanterie, et je ne suis pas assez, assurée de ce que. vous en pensez pour répondre que vous direz bien, et je pense qu'il faudrait commencer par persuader l'ambassadeur.* Néanmoins, il faut s'en fier à votre fiabileté, elle est au-dessus des maximes ordinaires ; mais enfin, persuadez-le. Je hais comme la mort que les gens de son âge puissent croire que j'ai des galanteries. Il leur semble qu'on leur parait cent ans dés qu'on est plus vieille qu'eux et ils sont tout propres à s'étonner qu'il soit encore question des gens ; et de plus il croirait plus aisément ce qu'on lui dirait de M. de La Rochefoucauld que d'un autre. Enfin je ne veux pas qu'0 en pense rien, sinon qu'il est de mes amis 'et je yous prie de lui ôter cela de la tète, si tant est qu'il l'ait. »
. ■ Fils de la duchesse de Longuevttle, et vraiseinblablement du duc de la Kochefoucauld. Il était né à l'Hôtel-de -Ville , pendant la Fronde.
366 ESSAIS B'mSTOlEE LltTÉllÂlEE. .
un reproché indirect. Cette lettre n# décide rien : il faut chercher 'ailleurs des éléments de conviction. Pour moi, je les trouve dans le caractère de madame de La Fayette, dans la Princesse de Cliv^^ et surtout dans Taveu de cette liaison qui semble an défi jeté à la médisaifce d^un siècle corrompu. Comment penser qu^une femme josqu^alors de conduite exemplaire et qui devait peindre avec tant dé vérité la lutte triom* phante de la vertu aux prises avec la passion eût cédé tout à coup avec scandale? Mais alors, {a Princesse de Clives, cette peinture si vraie, si personnelle dé sentiments épurés et d'un sacrifice héroïque, aurait été la satire de Fauteur, et comme Taiguillon d'un remords toujours éveillé par le contraste. Je n'hésite donc pas, et je. le dis hautement : « Honni soit qui mal y pense. »
. J'aime à me représenter les douceurs infinies de •ce commerce chaste et passionné où la tendresse s'épanchait sans se contraindre ni s'égarer. Madame de La' Fayette, qui ne comptait plus par vingt', et qui n'admettait pas la galanterie au-delà de vingt-cinq ans , pouvait en toute sécurité revenir sur ces sentiments, qui n'avaient pas rencontré ce qu'ils appelaient lorsque la rencontre eût été périlleuse : M, de La Rochefoucauld regrettait peut-être d'être venu trop tard, mais ces regrets féchauffai^t ses souvenirs^ns
' Madame de La Fayette étant âgée de Ytngt-HHeof ans, disait : « Je compta encore par yingt. 1» MéiiAGV.
UAPàMB DB tJL FAYETTE. 567
le pousser à d'antres espérances, et les blessores de son ftme se cicatrisaient sons le charme de ces tar*^ dives eonfidences. Madame de La Fayette usait de son empire snr ce noble caractère, injustement aigri, pour le ramener, à de meilleurs sentiments envers rbumanité; elle lui faisait lire dans son âme tendre et dévouée, la réfutation des Maxime$ : en retour de cet amendement moral, La Rochefoucauld achevait la cultare de Tesprit de son amie, et réglait Tessor de son imagination : échange profitable à tous deux, et dont madame de La Fayette donne à peu près la balance, lorsqu'elle dit avec modestie et^^erté tout ensemble : « M. de La Rochefoucauld m'a dontié de l'esprit, mais j'ffi réformé son cœur. » Toutefois Tes^ prit ne se donne pas ;. on peut Faiguiser et le fortifier, et c^est tout ce que le contact de Fauteur des Maximes ajouta à celui de son amie.
C'est de ce travail de oœur et d'esprit sur des sou^ venirs réels et des rêves vraisemblables , qu'est iiée ia Prince$8e de Clives, roman inimitable où la fiction et la vérité -se lient si heureusement que la fiction prête de l'intérêt à la vérité et la vérité de la vraisemblance à la fiction. Madame de La Fayette a donné, sous l'image de la Princesse de CUfoes, lés mémoires • de son cœur ; elle a transporté dans le passé et sur un. théâtre analogue, les événements de sa vie : en effet, pour peu ^u'on y réfléchisse, on retrouvera facilement la cour de Louis XIV dans celle de Henri II; c^est la même grâce et la même corruption polie : la
duchesse de Valeotinois plus jalouse de son crédit que de la fidélité de son royal amant, c'es) madame de Montespan ; ia jeune reine d'Ecosse, épouse de François II, galante et spirituelle, curieuse des intrigues de cour, avec son cercle de beaux esprits et de femmes élégantes, n'est-ce pas la duchesse d^Orléans? Comment méconnaître M. de La Fayette sous le nom du prince de Clèves, et M. de La Rochefoucauld sons les traits de M. de Nemours? Tanalogie est frappante . dans le caractère de pei*sonnages et • les données générales de la iable. La différence est dans les incidents et daim la rigueur du dénoûment. M. de La F-ayette ne meurt pas comme le prince de Clèves, il s'éclipse discrètement, madame de La Fayette ne renonce pas au duc de La Rocl^efoucauld,'' comme la princesse dé Clèves à M. de Nemours, elle ne s'ensevelit pas dans la retraite pour y raffermir ses scrupules d'honneur contre les'mouvements de son amour. Elle fait plus hunlainement, elle concilie sa tendresse et ses devoirs : forte de sa conscience et du respect qu'ellejnspire, elle avoue une alliance- de cœnr et d'intelligence qui ne rompt pas d'autres liens indissolubles, et elle oppose à la malignité des cœurs corrompus, outre l'amitié dejmadame.de Sévigné, l'estime de Port-tloyal .
Comme œuvre littéraire, laPrinceise de Cihei est plus qu'une nouveauté, c'est presque une révolution. ïie roman -cessait par là d'être le mensonge de la nature,- dç r histoire et de la passion; il entrait enfin
UèAAUIS ht LA l'AYBTTB. 369
dans la vérité, il s'hamanisait dans ses peintures et dans ses proportions. L^histoire n'est plus qu'un cadre où la passion se développe ; les événements réels qui se mêlent à la. fietion ne sont point altères dans leur essence ni dénaturés dans leurs principes. L'action de la Prihcesêe de CUoes est reportée aux dernières années du règM de Henri II et se prolonge sous' celui de François 11. L^intrigoe du roman se lie habilement aux principaux faits historiques sans nuire à leur enehatoement. Cest le procédé de Walter Scott appliqué à la peinture des passions. 11 est vrai que les mœurs sont transportées du dix*seplième siècle dans le seizième, et que la cour des Valois est Timage de celle des Bourbons; mais qu^tmporte cet anachronisme des mœurs couvert par Téternelle vérité de la passion? Racine a eu le même tort, plus gravement peut-être; et la même supériorité dans la peinture du cœur humain Tabsout complètement. De nos jours, on a cru faire merveille en inti'oduisant dans les romans, et même dans les drames, ce qu'on appelle la couleur locale, et les soins qu'on a donnés à cette décoration ont été pris sur l'étude du cœur humain, dont la peinture seule fait vivre les œuvres de Tinlelligence. L'accessoire a souvent ruiné le principal, et pour une. fidélité douteuse, que les érudits contestent toujours et que les ignorants n'apprécient pas, on a sacrifié la vérité morale, que les simples aussi bien que les doctes savent reconnaître. Le succès de }a
Princesse de Clétee fut général. Dès qu'elle eut paru,
570 ESSAIS D'aiSTOWI LmÉJUMMX.
elle devint le te^ite de tontos^les conyerBaliosB ; on 8 abordait) dans les lieux poJblics, par des questions sur le roman nouveau;, FontaneUe le lut quatre f<Hs de suite , et une guerre animée s^eof agea entre ses défensenrs et ses adversaire.
Une lettre de Bussy-Rabutin à madanoe-de Sévigné comprend toutes les critiques qu^on fi^ au roman et en traUt la source. La prinoesse d^ Cléves^ lorsqu'elle oe peut plus se cacher sa passion et qu^'eUe ctaint de u>'ètre pas longtemps de force à la eombatta^^ prend le parti d'en faire Taveu à son mari, parce que cette coniidenee lui parait, la seule barrière asaei fofta contre une défaite qu'elle pcév»tlt ei qu'elle reéoute. Cet efik>rt d'une vertu désespérée, Bussy-Raibutia a'vait ses raisons pour le trouver étrange : il n'allait p0s^à la uAesure de sa galantefiie peu spéculative, et il le déclare extravagant : « Une femme ^ djpQte4^il , dît rarement a son mari qu'on est amoureux d'elle, mais jamais qu'elle ait de l'amour pour un aqtre que pour lui. D'ailleurs il n'est pas vraisemUable* qu^une pisssion d'amour soit longtemps; dans un cœur de aiéMe force que la ^ertu. Dejmis ipi'à ]« ooor,. en qiunse jours, troia semaines, ou un* mois, une femme aitaquée n'a pas pris le parti de- la rigueur, elie nesonge plus qu'à disputer le terrain pour se faire .iialoir. » C'est bifn là le langage d'un courtisan libertin q$i s'autoitise de sa propre eorruptioii et de celle des &me8 vulgaires pour nier la pimsance du sacrifice.
Rabutin continue sur le même ton ei ne comprend
MADAME Bt LA iAtVtTÈ. 974
pas d&rantage Théroique opintâtlreté de la princesse de Clërës après son vétnrage; « 91, cfoiitre ioute ap[^arenee et contre Tnsage, ce eombdt de Famour et de ta terta dorait dans son cœor [osqu'à la lïiort dé Son fliari, alors elle serah ratie de les pouroir acco^ier enséfnMe en épousant un homme de sa qualité le ttlieva fait et le plus joli eavalier de son temps. * AitiSi le critiqué ne conteste ad roman qtfè ses conditions if ctiAeliee ; à eekr.près, il le trotire acheté. Bussy est plas prêt de la térité lorsqu^l critique les mdnologaë^ et quUl attaque le hasard par lequel lit. de iVemoufs sirrp'rend le secret de la prin(5esse de Clèves : « G^est, dH41y une grande justesse que la pt^hiière fois que la princesse fait è son mari Tareu de sa passion pour um aalre, M. de Nemours soit, à point fiommé, derrière QM piaNssade d^où il Tefnténd. * Sur éé point, je tomëe d'accord avec le critique ; mais sur tous les auti^es, je le récuse ; car, c^ parreitlé matiève, la pureté du cœur donne plus de lumières que fa pénétra* tion de Tesprit.
Pour jMtifiefr Taveu de la princesse de Clèfves et répondre à ses critiques par" uto afrgument victorieujt, fiiadame de La Fayette écrivit là Cùmieèse de Tenâe, nourelle touchante et passionnée où une femme, entraînée aux dernières faiblesses^de t'amonr, n'a d'autres ressMrces, pour échapper à 14nfamie, que de oMfier sM^ secret à celui qfr'elle a offenrà. Ce roman, quoti^e^ naturellement écrit, se j^sseM de Tintention
qui Ta dicté. L'ai^t f tiiompte,. maië if s'y laissé
372 ESSAIS d'histoirs LirréBAiiiE.
voir, et en cela il est inférieur è celui qu'il protège. Au reste, Zayde et la Prineene de Clives y qui peignent si fidèlement Timagination et le cœur de madame de La Fayette, suffisent pour faire vivre le nom de leur auteur aussi longtemps que notre littérature. Ce ne sont pas toutefois les seuls titres littéraires de cette femme aimable; elle a écrit, avec un charme infini, les Mémoires de la Cour de France pour les années 4688 et >t689 et V Histoire d'HenrietU d'Angleterre, de cette duchesse d'Orléans dont elle avait été la confidente et Tamie.
La mort de M. de La Rochefoucauld brisa le cœur dç madame de La Fayette ; il faut demander à ma* dame.de Sévigné le tableau de son désespoir. Elle survécut plus de douze ans à son ami ; elle ne voulu t pas être consolée ; sa douleur fut sa vie même, elle la couva, comme un trésor, jusqu'au moment où' la tombe s'ouvrit pour recevoir sa dépouille mortelle. Elle avait alors soixante ans.
Je n'ai point parlé de l'amitié qui unit longtemps madame de La Fayette et madame de Maintenon, ni de leur refroidissement, qui dégénéra en une sourde inimitié. On peut sans témérité rapporter les torts à la veuve de Scarron, qui oublia, dans sa haute fortune, qu'elle devait noMiintenir l'égalité que madame de La Fayette avait admise lorsque son rang et son crédit la plaçaient fort au-dessus de la gouvernante des enfans d'une maîtresse royale. Madame de La Fayette était trop traie pour dissimuler son mécon-
tenlemeot) et d^ailleurs elle dut voir avec amertume l'autorité de madame de Maintenon se tourner contre Port'Royal, et s'associer à Tintolérance des conseillers de Louis XIV.
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