‹ Essais d'histoire littéraire (volume 2)Chapitre 6 sur 28 · PREDICATION DB LA PRSHIÊIIB CROISADE · texte numérisé non relu

PREDICATION DB LA PRSHIÊIIB CROISADE

aux àmliassadeurs égyptrens, de Pierre TErinite et d'ErleTÎn à Kerboga, et dans la harangue guerrière et religieuse de Tévéque du Puy, Adhémar de Monteil, prononcée sous les murs de la Cité Sainte.

Cette prédication nous mqptre laf ensée catholique do moyen fige dans sa manifestation la plus forte et la plus glorieuse ; mais cet élan dut se ralentir, et il convient de saisir ici, d^un coup d^œil^ les phases diverses de ce mouvement de décroissance successive, continué pendant deux siècles, jusqu^à Tavénementde Tesprit politique qui enfantera, à son tour, une société nouvelle. L^Histoire de M. Michaud en présente on tableau fidèk et animé.

M. Guizot a assigné deux principes aux Croisades : Tesprit religieux et le malaise de la société emprisonnée dans les cadres étroits de la féodalité. C^est doue ensemble le zèle de la foi religieuse, et le besoin d^air et d^un plus vaste horizon qui déterminent cet immense pèlerinage de TEurope armée contre TAsie. Ce n^est point par la lassitude que ce mouvement 6^arréte, car les générations nouvelles ne sont pas lasses des fatigues de leurs pères; et se contenter d^une pareille explication, c^est se payer d^une^nétaphore sans justesse. 4^e mouvement des Croisades s'ar^ réte à la fin du treizième siècle, parce que leur mo^ bile s'est affaibli; l'esprit religieux s'est altiédi, la haine contre les infidèles a diminué par h contact, et Thorizon (Tes peuples européens s'est agrandi par les changements opérés dans l'organisation sociale.

44 ESSAIS I^'hISTOI&E LlTràUJRB.

La première Croisade fu^Ténergique expression de Tesprit de prosélytisme et de pèlerinage qui n^avait pas cessé de se développer pendant les siècles précédents. La prédication en fut l'occasion et non le principe. Tout était préparé de longue main pour Taccomplissement de cet événement providentiel : aussi TEurope s'ébranla-t-elle comme un seul homme, et la vit-on marcher, à la voix d'un ermite et d'un pontife, à travers mille obftacles, à un triiMnpbe assuré. Le» exploits des Croisés tiennent du prodige, et comme tous les grands événements qui ébranlent fortement l'imagination des peuples, la mnsê de l'épopée les a consacrés dans un poème immortel. oLes expéditioB» qui suivirent, préparées avec moins d'ensonble, accomplies avec un moindre enthousiasme, détournées de leur but ou arrêtées sur la route, n'offrent plus le même caractère d'élan spontané et d'inspiration ; il semble qu'elles soient faites de main d'homme; le doigt de Dieu ne s'y montre plus par le succès, mais par le chfttinient de la corruption ^t de l'imprévoyance* A la distance de moins d'un demi-siècle, la seconde Croisade, provoquée par les. remords de Louis VU, s'organise grâce à lautorité de saint Bernard, à son éloquence dominatrice, qui fait déjà une certaine vio* lence à l'esprit de son siècle et triomphe des repu* gnances de l'empereur d'Allemagne par ij\ye insistance opiniâtre : elle n'a plus au même degré le caractère d'un événement nécessaire, car elle s'accomplit pour expier un crime dont le remords tourmente la con*

PRÉDIGATlOn 0E LA PREMIERS CROISADE. >I5

seience pusillanime d^un jeune prince, *et par Tascendaut d^un orateur dont la parole, affermie par Tautorité d'une vie exemplaire et de miracles que multiplie la crédulité contemporaine, surmonte tous les obstacles. Cette fois encore les armements furent consi* dérables, et le zèle des Croisés parut digne des premières guerres chrétiennes; mais ce n^était qu'une apparence trompeuse, et les désastres de Tentreprise prouvèrent trop l»en que Fesprit de Dieu s'était détourné.

Cinquante ans plus tard FEurope s'émeut encore à la voix de Guillaume de Tyr, prélat venu d'Orient pour en raconter les misères ; mais Tentreprise qu'il provoque n'est qu'un tournoi dans lequel luttèrent deux grands princes, et qui montre plutôt l'esprit chevaleresque sous son côté guerrier que dans son aspect religieux. Le treizième siècle continue de sui« vre une impulsion qu'il n'aurait pas donnée. Inno^ cent lli et Foulques de Neuilly déterminent un nouvel armement; mais quels qu'aient été Tardeur et le talent des orateurs, ni les peuples ni les tètes couronnées ne s'émeuvent; quelques grands vassaux prennent la croix, suivis d'un petit nombre de guerriers ; à peine réunis, la politique supplante l'esprit religieux, et, sous les auspices des Vénitiens, l'armée destinée à la conquête de Jérusalem fait fausse route, se détourne vers la Dalmatie pour y donner l'assaut à une ville chrétienne, en dépit du pape et du légat, et, prenant parti dans une querelle entre usurpateurs,

^6 ESSAIS D^HISTOIRB UTTÉRAIRB.

se dirige sur Constantinople, où elle fonde, avec plus d'béroisme que de zèle religieux, Péphémère empire des Latins d'Orient. Que signifie cela, sinon que Tesprit des Croisades n'est plus guère qu'une tradition, la prise de la croix une formalité, et la conquête du Saint-Sépulcre un prétexte que saisit encore, à défaut d'autres, l'esprit de guerre et d'aventures? 11 n'y a rien à dire des expéditions de Jean de Brieune et de Frédéric H, accomplies^ l'une pour prendre possession d'un trône , l'autre pour se relever d'un vœu et d'un anatbème pontifical; entreprises purement humaines et politiques. L'es* prit d'imitation et de détermination accidentelle se montre encore dans les deux entreprises de saint Louis, terminées, la première par sa captivité, la seconde par sa mort. 11 est hors de doute que la sainteté de Louis IX et la faiblesse de sa santé, circonstances contingentes Tune et Tautre, ont surtout produit ces Croisades qui donnèrent plus de relief au courage et à la piété du roi, que d'avantages directs à la France et à la Chrétienté.

A ces symptômes précurseurs d'une révolution prochaine on peut juger que les Dieux s'en vont et que Philippe-le-Bel n'est pas éloigné.

JiXSLSLAJiJiJULJIJUULXXJI..S as S^ ,ft,JlJLlJUUULJUlJUULAJLJ.<ULJlAJLAAJL

Ârehimède disait : « Donnez-moi un point d^appui et un levier, je soulèverai le monde. » Ce que le géomètre de Syracuse cherchait dans Tordre physique, un simple religieux du moyen âge Ta trouvé dans Tordre moral. Saint Bernard a soulevé le monde chrétien sans autre point d'appui que la foi catholique, sans autres leviers que Téloquaice et la vertu. Ces forces forent les ressorts de son autorité, autorité prodigieuse, car elle s'appuyait sur tout ce que les hommes dédaignent : la pauvreté, la simplicité du cœur, le mépris des dignités du siècle. Nulle part ailleurs n'apparaissent plus clairement la vanité de l'appareil extérieur de la puissance et la supériorité de la force morale dans le gouvernement des peuples. Saint Bernard fut, au xu® siècle, le véritable souverain de la chrétienté, réformateur des moeurs, arbitre des querelles politiques et religieuses, promoteur des grandes entreprises du monde catholique; sa main se montre dans tous les événements, sa pensée dans tous les conseils. Je vais tâcher de faire comprendre c<Miiment s'éleva cette

48 ESSAIS B^HISTOIRE LITTÙUIRE.

grande puissance en dehors et au-dessus de la hiérarchie sociale et quels furent les caractères de cette parole dominatrice.

Saint Bernard naquit quelques années avant le siècle dont il fut Texpression la plus puissante (4091). Son berceau fut un château dans le voisinage de Dijon', cette ville privilégiée où deVait naitre cinq cents ans plus tard Bossuet, qui enleva à son illustre devancier Thonmeur d^avoir été le dernier des Pères de TÉglise. Sa naissance, suivant un récit contemporain, fut marquée par une circonstance singulière dont on fit un présage.

Sa mère songea qu'elle mettait au monde un chien blanc aux abois retentissants, et un saint vieillard du voisinage ne manqua pas d^expliquer ce song» comme une prophétie qui annonçait Téloquence et la fidélité du nouveau*né. Le jeune Bernard trouva dans sa famille l'exemple de toutes les vertus, et son ardeur à les imiter aussi bien que les développements précoces de son intelligence montrèrent que le songe prophétique de sa mère devait être réalisé. Quoique destiné, par sa naissance, à pi*endre un rang élevé dans le monde, il témoigna de bonne heure son aversion pour la vie du siècle. Lorsqu'il sentit les premiers ai-

' Footi^e^ à une demMieue de Dijon.

SAINT BB&KARD. 49

gttillons de la chair, il commença cette lutte contre le démon qui ne devait finir qu^avec sa vie. La maiice des hommes tendit à sa pureté des^piéges qu'il sut^ éviter. La légende de sa vie contient, à ce propos, quelques récits naïfs qui nous montrent qu^il préluda à la donliQation des autres en se dominant lui-même^ Ce fut sa première victoire^ principe et gage de toutes les autres. Rang, plaisirs, opulence, il sacrifia tout pour être exclusivement T homme de Dieu. Il écarta sans pitié, il déracina de son cœur Jes deux passions qui détournent Tbomme des voies de la vérité, Torgueil et la volopté. C'est ainsi qu'il prépara le commerce de son àme avec Tesprit divin , et qu'il put dire comme un de nos poètes :

J*ai parfumé mon cœur pour lui faire un séjour *.

LAHABTinX.

Le jemie Bernard commença par exercer sur sa famille l'ascendant que lui donnait au dehors ce triomphe intérieur. Pour l'assurer et le compiler, i\ ne vit pas, contre de nouvelles tentatlUns, d'autre asile que le cloître. L'ombre de sa mare et sa vocation l'y portaient; et son éloquence, son prosélytisme, déjà contagieux, y entrainèrent tous les siens. Vers le milieu de l'année 44>I5, une troupe de jeunes gens, de noble extraction, quitia Dijon et s'achemina pieuse-

' Date rcceptacula munda; devotas animas, sensus vifiilea» affectus sobrios, puras conscienlias eshibete. D. Bepn., ^^«rm. fSle Pass.

20 BSSAIS P^HIâTOIM LITTÉRAIRE.

ment vers Tabbliye de Citeaax, qoi languissait depuis sa fondation et désespérait de i^a venir. L^arrivée de Bernard, de son^nele, de ses frères et de ses amis fut la date de sa prospérité. Deux ans après, Taffluence était si grande, qu^elle détacha une colonie dont Bernard fut le chef et qoi alla fonder Clairvaux dans une vallée sur les bords de TAube. Cette vallée de désolation, qu^on appelait Val-d^Absinthe, fut bientôt transformée. Quoique Bernard eût ajouté de nouvelles rigueurs à la règle de saint Benoit , les néophytes se présentèrent en foule pour s^y soumettre; tous ceux qui rapprochaient cédaient, comme par une vertu secrète, à Firrésistible entraînement de son éloquence; les mères, les épouses faisaient des vœux pour que leurs fils, leurs maris n'entendissent pas la voix de l'apôtre nouveau.

On a souveftt reproché à saint Bernard l'ardeur de • son zèle : mais il avait éprouvé que la vie était semée d'écueils où la vertu la mieux affermie peut échouer' ; il s'était donné charge d'âmes et il voulait les sauver : la pensée qui doaiine sa vie entière, c'est de réduire la part du démon dans son autorité sur les hommes et d'augmenter incessamment celle de Dieu. Au reste, il faut se hâter de le dire, le cloitre n'était pas pour lui un asile ouvert à l'oisiveté et à Tignorance; il avait en vue la culture des terres et celle des lettres :

' Voir les leltripâ de saiai fieroard, pai$im, et spécialement les lettres I,

11, cxn,CGÇxv.

SAINT BBRMARD. 2i

la science et Tagriculture devaient prospérer par le travail des ordres monastiques : les terres incultes devaient être défrichées et fertilisées, et les monuments du génie humain dans tous les âges étudiés et reproduits. Il ne veut pas arrêter Tintelligence flans iine stérile contemplation, mais la r^ler par un travail qui adoucisse les rigueurs de Texil de la terre, et prépare les voies vers J a* patrie céleste. D^ailleors, dans^ la croyance chrétienne, les vertus des justes entrent en compensation des vices des méchants, et les héroïques sacrifices de quelques âmes d^élite contribuent à la justification des pécheurs.

Dans le cloître, saint Bernard pratiqua foutes les vertus de la vie solitaire. L^autorité de ses exemples, plus puissante encore q^e sa parole, enchaînait à la discipline qu'il imposait, son oncle, deux de ses frères plus âgés que lui^ et tous les clercs qui Tavaient suivi dans la solitude. Cette règle rigoureuse, si bien établie par ses préceptes et ses exem^es, se maintenait sans altération, même hors de^sa présence; et lorsque, après plusieurs années d'absence, pendant le schisme d'Anaclet et d'Innocent, il concluisit le pape à Clair* vaux, il retrouva dans les vêt^ents de ses moines la même simplicité, dans leurs pratiques la même ri** gueur, dans leurs habitudes la même régularité. Son nom n'avait pas eu moins de puissance que sa pré^ sence réelle. La prière, les rudes travaux du corps malgré la faiblesse de sa constitution, Tétude des saintes Écritures et la prédication remplissaient toutes

22 USAIS B^ttlSTOlRE UttÉRAIEB.

ses heures. Lorsque la maladie lui interdisait les fati* gués de la culture des terres, il mettait à profit ses loisirs forcés pour se préparer, par la lecture de la Bible et par la méditation dans ses promenades soli* taires, àTremplir dignement sa tâche d^orateur chrétien. Cest à ces trafaux sans relâche qu'il faut rapporter la ccHinaissance approfondie des saintes Écri- .tures qur lui fut d'un si puissant secours. Il s'était si bien approprié les pensées et les paroles des livres sacrés, que souvent il lui semblait dans ses méditations ou ses prières voir se développer devant lui le texte des jÈcritures'. Skins dédaigner les écrits des Pères de TÉglise, il s^occupait moins de leurs ouvrages, aimant mieux, disait-il, puiser à la source même qu^aux ruisseaux qui en découlent. Excellent principe en matière de foi comme en matière de goât, car tout s'altère en dérivant. Saint Bernard regardait la prédication comme son premier devoir et sa plus noble prérogative. 11 I» recommande aux évéques ^ : «Prêchez, leur dit-il, la parole du Seigneur pour donner à son peuple la science du salut. » L'oubli de ce précepte a été funeste à l'Église, et Ton sait que le silence et l'incurie de% pasteurs furent un des plus puissants griefs des réformateura^u xti^ siècle contre le clergé catholique. Pendant cette période de sa vie,

* Confessas es^ sibi mediUnti vel oranli sacram otniieoi, velut sub se positam et ex|K>sitam, apparaisse Scriptoram. Gauftidos, J^U. Bern, liv. III.

• Episl. CCCLXI.

SAINT BEaNAfiD. 25

l'infatigable abbé de Clairvaux ne se contentait pas de faire fleurir son abbaye, d'y maintenir la discipline, de fortifier et d'épurer les âmes de ses fils par la parole et par Texemple d'une vie soumise à toutes les austérités du clottr», ses regards se portaient au dehors , et^ lorsque les intérêts de l'Église l'appelaient, il sortait de sa retraite pour assister aux grandes assemblées religieuses si fréquentes à cette époque ; sa présence au concile de Troyes (4 4 28) est attestée par la part qu'il prilà la fondation de l'ordre des Templiers, dont il rédigea les statuts. Cette milice religieuse était selon son cœur, et il vf^n voulait point d^autre, car la guerre ne lui paraissait légitime que contre les infidèles '• Dki fond de son abbaye, ses lettres allaient troubler, au milieu des délices du siècle, les âmes qu'il voulait gagner ou regagner au Seigneur. 11 gourmandait les évèqites qui oubliaient le soin de leur troupeau et de leur propre dignité daiis les fêtes de la cour et même dans des expéditions guerrières. $a plus noble conquête fut Suger qu'il ^ramena , de loin, à la sévérité de la vie chrétienne. C'est aussi«par ses remontrances qu'il éloigna de la cour de Louis-le*6ros , Etienne , évêque de Paris, et Tarchevéque de Sens, Henri.

Comme cette retraite attira sur eux les persécutions du roi, saint Bernard prit chaudement leur défense. Il intervint comme médiateur entve les prélats et le monarque, et comme accusateur du prince, ob-

* Tract, de laud. noy. miliUK, 1. 1, p. 54 5^

24 ESSAIS DHISTOIBE I^ITIÉRAIRE.

stiné dans ses rigueurs^ auprès du saint-siége. La pape paraissant disposé à fléchir et à transiger dans une question qui intéresse à un si haut degré l^indé^ pendance du pouvoir spirituel^ il le gourmande avec sévérité et il lui demande ce que deviendra TÉgUse si le successeur de saint Pierre laisse ses ministres à la merci d^ une puissance injuste et tyrannique '. Il ne faut pas oublier que la politique de Louis-le-6ros ten* dait à Taffaiblissement du pouvoir spirituel et prépar rait le divorce opéré avec tant de violence el de peiv fidie par Philippe-le-Bfl« Saint Bernard voyait avec inquiétude les prc^rès du pouvoir elvil qu^il consir dérait comme Texpressionde la force matérielle, pou« voir dont rindépendance absolue devait, dans ses prtvisions, anéantir Tautorité morale qui réglait les rapports politiques des princes avec leurs sujets et des peuples entre eux. II voulait que la papauté demeur&t la clef de voûte de Tédifice social ^ et fit circuler partout, avec les principes de FÉvangile, Tamour du

* VûicI comment sdnt Bernard s'exprime i ce miet : «t Qui doate que son but ne soit de battre en brèche la religion, qu'il regarde comme la ruine de son autorité et qu'il proclame l'ennemie de sa couronne? Et cet autre Hérode ne poursuit pas le Chrilt dans son berceau, il l'attaque dans TÈglIse même après son triomphe* » Ep. XUX ad Honorkim. — Le troisième seimon sur l'Epiphanie contient une allusion évidente à ces débats. « Videte , fratres , quantum noceat iniqua potestas, quomodo caput impium subjeclos quoque conformât impieliti. Misera plane dvitas in qua régnât Herodes, quoniam herodians sine dubio parliceps erit malitiie et ad nov» salutis ortum beror dianà movebitur turbatione. Gonfido ego in Domino quoniam inter nos minime regnabiti etiamsi adesse contingat, quod et ipsum Deus avertat. »

' De Gonsideralione, lib. U, cap. VIU. -

SAINT BBRNABB* 25

devoir et le respect des lois de la morale. Les troubles et la -corruption» des siècles qui suivirent ont justifié la clairvoyance de saint Bernard, et Ton ne saurait nier que Tavénement de cette politique immorale, qui sacrifie systématiquement aux intérêts tous les droits et tous les devoirs, ne soit contemporain de l'émancipation cgmpTète de la puissance temporelle. Ce fut alors qu'on proclama cette maxime impie, que « la fin justifie les moyens ; » et si depuis, au sein de l'Eglise catholique, elle parut être la devise d^un ordre célèbre, c'est que la papauté céda à la corruption commune et qu'elle voulut essayer, en désespoir de cause, contre ses ennemis les armes que la politique des rois avait si souvent employées.

Dyis cette lutte, la vivacité opiniâtre des remontrances de saint Bernard donna gain de cause aux deux prélats. Nous avons, en pénétrant dans les idées de saint Bernard, le secret de ses emportements contre la royauté. Ses attaques tendent toujours vers le but marqué à ses efforts : il prétend régir la terre en vue du ciel : mais, s'il veut que l'autorité spirituelle demeure intacte aux mains des ministres de rÉvangile, il veut aussi que ceux-ci donnent l'exemple de la vie chrétienne. Leur puissance doit être le prix de leur supériorité, et, s'il aspire à réformer la société par le clergé et par les ordres monastiques, il songe, avant tout, à les rendre dignes de la mission qu'il leur impose. Il faut entendre avec quelle véhémence, quelle vertueuse indignation il s'élève contre l'ambition et

26 ESSAIS D^HISTOIBE LITTÉRAIRE.

la corruption des clercs, comme il les rappelle à la simplicité de TÉgiise primitife, à TaiMlérité des mœurs, à la pratique de toutes les vertus évangéli*ques. « ambition obstinée! s^ écrie- t-il, insatiable avarice l Lorsqu'ils sont arrivés aux premiers degrés des dignités, soit par le mérite, soit par Targcnt, soit par le sang et la chair qui n'ont aucun droit au royaume du ciel, leur cœur n^ se repose pas davantage, un nouveau désir les aiguillonne, ils veulent s'étendre et s'élever encore. Est-on doyen, prévôt, archidiacre ou tout autre chose, on ne se contente pag d'une seule dignité, dans une seule église , on en re* cherche de nouvelles sans être jamais satisfait. L'évéque veut devenir archevêque, et, monté à ce haut rang, ii rêve je ne sais quoi de plus élevé, il enlreprend des voyages pénibles et ruineux, se fait le courtisan de Rome où il achète, à prix d'or, d'utiles amitiés ^» Les lettres, les traités, les sermons de saint Bernard abondent en traits de ce genre, qu'il serait superflu de recueillir, et qui offrent, avec la polémique des ré* formateurs, de frappantes analogies. On l'a déjà dit, c'est parce que l'Église fut sourde à la voix de ses docteurs, c'est parce qu'elle n'eut pas le courage d'accomplir dans son sein une réforme orthodoxe, qu'elle fut plus tard affligée et démembrée par une réforme hérétique.

Ainsi la puissance de saint Bernard s'exerçait dans

* De ofBcio Episc, cap VU, p. 4Y2.

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le cloître et rayonnait an dehors ; à mesure que nous avançons, le théfttre s^agrandit; les périls de la foi et de rÉglise vont donner une nouvelle impulsion, un redoublementxl'énergie à ses efforts. Nous allons voir rinfatigable lUMète aux prises avec le schisme et Thérésie, ces dev fléaux de Tunité et de la foi catholiques. Saint Bernard était moins un contemplateur qu^un homme d^action. L^àme humaine n^est pas seulement un œil^qui voit la vérité, mais une force qui la réalise; aussi plaçait*il Taction avant la contemplation. « CelijR qui a dit par son prophète : Làboravi sustinenÊf a^upprouve pas la vaine oisiveté de la contemplation'. D « L'action, dit-il ailleurs, est le commencement du salut, elle a cet avantaf^e sur la contemplation ^.% Ce principe était le ressort de Tactivité qu'il va déployer avec tant d'éclat. Le pape Honorius venait de m^rir (4>I50). A peine avait-il expiré qu'un conclave inç^ipplet élut précipitamment Grégoire^ cardinal de Saint-Ânge, qui prit le nom d'Innocent II; les partisans d'un autre cardinal, Pierre-de-Léon, protestèrent contre cette élection et nommèrent tumultuairemwt leur candidat qu'ils proclamèrent sous le nom d'Aopclet. Pierre-de-Léon, juif d'origine, s'é^ tait concilié^iar ses largesses la faveur de la populace : Innocent ne put tenir contre lui dans Rome. 11 se réfugia donc en France où il vint faire valoir ses droits.

' SemKm LXIV, sur te Cantique des Cantiqaei . * Sennon HI, rar r Afsonption de la Vierge.

28 ESSAIS D^HISTOIEE LimSRJIltE,

Les évéques se réunirent en concile à Étampes, et, d'un consentement unanime , ils déférèrent à Bernard la décision de ce grave débat. Saint Bernard se prononça en faveur d'Innocent, et son avis entraîna tous les suffrages. Pendant sept ans que dura cette funeste division, saint Bernard travailM à rallier au pape^ qu'il avait préféré, les rois et les peuples. Le roi d'Angleterre, l'empereur Lothaire, les Génois» les Milanais, les religieux du MontrCassin^Roger, duc de Sicile, et Topimâtre Guillaume, duc d'Aquitaine, fléchirent, les uns de bon gré, les autres de^uerre lasse, sous l'autorité de sa parole. Ce fut un buu i|)ectacle et un noble triomphe que ce long voyage à travers l'Italie, la France et l'Allemagne, où le chef de la chrétienté se présentait aux nations sou^ le patronage d'un simple abbé. Jamais l'éloquence et la vertu ne parurent avec plus de simplicité et de grandeur. Les peuples se pressaient en foule pour cof^^i^p'^i^ ^^^^ noble figure, creusée par les souffrances, et c«s yeux, d'une ineffable pureté, d'où s'échappaient des traits de flammes. Ils écoutaient cette voix vibrante dont l'harmonie aurait suffi pour les ravir ^ dont les pa« rôles pleines d'onction et d'énergie éobÎNiffaient les cœurs et faisaient pénétrer l'enthousiasme dans les âmes. On ne saurait dire tout ce que saint Bernard déploya d'activité pour ramener et contenir tous ces esprits animés de passions diverses et les réduire à l'obéissance. L'empereur Lothaire, pour prix de son adhésion, revendiquait, en faveur de l'empire, le prî-

gAlIlT BEEKABD. 2^

Tilége des investitores qoe le saint-siège avait conquis, avec tant de peine, au siècle précédent ; et ce ne fut pas le moindre triomphe de saint Bernard que d^amener Tempereur S se désister de ses prétentions. 11 invoqua, pour y parvenir, lés services qu'il lui avait rendus dans sa querelle contre Conrad, qui lui avait disputé l'empire^ comme Ânaclet disputait la tiare à Innocent H.

Pendant cette période de sa vie, saint Bernard fut souvent sollicité d'échanger son titre modeste d^abbé contre les plus hautes dignités de FÉglise ; Pise, Gènes, Milan, Reims, ChÉlons le supplièrent de devenir leur premier pasteur/ mais leurs instances échouèrent contre sa ferme velouté de demeurer dans son indépendance, pour être tout à tous et pouvoir défendre sur tous les points les intérêts de TE^lise. C!omme le remarque un des chroniqueurs de sa vie, il triomphait avec plus de gloire dans sa simplicité, et son humilité ajoutait à^sa grandeur'. Ce refus des digmtés montrait clairement son désintéressement des choses de la terre <| redoublait Fautdrité de ses paroles. Comme il n'était ni évêque, ni cardinal, ni prétendant à la papaiHé) et que cependant ses vertus, sa science et son éloquence le rendaient digne de tous ces honneurs, rabaissement volontaire de sa condition relevait, par le contraste, la puissance de son caractère. Les dignités ne sont qu'un signe qui n'est pas

' Gaufridas, lib. HI, cap. VUI.

50 ESSAIS D^HISTOIEB LITTÉKAIAB.

nécessaire lorsque le mérite se fait reconnaître par sa propre vertu. L^abbé de Clalrvaux était plus éyèque que les évéques, plus cardinal que les cardinaux, plus pape que le pape lui même '. Tant Fabnégation donne de relief aux vertus et de ressort à la puissance! For eilius pervemes spretis amnibuê quàm adeptis *•

Les efforts de saint Bernard pendant la durée du schisme en prévinrent les funestes conséquences. L^autorité du rival dlnnocent parut illégitime^ et son pouvoir fut restreint et précaire. Lorsqu'il mourut, sa faction essaya de perpétuer la division en lui donnant un successeur. Le nouvel ai^i-'P&pe se i*efusa à ce dangereux et coupable honneu^(4 ^ 58) ; il vint, de nuit, auprès de saint Bernard, solliciter son pardon et faire amende honorable. Cette soumission volontaire termina les divisions de l'Église.

Le zèle que saint Bernard avait déployé pour bftter la fin d'un schisme funeste, 11 le retrouve pour combattre rhérésie naissante : il géqpît de cette nécessité qui fait de sa vie un long conîbat^. «Le lion est vaincu, s'écrict-il, et maintenant^il faut lutter contre le dragon. » Le lion, c'était Tanti-pape Pierre-de- Léon ; le dragon, c'est Âbélard, et comme le dragon joint la ruse à la force, et le venin à la violence, il n'aura pas trop contre lui de toutes les forces de son

* Vid. £p. ad Eug. 338.

' De contempla mandi ad cler.

' Eptfit. CLXWIX.

SAINT BBHKARD. 51

génie et de l'assistance de TÉglise : aussi, pour préparer son triomphe sur un adversaire si redoutable^ il réveille sur tous les points le zèle des docteurs de la foi% et, avant de paraître devant le concile, il a si bien montré Timminence du danger que la sentence est déjà portée dans Fesprit des juges. Âbélard avait entrepris d'expliquer le mystère de la Trinité et de montrer le rapport des trois personnes entre elles. L'habile dialecticien s'était fourvoyé en voulant porter là clarté sur des questions qui doivent rester enveloppées; saint Bernard lui montre qu'il a laissé le mystèie aussi obscur et qu'il l'a rendu contradictoire. Pour lui, il maintient le dogme, il ne l'explique pas; il se contente de faire voir que la solution de son adversaire le dénature, et il lui demande compte de la Trinité et de Tunité divine, compromises par ses commentaires. «Jem^étonne, dit-il, qu'un esprit aussi pénétrant, avec toutes ses prétentions à la science, après avoir reconnu que le Saint-Esprit est consubstantiel au Père et au Fils, Tienne nier ensuite qu'il procède de la substance du Père et du Fils, à moins que, par hasard, il ne veuille que ceux-ci procèdent de la sienne : prétention inouïe et insoutenable ! Mais si l'Esprit-Saint n'est pas de la substance du Père et du Fils et que le Père et le Fils ne soient pas de la substance du Saint-Esprit, que devient, je le demande, la consubstantialité? Qu'il avoue donc avec l'Église

* Vid. Epist. CLXXXVn-VIII.

que les trois personnes ont même substance, ou qu^il le nie avec Arius et qu'il proclame ouvertement avec lui que le Saint-Esprit n'est qu^une créature. Ensuite, si le Fils est de la substance du Père et que le Saint- Esprit n^en soit pas, il faut qu'ils diffèrent Tun de l'autre^ non-seulement parce que le Saint-Esprit n'est pas né du Père comme le Fils, mais encore parce que le Fils ^t de la substance du Père, et que le Saint- Esprit n'en est pas. Or, jusqu'à présent, TÉglise n^a pas reconnu cette dernière différence. Si nous l' admettons, où est la Trinité? où est l'unité? Ainsi la dualité remplace la Trinité, car on ne saurait admettre au partage une personne dont la substance n'aurait rien de commun avec celle des autres. Qu'il cesse donc de détacher de la substance commune la procession du Saint-Esprit, de peur d'enlever, par une double impiété, le nombre à la Trinité et de l'attribuer à l'Unité : énormités que repousse également la foi chrétienne '. » On comprend par ces traits de po^ lémique ardente que le héros de la dialectique a trouvé son maître.

Il ne faut pas s'étonner de la vivacité des poursuites de saint Bernard : à ses yeux le salut de l'Église était dans l'intégrité de la foi, et le salut de l'humanité dans celui de l'Église. L'exemple d'Abélard Teffrayait plus encore que ses erreurs. « En disputant et en écrivant sur la Trinité, il franchit la borne que nos

> t)eErrorib» Abel.,cap. I.

pères ont posée: Transgreditur fims quos posuerunt patres noêtri. » Là était le danger; car, la limite une fois dépassée, la discussion ne reconnaissait plus de point d^arrèt, et Fédiûce de la foi était sapé dans sa base. Sans doute, c'était chose graye que de voir, dans le sein de TÉglise, un philosophe se rapprocher d'Arius sur la Trinité, de Pelage sur la Grâce, de Nestorius sur la personne du Christ; mais ce qui était plus sérieui, c^était de remuer les bornes de la foi et de la raison « dont les droits ne s^accordent jamais mieux que dans le silence ',» et de transporter ces discussions sur la place publique et dans les carrefours^. C'est pour cela que saint Bernard s'attaqua si rudement à un homme qu^il admirait, et ce fut à son admiration même et au crédit de son adversaire qu'il mesura la force de ses coups. Il savait, d'ailleurs, que la plupart des juges d'Âbélard avaient été ses disciples, et il craignait que la reconnaissance ne fit illusion à leur jugement. On a donc eu tort de voir dans cette lutte une rivalité d'amour- propre : saint Bernard ne la provoqua point, Téveil lui fut donné par Tabbé de Saint-Thierri^, et ce fut Abétard qui rappela devant le concile de Sens"^. Il affronta

' ExpressîoD da cardinal de Retz.

' Vid. Episl. GXXXVni, disputantes in triviis de divinis; Epist. CCGXXXVII ; riviaUm de sancta TriniUte disputatiir.

' Voir la leUre adressée par Guillaume, abbé de SaintrThierri, à Geoffroi, évêque de Chartres, et à saint Bernard. « Dico vobis, periculose siletis, iam volfis, qvtam Ecclesiœ Z>et.» Epist. GCCXXVI, p. 302.

* Magister Pelru$ crebro nos puhare cœpit, nec «nte voluit deiii"

54 ESSAIS B^HISTOIEB LITTÉRAIEE.

même avec répugoanee une controverse publique, craignant, s^il faut Ten croire, de compromettre sa cause par la faiblesse de ses moyens et d^envelopper rÉglise dans sa défaite. Toutefois il se prépara courageusement au combat; mais la retraite de son adversaire empêcha le tournoi d^éloquence et de dialectique que le monde chrétien attendait avec anxiété (4440).

Outre sa malencontreuse démonstration trinitaire, Abélard avait avancé quelques propositions mal sonnantes. Suivant lui, Adam n^ avait pas transmis à sa race le péché, mais le châtiment; il mettait le libre arbitre au-dessus de la grâce, et, par une incroyable contradiction, il voulait que les œuvres ne rendissent Thomme ni pire, ni meilleur. Le tort d^Abélard était de n^avoir ni la soumission du croyant ni Tindépendance du philosophe ; il flottait entre les témérités de son esprit et les scrupules de sa conscience ; de sorte que la crainte de Fhérésie arrêtait Tessor de sa pensée et que ses rétractions accusaient la faiblesse de son caractère. Cest pour cela que, malgré sou incontestable génie, sa figure pâlit et sa taille s^abaisse à côté de son rival. La force, de saint Bernard est dans la constance de ses principes et Tinexorable rigueur

tere quoad ad dominum Clarœ^vaihnsem abbaiem, mper hoe scribenUSt assignaio die, Senonis ante nostram submonuimuê venire prasenHam, quo se vocabai et offerebcU paratum magister Petrus ad probandai e$ defendendas sententias, Âd Inooc. Ponlif. in penona franc. Episc. Eptol* GGGXXXVII^p. 309.

SAINT BEBNAEB. 55

des conséquences qu^il en tire* Il ne doute pas de lui-méçue, parce qu'il ne doute pas de Dieu, et sa eonviction iptrépide renverse tous les obstacles. « Je marche, dit-il, en pleine sécurité sur la foi du mettre des nations et je sais que je ne serai pas confondu^. » Ëa arrière comme en avant, le doute ne saurait Tatteindre, car il s'appuie sur la parole de Dieu et il marche droit, pergit, dans le sens de ses comman* déments.

On sait qu'Âbélard, après avoir décliné la compétence du concile et refusé le combat, appela à la cour de Rome de la sentence qui le condamnait, qu'il s'achemina vers l'Italie^ et qu'il reçut en route la confirmation de son arrêt. Il se soumit alors, et se retira à Cluni, auprès de Pierre-le-Vénérable. Les deux rivaux se réconcilièrent, et saint Bernard prouva, par ce retour sincère, qu'il n'avait d'autre passion que la pureté de la foi. C'est dans le même esprit qu'il fit avec le légat Âlbéric et Tévéque de Chartres, Geoffroi, une excursion en Languedoc pour extirper de cette province la doctrine des manichéens, et qu'en 4448 il réfuta au concile de Reims, en présence du pape Eugène III, les erreurs de l'évéque de Poitiers, Gilbert de la Porrée : partout il provoque les censures contre, l'hérésie et jamais les supplices : Hœretici capiantur non armis $ed argumentis ^. Telle fut sa devise,

I Ego vero securus in magittri gentium êententiem pergo et scio qwmiam non confundar. De Err. A bel., cap. IV, p. 649. ' SenD. LXIV, in Gant. — Saint Bernard dit encore aiUeurs, p. 1499 :

qu'on oublia plus tard; car nn siècle après, les même provinces qu'il avait parcourues en missionnaire de paix furent épouvantées par le massacre des Albigeois.

Ârnauld de Brescia, le disciple chéri d'Âbélard, Técuyer de cet autre Goliath, comme disait saint Bernard, poussait la résolution et Taudace beaucoup plus loin que son maître'. Il représente bien mieux que lui l'indépendance de la pensée, rinsurrection de la raison contre la foi. La discussion n'était pas pour lui un simple exercice de rinlelligence, mais un prélude à l'action. Ses doctrines et ses actes sont des réminiscences de l'antiquité républicaine et des pressentiments de la philosophie moderne. Il fit à Rome, avec un succès de quelque durée, ce que tenta deux siècles plus tard Tami de Pétrarque, Nicolas de Rienzi. Ce fut le plus redoutable des novateurs que combattit saint Bernard, el la crainte qu'il lui inspirait fut telle, qu'elle entraîna l'abbé de Clairvaux aux emportements de la colère *.

Nous avons vu jusqu'à présent l'autorité de saint Bernard, à mesure qu'il avance dans la vie, se dé-

Fiflei sucidenda est non imponenda. Cependant il approuve en principe la guerre du prince, illitu qui non tine causa gladium portai, pour arrêter les progrès de Thérésie : DTe permittantur errorem suum in multos trajicere. Serra. LXVI, sur le Cant. des Canl.

* Omnes errores Abel. ab Ecclesiâ jam deprehcnsos atque damnatos, cura il!o eliam el pra illo défendit acriter el pertinaciter. — Bem, Epist. ad Episc, Cens t., p. 188.

' EpUl. CXCVI-VIl.

ployer dans un cercle de plus en plus étendu, sans rien perdre de son énergie. Le champ devient plus vaste , et sa forde croit en proportion du théâtre où elle s'exerce. Sa famille % le cloitre, TÉglise de France dans sa lutte contre le pouvoir temporel, la chrétienté toute entière menacée dans Tunité de son organisation et la pureté de sa doctrine ont éprouvé successivement rirrésistible ascendant de son génie. Au déclin de sa vie, il s'élève encore, sa sphère d'action s'élargit, et il met le monde chrétien aux prises avec l'islamisme. La prédication de la croisade couronne dignement cette vie de dévouement laborieux et de succès. Elle n'en détruit pas l'unité, car elle est inspirée par la pensée qui a dirigé toutes ses actions, le triomphe de la vérité évangéliqne. Les Sarrasins, maîtres d'& desse, menaçaient Antiocbe et Jérusalem ; une croisade nouvelle semblait nécessaire, et déjà Louis VIT, pour soulager sa conscience chargée du triste souvenir de l'incendie et du massacre de Vitry, avait résolu de l'entreprendre ('I446). Les seigneurs dont il réclama le concours voulurent que Bernard fût consulté. Gelai-ci en référa au pape, qui approuva l'entreprise et le chargea d'exciter le zèle des Français, et des nations voisines. Cette prédication iwA le triomphe du zèle et de l'éloquence du saint orateur. Il remua la France et l'Allemagne même, qui n'entendait pas la langue

' n étendit M destinée sut sa famille tonte entière. Daunou, iVbf. $ur saint Bernard^ HiiU lUU de la France, tome XUI. Cette notice est un ehe^d*œuvre d*érudition et de goât.

58 ESSAIS d'histoirr littéraire.

qu^il lui parlait. L^emperear Conrad opposa une vive résistance : detlx fois saint Bernard échoua ; mais il ne se rebuta point, et *son troisième discours fit sur Tempereur une telle impression, que celui-ci se leva, tout à coup, plein d^enthousiasme, agita sa bannière et fit le serment de délivrer la Terre-Sainte. L^émotion excitée par la parole de saint Bernard enfanta des miracles ' ; partout, sur son passage, des malades r<^ couvraient la santé, et la foi populaire voyait dans ces cures imprévues un signe de Tintervention divine. Saint Bernard partagea Topinion commune, ou du moins il ne fit rien pour la Combattre. Le scepticisme moderne lui en a fait un crime ; mais en remontant par la pensée à cette époque où Thumanité était pleine de Dieu et rattachait tous les événements à la Providence, on comprendra facilement que le pieux instrument de ces merveilles n'ait pas expliqué, par la seule puissance de son génie, les prodigieux effets de sa présence et de sa parole.

On sait quelle fut Tissue de cette expédition. Saint Bernard n'en fut pas longtemps responsable aux yeux de ses contemporains. Les désastres des croisés Taffli^ gèrent sans troubler sa conscience, et il pouvait répondre à ceux qui les lui imputaient qu^il n^était pas comptable du succès de Tentreprise, et qu'autant qu^il était en lui, les infidèles avaient été vaincus et la chrétienté victorieuse. Ces injustes rumeurs cessèrent

^ Vid. passim vit. D. B. Gaafrido, Enuddo a«ct. et allfo.

SAINT BEHNABD. 59

bientôt; on pensa même que si l'expédition avait échoué , c'est que celui qui en avait été le promoteur ne Tavait point dirigée : aussi, lorsque, quatre ans plus tard, on décida à rassemblée de Chartres (4450)' que rOccident devait prendre la revanche de sa défaite, on offrit à Tabbé de Glairvaux le commandement de cette nouvelle expédition '. Mais déjà les forces de saint Bernard trahissaient son zèle : il s^avançait rapidement vers la tombe, qui s'ouvrit enfin pour lui après plusieurs années de souffrances, et qui le reçut chargé de gloire, au milieu des regrets de TEu* rope entière qu'il avait remuée par son éloquence, servie par ses travaux, édifiée par ses vertus. La transition fut douce pour lui de la terre au ciel, il Tavait longuement préparée par la sainteté de sa vie ; et son ftme avait, pour emprunter une expression de Gerson, les deux ailes qui emportent vers Dieu, la simplicité et la pureté.

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