‹ Essais d'histoire littéraire (volume 2)Chapitre 5 sur 28 · PRÉDICATION. BB LA PREMIÈRE CROISADE · texte numérisé non relu

PRÉDICATION. BB LA PREMIÈRE CROISADE

quium^. Noos regrettons que cette parole inoujte sans doute, mais énergique et puissante, n'ait laissé d'autre trace dans Thistoire que les événements qu'elle a^provoqués. Nous aimerions à la retrouver et à la reproduire telle qu'elle est sortie de cette âme ardente et inspirée.

Mais si l'histoire a laissé passer, sans les recueillir, ces paroles jetées aux vents qui les ont emportées, elle s'est montrée moins dédaigneuse pour l'éloquence d'Urbain. Les discours qu'il a prononcés nous ont étd transmis, et nous pouvons les faire connaître et par l'analyse et par quelques citations. Urbain II était à la tête de son siècle et de la Chrétienté, non-seulement par sa dignité, mais par ses lumières et par son éloquence. H aimait à parler; muUus fuitinexhartawio. Pendant le concile de Glermont, il prononça trois disr cours que nous avons sous les yeux, et qui attestent une grande émidytion et plusieurs des qualités de Torateur. Le premier de ces discours ^ a moins de mouvement que ceux qui suivirent : l'^rateuf • parait plus jaloux de montrer à son auditoire la connaissance des livres sacrés que de l'émouvoir. Il appuie toutes ses idées de citations empruntées à l'Ancien et au Nouveau Testameut, et à chaque instant Félan de son flme est arrêté par quelque passage dont il iuvoqifei l'autorité. Toutefois, sa harangue se termine par un

' GuillanmedeTyr, Uv. I, cbap. 11.

' Idem, Uy. I, cbap. 16»

6 B8f Aïs B'mSTOIBfi UTTiKAIlS.

appel ayx armes, qui ne manque ni de chaleur ni d'entraînement. L'ermite Pierre prit la parole après le souverain pontife ; il traça un tableau déchirant des misères des Chrétiens d'Orient, il excita l'indignation parle récit des cruautés des Turcs, et Passemblée entière était émue dé pitié et d'indignation, lorsque le pape prit une seemide fois la parole. Cette fois IV rateur ' se montre plus animé : la Bible lui revient moins souvent, et il n'en est que plus éloquent. Après avoir reproduit vivement tous les motifs qui doivent entraîner les Chrétiens vers l'Orient , il n'oublie pas la réforme morale qu'il a entreprise, et il reproche avec véhémence au^ princes qui l'écoutent les exemples de corruption qu'ils ont donnés, et l'usage sacrilège qu'ils ont fait de leurs armes. Voici ce passage dans lequel les reproches se mêlent aux exhortations :

« Frères, que disons-nous? Écouta et comprenez. Armés de toutes pièces^ et le visage plein de fierté, vous attaïqueas vos frères et vous vous entre-déchirez. Ce n'est pas la milice du Seigneur qui met en pièces tes brebis de son bercail. La sainte Église a réservé son armée pcfur la défeffs^ des siens. Pour dire la vérité, dont nous devons être les hérauts, vous n'êtes pas ^ans la bonne voie qui vous conddirait au salut et à la vie. Vous êtes les oppresseurs des orphelins, les spoliateurs des veuves, des homicides, des sacrilèges,

' GuUlaame de Màlmesbury. De Reb. Âng., Ht. IV, ch. 2.

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des voleurs et des pillards; en versant le sang des Chrétiens, vous comptez sur le salaire des brigands, sur la dépouille de vos victimes, et comme les vautours sentent de loin Todeur des cadavres, vos yeux sont tournés vers les régions lointaines^ pour y découvrir la guerre. Certes, c'est Ifc une mauvaise route et la plus éloignée de celle du Seigneur. Si donc vous songes au ssflut de vos Ames, renoncez à ces luttes sacrilèges, et préparez-vous à la défense de TÉglise d'Orient. C'est d'elle, en effet, qu'ont découlé toutes les joies de vos ftmes, c'est elle qui a versé sur vos lèvitis le lait de la foi , et qui vous a abreuvés des dogmes du saint

Evangile. Noos vous disons donc de ne plus tremper vos ^mains dans le sang de vos frères ; mais, pour la défense de la foi, opposez-vous aux nations étrangères, et, prenant Jésus-Christ pour chef, formez une armée chrétienne, une armée invincible; combattez pour votre Jérusalem plus courageusement encore que les anciens Israélites ; attaquez et dispersez les Turcs, race plus impie et plus coupable que les Jébuséens. Qu'il vous soi t glorieux de mourir pour Jésus-Chrîst dans cette ville où Jésus-Christ est mort*pour vous. »

Ce langage sévère est bien placé dans la bouche du chef de la Chrétienté. Mais nous trouverons le véritable orateur et l'Iiomme politique dans le troisième discours prononcé sur la place de Clermont en pré^ sence de tout le peuple assemblé. Aucun édifice n'était assez vaste pour contenir la foute impatiente d'entendre la voix de l'éloquent pontife. Ici nous

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ne retrouverons ni le théologien ni le censeur sévère de la corruption des mœurs, mais le vicaire et rinterprète de Dieu. Tout se trouve réuni dans cette harangue éloquente : les souffrances des Chrétiens d'Orient, les motifs de l'expédition , le choix d'un peuple élu pour servir d'instrument à la Provideoce, les avantages d'une entreprise qui mettra fin au:( guerres civiles de l'Europe en accomplissant la délivrance de l'Asie. Voici ce discours fidèlement traduit sur le texte de Robert-le-Moine.

« Natipn des Francs, placée au-delà des monts, nation chérie de Dieu et choisie par lui, comme le montrent clairement vos œuvres, nation distincte des autres par la. situation du pays, par la foi religieuse et le respect de la sainte Église, c'est à vous que s'adressent mes paroles, à vous que tendent mes exhortations. Nous voulons que vous sachiez quelle triste cause nous a conduit auprès de vous, et quel danger commun, à vous et au reste des fidèles, nous a engagé à passer les monts.

« Des murs de Jérusalem et de Constantinople un bruit sinistre est venu jusqu'à nous, et a souvent frappé nos oreilles. Du pays des Perses, une nation maudite, étrangère, éloignée de Dieu, une nation qui n'a jamais réglé son cœur ni confié son esprit à celui du mattre des hommes, a envahi cette terre des Chrétiens, l'a ravagée par le fer, le pillage et l'incendie, a emmené les uns en captivité et fait mourir les autres d'une mort déplorable, renversé de fond en comble les églises, ou les asouil-

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lées par les cérémonies d^un culte impie. Leurs souillures profanent les autels du vrai Dieu ; ils circoncisent les Chrétiens, et le sang de la circoncision coule sur les autels ou remplit les vases sacrés du baptême. Ceux qu^ils veulent faire périr, ils leur percent le nombril, ils les mutilent, les attachent è un pieu, et les forcent de marcher ainsi jusqu'à ce que leurs entrailles se répandent au-dehoRS et quMls succombent. Ils percent les uns à coups de flèches après les avoir attachés à un poteau; aux autres, ils font tendre le cou, et, de leur glaive nu, ils essaient de leur trancher la tète d'un seul coup. Que dire de la violence faite aux femmes ? C'est pire chose d'en parler que de s'en taire. Ils ont ravagé le royaume des Grecs, et soumis à leur empire des provinces qu'on ne peut traverser en deux mois.

« A qui donc appartiendrait le soin de venger ces outrages, si ce n'est a vous qui avez reçu de Dieu, audessus des autres nations, la gloire des armes, la grandeur d'âme, l'agilité du corps et la vertu de terrasser vos ennemis? Que les faits de vos devanciers, de Charlemagne, de son fils Louis et des autres princes de sa race, qui ont vaincu les Infidèles et reculé à leurs dépens les frontières de l'Église, soient pour vous un encouragement et vous excitent aux actions viriles. Surtout soyez touchés par le sépulcre de notre Sauveur que possèdent d'impurs vainqueurs, ainsi que par les lieux saints que déshonorent leur tyrannie et leurs violences; courageux soldats, fils de pères in*

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vaincus, ne dégénérez pas, mais sonvenez^vons du courage de vos ancêtres.

« Si vous êtes retenus par Tailiour de vos parents et de vos épouses, réfléchissez aux paroles du Seigneur dans l^Évangile : « Celui qui aime sa mère ou son père plus que moi, nW pas digne de moi. Celui qui, en vue de mon nom, aura abandonné sa maison, ou son père ou sa mère, son époiye, 8«s fils ou ses champs, recevra le centuple et possédera la vie éternelle. » Qu^aucune possession, qu'aucun souci de vos biens ne vous enchaîne ; car cette terre, de toutes parts fermée par les mers, ceinte de montagnes et resserrée par la multitude qui la couvre, n'a pas de richesses superflues pour vous tenter, et suffit à peine à nourrir ceux ^i 4a cult i vent . C'est là la source de vos luttes, de vos guerres et de ces blessures que vous vous faites les uns aux autres.

« Cessent donc ces haines mutuelles, se taisent ce» disputes, s'apaisent ces guerres, s'endonnent ces violences 1 Prenez la route du Saint-Sépulcre, enlevez la Terre Sainte à ces impies et vous la ^ramettez. Cette terre a été donnée en partage aux fils d'Israël, terre qui, suivant l'Écriture, est arrosée de miel et de lait. Jérusalem est le nombril de la tenre; contrée fertile et comme un autre paradis de délices, la Rédemp* teur du genre humain l'a illustrée par ea venue, sanctifiée par ses paroles, consacrée par sa passicm, rachetée par sa mort, anoblie par son tombeau. Or, cette dté, plaeée eomme une veine au eentre du

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monde, est maintenant tenue en captivité par sea ennemis et soumise au eulte des gentils par des barbares qui ignorent le Trai Dieu ; elle demande doue et elle désire sa délivrance et ne cesse d^implorer vos secours. C^est de vous surtout qu'elle réclame assistance, parce que c'est en vous, sur toutes les autres nations, que Dieu a placé la gloire des armes. Entrez donc dans cette voie pour la rémission de vos péchés, et comptez sur la gloire impérissable du royaume des cifiix. »

Ce discours émut profondément l'assemblée, qui s'écria tout d'une voix : «Dieu le veut ! Dieu le veut ! • En entendant ce cri unanime, le pontife levant les yeux vers le eiel rendit grAce è Dieu, et commandant le silence d'un signe de la main, il reprit en ces termes: «Mes frères, aujourd'hui s'est montré en vous ce que le Seigneur dit dans son Évangile : Lorsque deux ou trois feront assemblés en mon nom, je serai avec eux. En iffet, si Dieu n'eût pas été dans vos esprits, votre voix n'aurait pas été unanime. Ce cri parti de tant de bouches n'avait qu'une seule origine* C'est pour cela que je vous dis que cW Dieu qui l'a^ vait mis dans tos poitrines et que c'est lui qui l'en a bit sOTtir. Que ce mot soit donc à l'avenir votre eri de ralliemraidans les combats, car c'est Dieu qui l'u proféré. Lorsque voue en viendrez aux mains arec lea ennemis, vous crierez ton» ensemble par l'inspiration divine: Dieu le veut! Dieu leTeut.» Ce mouvement nous semMe de la plus haute éloquence. Dès lors

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l'orateur, maitre de son auditoire, oe songe plus qu^à régler et à calmer l'eathousiasme que ses paroles ont inspiré. Il défend le voyage aux enfants et aux vieillards et met des conditions au départ des femmes. H ne veut pas que les prêtres partent sans le consentement de leurs supérieurs, ni les laïques sans la bénédiction des prêtres. Il termine en leur annonçant les dangers et les fatigues auxquels les Croisés seront exposés: pour entrer dans la milice de Dieu, il faut souffrir et se dévouer, car FEvangile a dit : «Celui qui me suit, sans porter sa croix, n'est pas digne de moi. • Lorsqu'on lit ces discours prononcés à la fin du onzième siècle, on ne se lasse pas d'admirer ce mélange d'enthousiasme religieux et de saine raison, cette vue claire des choses du ciel et de la terre, et cette vigueur de langage digne de la majesté des pensées. Nulle part, mieux que dans les discours d'Urbain, on ne trouve U double idée qui règle la marche des événements, la volonté de Dieu et la mission de la France, choisie pour l'accomplir.

Cette double idée se retrouve souvent exprimée pendant le cours delà Croisade, et elle était si populaire, que Pabbé Guibert de Nogent, a raconté cette expédition sous le titre de Gesta Dei per Prnneos, titre profond qui explique toute la pensée 4^un siècle et qui donne le secret de ces prodiges de valeur et de dévouement. On rencontre la maniiestation de ces sentiments dans un grand nombre de discours, et plus particulièreqient dans ceux des chefs des Croisés

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