‹ Essais d'histoire littéraire (volume 2)Chapitre 8 sur 28 · RABELAIS · texte numérisé non relu

RABELAIS

Rabelais est la tyye pc^ulaire du cyimme bouffon ; e^est à c^ titra que sa mémoire «st obargée d'une foule de faits plaisants dont il demeure respcMisable aux yeux de la postérité. Mais ce masque n'est qu^une enveloppe qu'il faut percer pour passer outre et atteindre ce qu'elle recouvre. Or, en dépouillant Rabelais de cet étrange costume^ on met à nu l'érudition la plus profonde et la plus variée, et la philosophie la plus au* dacieuse. Rabelais ouvre le seizièine ^ècle comme Voltaire a fermé le dix-^huitième ; c^est la même étendue d'intelligence, la même audace contre l'ordre religieux : tous deux, armés du ridicule, aiguisé chet l'un par la colèie, tempéré chez l'autre par la gaieté, ils font même guerre ; et tous deux, soit pcudenôe, soit conviction, respectent l'ordre politique, et se loAt de la royauté un rempart contre les ressentimmts du clergé. Toutefois, Rabelais s'attaquait à plus forte partie, et son siècle, qu'il voulait émanciper, ne l'aurait pas protégé dans une guerre ouverte ; la royauté

elle-même l'eût sacrifié, bien qu'à regret. Ce q'était

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donc pas assez quMl fut le courtisan, il fallait encore quMl se fit le fou du roi et de la nation ; ses témérités ne pouvaient passer qu^à-ce prix : le philosophe devait prendre la jpnarotte et. les grelots de Caillette et de Triboulet pour écarter et étourdir ses adversaires. Voltaire en fut quitte à meilleur compte ; il lui suffit d^étre courtisan déterminé, et de faire une ou deux fois, authèntiquement, acte d^orthodoxie. Je vais essayer, dans cette notice, de faire connaître Thommeet Técrivaio ; Thomme , nous expliquera l'écrivain , et Vécrivain nous ouvrira une large perspective sur le siècle tout entier.

' François Rabelais naquit, en 4485, près de Chi- Bon, petite ville deTouraine, à la Devinière, métairie assez considérable qui appartenait à son père. La plupart des biographes de Rabelais font de son père un apothicaire, sans doute pour relever la race de leur héros. Si ce fait est vrai, le bonhomme cumulait, et débitait, outre ses drogues, le vin in crû de la Devinière, au cabaret de la Lamproie, rendez-vous de bon nombre d'ivrognes et de joyeux gausseurs, qui furent sans doute les premiers précepteurs du jeune François* Rabelais n'a jamais oublié les leçons reçues à cette école; la bruyante orgie des compagnons de Grangousier pendant les couches de Gargamelle, et leurs propos bachiques, sont un fidèle écho des con-

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versatioiis de la Lamproie, un doux souvenir de Pen* fance de Rabelais. C'est là aussi qu'il entendit pour la première fois le mot de la Dive-Bouteille donné à Panurge comme Je secret de la vie an terme de son long pèlerinage. Rabelais n'avait pas attendu l'oracle pour le mettre en pratique. Né au bruit des Terres, il n'eut pas de plus douce musique pendant le cours de sa joyeuse vie. Du cabaret de la Lamproie, Rabelais passa chez les moines de Séuillé ; s'il ne profita guère de leurs leçons, son séjour auprès d'eux ne fut pas perdu : ces moines posèrent devant lui comme des modèles de pédantisme et d'ignorance; leur élève nous les peindra plus tard dans la personne de Jo* belin Bridé et de Tbubal Holopherne. Nous voyons déjà comment la Providence amène sous les yeux de Rabelais ceux qu'il doit peindre un jour. Son ber* ceau est entouré de buveurs, et sa première école peuplée de pédants; buveurs et pédants, vous resterez dans la mémoire du jeune enfant qui écoute vos chants et qui subit vos leçons, et vous vivrez dans un livre immortel. De Seuillé, Rabelais passa au couvent de la Bamette, à Angers^ Ce qu'il y vit enracina dans son cœur le mépris des pédants ; mais l'ennui qu'il y éprouva fut au moins compensé par l'amitié des frè* res Du Bellay, qui ne l'oublieront pas.

Au sortir de la Bamette, Rabelais entra, comme religieux, dans l'ordre des Cordeliers, à Fontenayle-Gomte. C'est là que commencent pour lui de sérieuses études et de plus rudes épreuves. Comme

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Gargatitna, il sert igiDorant de» inâitift dé9 Jobelins et ées TbubalS) qui eat pris sôiii dé sôd enfaoce. Il n^a d^auhre re^isourée pour réparer le temps perdu que la force de la Tolonté et la paissaace du tràtail. Cette puissauœ, qujil personnifia plus tard sous le nom de Ponocratès, Tbabile instititteur de Gargantua, transforma TéoDlier îndoeile de Seuillé et de la Bamette. En quelques années, il acquit un prodigieux savoir, et il compterait aujourd'hui comme le plus érudit d^un siècle de savants, s^il n^était le plus admirable des romanciers. Une lettre grecque de Budée nous apprené toutes les tribulations du studieut noyicé avx'prises avec ces cordeliers brutaux qui ne connaissaient d^autre orthodoxie que la crapule et F ignorance. €W sur ce terrain que Rabelais étudia la nioinerie, et qn^il conçut pour elle* Tamer dédain qu^il exprima plus tard. Rabelais, dans cette caverne, n^avatt diantre dédommagement que sa gaieté féconde en tours de malice : mais son humeur" bouffonne faillit lui coûter cher. Unjom*, il s'avisa, pendant nn pèlerinage, de se substituera Timage de saint François, et de recevoir en personne les hommages que les paysans adressaient au patron des cordeliers. Le saint usurpateur se trahit par un éclat de rire. Le convent tout entier cria au sacrilège ; lé délinquant fut fouetté, ^ mis in focé au pain et à Teau pour le reste de ses jours. Ce régime ne convenait guère an tempérament de Rabelais. Des amis du dehors intervinrent pour mettre un terme è cette vengeance de la sottise et de

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l'ignorafiee contre Tesprit railleur et le savoir. Cléloent VII ant^sa Rabelais à passer dans Tordre de Saint-Benoit. H entra dans Tabbaye de Maillezais; mais les mars da couvent lui pesaient : Rabelais vonbit son franc^marelier comme son franc-parler ; il rêvait déjà la délicieuse abbaye de Tfaélème, oft la vokmté n^est point contrainte, et dont Tenceinte n^est point lernaée de murailles. En conséquence, il dé- ^mpa pour courir le monde, emportant avec lui la haÎBe des prisons claustrales et des pieux fainésmts qui Tavaient toormenté.

Voici donc Rabelais en liberté ! Mais, ayant rompu son ban, il fallait qu^il trouvAt un asile à peu près inviolable ; il se dirigea vers Montpellier, où les privilèges de la Faculté et les licences de la vie d^étudiant devaient lui donner liesse et sécurité. Sur ce nouveau théâtre, le cbamp de la science et des observations morales s^agrandit sous les yeux clairvoyants de Rabelais; mêlé aux jeux des étudiants, race alors indisciplînable^ railleuse, cruelle dans ses plaisanteries, il en rapporta tous ces bons tours de Panurge, qui ne sont pas è Tavantage des dames de Paris, qui troublent la paix des bourgeois et mettent le guet au dé* sespoir. Les mceurs et conditions de Panurge sont une réminiscence de cette époque de licence et de dérèglement, et un fidèle tableau de la vie que menaient les étudiants du seizième siècle, véritable peste, mortelle au repos d^s bour|neoîs et à rbonneur dm femmes, et au prix desquels nos étudiante sont des

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modèles d'inooceace et d'arbaaité. Mais, tout joyeux compagnons qu^il était, Rabelais n'en étudiait pas ayec moins d'ardeur : {tressé d'ailleurs par le besoin de vivre, il fit argent de sa science, et, ayant d'avoir pris ses degrés ' , il répétait les leçons des professeurs dans des cours particuliers qui attiraient un grand nombre d'auditeurs : il donna en outre une édition de quelques traités d'H^pocrate traduits en latin. En même temps, il étudiait les mœurs des médecins, et tirait le portrait de Rondibilis, ce type des docteurs vulgaires, qui tendent toujours la main en feignant de la retirer. La considération que le fugitif de Maillezais s'attira par ses travaux et la supériorité de son esprit, engagea la Faculté à lui confier le soin de ses intérêts dans une circonstance grave. Le chancelier Duprat^ qui sans doute goûtait peu les espiègleries des écoliei*s, avait jugé à propos de suspendre les privilèges de la Faculté de Montpellier. Or, des privilèges suspendus sont des privilèges perdus. La Faculté, tout émue, députa Rabelais vers le chancelier pour obtenir de lui que son gracieux maitre ne se donnftt pas, avec ses parchemins précieux , le plaisir seigneurial que prenait le jeune Gargantua. On sait quel plaisant procédé d'introduction imagina notre ambassadeur. Affublé d'une robe verte et d'une longue barbe grise, il va se promener devant l'hôtel du ministre. Son étrange

* Rabelais ne fat reçu docteur qu'en 1537; H avait alors cinquante- ^oatre ans. C'est par anticipation qu'il prend ce titre dans deux almanaclii bouffons qu'il publia pour 1533 et 1535.

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oostame attire rattenlion ; alors il s'adresse aa por- Uer, et lui parle latin. Le portier, fort peu clerc, raboQche avec un savant du logis; oeIui*ci parlant latin, Rabelais répond en grec ; un helléniste survient, Rabelais parle hébreu; enfin, lorsqu'il eut mis en défaut tous les linguistes de la chancellerie , Duprat , carieux de savoir le mot de Vénigme, fit amener de* Tant lui le député polyglotte. Une requête si plaisamment introduite ne pouvait que réussir. Le chan* celier rit beaucoup de Texpédient, et fut désarmé. Le souvenir de ce saccès , perpétué par la tradition, s'appuie encore sur Tûsage, qui revêt à Montpellier de la robe de Rabelais tous ceux qui prétendent au grade de docteur. C'est donc à tort qu'on a contesté Taulhenticité de cette anecdote, et qiùm a voulu en trouver Forigine dans la scène analogue de PanurgCiS On ne songeait pas que Panurge est en partie Rabelais lui-même, et que ce n'est pas merveille s'il lui prête une des meilleures boufl!bnneries de sa jeunesse. 11 lui en a donné bien d'autres.

Ce début de Rabelais dans la vie n'est qu'une lente initiation, dont tous les degrés élèvent son intelligence en offrant une riche matière à son esprit observateur. Ses joies et ses épreuves sont également fécondes. Le cabaret, l'école, le couvent, l'université, lui mettent 800S les yeux les buveurs, les pédants, les moines, les médecins et les philosophes, dont les figures enjouées, ridicules, odieuses, achevées par sa puissante imagination , viendront se mouvoir dans la vaste fan^as-

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miigorie qoMI prépare de longue main. La destinée' semble le conduire par la main aus postes les plus fa- Torables au développement de son génie, mais elle ne Teùt servi qu'imparfaitement, elle eût laissé dans son entendement une déplorable lacune , si eHe ne Teùt conduit au centre même du monde catholique, d^où partaient tous les rayons qui avaient déjè frappé ses regards. Pour que Rabelais fût complet, il lui fallait un voyage à Rome ; il fallait qu'il vit de ses yen le séjour du papegaut, de Toiseau merveilleux et unique, dont les serres puissantes tenaient le fil de toutes les marionnettes dont le jeu l'avait si fort diverti. Ce voyage nécessaire à Tachèvement de son génie, Rabelais l'entreprit sous les auspices d'un de ses condisciples du couvent de la Bamette, le cardinal Du Bellay, ambassadeur de France à la cour de Rome. Il le suivit en qualité de médecin. Rabelais avait déjà publié les horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel, et la vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel, c'est-à-dire le second et le premier livre de son roman. La conr de Rome n'avait rien à reprendre dans ces deux livres où Rabelais ne songeait pas à l'attaquer ; aussi fut-il bien venu, gréce à la protection de l'ambassadeur, et obfint-il remise entière du délit qu'il avait commis en s'échappant incognito de Maillezais. Il parait toutefois que son humeur bouffonne s'émancipa qtielque peu aux dépens des puissances du pays, et sans ajouter foi aux voies de lait qu'on lui attribue, il est probable

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qu'il ne laissa pâa obAtMr sal&figfiie, et qu'il dut, par aranm 4e prudence, déguerpir un peu brusquebient. Aa reate^ sa profision était iaife, il emportait de nombreux oroquis, et il poirrait faire aborder Panurge à Tile Sonnante.

C'est à son retour d^Itelie que, passant par Lyon, il aurait commis, si toutefois la tradition n'est pas menteuse sur ce point, la plus imprudente de ses bouflfonaeries» On dit que se trouvant è court d'argent, et ne poiTant passer outre, il imagina de se faire conduire i Paris aux frais de l'État. A cette fin, il étiqueta de petits sachets de ces titres effrayants : « Poison pour faire moarir le roi, poison pour faire mourir la reine, etc. ; » et il eut soin de les faire tomber sous la main des magistrats. On l'arrête; on le mène à Paris, où le prétendu régieide raconte en riant son stratagème au grand désappointement de son cortège de geôliers. Cette mystification a donné cours au proverbe du quart* d'heure de Rabelais. Mais, quelle que soit Tautorité d'un proverbe, il est impossible è un homme de sens d'admettre un pareil fait* Rabelais était-il bien sûr que son procès «e s'instruirait pas sur place , et qu'on le conduirait ainsi, bien nourri, bien voiture, jusqu'à Paris? Il s'exposait au moins h faire le voyage en mauvais équipage, et à éprouver quelques traitements ffteheux de la popolatîou des villes déjà irritées de Tempoisonnement trop réel du Dauphin. En outre, s^îl luanquait d'argent, je suppose que ses amis, et, en désespoir de cause^ le UlN*aire François Juste, qui avait

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iaiprimé plusieurs années auparayant son Gargantuùf et qui le réimprima plus tard, ou les GryfAes, édi* teurs de son Hippocràte^ lui auraient fait volontiers quelques légères avances. Ajoutons qu^il avait alors plus de soixante ans.

Désormais la lente initiation de Rabelais est terminée, il n'a plus rien à voir, il ne lui reste qu'à se reposer, et à peindre à loisir ce qu'il a vu. L'amitié du cardinal Du Bellay lui ménagea une douce retraite où s'écoula joyeusement le reste de ses jours. Ce fut la cure de Meudon^qu'il réunit à une prébende dans Téglise collégiale de Saint-Maur-les-Fossés. Dans cette retraite, Rabelais ne cessa de boire et de s'ébaudir; il fut le médecin de ses ouailles et le curé de ses malades. II réalisa, comme curé de campagne, le rêve favori de quelques publicistes de nos jours, grands ennemis de l'intolérance, et qui veulent qu'un pasteur vive au gré de sa paroisse, s'accommode au temps qui court, donne le branle aux danses sur le parvis de son église, et mêle quelquefois, par tolérance, sa voix aux chansons des buveurs. Son presbytère devint une maison de plaisance, consacrée à Bacchus plutôt qu'au Christ, où quelques déserteurs de la cour venaient en pèlerinage goûter les bons mots et savourer le bon vin du curé de Meudon. Ce fut là que Rabelais écrivit le quatrième livre du Pantagruel, qu'il publia , et le cinquième, qu'il garda manuscrit pour mourir en paix ; car dans cette Odyssée du bon vieillard l'allégorie est singulièrement diaphanCi et ses plastrons sont de bien

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grandes puissances : les financiers, le pape et le parlement. Si cette œuvre audacieuse eût vu le jour, la Tie joyeuse de Rabelais se serait dénouée tragiquement : le bûcher qui avait dévoré son ami Dollet, se serait allumé pour lui. Mais Rabelais n^était pas d'humeur à affronter le martyre, il redoutait trop les griffes des chats-fourrés et du terrible Grippemioaud, qui ne .lâchaient leur proie que pour la livrer au bourreau. Ainsi ce puissant railleur, qui n^avait épar* gné aucun des ordres de TÉtat, et qui n'avait échappé à Tbérésie que par Pirréligion, mourut paisiblement dans Texercice d'une fonction sacrée, entouré de Testime de ses contemporains et de la vénération de ces braves paysans, qui avaient vu en lui le médecin des ftmes et du corps. A son lit de mort, il reçut un page do cardinal Du Bellay, et voici ce qu'il le chargea de dire à celui qui Tenvoyait : « Dis à monseigneur l'état où tu me vois, je m'en vais chercher un grand peuU iire. Il est au nid de la pie; dis -lui qull s^y tienne. Pour toi, tu ne se^as jamais qu'un fou. Tire le rideau, la farce est jouée. » Rabelais devait mourir ainsi, et tenir ce langage,* s'il eut fini sur le bûcher, il aurait . eu au-delè de ses mérites, car il n'avait pas prétendu réformer le monde ; s'il fût mort en confessant la religion, il eût démenti sa vie tout entière. Cette fin, telle qu'on la raconte, est le dénoûment naturel de sa vie; sceptique, il n'a cru qu'au plaisir, et il a vécu en conséquence ; le grand peut-être qu'il va chercher ne l'effraye pas; à ses yeux son bonheur ne saurait

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èixB im péché , il cr<Ht qm Dieu n^anra pas le cov* rage de le damner ; la farce eit dose jouée^ il ne reste plus qu^à tirer le rideau.

Rabelais mourut à sohaote-dii eus, en 4S55, et fut enterré à Paris dans le cimetière de l'église de Saint-Paul , au pied d'un arbre qvCoBà a longtenife cpuservé par respect pour sa mémoire.

Maintenant que nous avons fait connaître rhomme, tâchons de mettre en lumière Fécrivain et le dessein de son ouvrage. Jamais auteur n'a donné plus de besogne aux commentateurs. On a voulu voir daoa cette œuvre allégorique et symbolique une histoire complète de la première moitié du xvi* siècle, et on s'est donné beaucoup de peine pour substituer aux noms de ses héros des noms contemporains. Getto vue, qui nous parait complètement fausse, a ég^fté de nos jours deux commentateurs fort^ érudits, qui <Mit rempli huit gros volumes de conjectures plusou moins vraisemblables, mais bien souvent malheureuses. Rabelais a fait le tableau et non Thistoire de sep siècle. Pour le comprendre, il suffisait de suivre les indications qu'il a données lui-^méme. ce }^ vous cMt* vient, dit-il à ses lecteurs, être sages pour fleurer, sentir et estimer ces beaux livres de haute gresse, lé» gers au pourchas et hardis à la rencointre. Puis pas curieuse lection et méditation fréquente rompre Foe,

et tuioer la substantifique moelle, cW-à'^dire ce qu9 j'enteads par ces symboles py thagoriques » avec espoir certain d^étre faits escorts et pi^ux à ladite lecture. Car ea icelle bien autre goât trouverez et doctrine plus absconse, laquelle tous révélera les très bauts sacrements et mystères horrifiques, tant en ce qui concerne notre religion que aussi Tétat politique et^ie économique. » L'bistorien de Tbou ne s^y est pas trompé, et il a donné en quelques mots la seule clef raisonnable du GarjjoMua et de Pantagruel: Scripium edidii imgeniù$immum $ qtu) tiUB regniqw euncUàs of)din6s, quasi in $cmam, sub ficUi nomnibus prQdua>i$ et populo deridendos propinavit. Rabelais a donc voula peindre les classes et non les individus, et s^il lui arrive d^emprunter à ses contemporains qudqaes traits pour les faire entrer dans la physionomie de ses personnages, il ne faut pas que cette ressemblance partielle et inévitable nous porte à tnansformer en portrait individuel le type d^une condition sociale ou d'un ordre politique. Ainsi Rabelais a mis en scène la royauté sous les noms de Graugonsier, de Gargantua et de Pantagruel ; faudra4-il yoir dans les trois personnages, comme le veulent certains eommentateurs, Louis XII, François I^ et Henri Jl? l^Qn csertes ; car il faudrait d'une part que François \^^ fût le fils de Louis XII comme Gargantua Test de GrMigousier, et de Tautre que Rabelais eût deviné le règee de Heni;i U, postérieur à la publication de la plus grande partie de son ouvrage ; il faudrait en

ouire quMI y eût identité entre leurs faits et gestes, et cVst à peine si, à grand renfort d'inductions, d'hypothèses ëtd'Hiltisions on y découyre quelque analogie, n est beaucoup plus simple de penser que ces trois figures sont des symboles de la royauté telle que Rabelais la voyait ou la voulait, et qu^ayant réalisé dans Grangousier la bonté, la force dans Gargantua et r intelligence dans Pantagruel, il ait emprunté au bon Louis XII quelques traits pour en former la douce et bienveillante figure de Grangousier, et que Gargantua ait eu naturellement "Quelques rapports avec le valeureux vaincu de Pavie. Quant à Pantagruel qui devait compléter Fidée de là royauté, rioexorable chronologie nous défend de le rattacher en quoi que ce soit à Henri II. Nous accorderons seulement que le genre d^interprétation que nous combattons dans son application générale convient à quelques personnages secondaires que Rabelais a voulu attaquer par voie d'allusion.

Je crois donc avec de Thou que le but principal de Rabelais a été de mettre en scène sous des noms inventés les différents ordres de TEtat et les diverses conditions de la société. En cela il a fait œuvre de poète ; il a atteint le dernier terme de Tart en réàli* sant dans des types vivants les idées générales qu'il avait tirées de l'observation. Les portraits même les plus fidèles me paraissent avoir une valeur bien moindre xjue les types. Il suffit pour un portrait de reproduire ce qu'on a vu. Le type est une création

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Yéritable qui a son point de départ dans l'obsenration, son origine dans rabstraction, et son achèveoient dans Fioiagination ; en effet, les traits dont ii se compose, donnés par Tobservation, dégagés par l'abstraction, sont mis en œuvre et vivifiés par Fimagination. L'art ne va pas au-delà ; aussi les créateurs de types, ces génies puissants qui donnent une âme et un ooips à des idées abstraites, sont*ils placés au premier rang par Tadmiration des siècles ; c'est à ce titre que Cervantes, Ricbardson, Molière et Compile s'élèvent audessus de tous les romanciers et de tous les poètes dramatiques. Rabdais n'est pas un des moindres génies de cette famille.

Je n'entrepr^drai pa^ de donner Fanàlyse do livre de Rabelais ; ce serait peine perdue. Elle serait iautile à ceux qui Font lu, et ceux qui ne le connaissent pas doivent s'empresser de le lire. J'aime mieux passer en revw les principales figures qu'il a fait mouvoir, et expliquer chemin faisant quelques-uns de ses symboles pythagoriques. Nous avons déjà vu que la royauté était représentée par ses trois géants doués de qualités diverses dont l'assemblage formerait un monarque modèle. Rabelais veut une royauté bteaveillante, forte et éclairée ; il donne pour compagnons à Pantagi'uel, Panurge, ou la capacité qui s'applique à tout, Épistémon ou la science, Carpalim ou la promptitude, Ëustbènes ou la force bien dirigée, et frère Jean des Entommeures dont le nom indique suffisamment la spécialité ; avec cet entourage,

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la royauté triomphe de tous les «betacles , met à l« raison les Dipeodes et les géants a^ec Loupgarov kor capitaine y et déconfit bien subtilement six cent soixante cberaliers. Gingnené a pensé que Tintentioii de Rabelais était de mcmtrer l^ineoniFénient des rem en faisant les siens grands buTeurs et grands man* geurs. Je n^en crois rien ; Rabelais i^'était pas écono* aiiste, et n^avait pas calculé rigoureusement ce que rapporte et ce que dévore la royauté* Quant au grand appétit et à la soif inextinguible de ses héros, e^étiient des vertus toutes pantagruéliques qu^il prisait fort e4 dont il se glorififût pour sa part. A ses yeux, €rran« gousier, Gargantua et Pantagruel sont les modèles et les dignes représentants du pouvoir sourerMu ; le mauvais côté de la royauté , il le personnifie dans Picroehole<, tyr«a violent et ambitieux livré à ses pas* sions et aux flatteries de ses courtisans imbéciles» Rabelais veut donc la royauté, il se place volontiers sous son égide^ et pourvu qu'à Tombre du powoir il puisse gausser, s^ébaudir et s^enivrer, il ne lui en de* mande pas davantage. Pannrge, à ce prix, sera le fidèle sujet et Tami dévoué de Pantagruel.

Après la royauté Rabelais a personnifié la magis* trature dans deux types singulièrement divers suivant les juridictions : la justice civile et la justice crimi^ mile ; Bridoie, aïeul du Bridoison de Beaumarchais et Grippemînaud. Bridoie est peut-être la plus plai« santé figure du roman de Itabelais. Qui de nous n'a pas ri cent fois de la naïve bonhomie de ce digne

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magistrat qui, ayant passé sa longue né à appointer des prooèa à le grande satisfaction des plaideurs, se Toit, sur la fin de sa carrière, appelé à donner les motifed'un arrêt contre lequel on s'est inscrit. Brîdoie D^y comprend rien ; il a dans ce cas, coimne dans tons les autres, appliqué!» méthode dont il sW si bien trouvé; cependant il se ravise ; peut-être se sera-t-il trompé de dés. A ce mot, ses juges se récrient : c Des désl Qu'est-ce à dire 1 . • . expliquez-^vous. » Le bon Bridoie s'eiplique en disant comme quoi il a deux sortes de dés, de gros et de petits selon Timportanoe des procès; il assure que sa kmgue ^périence lui a démontré ^41 n^y & pas de plus sur moyen de juger sainement les causes, et qu'il pense que tous ses confrères et ceux-là même qui lui demandent compte de sa con«doite n'en usent pas autrement. Que si cette fois il y a en erreur, elle ne porte pas contre sa méthode, au fend ; c'est une simple méprise dans la fcMrme, une malheureuse confusion de dés que l'on doit pardonaer à son grand âge. Il faut avouer que la satire ne t'est jamais montrée ni plus vive, ni plus douce» ni plus ingénieuse. C'est uae bonne fortune de la gaieté de Rabelais. U est vrai qu'ici elle était complétemeiit à l'aise et parfaitement désintéressée^ puisque notre Mteur eut la destinée du monde la moins processive. Mais il faut voir comme son humem* a'altère et comment sa verve bouffonne se mélange d'indignation, Ursque, voulant représenter le parlement, instrument

fau^tiqoe et vénal de toutes les perséeoiiona vén

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gieuses et politiques, il nous introduit dans Tantre des cbats-fourrés, et qu^il nous montre sur son siège le terrible Grippeminaud leur archiduc, procédant à un interrogatoire. Je ne sais pas d^image plus effrayante et plus fidèle de celle justice haineuse et passionnée, ardente à trouver des coupables partout où elle voit des prévenus, heureuse de frapper au moindre soupçon, implacable dans ses ressentiments. Ici Rabelais se venge ; il a sur le ceeur les arrêts homicides qui ont envoyé au bûcher tant de nobles victimes ; il se souvient aussi d^nne censure contre certain livre mauvais, exposé en vente sous le titre de quatrième livre de Pantagruel , inscrite aux registres du parlement, à la date du 4*' mars 4554, et tout frémissant encwe d^avoir entrevu la griffe des chatsfourrés, il trace avec une incroyable énergie cet admi* rable symbole , témoin de sa haine et de ses terreurs. Quelques critiques ont regardé frère Jean des Entommeures comme le représentant de la moinerie. C'est une grave erreur. Le joyeux et robuste compagnon de Panurge et de Pantagruel, le sauveur du clos de Seuillé, homme de main et parfois de bon conseil, ne répond nullement à Tidée que Rabelais s^était faite des moines en vivant avec eux. En faisant sortir des murs d'un cloître cet homme courageux, et en le rendant à la vie séculière, où il joue un rôle actif et brillant, Rabelais a voulu sans doute faire la satire indirecte des couvents, qui enlevaient à la socié^'é tant de bras qui auraient manié énergiquemen^ la

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charrue ou Tépée. Cette conception me parait foH heureuse, et plus Fauteur donne de qualités à cet échappé de couvent, plus il fait sentir le ddmmage que cansent à i^État ces retraites ouvertes à Toisiveté. La critique s'est donc étrangement méprise à Tégard de ce pei'sonnage, et si elle a fait pis encore, c'est en voulant y retrouver, sur de faibles analogies, le cardinal Du Bellay, adroit et savant diplomate, qui n'avait pas, que je sache, le bras indomptable ni les allurei^ martiales du brave frère Jean, prêt à faire le coup de main en toute occasion, et surtout à mettre à sac le repaire des cbats^lourrés. Ce personnage, conçu dans de hautes proportions, serait presque constamment épique, si son langage et certaines habitudes communes à tous les héros de Rabelais ne mettaient sa ptiis^ santé physionomie en harmonie avec Tensemblé de Touvrage.

De toutes les créations de Rabelais, la plus originale est sans contredit Panurge, qui devient le personnage principal et la cheville ouvrier du rooian aussitôt qu'il a fait son entrée. Mais qu'est-^e que Panurge? Quel est le sens de cette singulière figure? Que représente ce personnage si divers, ce savant en toutes langues, cet ourdisseur d'intrigues, courtisan délié, et frondeur impitoyable de la société tout en^ tière? Panurge, c'est l'homme d'esprit nécessiteux, c'est la supériorité intellectuelle placée au bas de l'échelle sociale par la naissance et la fortune, et f^erchant è prendre son rang ou è se venger des su-

86 ESSAIS D'siSrOllx'xiTTÉRATRE.

ftériorités que le bimcd a pheées aa-deesus de sa tète. C^est le reffféseatajil de cette classe norobreuse qui surgit €it se ffiit jour toutes les fois que la société se remue et cherche un nouvel équilibre. Panurge, c'est l'opposition au seizième siècle ; Panurge se taira quand un ardre nouveau se sera assis sur les ruines de la féodalité ; quand Pantagruel sera Louis XIV, Panurge demeurera muet; il ne reprendra la parole ^ue lors- -que la monarchie s'ébr«nlera sur ses londements, et alors il teouver>a un nouveau parraïn : ce parrain sera Beaumaiïehaîs, et Panurge s'appellera Fi^nro.

Voyei eooMDent les la^urs de Paourge découlent naturellraaent de sa condition. Livré par sa naissance à ia tyrannie d^autrni, il est obligé de se tirer à force d^âdresse des mains des Turcs» qui veulent le rôtir. Mais en fuyant il lance à son rôtisseur un tison qui le dévore. C'est ainsi que Rabelais se produisit, en échappant à ses persécuteurs de Footenay*le*Comte, vrais Turcs en capuchon, et son tison fat Tamère raillerie qu'il attacha à leur manteau, et qui les a eoBsumés. A peine dégagé de ses liens, il vient s'offrir à Pantagruel, dont la protection lui fera raison de aes fliéchants adversaires; fort de ce patronage, il tournera sa rancune contre les belles dames et les «argents. Le souvenir de sa détcease passée ne Tempé^ diera pas de manger son ïM &jl herbe, et lui inspirera réloge desdébitsurs et des emprunteurs, que le riche Pantagruel déteste en homme dehien et légitime propriétaire* Mais sa grande ùthirej ce sera te ma*

ritge{ il y peaaera toajoars et ne ee mariera jamais. Le pauvre Panurge peui-il se marier? ik'a^tHl souche de misérables, et affrontera-tri I sans compensatioa les foiose joies du mariage? Non^ le rusé n'eatreca pas dans la nasse ; il restera le fidèle suivant de son maKre^ et il «Qtreprendra avec lui cette longue et plaisante Odyssée pendant laquelle tous les ordres de la société aivile et politique passeront sons ses yeux et par aa langue^ Admirable voyageur qui ne s'arrête qu'autant qu'il faut pour bien voir et médire à bon escient, et .trouve enfin, au terme de sa course, le mot de L'ét lùg^Bae de la vie. Le choix de ce personnage était mer* veilleueement af^roprié au dessein de Rabelais; Pa^ Burge, complàtem^it heureux, eût été optiopiste;. aiisérable, il aurait eu trop de bile ; dans sa pesitioB mixte, brillante, mais précaire, il sora assez mécon^ tent pour demeurer malin , et asses heumu^L (kiur devenir plaisant. Il aura plus de gaieté que de fiel, et il fera la seule satire qui puisse plaire aux esprits délicats et aux cœurs honnêtes.

Je pourrais prolonger cette symboliqw de Rabelais, mM il suffit d'avoir indiqué ce point de vue. D'^il* leurs ce système, appliqué à tout, deviendrait subtil et faux. Souvent RabeUi/3 a donn^ carrière ii san hur meur, et aes fictions n'ont alors d'autre raison, que «a fantaisie. On se perdrait en voulant tout expliquer par symboles et par allégories, comme on s'est égaré ap interprétant tout par allunons. Dans 4»n ^sens générali le roman de Rabelais est op aymbaUque ou alléfo^*

S8 ESSAI9 D'HMtOmif LlTTliRAIRE.

rique; les allégories sont assez diaphaiHes pour qu^oa ne se donne pas le soin de les éclaircir; les symboles, plus enveloppés, sont livrés à la sagaeité des lecteurs. Je remarquerai, en passant, à Thonneur de Rabelais, qu^l fait agir ses types, et qu^il se contente de monter ses allégories. Sans doute, Rabelais, qui se moque de tout le monde, a donné quelques énigmes qui n'ont point de mot. C^est un piège tendu à la vanité et à Térudition. Il faut se garder d'y tomber, et de prendre au sérieux des fanfreluches antidotées. Je pense toutefois que la lecture de Rabelais, entreprise dans . Tesprit que nous indiquons, sera plus profitable et plus divertiasaiîte que si Ton s'arrête à l'enveloppe sans prétendre voir au-delà, ou que si, dans l'espoir d'y retrouver une histoire complète, on substitue à des noms forgés, et à des faits imaginaires, des noms eontemporains et des faits historiques.

Il ne suffit pas d^avoir fait connaître le rapport de la vie de Rabelais à ses ouvrages et le dessein général de sa bouflbnne épopée : il me reste à mettre en relief, par des citations sincères, quelques-unes de ses idées sur l'art d'écrire, sur l'administration de la justice, sur la politique et sur la religion. Si je n'avais pas craint d'allonger outre mesure cet essai, j'aurais pu retracer au^si son système de pédagogie, que Montai^*

lABSLATS. 89

goe a reproduit en psrtie dans un de ses immortels essais, et que Rousseau a mis à profit dans les meill^rs passages de VEmiU. — Constatons avant tout son incomparable mérite comme écrivain. Quelle netteté I quelle précision ! quelle abondance I Gomme le cachet de son esprit original est bien imprimé sur toutes ses pensées! Avec quelle puissance il s^approprie par Texpression tout ce qu'il puise au fond commun de Tin* telligence humaine I II a indiqué, dans une des scènes les plus plaisantes de son livre, le soin curieux qu'il prenait de la langue et le châtiment que méritent ceux qui la dénaturent sous le prétexte de Fenrichir. Essayons de la rapporter, non pas intégralement, car la licence de Rabelais ne permet guère que des citations tronquées sous les yeux de lecteurs qui veulent être respectés.

« Quelque jour, je ne sais quand, Pantagruel se pourmenoyt après souper, avec ses compagnons, par la porte dont Ton va à Paris ; là rencontra un escholier tout joliet, qui venoyt par iceluy chemin, et après qu'ils se furent salués, lui demanda : « Mon amy, dond viens-tu y & ceste heure? L'escbolier luy respondist : « De Talme, indyte, et célèbre académie que Ton vocite Latèce. »

« Qu -est-ce à dire? dit Pantagruel h un de ses gens. *- C'est, répondit-il, de Paris. — Tu viens donc de Paris, et à quoi passez-vous le temps, vous aoltres mes- , sieurs étudiants ondist Parid? » Respondist l'escholier : «Nous transfrétons la Séquane on dilicule etcrépuscule;

ESSAIS DHIMOnS LITTERAIBE.

nom déanbuloDs fMir les eompytes et quadrhrjses de rurbe, nom despnmons la verboekitibQ latiale*... » lei Rabelais s'éoaaacipe , ^ je suis obligé de l'aban^ donner un instant L^éoolier continue : « Nova canpo* nîaons es iabenies méritoires de la Pomme de Pin, du Castel, de la Madeleine et de la MuHe.... et si par forte fortune, il y a rareté ou pénurie de pécune en nos ma4*a«pin8, et soient .exhauptes de métal ferruginé, pour Tescot nous dimittons nos codiees et vestes opi^ gnérées, prestolant les tabellaires à Tenir des pénates et lares .pairioticques. »

« A quoi Pantagruel dîst : «Quedyable delanguaige est ceci ? Par Dieu ! tu es quelque hérétioqiie 1 -^ SegnoT, no, dist Fesobolier, car je révère los olym* picoles, je vénère latrialement le supeniel astripotent, je dilige et redame mes proximes, je serve les près* cripts déealogioques, et selon la facultatule de mes vires n^en discède la late unguicule. »

La patience de Pantagruel commence à se lasser : a Qu^es4-ce que veult dire ce fol ? s^écrie*t-il . Je croy que il nous (orge ici quelque languaige diabolieque, et que il nous charme comme enchanteur. » A quoi dist un de ses gms : « Seigneur, sans doute ce gua liant veult contrefaire la langue des Parisiens, mais il ne faict que escorch^ le latin, et coide ainsi pindariser ; et lui aemble hk&a que il est quelque grand orateur an françoys, parce que il desdaigne Tusance commun de parler. »

« A quoi dist Pantagruel : f Est-il vray? •

ir L^esdbolidr respondkt : « Signor Missay re , ipon génie n^est point apte nate à ce que dist ce flagiUose oébulon, pour escoriér la ontioute de notre veraacule galUcqne : mais vieeversement je gnave, opèce €it par vèlea et rames je me énite de le locupleter de la ter dondance iatinicome.

— Pardieu I dit Pantagruel , je vous âppreodray à parler. Ta es Umoaki pour tout potmge, ^t ta ^mix ici contrefaire le Parisien I Or, viens çà, que yd te donne on coap de pigne. » Lors le prist à la goorg^^ lai disant : « Ta escorches le latin I Par saint Jan I je te feray esoorcher le renard, car je Veseoroberay toat vif. »

Singulière méthode d'ensdgnemeatl La leçon estplair saote, elle est énergique, et cependant elle fut perdais L^écolier limousin fut chef d^école ; après lui , en éetorchantlelatiny oo pensa pindariser, et on se crut grand orateur en français, parce qu^on dèda^oa Tusage coiq^ mua du langage. Rabelais puisa aux véritables sources du langage, aux sources populaires, et les en^runts qu'il fit au latin sont en géoéi^al légitimés gar Tf^logie. Il a naturalisé quelques mots qui ne demandaient pal mieux que de devenir français; maïs il « protesté dVance contre une invasion qui aurait enlevé au langage sa nationalité, en essayant de le locupleter de hredundanee Iatinicome. Rabelais procède directement de Jean de Meung, d'Alain Chartier, de Villop et de Marot, et il aura pour descendants Régnier, La Fontaine et Molière.

92 RSSAI& d'histoire littéraire.

Rabelais poursuit de ses sarcasmes le mauvais langage partout où il le rencontre, et ces rencontrés ne sont pas rares. L^université avait dégénéré depuis Té* poque où on la prenait pour arbitre dans les causes religieuses et politiques, où son autorité dominait les conseils, et où elle était dans les grandes assemblées Tinterprète de Topiûion publique. Elle n'avait plus de Gerson pour chancelier. Âuesi notre satirique livre- t«il à la risée son pédantisme et son ignorance dans la personne de Janotus de Bragmardo, qui vient réclamer les cloches de Notre-Dame, dont Gargantua a fait les sonnettes de sa jument. Rien n'est plus grotesque que le discours de Torateur universilaire ou plut^ sorbonique '; c'est la parodie de ces harangues où de rares idées sont délayées dans un langage emphatique et comme étoufféeâ sous les citations, cette ressource des esprits indigents, qui ont l'orgueil du savoir sans érudition véritable. Rabelais gardait rancune à la Sorbonne, qui avait censuré les obscénités de Pantagruel *.

Il faut enopre citer comme un modèle de raillerie bouffonne l'appointement d'un procès^ pendant en la cour entre deux gros seigneurs qu'il m'est dMendu de

* Gargant.,liv. I, ch. 31.

* Le deuxième livre du roman de Rabelais a été publié plusieurs annéei atant le premier. La censure de la Sorbonne ne se it paa attendre ; elle est de la fin de 1533, l'année même de la publication de la première partie de Pantagruel. Gargantua parut pour la première fois en 1 585.

' Pant., liv. II, ch. 10, 1 1, 13 et 13.

EABEtAI9. 93

nommer, car Rabelais n^a pas choisi ses noms de plaideurs à Tusage des délicats, et dont la contro- Yerse était si haute et si difficile en droit, que la cour du parlement n^y entendait que le haut allemand. Pan* tagruel, appelé à prononcer sur ce débat, commence par annuler la procédure : « Si vous voulez, dit*il, que je connaisse de ce procès, premièrement faites* moi brûler tous ces papiers, et secondement, faites-moi ▼eeir les deux gentilshommes personnellement devant mof , et quand je les aurai ouïs, je vous en dirai mon opinion, sans fiction ni dissimulation. » Voilà d^un mot Tarrét de la procédure : passons à la plaidoierie. Rabelais, pour donner une idée du parlage des avo<* catsde son temps, prête à chacune des parties un discours de pur galimatias, complètement inintelligible. Pantagruel écoute avec toute la gravité d'un juge, s'opposaot aux interruptions et permettant la repli* que; et, après avoir pesé les raisons alléguées par le demandeur et le défendeur, il rend un arrêt non moins amphigourique que les plaidoyers, par lequel les plaideurs sont renvoyés « amis comme devant, sans dépens et pour cause. » Cette parodie nous donne Topinion de Rabelais sur la valeur de la procédure et de Téloquence du barreau. Mais il y a ici quelque chose de plus : ce procès si compliqué, et que les plaideurs, suivant le cours ordinaire de la justice, auraient légué à leurs héritiers, ce procès terminé soudaine^ ment à la satisfaction générale par Tintervention per? sonnelle de Pantagruel, ne conlient>il pas, sous Tap*

94 ESSAIS limsTomm littéaairb.

parenee d^une satire des triboaaax, un hommage à la royauté, source de toute justice?

Nous avons vu que Rabelais a tourné en ridi<* cole les tribunaux civils personnifiés dans la figure de ce bon Bridoie, qui ne connaît pas de plus sur moyen pour décider toutes les questions judiciaires que remploi des dés, gros ou petits, suivant Timpértance des affaires ; mais la raillerie ne lui suffit pas contre les teibunaux politiques, contre la cour du parlement, qu^il appelle Tantre des cbats-fourrés , auxquels il donne pour chef ou pour archiduc le terrible Grippeminaud. Ici T indignation fera monter la verve de Rabelais jusqu'à la haute éloquence. Je vais cit^ :

. « Les chats-^ourrez sont bestes, moult horribles et espouvantables ; itz mangent les petits enfants et pak* sent sur des tables de marbre. • . . Ont aussy les gryphes tant fortes, longues et assérées, que rien ne leur es* cbappe, depuys que une foys Font mis entre lemn serres.... Et notez que si vivez encore six olympiades, vous* voyrres ces chats-fonrrez , seigneurs de toute l'Europe et possesseurs pacifiques de tout le bi^a et domaine qui est en ycelle, si en leurs hoyrs, par divine punition soudain ne dépérissoyt le bien et revenu par emx injustement acquîz. Parmy eulx régna la sexte essence, moyennant laquelle ils grippe&t tout, dévorent tout et déguastent tout : ils brûieiit, escar^ tèlent, décapitent, meurdrissent, emprisonnent, rui^ nent etouneat tout sans di8<»*étion de bien et de maL

HABSLATS. 95

Car parmi euh, vice est vertu appelé, mescbanceté est bonté surnommée, trahison ha nom de féaulté, larrecin est dict libéralité; pillerye est leur devise, et par aux faicte et prouvée bonne de tous humains^ aiceptez moi, les hérétiques : et le tout font aveoques soifveraine et irréfragable autorité. »

Poursuivons cette terrible invective : « Si jamais peste on ( au ) monde, famine ou guerre, voraiges, cataolimes, conflagrations, malheurs adviennent, ne les attribuez, ne les référez aux eonjunctions des planètes maléficqnee, aux abus de là cour romaine, ou tlyrannie des roÎB et princes terriens, à Timposture des caphars, hérétiques et faulx prophètes, à la malignité des usuriers, faoix monnoyeurs, rogoeurs de testons; ne à ngoorance impudente et imprudence des médecins, eiaurgieDs, apothécaires ; ne à la perversité des fées* mes adultères, vénéficques, infanticides : attribues^ le tout à la rage indicible, incroyable et inestimable meschanceté, laquelle est continuellement forgée et exercée ea Fofficine de ces chats^fourrez, et n'est on inonde connue non plus que la cabale des juifs : pour» tant (c'est pour cela que) u'est-elie détestée, corrigée et punye, comme serait de raiscm. «

Nous ne sommes pas encore au bout. ÉScoutez la péroraisoa de ee discours que Rabelais a mis di^ns la bouche d'un gueux, placé comme une sentinelle à l'ouverture de l'antre : a |Iais.6i elle est quelque jour mise en évidence et manifestée on peuple, il n'est et Q^ fut orateur tant éloquent qui par son art le retint,

96 ESSAIg B^HISTOIRB LITTÉBAIBE.

ne loy tant rigoureuse et draconicque, qui par craiocte de peine le gardast, ne magistrat tant puissant, qui par force Teoipeschàt de ks faire touz vifz, là dedans leur raboulière, (elonnement brusler. Leurs enfants propres, cbats-fouriHons et autres parents les avoyeat en horreur et abomination. C'est pourquoy, ainsi que Hannibal eut, de son père Âmilcar, souhs solennelle et religieuse adjuration, commandement de persécuter les Romains tant que il vivroyt, ainsi ay-je de feu mon père iujunction icy bors demourer, attendant que la dedans tombe la fouldre du ciel^ et en cendres les réduyse comme autres titanes, propbanes et tbéomacbes, puysque les humains tant et tant sont es cueurs endurciz, que le mal parmy eulx advenu, advenant et à venir ne recordent, ne sentent, ne prevoyent de longue main, ou le sentant ne ausent et ne veulent où ne peuvent les exterminer. »

Qu'on enlève la couche d'archaïsme qui recouvre ce morceau, et on verra briller une belle et forte page d'éloquence. On s'étonne de rencontrer dans Rabelais des traits de cette portée, car ce n'est pas là le ton railleur et bouffon auquel il nous a accoutumés. Jamais inventive plus véhémente n'est sortie de la bouche d'un orateur; c'est que Rabelais, je l'ai déjà dît, avait éprouvé pour son livre et redouté pour sa personne les rigueurs de la justice politique; c'est qu'il avait sur le cœur les persécutions éprouvées par les nobles martyrs de Tindépendance de la pensée; c'est qu'il voyait encore la flamme du bûcher qui avait dévoré L. Ber-

RABELAIi. 97

quin et rinfortuné Dollet;.c est qu^il entrevoyait eelui qui devait queiquôB aunées plus tard se dresser pour Anne Du Bourg. Cet admirable passage se trouve dans le cinquiènie livre du Pantagruel, monument iuadievé qoe Rabelais n^a pas publié^ mais qui n^en demeure pas moins son testament politique et religieux, fidèle dépositaire de la pensée qui restait encore voilée dans les livres précédents.

Essayons de passer du sévère au plaisant; cette tà« che nous est facile avec Rabelais. Rien n^est plus connu que la scène du conseil tenu par Picrochole , dans lequel cet adversaire de Grangousier délibère sur la eonquète du monde avec le duc de Menuail, le comte Spadassin et quelques autres capitaines. G^est la con* férence de Pyrrhus et de Gynéas traduite en style pantagruélique. Je prends au hasard quelques traits de cette comédie, où notre La Fontaine a puisé plus d^une inspiration. « Votre armée partirez en deux eomme trop mieulx l^entendez. L^une partie ira ruer 8US ce Grangousier, et ses gens; par ycelle sera de prime abordée facilement desconfict. La recouvrerez argent à taz; car le villain en ha du content. Villain, disons-nous, parce que ung noble prince n'a jamais UDg sou. Thésauriser est fait de villain. » C'est bien là le langage des courtisans qui poussent les princes à de folles prodigalités dont ils ont le profit, et le peuple la charge. Laissons les couseillers de Picrochole tracer ritioéraire du second corps d'armée, transformer en passant, le détroit de la s} bille, en mer picro-

98 ESSAIS D^HlArOlBE LITTÉRAIEB.

éholine y asservir TAfrique y et revenant vers l'Italie, faire trembler' de peur sur son trône le pape, dont Pîcroefaole ne baisera pas la pantoufle; et lorsque celui-<3Î parle de rebfttir le temple de Salomon, Fafertir de n^étre pas si soudain dans ses entreprises, lamais les artifices des flatteurs et les folies de l'ambitiM ii*ont été retracées plus fidèlement que dans ee tableau, chargé il est vrai par Thumeur satirique, mais dont le fond est tiré des aberrations de la politique. Ici Rabelais a parodié Tétoquence des eourtisans, comme il a parodié ailleurs celle des avoeatâ et celte des p^ dants.

Maintenant, si nous voulons entendre lé langage de la raison et de la saine politique, il faut écouter Orangousier, soit qu'il gémisse douloureusement sur la nécessité de faire la guerre, ou qu'il donnée aux vaincus des leçons et des consolations, ou qfoe, dans une allocution à des pèlerins, i\ prêche contre Tabos de ces fietix voyages, et rappelle les vrais principes de la morale évangéliqiie.

Écoutons d'abord les plaintes de 6rangousier à la nouvelfe de l'attaque soudaine de Picrochole : « Holos, hotos, qu'est cecy, bonnet gens? Songé-je, ou si vray est ce qu'on me dict? Picrochole, mon amy ancien de tout temps, de toute race et alliance me vient-il as* saillir? Qui le meut? qui le poinct? qui le condoiet? qui l'a ainsi conseillé? Mon Dieu, mon Saulvear, ûide-moy, inspire-moy, conseille-moy à ce qu'est de faire? Je proteste, Je jure devant toy, ainsy me sois-tu

fevoraMa I Si jfiamift à lit; despJaisir ne h ses gens ({[Oramnigev ne en ses terrt s je fis pillerye ; nais bien aa eratraire, j& Vm seco«ira d^argent, de gens, de faveur Qide ciwiaeîL, ta. tous oas que ai pe« cognoistre Sun advaota^. Que îL m^ait donecpies en ce painet oullr^igé, ee ne peuU estre: que p«r Tespvisl raaling* Boa Dieu I tu eenaoîs moo rauraige < , car è toi rien m peiil estre céLé. Si par qas il estoyl dewnu furieux, et qjae pour Lui réhabrliter le cerveau, tu me l'eusses iey envoyé, donne-moy^ et pouvoir et scavoir le rendre aa jQug dû toB saiact vouloir par bonne discipline.

• Mes bonnes gens, mes anoys et nues féaufas servitettFB, faudra-fr-il que jet to«s eoipesche à m'y aider? Las 1 ma vieillesse ne recpieroyt doresnavant qae répons, et toute ma vie n'ay rien tant procuré que paix : mais il faut^ je le voy bien, que maintenant je obarge mes paovres épaules, lasses et foibles et en ma main tremblante, je prenne la lance et la masse pour seeonrir et garantir mes paovres subjects* La raison le veult ainsy, car de leur labeur je suys entretenu et de leur sueur je suya nouiTy, moy, mes enfants et ma famille. Ce nonobstant je n'entreprendray guerre que je n'aye essayé tous les arts et moyens d<q paix. Là je me résouldz. •

Coinbien ce langage est touchant! Gomme la eom« passion sur la folie déloyale de son ennemi, la' pitié

' Ce que J'ai dans le cœur. Cette vieille acception db mot courage me semble regrettable.

iaas.,

400 ESSAIS D^HISTOIRE UTTÉRAIRE.

sur les nouveaux sacrifices imposés au peuple sont heureusement mêlés à ce retour sur lui-même, à la pensée de ce trouble apporté au repos de sa TÎeillesse. Ce langage est digne de celui qui a écrit à son fils en termes si nobles : « Ma délibération ne est de provocquer, ains d^appaiser; d^assaillir, mais de défendre; de conquester, mais de guarder mes féaulx subjects et terres héréditaires '. » De pareils sentiments si bien exprimés feraient notre admiration si nous les ren- . eontrions dans un ancien orateur; ce n^est pas une raison pour les dédaigner dans. Rabelais. L^ambassadeur de Grangousier tient à son tour à Picrocbole un langage digne de son maitre : « Quelle (urye fesnieut maintenant, toute alliance brisée, toute amitié conculquée, toutdroict trespassé, envahir hostilement ses terres sans en rien avoir été par luy ni les siens endommagé, irrité ny provocqué? Où est foy? où est loy? où est raison? où est humanité? où est crainte de Dieu? Guydesrtu ces outraiges estre recelés es esprits éternels et au Dieu souverain qui est juste rétributeur de noz entreprises? Si le cuydes, tu te trompes. ... Mais s'il estoyt décidé que ton heur et repous deust prendre fin, falloyt-il que ce fust en incommodant à mon roy celuy par lequel tu estoys estably? Si ta maison doibvoyt ruiner, falloyt-il que en sa ruyne elle tombast sur les atres de celui qui Tavait aornée. » Ne croirait-on pas lire un fragment d'une de ces ha-

1 Garg., ch. 29.

KABELAIS. 404

rangoes dont les historiens de Tantiquité ont semé leurs récits?

Revenons à Grangousier, ce type de la bonté royale ; nous Tavons entendu ayant le combat : voyons quels sentiments la victoire lui a inspirés. Tocquedil- Ion, Tun des généraux de Picroehole, fait prisonnier, est présenté à Grangousier, et voici la leç<m qu^il en reçoit pour lui et pour son maître: « Le temps n^est plus d'ainsi conquester les royaulmes, avec dommaiges de son prochain frère chrétien : cette imitation des anciens Hercules, Alexandres, Hannibalz, Seipions, Césars et aultres telz est contraire à la profession de rÉvangile, par lequel nous e^ commandé guarder, saulver, régir et administrer chacun ses pays, non hostillement envahir les aultres. Et ce qtre les Sarrazins et barbares jadys appeloyent proches, maintenant nous appelons briguanderyes et meschancetéz. Mieulx eust-il fait soy contenir en sa maison, royallement la gouvernant que insulter en la mienne, hostillement la pillant. Car par bien là gouverner Teust augmentée, per me piller sera destrayct. Alle^ vous en on nom de Dieu, suybvez bonne entreprise, remonstre^ à votre roy ses erreurs que cognoistrez et jamais ne le conseillez ayant esguard à votre prouffict particulier, car avec le commun est aussi le propre perdu. » Il y a dans toutes ces pensées une haute sagesse, une connaissance approfondie de Thistoire et de la morale : les modifications apportées au droit des nations par le triomphe de rÉyaiigile^ que. nom

402 ESSAIS D^HISmifi UTTéRAIRE.

croyons ane déeoirverte de dos jours, ysont clairement annoncées, aussi bien que la loi morale <fiii place le faîea «t h yéti\î dams ia préféreoce accordée à i'mtérët oomoMm sdr Tiotérèt paMicwlier. Ce sont ces vues élevées et non les bouffonneries ^«li ont placé si haut Rabelais dans TeslMlre des conmiflsewrs.

Graaifotasîer se 'doAne pas sraleoiMt d^excellente cooseils sur la politique /mais «a sogéfsse s'applique «usai aux .BMtiènes reiigieuses ; il faut voir de qael ton il fldoioiieste les pèlerins que le moine ^rére Jean a rinnassès dans te dos de T Abbaye : « Qu' alliez-vous faire à iSaint^Sébastiam? — Nous a^ons lui oiffirtr nos votes 06»tre la peste. — pMvres gens! estimez^ous que la peste vienne de saint Sébastian? «-^Oui, vrayment, nos prescheurs nous Tafferment -^Ouy, lêB la«dx prophètes vous annoncent-ils telc «buk? biaëpbèment-'ife en ceste fetzon les justes et saindz 'de Bieo, que ils ibnt semblables aux dyables^ qui ne font que é» mal eivtre les humains? AÂnsy presofaoyt à Sinqys tm caphatrt <jue saint An- 4oyne mettoyt le fe« es jambes, Mint Eutrope faisoit les ibydropreqyes, "saint Gilllas les folz, «dint Genou ies'goottes. Mais je le puniz en tét €fxëd}|)1e, quoiiqu'il m'appelafst hérétietiue, que depuis ce temps^ 'eapbart quiconque n^est ausé étitreren m^ terres.. 'Ei tâ^esbahys si vostre Toy <le8 laisse {](rescher par i9on royaùlme tds Boandaitès. "Garptâs ^flt à punir •que oe«lx'i|oi ,par ett ntàjgicqbe où latitbe engin "auroient mis 4a p^ste daUfs le pays. liei pe^ ne lue

EAKLAtS. 4 OS

qve les fsùrSy mais tels imposteurs empoisonaeiiit lésâmes..**. Allesi*vou»-eii paovnes gens au Bom de Dieu Je créateur, lequel vous soyt en guyde perpéiaelle ; et dorèeuai^aflit ne soyee faciles à ces ocyeuic et inutiles voyaîges. Entretenez tos femilles^ itra»vailleE chaoun eu «a vacation ; iustrues vos enfants^ et vivez coaiiiie vous enseigne le bon fipostre saiuit Paul.»

Gargaatua marobe sur les 4nioes de son père;; pour bien counatlre. l'élévation <fe eoa esprit fit w graadeiir d^âme, il fMdrait lire entièrement k con- 4»ofi qu^il adresse aux vaincus '. Panlagrael n'est >p«8 moins sefisé que son père et son aïeul. Comment soutenir après cela que Rabelais a lait de œs trois tgépsiib an symbole injurieux de la «royauté.

La satire de Rabelais porte sur tous les abus introduits dims la religion par la superstition. Nous venons de voir sa pensée sur les pèlerins, noçs ne ie trouverons pas plus favorable aum moines. On vost •parla dans quel sws avait marché «resprit bumnin, depuis le douzième siècle, qui s'était ému à la voix de Termite Pierre, puissant sur ses contemporains par sa double qualité de cénobite et de pèlerin. Cette grande figure dédoublée au seizième siècle par Rabelais, ne produit que deux grotesques. Le pèlerin a passé soua noa yeux ; voyons maintenant le moine: «Si vous entendez pourquoy.ung jcinge en

' Uv. I, ch. 50.

404 ESSAIS d'histoirb littéaaire.

une famille est toujours mocqué et hereelé, tous entendrez pourquoi les nioynes sont de tous refuys et des vieulx et des jeunes. Le cinge ne guarde point la maison comme ung chien; il ne tire pas Tarroy comme le bœuf; il ne produict ni laict, ni laine comme la brebiz ; il ne pourte pas le faix comme le cbcTal. Ce que il faiet est tout déguaster, qui est la cause pourquoy il reçoyt de tous mocqueryes et bastonnades. Semblablement ung moyne (j^entends de ces ocyeux moynes) ne laboure ^ comme le paysant, ne guarde le pays comme P homme de guerre; ne guarit les malades comme le médecin ^ ne presche ny endoctrine le monde comme le bon pasteur évangé^ licque et pédagogue ; ne pourte les commodités et choses nécessaires à la république comme le marchant '• C'est la cause pourquoy sont de tous huez et abhorryz. — Mais ils prient Dieu pour nous. — Rien moins ; vrai est que ils molestent tout leur voisinaige à force de trinqueballer leurs cloches; ils marmonnent grand renfort de légendes et pseaulmes nulle-

* Voltaire, qui s'est montré sévère i l'égard de Rabelais, n'a pas dédaigné d'imiter ce passage, et il a eu la courtoisie de ne pas éclipser son modèle :

Nous faisons cas d'un cheval vigoureux Qui , déployant quatre jarrets nerveux^ Frappe la terre et bondit sous bob matin ; J'aime un gros bœuf, dont le pas lent et lourd, En sillonnant un arpent dans un jour.

Forme un guéret où mes épis vont naftre; L'âne me plaît : son dos porte au marché Les fhiits du champ que le rustre a bêché :

BABELAIS. 405

ment par eux enfenduz ; ils ccmiptent [force pateno»très, entrelardées de longs Ave Maria, sans y penser ny entendre. »

Tout ceci sent furieusement Thérésie, mais Rabelais Tavait dépassée en remontant jusqu^à la philosophie d'Épicure et de Diogène. C^estcequi Ta sauvé, et ce qui fut son rempart contre la haine des dévots, que du reste il n'a pas ménagés. Voici comment il les caractérise : « Si pour passe-temps joyeu|[ vous lisez mes livres, comme par passe-temps je les écrivoys, vous et moi sommes plus dignes de pardon que ung grand taz de sarrabaïtes, cagotz, escargotz, hypocrites, capharts et autres telles sectes de gens, qui se sont desguisés comme masques pour tromper le monde. Car donnant entendre au populaire commun que ils ne sont occupés sinon à contemplation et dévotion, en jeusnes et macération de la sensualité, sinon vrayment pour sustenter et alimenter la petite fragilité de leur humainité, au contraire font cbière dieu sayt quelle, et Curios simulant^ sed bacehanalia vivunt. Vous le povez lire en grosse lettre et enlumineure de leurs rouges museaulx et ventre à pou-

Mais pour le singe, animal inutile, !

Malin, gourmand, saltimbanque indocile, |

Qui gAte tout et vit à nos dépens, |

On l'abandonne aux laquais fainéans. |

Le fier guerrier dans la Saze^ en Thuringe, |

Cest le cfaeyal : un Péquet, un Pléneuf, Un trafiquant, un eonunis, est le bœuf; Le peuple est Tâne et le moine est le singe. '

(le Paiwre Diable.)

406 ESSAIS b'bISTOISB LITTl^BAIItB.

4aiDe^i Ailleurs il leor ferme ainsi la grande porte de Tabbaye tle Tbeièoie :

•Cy n'entrez pas, hypocriles^ bigotz, Vieux matagotz, marmileui boursoufflés, Torcoah. badaulx plus que n'éUdent tes €ô|s, ny Ostnegolz, précursavrs des JfflgoU :

Haires, cagotz^ capharts empantouflés, Gueux mitouflés, frapparts escorniflés, Deflez, enSez, fagttottlenrs detabuz (querelle); Tirez aillenfii pour veadre tas a^w '.

Enfin il les congédie par cette véhémente apostrophe : «Arrière mastins, hors de la quarrière; hors de mon soleil, canaille on dyablel Venez-vous îcy articuler mon vin et déguaster mon tonneau? Voyez icy le baston que Diogène par testament ordonna estre près luy pousé après sa mort pour chasser et esrener ces larves bustuaires et mastins cerbericques. Pourtant arrière cagotz ! aux ouailles, mastins I hors d^cy capharts de par le dyable^. » Ce passage ne brille pas par la politesse, et il était difficile de renvoyer plus brutalement les pasteurs au soin de leurs troupeaux.

J^ai choisi à dessein des traits de nature diverse dans le livre de Rabelais pour faire juger de la variété de son génie et du caractère de son style. Nous avons vu sa pensée sur les choses de .la politique et de la religion. Sa politique préparefienri IV (^ Louis XIV;

* LW. II, ch. 34.

* Garg., II?. 64.

* Prol. du liy. III.

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