‹ Essais d'histoire littéraire (volume 2)Chapitre 24 sur 28 · DE L'ELEGIE · texte numérisé non relu

DE L'ELEGIE

On filetait peu douté jusqu'à nos jours que là France fût one'terre élégiaque ; on parlait de notre, esprit et de notre gaieté, mais de nos pleurs on ne disait mot/ quand tout à eoup la scène a changé y les élégies ont dél)ordé, et, à Fheure qu'il est, il n'y a pas une douleur, pas une infirmité, pas une disgrâce quin^ait ému la pitié d'un poëte et sollicité' la sympathie du pQblio« On se croirait transpoirté dans la vallée des Meurs ; c'est téritablement un temps de désolation ; si fort aguerri que Ton puisse être contre la mélancolie, il est difficile de se soustraire à la contagion ; et om, qui, par conscience de critique, viens de oonapatir sincèrement à je ne sais combien d'infortunes, me voilà à mon tour sous le charme des douleurs,

* J*aiirab sans doute laissé ce morceaa, avec beaucoup d*autreB» dans les ookmnes du Globe, où il fut inséré en 1829, s*il ne me rappelait des souvenifs qui me sont ebefs. Je iet Indiqaerai i raetwe qm*fiM se présenteront. Od Terra qull a été écrit à l'occasion de plusieurs recueils de poésies et que Je n*y parle pas des principaux représentants du genre élégiaque, Joseph Udorme el rauteùr de< M»«(aitofi^.

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et si je le laissais opérer^ je crois. Dieu me pardonne^ que je gémirais à Tunissoa des poètes que je prétends juger. Mais à chacun son^ r^e : è vous les pleurs, messieurs de Télégie; peur doos, Tattendrissemeût nous est interdit. Mieux vaut essayer d^expliquer pourquoi vous pleurez ainsi, et même vous en détourner, que de pleurer avec vous.

On se demande pourquoi Télégier, qui domine de nos* jours, occupe si peu de place dans la littérature des deux siècles précédents. GtBt qu^alors Tesprit humain, tout entier à ses croyances, pois à son incrédulité, avait été rarement conduit par ie doute et le besoin de croire à réfléchir sur le mystère desa nature. Un seul écrivain était entré dans cette voie : c'est Pascal, et ses pensées sont de sublimes élégies. Sous Louis XIV,' soit conviction, soit prudence , en ne contestait pas aux dogmes établis leur légitimité, et les hommages du génie se partageaient entre le roi du ciel et le grand roi qu'on avait aussi divinisé. Plus tard, quand le prestige fut détruit, Tirréligion, par une révolutioq soudaine, remplaça la foi; Thomme brisa violemment les objets de son culte et passa de Tadoration à l'outi^ge : l'incrédulité eut son fanatisme qui triompha sans pitié comme sans mesure. Si les poésies sacrées essuyèrent tant de mépris, quel eût été le sort de nos poésies intimes et mélancoliques. La gaieié oaustique.de Voltaire aurait donné te premier coup à la victime, et les philosophes à la suite auraient consommé le sacrifice. Tant que' Tinerédulilé

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fut passionnée, elle se suffit à elle-même ; mais la passion qn^animait le combat ne pouvait survivre à la yictoire : le calme amena la réflexion, qui produisit le doute. Ce fut alors que Tâme, pressée du besoin de croire, fut ramenée vers les sentiments tendres et religieux dont la pureté nous séduit ^ns nous asservir, parce que, s'ils ont le charme de la Térité, ils n'ont pas l'autorité d'un dogme. Cette révolution morale se fit nécessairement' sentir dans la poésie; elle s'est manifestée par une teinte reKgieuse et mélancolique, qoi caractérise Técole moderne. Ces plaintes de l'ftme proaveat son bon vouloir et sa misère, ses aspirations vers le bien et son abattement. ^

Avouons, avant tout, qu'il y a dans la rêverie un ebarme indéfinissable, et que la mélancolie porte avec soi des jouissances auxquelles il est difficile de ne pas se laisser séduire; c'est, comme dirait Ronsard, un doux souffrir tout confit de liesse : il n'y a personne qui n'ait cédé parfois à cette séduction. Un sentiment dô vagUe tristesse saisit l'âme au dépourvu, et la fait réver; elle se complaît dans cette situation, où son activité s'exerce sur elle-même, en lui épargnant le soin de se porter au debors, et elle s'y attache avec délices; la sève poétique s'agite alors, et s'amasse au fond du cœur, et déborde en élégie. Jusque-là tout est bien ; mais cet état délicieux, on cherche à le reproduire, et ce qui n'était qu'un heureux accident, ou veut le transformer en habitude ; il est si doux d'être oisif et oœupé tout ensemble,* de jouir à la fois de son

578 ESSAIS d'histoiab unÉRAnE.

activité ^t de son repos 1 Aussi se remet^n à rêver de plus belle. Oo avait ooromeneé par faire one é\éffe parce qu^on avait été mélanoolique : on se fait mélancolique pour refaire une élégie ; de là, les recueils. Ce nW pas tout, cette rêverie, si douce au début, n^est qu^un plaisir décevant; elle devient amère en se renouvelant ; rame se décbire et s^épuise en se nourrissant de sa fvopre substance ] il faut qu^elle emprunte au monde extérieur de quoi soiïtenir sa vigueur. La rêverie expie par de cruelles souffrances ses (Raisin solitaires, et lorsque, victime de ce retour, rame voudrait secouer sa douleur, Ténei^ \m manque, *et le désespoir la dévore après Ta voir avilie. Cependant de belles âmes sont prises à ees fausses douceurs, celles surtout qui, désabusées avec amertume des illusions du jeune âge, n'ont pas assez d'énergie pour faire gaiement leur sacrifice, ou de rancune pour se venger du monde par en médire : ces âmes piires et découragées cherchent en elles-mêmes ce que les hommes et les choses leur ont refusé, et au lieu de se laisser emporter et distraire par le mouvement politique qui entraîne le monde, elles se retirent à Técart, où elles apprennent à leurs dépens cpi'on ne s'isok pas impunément. Si la solitude était salutaire dans les temps de ferveur religieuse, c'est^que Dieu p^iplait le désert^ tandis que nos cénobites, hors du siècle, mais aussi tièdes que lui en matière religieuse, sa trouvent entre ciel et terre, sans appui nulle part'.

' Gei féfleiions «ir la milinooliemii détoomèa'aw tofvftmnte iiiaiiem

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Les considérations qui précèdent ne tendent pas à proscrire la rêverie^ mais à en signaler Técueil. Dans cette lotte contre un genre aï fort prisé de nos jours, j'appellerai à mon aide un annKaire qui combattra nos poètes avec leurs propres armea. Feuti-étre ne sera-t-OB pas fàoké de tronwr iaî ee ibagoMOt poétique, qu'on chercherait vainement ailleurs'.

Ainsi -éAMflté éeies litres defi9»iiè,

MOl TullOQy OTtfOBC p^ Stt pit^^WV ^TlCtolfe^

Quand Umt flanAeaa s'éclipsa i ses Tenx Ineaitalns, Quand Umt appui sMbMmIe et manqtte son» ses mafen. Sans i«aige an deliefs, H se prend à HiMnême, Il s'absorbe en sel seal^' fl «e oonteraple, il s'aime,

jeanes gens attânU de eette maladie et qoi s*y comi^safent ; elles les ont ramenés à la yie active et aui iraram sérieai. Les remerettiients que J'en ai reças m'ont prouvé que la critique, dans son modeste rôle, pouvait être un utile auxiliaire de la monde.

• On les trouve maintenant dans le précieux recueil pubtté après la mort de Georges Farcy. Vivant alors dans une douce fraternité d'études et de sentiments, nous occupions, rue d'Enfer, un même appartement, et lorsqu'il nous arrivait de composer quelque morceau littéraire ou pbtlosc^hique, nous nous en faisions mutuellement ccmfldence. Je lui lus donc les lignes qui préeèdenty et, frappé du rapport de nos idées, il me communiqua, pour la pre-. miére fois, cet échantillon de sa poésie. C'est par là que J'appris qu'il faisait des vers •,• car il s'en cachait, comnt d'une faiblesse, et ce qui aurait fait l'oiOSUdll d'im^Wlitmoin^fiartemwt tiempé» h)Aiaf^ait4e la défiance et mm Id^llf; de pudeur. Sa véritable vocation était à la pbUosqpbie et i lapotttique» ei; Je ne dout^ pas qu'il ne s'| fût placé au prenûer rang. Sa léserve na<iwrelH» n.'<90ipêcbaU pas que sa supérioriié ne fût remarquée partout où tf B^raissait. L», droiture de son cœur, la rectitude et la force de son lattHI^ geoi^e, son talent d'écrivain, sa paiolo ferme» précise et colorée l'auraient Ufvk doot^iJacé i c6té de Carrel, a^peut-étre son iuaeniblfi prolM rauMil»» elle exposé aux mènes dangers. La demièra.bplle tMe d«ia le it»mmk$4$

380 ESSAIS D^HISTOIRE LITTÉEAIRE.

Ravi de ressaisir en ses olMemilés

Du jour qu'il a perdu quelques pâles clartés.

Il jouit de sentir cette force cachée

Qui donne au corps la yie, à l'âme la pensée ;

De suivre dans son sein ses obscurs nMuvemenU,

Comme on compte d'un cœur les faibles battements,

Et, de son être en elle adorant le mystère,

D'élre à soi, comme on Diea, sa vie et sa lumière.

Vain délire d'orgueil ! fausse et courte grandeur ! Gomme on voit sur sa tige one débile fleur .

Qui, loin des feux dn jour qœ son regvd implore, . En longs rameaux penchés tombe et se décolore, Ahisi, lorsque la Foi de rayons créateurs Gomme un vivant soleil n'échauffe plus les cosurs, L'homme aflSiissé se perd dans la nuit de son km».

Sous ses propres pensers il s'use et se flétrit ; n se sent consumer au feu qui le nourrit.

Son esprit, abîmé dans ses sombres prodiges, S'éblouit, et s'égare en de vagues vertiges, Tandis que, dans son sein, des feux secrets et lents Font languir son courage et défaillir ses sens. En vain, pour divertir ses améres tristesses, La nature à ses yeux, prodigue de richesses, Sourit comme une mère à son fils bien<-aimé, Et, pour calmer ce cœur de son poids opprimé, Lui montre en l'instruisant , sous cette image vive , Sa force qui s^ignore et sa grâce naïve.

joHet, en l'attelgnaot mortellement, a laissé à ses amis d'étemels regrets. Leur pieuse douleur n'a pas abandonné sa mémoire, et, par la publication de ce qu'il avait écrit, ils ont voulu montrer au pays quelle perte II avait faite. Pourquoi la ville de Paris ne s'est-elle pas associée à ces hommages P Ne poth vflit-elle pas, comme pour le jeune Y^mneau, perpétuer sur ses nrorailles le nom de cet autre martyr? Puisque l'école polytechnique et Técole normale avaient payé même tribut, puisque le dévouement était égal, pourquoi cette inégrillé dans la reconnaissance?

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6oB âme rate fh>ide à ses riants tableau; Le fleuve en murmurant ne berce plus ses roaux; La fleur de ses coulears ne teint plas sa pensée, Et l'aube, en se levant dans rhuthide rosée, N'épand plua sur son ème ainsi que sur ses yeux L'édat du Jour nouveau qui sourit dans les cieux.

Malheoreax 1 mais ton cœur au mai qui le possède Hais la paix des tombeaux n'a-t-ii plus de remède f Vois : la fortune est là qui t'offre ses faveurs. N*a8-tu jamais rêvé de gloire ni d'bonneursP ITas-tn jamais senti la généreuse envie D'éCre grand parmi tous, et d'illustrer ta vie? Agis : de tes efforts quel que soit le succès, Ton cœur blessé, peut-être, y trouvera la paix. Du trouble de tes sens fatigue ta pensée ; Agis : c'est là ta loi, tu l'as trop méprisée.

Notre opposition au système élégiaque ne nous rendra pas injuste enyers les auteurs d^ élégies : les défauts du genre peuvent égarer le génie du poète, mais ne Feffacent pas. L'école du Lac, qui a poussé la rêverie à ses derniers excès, compte d'illustres disciples, et Coleridge, pour composer ses poèmes entre la veille et le sommeil, quelquefois même en plein sommeil, n'en est pas moins un poëte plein degrftce et d^harmonie. Au reste, nos lakistes n^en sont pas encore à ce point; mais ils y arriveraient si on les laissait faire, et nous verrions le somnambulisme envahir la poésie comme la médecine. Nous n^avons pas encore oublié les CkanU d'anMur et Mélodies de M. Pauthier', qui, tout en portant l'empreinte d'un

* M. Paaitoer parait les avoir oubliés, Il a renoncé à ua genre qui «wralt

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talent incontestable^ montrmént hi rêverie poussée jusqu^au rêve. Anjourtf htii la mélaocotie parait rebrousser chemin ; mai^ si oa a reculé quelque peu, on est toujours dans la méoie Toîe. Vt* Edotfafrd Turquety y sous le titre, modeste à^Ësquisses poétiques, vient de publier un recueil oin Télé^pie domine. Après avoif signalé les dangers de kt tùûte qu'il suit, nous n'aurons pas le courage de le bifimer de s'y être engagé. Il y marche si natureUBOMBil et «vee tant de grftce I On dirait un ûh FégHifOé d^André Chénier. Et cependant ce recueil passe inaperçu, (^ue fautril donc aujourd'hui pour atUver le» regards^ pour prendre rang parmi les poètes? Le ^tyle de M. Tdrquety a de la grftce et une douce couleur; son expression n'estai commune ni forcée, et les sentiments qu'il exprime sont pleins de charme et de délicatesse. C'est un reflet de Lamartine et d'André Chénier^ sur lequel l'œil s'arrête avec charme après avoir contemplé les ai<h dèles. M. Turquety, tout jeune encore,' a devant lui un long avenir ; qu'il sache attendre, qu'il produise à loisir et quand le dénion de la poésie lui fera violence : alors il laissera derrière lui bien des noms retentissants '. M. M. de Versailles est de la bran-

^nervé Um forces de soo espriW pour se Uvrer courageusemeDt à la scienoey et il a pris un rang dislingué parmi nos savants orientalistes.

' M. Ed. Turquety n'a pas démenti l'horoscope que j'avais tiré. Le swScès de ses nouveaux recueils jastffie diacfiie jour les espérances de la criU^. Un certain sentiment de vanité pourrait bien être pour quelque diose das là publication de ce morceau, quoique je l'attribue exclusivement à l'effet moral qu'il a produit sur quelques Âmes et au désir que j'éprouvais de rendre «ftMuvelboMMiage A ia<iiiéMolii»d'«ii ceudMi^e'^t^'aiiànl. '

OB ViLÉUE. 585

die élégiaque des Millevore et des Soumet ; tourtes

ses élégies y nées de la ChvOe de9 Feuîlle$ et de la

Pauvre FiUe, portent la trace de leur wîgîne : même

eanleiir, même allure y même physionomie ; le tout

un peu affaibli. Son style % peu d^édat, sa couleur

est plus l^rmonieuse que yive; quant aux idées ,

il B^eB a point qui lui soient |»*o]^res : il vit sur le

fonde commufi oà puisent ses confrères, et encadre

ses . petits tableaux dans la bordure que Millevoie a

BQJlIte en vogue. Ainsi y point d^originalité, mais une

yulgarité élégante. Les ballades et les mélodies de

M. Fontaney sont des imitations ou des traductions

de Bûrger et de Moore. Il y a du savoir-faire dans ces

insitationsy mais rien qui révèle un cœur de poëte,

Plueieurs pièces originales annoncent quelque chose

de ]4u8y et, dans s^ Adieux à ia lyre, M. Fontanejr

|iige le genre qu^il a choisi en critique et en peête.

An reste, ee jeune auteur parait éci^ire par goàt,^ mais

seae passion : on sent qu^il sacrifierait la poésie sans

ea mourir. M. L. F. prendrait moins faetlem^nt son

parti ; il versifie avec acbarnement. Sunt quibus unum

opuê eêi, voilà sa devise. Il fait vers sur vers, et las

passion qui le pousse est si vive, ai opiniâtre, si iy-»

Hannique, qu^il va toujours en avant, sans s^ aperce'*

voir quMl sème chemin faisant et laisse derrière lui

des chants que personne ne répète, et des mélodies

qui font frécnir les oreilles un peu sensibles. Je lui

conseillerais d^étudier les secret» de rharmcnaie peé^»

tique et surtout le iiK)ttvenient lyrique de Tode, si je

584 ESSAIS D^HISTOIKB LITTÉRAIRE.

pensais qu^il pût s^ arrêter pour m'en tendre, et sHl n^y avait pas d'ailleurs un meilleur conseil à lui donner. Mademoiselle Elisa Mercœur mériterait sans doute une place à part : la jeunesse de Fauteur, Tintérèt d^un début, le patronage de M. de Martignac, une prédiction de M. de Lamartine qui aime tant à prédire, et les cajoleries de M. de Chateaubriand , tout cela nous fait regretter de la confondre ainsi dans une revue. Cependant, il faut qu'elle se résigne aussi bien que nous. La première passion de mademoiselle Mli^ cœur, c'est Famour de la gloire ; elle ne s'en cache pas et l'appelle à grands cris ; ce sentiment se re* produit sans cesse dans ses vers avec une bonne foi naïve : aussi, suivant l'expression de M. de Martignac , s'est-elle arrangée de manière à en jouir le plus longtemps possible. Sa célébrité date déjà de plusieurs années , et elle est en mesure de la consolider ; cependant,' il ne faut pas que mademoiselle Mercœur se méprenne sur. la nature de son talent : c'est un talent de jeune fille , gracieux et pur, mais sans énergie ; sa lyre ne veut pas être tendue ; elle peut chanter le réveil d'une vierge , le sommeil d'un enfant , le déclin du jour, le clair de lune , les douces visions de la nuit , l'amour, peut-être , quand le temps sera venu ; mais qu'elle repousse comme mauvaises pensées toute tentation d'emboucher la trompette, fût-ce pour chanter la Gloire , ou k Dôme des Invalides, Qu'elle songe au style, sans lequel, poëte ou prosateur, on ne va jamais loin ; qu'elle

DE L'iîLm». 585

érite les lignes de prose qu^elIe laisse quelquefois s^allonger négligemment, se traîner à côté de ses plus beaux yers; qu'elle proscrive ces éternels écbos^ échos du ciel , échos de la terre , échos du cœur, qu^elle entend si volontiers : alors mademoiselle Mer- CQour ' méritera de nouveaux éloges après ceux qu^elIe a déjà reçus et mérités : elle gardera une place élevée entre les femmes poètes , gracieuse pléiade de notre siècle, les Dufrenoy, les Desbordes-Yalmore, les Tastu.

Je rapproche id les extrêmes : un enfant à son déhttt et madame Victoire Babois, douairière du Parnasse , qui , au déclin de sa vie , jouit en paix d^une célébrité qu^elle doit aux inspirations de la douleur maternelle. Madame Babois a ouvert le champ aux élégies qui ont débordé depuis ; mais ce n^est pas sa faute si tant de malades improvisés ont sollicité la commisération publique en étalant de fausses plaies. La sienne était réelle , profonde , incurable : décidée à ne pas survivre au coup qui la frappait , elle finit par trouver quelque douceur au souvenir de ses tourments , et devint poète à son insu , en faisant Thistoire de sa douleur. « Quand, dit-elle, une « douleur telle que celle dont j'étais la proie cesse « d'être un tourment intolérable , elle devient une « occupation chère. Vivre de mes souvenirs , nourrir

* On sait combien (Ut courte et doulooreuse la carrière d'Élisa Mercœur. U misère et le désenehantement frappèrent morteflement cette ]eiinc Ame ilQ'avaient enivrée tant d'espérances de groire el de bonheur.

386 ESSAIS d'histmib littéraire.

« mes regrets , leur consacrer mon temps , laire de « dette habitude doaloQreoae moQ unique bien et le « dernier charme de ma vie , fut désormais toute « mon étude. Sans idée d^arenir, je me livrai à ce « charme nouveau avec toute Taffection que je por- « tais à mes souvenirs. Mon âme se replongea tout en« « tière dans cette première année de douleur et d'an- « goisses dont mes élégies sont la peinture y mmm « entière, du moins fidèle; je ne sais par quelle a douceur Tharmonie du langage émoussait le retoar « de ces cruelles impressions ; je pleurais , j'écrivais, « et j'étais soulagée. La douleur occupait mon âmey « mais elle ne la déchirait plus. » J'ai cité ce pas* sage y parce qu'il me parait contenir la véritable théorie du genre. Quand l'àme est violemment agitée, il faut laisser gronder l'orage ; la passion règne aliura sans partage ; le tour de la poésie arrive plus tard. Ainsi Parny, pendant les accès dé sa fièvre d'amonr, ne songea point à dianter ses transports; mais quand ses sens furent calmés , il retrouva sa passion toute vivante dans ses souv^rs. Madame Babois n^a pae toujours suifi cette théorie que le hasard lui avait révélée : elle a écrit ses élégies nationales au Inmit des fanfares ennemies, en présence des bivouacs anglais , et sa douleur, quoique vraie , trame soo» vent à la déclamation. C'est que le ressentiment de nos injures n'avait pas encore mûri dans son ftme aigrie et déchirée. J'aime bien mieux notre Béran* ger, qui, au souyeniV d'une déroute tristement eélè-

DB h'ihiMB. 587

bre, s'écrie après dix années de douloureux silence :

Ton nom Jamais n'aUrbtera mes yen»

Il nous semble que le genre rêveur et mélancolique a produit chez nous tout ce qu^il peut produire, et qu'il serait temps de sortir de cette yoie où tant de nouveau-Tenus que je n'ai pas cités s'engagent étourdiment. La poésie entreprendrait une œuvre méritoire si, au lieu d'allanguir nos âmes, déjà trop disposées à faiblir, elle cherchait à les retremper par d'énergiques pensées et de vigoureuses conceptions. 11 est temps d'en finir avec la douleur ; assez de pleurs ont oouléy hfttonsHQOus d'en fermer la source :

CkmdUe jam rivos pueri, êat prata biderunt.

o a o a • 0j^a a e t M ft,ft« fl*^^ftAM "o ftflooofli>OflaBttflflftooopo

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