UN ROMANTIQUR SUR LE TRONE
sabiiilé de cette assertion — qu'en rendant la justice il criait et gesticulait, et qoe pour les gens du common il n'était pas toujours sans danger d'être placé auprès de loi à l'audience. Il avait lui-même la conscience de
rette faiblesse : aussi permoltait-il à son piitiurage de l'avenir au besoin dans ce cas-là. — Il va sans dire que Tesprit, le trait, ne manquaient point au romantique couronné. Plusieurs de ses orwUe et faeele cficfa nous ont été conservés. Et même il ne savait pas toujours retenir quelque pointe dans des sentences ofGcielles ou dans (les actes administratifs : les chrétiens eurent plus d'une occasion de l'éprouver à leurs dépens.
Le portrait qoe je trace en ce moment est devenu peu à peu si détaillé et si minutieux, que mes auditeurs vont bientôt me demander quelle figure avait Julien, (juello était sa démarche et son altitude, sa façon de se inoucii^r et de cracher, l'nc telle question no m'embarrasserait guère, car je puis mettre à votre disposition jusqu'à trois portraits de lui qui sont faits d'après nature* Deux d'entre eux nous viennent de gens qui connaissaient personnellement l'Empereur : l'un avait été son condisciple et devint plus lard son ennemi acharné; l'autre fut son compagnon d'arine:3 et son coreligionnaire, mais non son admirateur aveugle; enfin c'est Julien en personne qui a tracé le troisième de ces por^ traits. Mais, comme il arrive d'ordinaire avec des portraits de la même personne dus à différents peintres, surtout à des j)eintres de tendances opposées, ces trois reproductions de la même figure n'ont que très-peu de traits de ressemblance. Ce n'est qu'à la longue barbe
ItO ESSAIS 0*HI8T0IRB RBLIGIGUSB
hérissée que nous reconnaissons le Julien de Julien pour le niênie ([uc relui de son compagnon d'armes, quoique • ce dernier respecte irop les convenances pour nous apprendre que cette barbe était habitée. Nous devons ce détail à TEmpereur lui-même. Vous voyez par là que le peintre impérial ne s*est pas précisément flatté. Le portrait tracé par Grégoire est plus intéressant, j)arce qu'il s'attache plus au geste cl à rexpression, c'est-à-dire à ce qui est caractéristique, et bien que ce soit évidem* ment la haine qui a fourni au pinceau de Técrivain ces couleurs violentes qui nous sautent aux yeux. Déjà» pendant leurs communes études à Athènes, il avait été frappé, assurc-t-il, de ce qu'il y avait d'iné;;al et d'excentrique dans la manière d'être et d'agir du jeune prince. Ses mouvements de la nuque^ ses haussements d'épaules, ses yeux hagards, ses jambes inquiètes, ses narines respirant l'orgueil, les ridicules contorsions de qpn visage, ses rires immodérée, retentissants, des signes de tête sans motif, une parole hésitante, comme d'un homme au souffle trop court, des questions décousues, absurdes, et des réponses tout aussi peu judicieuses, embrouillées, et souvent contradictoires, — tout cela paraissait alors déjà, aux yeux du futur Père de l'Église, ne présager rien de bon. Ce portrait \ je le répète, est l'œuvre d'un ennemi : il y aurait, pour cire exact, bien des amendements à y faire, à l'avantage de l'original;
1 On dÎMit dans la temps que ce portrait de Inlien, à s'y méprendre, rtfssembUit an roi Frédérie-Gnillauno IV.
Voir à ce sajei l'article de M. Saint* René Taittandier, dans la ile- VU9 dei DeuK-Èlondêi, {Trad»)
UN HOHANTIQUE SUR LB TRONE tfi
et cependant, d'après ce que nous avons vu jusqu'ici des seniimenls et des ados de Julien, il nous sera bien difficile de le déclarer calomnieax dans ses traits essentiels.
Tout cela dit, il est temps, si nous ne voulons pas . être injustes envers Julien, de fixer notre attention sur les traitsde sa figure qui nous montrent en lui, non plus seulement le romantique ou le prince romantique en général, mais d'une manière plus spéciale le romantique païen, le romantique sur le trône des Césars. C'est par là qu'il se distingue nettement des romantiques chrétiens avec lesquels nous lui avons vu plus d'un trait de ressemblance; c'est par \h qu'il présente avec eux sur certains 'points un contraste qui n'est point à son désavantage.
Ce que son romantisme voulait ressusciter, c'était la belle civilisation grecque, c'était la puissante civilisation romaine.
La part de l'hellénisme en Julien, d'un hellénisme malheureuseiiiCDl déj^énéré sous rinlUiciicc des SHj)hi<ies et du mysticisme néo-platonicien, c'était malgré tout Tinstinct philosophique» la liberté d'esprit qu'il n'avait pas abjurée, la tendance à rechercher les causes naturelles des phénomènes et à rejeter la foi aveugle. Cette foi du charbonnier est, selon Julien, le dernier mot du christiaolsme, et c'est précisément l'une des raisons pour lesquelles l'empereur païen le repoussait, l'accusant d'être calculé sur tout ce qu'il y a de crédule, de
m ESSAIS d'histoirb rblioibuse
puéril et de déraisonnable dans l'âme humaine. Dire sèchement pour toute explication d'un phénomène dans la nature ou dans l'histoire : c Dieu Ta voulu, > c'est là pour lui une réponse insuffisante; il demande qu'on montre l'accord entre la volonté de Dieu elles propriétés des objets qui sont créés et gouvernés par lui. C'est aussi un élément grec en Julien que ce sentiment de la nature sur lequel repose tout son système religieux, et . qui le remplissait d'étonnement et d'antipathie à l'égard des chrétiens. Car il ne pouvait comprendre, disatt-il, ces gens qui tournent le dos aux dieux visibles et vivants dont ils reçoivent chaque jour les bienfaits, au soleil qui les réchauffe de ses rayons, h la lune, etc.,- — pour adorer un homme mort que ni eux ni leurs pères n'ont jamais vu.
De Rome, Julien avait hérité avant tout les vertus qui firent la grandeur romaine, les aptitudes militaires, c'est-à-dire d'un côté le talent du général qui sait organiser une armée, concevoir des plans de campagne et de bataille, de l'autre la valeur personnelle du soldat. Ajoutez à cela un corps habitué au travail et aux privations, beaucoup de sobriété et de tempérance. De même que les grands Kou)ains du bon temps, les Cincinnatus, les Gurius, les Fahricius, s'étaient distingués par la simpliciié de leur genre de vie, un des premiers actes de son gouvernement fut de réduire les dépenses de la cour, de renvoyer les troupes de cuisiniers, de barbiers et d'eunuques dont ses prédécesseurs s'étaient entourés. Sa manière de vivre contrastait sur tous les points avec la leor : son Ut o'élaii qœ de la pailte oC n'avait pour
UN ROXANTIQU.B SUR LB TRONE Ii3
couverture qu'une peau; ses repas auraient à peine
suffi en temps de piiorie à un simple soldat, en temps de paix à un Diogène; en amour, il imitait la continence de Scipioo, en luéme temps qu'il travaillait sans trêve le jour et une partie de la nuit, souvent à plusieurs choses à la fois, comme César. Une telle façon de penser et de telles mœurs, toutes romaines, étant chez loi le résultat d'un principe philosophique, devenaient du stoïcisme : Tauguste romantique fut donc un stoïcien, et même, enclin à l'exagération comme il était, un cynique. — De plus, en tant qu'admirateur du passé, Julien était en politique un libéral, un partisan des anciennes institutions répuhlicaines : ne pouvant les rétablir dans leur réalité, il s'attachait aux formes et tâchait de les remettre en vigueur. Non-seulement il refuse, à l'exemple d'Auguste, le titre de maître, mais, à rétoRnement des contemporains, dés longtemps habitués au despotisme byzantin, il se rend à pied, le jour de l'an, chez les consuls, el, peu après, ayant par inadvertance usurpé les fonctions de l'un d'eux, il s'impose à luimême une amende de dix livres d'or. Sans doute c'est là quelque chose de tout aussi affecté et de tout auss; ' inutile, lâait en tout cas de bien plus estimable, que les efforts romantiques qui se sont faits ailleurs aux fins de ressusciter le pouvoîr sans limites et l'éclat oriental ou féodal, de la royauté, forme de gouvernement, il faut le dire, pour laquelle le christianisme, k son époque classique, a montré autant d'affiniié que la religion grécoromaine en avait eu pour la liberté et la simplicité républicaines.
\U ESSAIS D'HISTOIRE RtLlGIEUSE
Dans sa mort enûn,* Julien se montre digne des anciens 8age8.i}uoîque ce soit à la fleu^ de l'âge, an mi- ' lien de projets non terminés et dans le moment le plas
criii(jue, que l'aKeij^ne la blessure mortelle provoquée par un courage téméraire, il ne se trouble pas, il ne déplore pas $a fin prématurée; mais, content d'avoir Oni son œuvre ici-bas, sans regret du passé, et joyeux du sort futur de Tàme bientôt délivrée des liens du corps, consolé lui-même et consolant ceux qui l'entourent, il expire au milieu dViUreiiens philosophiques avec ses amis, — non sans une secrète conscicocc de la simi> litude de cette scène avec celle de la mort de Socrale, dont liibanius compare la prison à la tente de Julien mourant.
Il nous' est donc arrivé à nous-mêmes ce que nous avions déjà observé chez divers appréciateurs de Julien : nous nous sommes sentis tour à tour attirés et
Tcpoussés j)ar celte (igure éliaugc; et, s'il ne nous csi guère possible de résoudre celle contradiction dans notre jugement sur Fempereur romantique, nous sommes du moins, à la Go de cette étude, tout, à fait à * même d'indiquer d'une manière claire et précise le pourquoi de cette contradiciion. Pour nous, (ils de ce sièiile, qui marchons en avant et voudiions hâter la venue du jour nouveau que nos yeux voient blanchir à l'horiion, nous ne pouvons aimer en Julien le roman* tique dont l'idéal est en arrière et qui s'efforce de faire recaler la roue de l'histoire : en ce sens, nous lui pré-
UN ROMANTIQUE SUH LB TBOIIE ISS
férons ses adversaires chrélicns qui représentaicnl alors le progrès et l'avenir. Mais, d'uti autre cdié, ce que Jalien cherchait à conserver du [>a88é est très-voisin de l'idéal que nous poursuivons flous-mémes : la beauté humaine, libre, harmonique, de la Grèce, la calme et ferme virilité de Rome, voilà ce que nous cherchons de nouveau à atleindre après la longue période intermédiaire du chrislianisme, et en profitant du développement spirituel et moral acquis dans Tintervalle. A ce point de vue, et pour ce qui est de l'idéal de lulien et du but de ses elVoris, nous nous sentons nttirés vers lui, malgré les défauts qu'il y a mêlés, et nous sommes avec lut contre ses adversaires, qui représentent à nos yeux la foi servile, la vie brisée, c'est-à-dire les fléaux contre lesquels notre mission et notre joie seront de lutter juscju'à l'entière victoire.
On sait que les chrétiens, jaloux de ne pas l iisser à leur ennemi acharné la gloire de sa belle mort, ont travesti cette scène funèbre, et ont représenté Julien furieux, désespéré, et lançant contre le ciel le sang de sa blessure avec ce cri : t Tu as vaincu, Galiléenf » Ce mensonge n^st pas dépourvu de sens; il cache une vérité général© et pour nous consolante : c'est que devant le Galiléen, devant le génie de l'avenir, succombent infailliblement tous les Juliens, c'est-à-dire tous les hommes, si bien doués et si puissants qu'ils soient, qui entreprennent de restaurer ou de conserver par la contrainte une forme de l'esprit et de la vie qui a fait son temps.
LE PVOtBSTANTISHB AO IIX* SIÈGLS,
ET CE QU'E.X aurait OIT ULRICH DE II 11 T T K
Après avoir publié en 185B une biographie d'Ulrich de Hutten, M. Strauss fit paraître en 4860 une traductioii des principaux Diaiogues du célèbre humaniste, et il mit à cette traduction une Mfaeê où il faisait une me criiique de la théologie protestante contemporaine et qui eut un grand retentissement en Allemagne. C'est 1^ morceau qu'on va lire. [Trad,)
Jamais encore, en écrivant un livre, je n'avais été assuré comme je le suis aujourd'liui de faire uo plaisir au public e( de rendre à la Dation allemande un service. Et cela est bien naturel; jusqu'ici en effet j'avais donné du mien, bon ou mauvais, selon mes forces; aujourd'hui, j'olTre au lecteur une traduction d'Ulrich de Hullen.
Le public ami des bons livres trouvera quelque goût.
je i'cspcre, à ce fruit mûr et savoureux, qui servira péui-élre à rafraichir le palais et à refaire l'estomac après tel mauvais roman ou tel soi-disant livre d'édification tout aassi mauvais. Ce n*est pas sans penser
expressément à ce public — auquel, s'il faut tout dire, je me flatte d'appartenir un peu — que j'ai choisi parmi les ccriiS' de HuUen les Dialoguei^ dans lesquels le sérieux de sa pensée réformatrice se revéi de formes pleines de goût et d*imaginatioA.
Quant à la nation allemande, c'est un de ses classiques que je lui rends ici accessible. On sait en effet que plusieurs des écrivains classiques de notre pays ont composé leurs ouvrages en latin. On peut disputer sur la définition de l'écrivain classique : j'entends par ce mot on auteur dans les œuvres duquel l'àme d'un peuple, ce (jiril a de plus profond ei de plus original, s'exprime avec plénitude, — et cela dans une forme qui, sans être un modèle à reproduire éternellement» est néanmoins attrayante et intelligible pour tous les temps. De tels écrivains ne peuvent avoir manqué au peuple allemand dans le siècle où il accomplit son grand acte iiQiional, la Réforniaiion, et ces écrivains-là devraient être proclames les premiers de nos classiques, ^ alors même qu'ils n'auraient pas tracé une seule ligne en langue allemande.
Le premier de tous, on le sait, n'est autre ici que Luiher lui-même. Il s'est servi maintes fois, lui aussi, de la langue latine; mais sa- traduction de la Bible, sescantiques, ses catéchismes, ses sermons, d^utres écrits encore, sont allemands, et si allemands, qu'ils ont fondé
noire langue et noire liiiératurc moderne. Ce qui a codiribué à faire que les écrils de JLuiher dous sont aujourd'hui bien plus accessibles que d'autres de la même époque, c'est une circonstance <jue peuvent déplorer les philologues, ou plutôt les antiquaires, niais qui, au point de vue de la culture générale, nous parait extrêmement heureuse. Cette circonstance, c'est que chaque génération à son tour a modifié à son usage non-seulement rorlhogi nphe, mais encore mainte particularité surannée de la liaduciion de la Bible, des cantiques et des autres écrits les plus lus de Luther; ces écrits, ayant été soumis de celte façon à un renouvellement linguistique incessant, sont accessibles aujourd'hui à une masse de lecteurs qui ne les comprendraient que difficilement dans leur forme première.
Huiten, à qui personne ne disputera la première place après Luther parmi les écrivains classiques du siècle de la Réformation, est aiqourd'hui, au point de vue de la langue, dans une situation qui parait d'abord moins favorable que celle de Luther. Autant son latin est supérieur à celui de Luther, autant s^n allemand est inférieur à celui du grand réformateur. En sa qualité d'humaniste, le latin était la langue dans laquelle il était habitué à écrire; et si, dans les dernières années de sa vie, pour être compris d'un plus grand nombre, de lecteurs, il écrivit plusieurs ouvrages en allemand et" traduisit ou fit traduire quelques-uns de ses écrits laiioSy notamment une partie de ses Dialogues^ il n'en revenait pas moins au latin toutes les fois qu'il voulait se mouvoir librement et surtout faire œuvre d'artiste.
130 KSSAIS D'HISTOIRE RBLI6IBU8B
De plas, ses écrits allerçands, étani moiDs lus et moins souvenl réimprimés, ne furent pas soumis à ce rajeu- DÎasemeat ooniimi qui conservait aux écrila de Luther la vie et l'action. Si l'on voulait aujourd'hui remédier à cela d*ttn seul coup, c'est-à-dire moderniser la langue des écrits allemands de Ilullen, on n'aboutirait qu'à produire un style d'une affeclatioa iosupportable, et on n'arriverait pas même à rendre ces écrits intéressants* Il faut traduire ses meilleurs ouvrages, et les traduire immédiatement du latin , en ne se servant des verrons allemandes que Huttcn a données lui-même que pour l'intelligence du texte et non pour les formes du style. Et ici lluilea retrouvera un certain avantage sur Luther. Son latin classique est plus prés do l'allemand actuel que le latin ecclésiastique et biblique de Luther. De plus, sa façon de penser, sa manière tonte laïque de considérer les choses humaines, et en particulier les choses reUgieuses, a plus d'afiinité avec noire pensée moderne.
Mais^ en traduisant ces IHalogue$^ ce n'est pas seulement l'un de nos ^classiques, l'écrivain spirituel et profondément national que je voudrais faire eonnaitie à mes coriipatriotes, c'est avant tout l'auxiliaire du grand réformateur, le courageux adversaire de Home, qùi m'attire ; et c'est à ce point, de vue que je me suis nus pour le choix des morceaux à traduire. J'ai cherché tout d'abord ceux dont la forme est encore attrayante pour les lecteurs d'anjourd'liui ; puis, parmi les écrils qui remplissaient cette condition, j ai choisi ceux dont le sqjet et le but se rattachent «ux efforts de Luther,
LE PROTESTANTISME AU XIX« SIÈCLE lai
i.la graode crise natîoDale du seizième siècle. On verra donc, dans ces Dialogue briller d'abord au ciel i'étmle de rhiunaniaine, puis l'horizon rougir peu à peu et laisser passer les premim rayons du soleil encore invisible de la llcformalion. Bientôt le soleil s'élèvera audessus de l'hurizon, au-dessus des brouillards ; il s'élèvera toujours plus haut, mais iea brouillards s'élèveront ausei; ei plus aes rayons gagneront en chaleur, plus épaisses a'assembleront les vapeurs qaî deviendront bientôt des nuages gros de redouta^ps tempêtes.
On rend la Réfurniation responsable de ces orages, ou ne cesse de lui reprocher d'avoir séparé en deux notre nation, d'avoir déchiré l'empire aHemand. On ne songe pas à Tétat de division et d'instabilité dont, pour plus d'une raison, cet empire souffrait déjà aupara* vant. On oublie aussi que ce n'est pas la (iiute des réformateurs si la semence qu'ils avaient jetée n'a pas pris racine partout en terre germanique, et ai la jeune plante a été violemment déracinée en maint endroit où elle commençait à prospérer. Enfin et surtout on ne voit pas assez que, si FAJIemagnc ne pouvait devenir tout à fait allemande, il valaii pourtant mieux (pi'olle le devint à moitié, plutôt que de rester tout entière romane. Car, avant la Béformation, l'Aliemagne n'était pas plus elle-même que la larve n'est abeille ou papillon. Le fond, l'essence de l'esprit germanique, c'est la libre activité de l'individu, c'est l'effort de cliacun pour vivre de sa propre vie. Le véritable Meniand est incapable de se contenter, en religion, de pratiques machinales, de vaines parades, d'un marmottage in-
m ESSAIS D'HISTOIRE RELIGIEUSE
distinct ; il veut avoir la conscience de ce qu'il fait, y mettre son cœur et sa pensée. Il ne supportera pas longtemps qu'on lui prescrive sa foi du dehors, qu'une caste sacerdotale le tienne sous tutelle pour les choses religieuses; il veut chercher lui-même^ que ce soit provisoirement dans l'Écrilure, ou que ce soit bientôt après dans la raison. Si nous avons aujourd'hui le droit et le pouvoir d'agir ainsi, nous autres Allemands pro* testants, c'est à la Réformation que nous le devons ; le faire en réalité, noy^ montrer par nos actes de vrais Allemands, cela ne dépend que de nous.
Qu'aurait pensé flutlcn, si on lui avait dit (jue cette hiérarchie romaine, au renversement de laquelle avaient travaillé et sa lance puissante, et le bras plus terrible encore de Luther, et le soulèvement unanime de tous les braves esprits du peuple allemand, — si on lui a\ait dit <|u'j|)rcs plus do trois cents ans elle subsisterait toujours, et que la moitié de rAllemague attendrait encore son salut de ces montagnes d'où lui étaient venus, depuis des siècles, tant de maux et tant de corruption 1 Telle est la lenteur du développement des peuples cl de l'humanité, telle est la marche mesurée de l'œuvre que l'esprit acconq)lit dans l'histoire. Nous ne devons nous laisser ni affliger ni surtout décourager par ces retards. Mais nous ne devons pas davantage fermer les yeux à ce fait qu'il y a encore beaucoup de vitalité dans les doctrines et les institutions ({ui H0U6 paraissent les plus dépassées ei les plus vieillies.
Certes, Hutten, s'il revenait au milieu de nous, trou-
LE PROTESTANTISME AU XiX* SIÈCLE 133
venitt bien changée sa vidille ennemie, l'Église romaine. Pour ce qui est de l'argent destiné à Rome, de l'exploi-
talion de rAllemagne par la cour poiitili<'ale, dont il se plaignait si vivement avec tdus les patriotes de son époque, il aurait lieu aujourd'hui de se rassurer. Si l'an de ses amis pouvait crier aux Allemands d'alors cet avis moqaeur : c Ouvrez les yeux et fermez la bourse, > on a vu, depuis, le second de ces deux conseils suivi par ceux-là nW'mes qui ne pouvaient pas se dccider à tenir compte du premier. Ce serait aussi eu vaiu qu'il chercherait aujourd'hui en Allemagne les sales moines mendiants, les chanoines débauchés, la vie luxueuse des prélats de son temps. A Rome même, il s'étonnerait de \oir toutes choses marcher l)ien plus hoonétemeui et bien plus couveoabiemeDl qu'autrefois.
Mais ces dehors embellis ne lui en imposeraient pas. Il trouverait bientôt que beaucoup de choses ont
changé, mais ne sont pas 'pour cela devenues meilleures. Peul-èlre même dirnit-il, dans le langage de la Bible, que le démon a bien été chassé, mais par le prince des démons. Et pour lui donner l'explication de l'énigme, il nous sufBrait d'un seul mot : nous lui ferions remarquer que, si Loyola a été son contemporain, il n'est devenu fondateur d'ordre qu'après 1530 \
Siy en conséquence, au lieu de haïr et de poursuivre la science comme les firanciscains et les dominicain^,
1 HuUeD ut mort en 1523.
134 B8SAIS D'HISTOIRE REi^IGIEUSE
les jésuites se sont mis à entrer en relations avec elle, mais dans le seul but de pouvoir la combattre avec ses
propres armes; si, au lieu de bàtonner la libre pensée, comme faisaient les autres, ils lui ont donne de perfides coups de poignard et oflert des breuvages empoisonnés, qni pourra voir là un progrès ? Si, à la place des débauchés aux. joues enflammées et à la vaste panse qu'il rencontrait en si grand nombre parmi les éedésiastiques de son temps, cl (pi'il a iinmoi uiiisés pour sa bonne part daD3 les Kpistolœ obscurorum virorum, — si Hutten rencontrait aujourd'hui les ligures blêmes, bâves, dévorées d'ambition ou desséchées par le fanatisme, qui les ont remplacés, ne regretterait-il pas, à la vue de ces disciples de Loyola et de Machiavel, l'inoffensif troupeau d'Épieiu'e de jadis ? Toujours, à côte de l'exploitation matérielle, Uulten a combattu eomme un mal plus fâcheux encore la mise sous tutelle politique, le servage spirituel que Rome faisait subir. à TAUemagiite et que ^Ile-ci se laissait imposer. Et, bien loin d'avoir un progrès à noter à cet égard, on peut dire que l'ambition de l'Église, sa haine de la libre pensée et de la culture intellectuelle, de l'indépendance et du développement politique des États, ne sont devenues que plus violentes et plus venimeuses depuis les progrès incessants qui se sont accomplis dans ces divers domaines.
Quant aux relations de l'Alleoiagne avec Rome, Hutten les trouverait bien aindessous des espérances qu'on pouvait concevoir de son temps. Ce qui le remplirait de surprise, ce n'est pas seulement que plus de
LB PROTBSTANTISVB AU XIX* SiftGLB M
la moiiié do rAlleniagiie soit resiée soumise a l'Eglise romaine, mais aussi que les pays allemands qui n om pas voulu rompre ces antiques liens, ne les aient pas dû moins dés longtemps relâchés. Que dis-je, relâchés.! Il verrait bien.plal6t que ce» liens» fort relâchés en effel grâce à la saine raison et à la virile volonté des aQcetrès, les Allemands d'aujonKriiiii, de gaieté de cœur, se les serrent plus élrouement autour du cou. Telle chose que le concordai autrichien le stupéûeraii^ même de la part d'un arriére-petit-fils de ce Ferdinand qui trompa jadis si amèrement ses espérances. A vrai dire, ces extravagances ont déjà recn leur punition. Ce concordat devait servir de ciniciu j)our coiisulider les murailles lézardées de TédiBce impérial ; et quoi en a été le premier résultat? c'est que les catholiques autrichiens, excités par leurs prêtres, n'oflt pas même voulu souffrir ft côté d'eux dans la tombe leurs concitoyens protestants. Ce concordat n'a pu conserver l'Italie à lAutriche, il a augmenté le mécontentcmeiU de la Hongrie, il a détruit dans toute l'Allemagne la con* fiance qu'auraient pu inspirer les réformes libérales de' UAutrich&y et dans ce pays lui-même il a porté un coup fatal aux esj)érances des patriotes. Comment, après de tels avertissements, les princes protestants du sud de l'Allemagne ont-ils pu céder à la fantaisie de faire à leurs sujets catholiques le cadeau de concordats rédigée sur le modèle du concordai autrichien ? G'esi là une énigme que nous ne nous chargeons pas d'expliquer. En tout cas, les jtoj)ulations iin'tiie (\itlioli(|ucs se souciaient fort peu d'un tel présent, comme on a pu le voir
m ' ESSAIS D'HISTOIRE RELIGIEUSE
à Bade, où le prince, ûdèle à la constitution, n'est pas resté sourd aux \(vn\ de son peuple. Espérons que la iaute commise pourra être complètement réparée et que l'exemple de Bade sera imité par les États voisins. Car si, au moment où le prétendu successeur de saint Pieire sent vaciller sous ses pieds la chaire pontiflcale, au moment où les Italiens, et surtout les liahitants des États de l'Eglise, ne veulent i)lus de pape-roi, et, sans les baïonnettes étrangères, l'auraient depuis longtemps cbassé, si à ce moment les Allemands lui apportaient à signer des concordats qui eussent satisfait les papes du seizième siècle, — ce serait là une sottise qui dépasserait toutes les homes et qui serait digne d'être stigmatisée par la plus véhémente saiin> d ■ flutten.
S'il est vrai de dire que du côté catholique Hutten trouverait encore aujourd'hui ample matière à ses plaintes et à ses emportements, nous autres protestants nous ne devons point nous flatter qu'il serait plus satisfait de nous-mémes\ Autant il est vrai qu'il a visé à rétablissement d'une Église protestante, autant il est douteux qu'il reconnût dans la nètre, telle qu*elle existe aujourd'hui, celle qu'il avait conçue. Et même je ne sais pas si h colère qu'il ressentait contre l'Église de Uome, à voir qu'elle n'est pas devenue autre, ne serait pas moins violente que sa colère contre notre Église, à la voir devenue tout autre qu'il oe l'avait
i A partir de m passage, j*ai profilé de h iradoetion que M. Nefnter a donnie de qoelqaei fragments de celte préface dans la Jleeite ^er. «Milice de septembre 1S60. (TVad.)
espéré. Il ne s'est \yd6 lassé de reprocher à la première de s'être montrée infidèle à l'esprit du Christ, mais il n'a pa lui refuser le témoignage d'être restée fidèle à elle-même en tant qu'Église de Rome : quant à l'Église protestante, il aurait à loi reprocher d*étre devenue infidèle à elle-même et d'avoir renié son propre principe, ce qui est toujours le pire malheur. Le chevalier eût pu voir cela encore de ses yeux ; car ce changement est malheureusement très-ancien; mais, aujourd'hui même, il serait obligé de reconnaître que véritablement, et à tout prendre, notre Église n'a pas encore retrouvé son principe. Le principe d'où est sorti le protestaolisme, c'est la libre conviction de l'individu, la ferme volonté de ne se rien faire accroire et de n'admetire comme articles de foi que les suggestions et les' résultats de la vie intérieure. Luther croyait au texte, et à la lettre tout entière du texte, s'il le fallait, non parce que l'Église le lui commandait, mais parce que son instinct personnel du vrai, dans lequel il voyait le témoignage du SaintrËsprit, lui assurait la vérité et la divinité du contenu de l'Écriture. Le protestant ne doit donc sa foi à J'Écriture qu'autant que sa conviction persohnelle et son sens intérieur, armés aujourd'hui de bien autres ressources, lui donnent la certitude que les récits de l'Écriture sont dignes de foi et ses doctrines conformes à la raison. Le protestantisme avait déjà fait défection à lui-même, au moment où la foi morte et servile de la lettre et du symbole prit la place de cette foi libre et vivante. Et, dès lors, en quel lieu se seraitril affranchi de cette fausse tendance?
m ESSAIS D'HISTOIRE RELiGIBUSB
Néanmoins, le vrai jinncipe pruiesiant a cuniinué de vivre, même au sein de l'Église dégénérée, dans certaines individualités et dans certains milieux restreints : ce fut là rheurcux fhiit du grand acte réformateur qui avait brisé dans le cercle du protestantisme la contrainle extérieure et la piiis>nn(M' rivile de la hiérarchie. Le doute, l'examen^ la pensée philosophique et enfin la littérature nationale allemande naquirent sur ce terrain, et c'est la joie et l'orgueil d'un cœur protestant que cette moderne littérature classique de notre peuple nppnrtienne exclasivemenl au protestantisme. Sur un terrain catholique, elle eût été absolu ment impossible: on ne peut concevoir un seul instant Kant, ' Lessing, Goethe et Schiller catholiques. Et il est vrai d'ajouter que, même dans l'Église protestante, une telle littérature ne pouvait surgir que le jour où le développement du rationalisme eut renversé les barrières confessionnelles de l'Kglise, eut élargi son horizon et l'eut rendue accessible à la lumière et à lair libre. Mais ce rationalisme hii-méme ne pouvait se développer que sur un terrain protestant. Le catholicisme oscille incessamment entre la superstition et l'incrédulité ; le Français, l'ilalien tombent dans la frivolité dès qu'ils se détournent des dogmes de leur Église. Une pensée qui, avec la foi de l'Église, n'abandonne pas en même temps la foi morale, l'idée d'un ordre universel et renthoiisîasme de l'idéal, — une telle pensée, l'impératif caiégoi itpie de Kanl, n'est possible que dans un milieu protestant ou sous l'influence du protestantisme.
On raproche ans pîétistes de nos jours de condamner comme païens les hommes de notre grande époque littéraire, de représenter la lecture do leurs œuvres comme pernicieuse, de détourner ici comme ailleurs le peuple allemand de sa véritable voie. Je l'avoue : rien oe me
parait plas natarei que cette manière d'agir de nos orthodoxes. Depuis Kiopstock, aucun dé nos classiques
n'a plus été chrétien , du moins h prendre le mol dans le sens où il a été usité justprici ; et c'est encore une questioo de savoir si on peut lui en donner un autre. Lessing a écrit dans son Nathan le livre symbolique de dette nouvelle école. Goethe et Schiller» Wieland et Herder, toute part faite au développement original de chacun d'eux, n'en sont pas moins pour l'essentiel au même point de vue que Lessing. Tous ces grands hommes ont dépassé la sphère des religions positives ; je n'excepte pas même Herder , dont le caractère ecclésiastique et l'imagination exaltée se marquent moins dans la pensée elle-même que dans la forme et le coloris qu'elle revêt. Pour eux , il n'y a pas d'autre révélation que celle (jui jaillit du cœur, de la nature et de l'histoire; pas d'autre miracle que les lois mêmes de la nature ; pas d'autre salut, pas d'autre rédemption que celle qui s'accomplit dans l'âme humaine par la purification , par le renoncement et par l'amour. Les récits de la Bible n'avaient de valeur historique à leurs yeux que pour autant qu'ils restaient dans la sphère des choses naturelles : ce qui allait au delà était, selon eux, légende ou illusion, et même ils ne se défendaient pas toujours de soupçons plus fâcheux. Les articles do foi, les dogmes de TEglise
140 ËSSAIS D'HISTOIRE aELiGlËUSE
n'étaient pour eux, tout au plus» que des symboles auxquels on pouvait rattacher des vérités morales* des idées religieuses. Si les orthodoxes considèrent une telle manière de voir comme anti-chréiienne, — et à leur point de vue il n'en peut être autrement, — ils ont bien le droit de déclarer pernicieuse la lecture d'écrits dans lesquels ces idées sont exposées avec tant d'esprit, ou, ce qui est plutf dangereux encore, sont tout naturelle^ ment présupposées et sous-entendues; ils ont le droit de flétrir comme hérétiques et maîtres d'erreur les écrivains que, nous autres, nous vénérons comme des classiques. Reste à savoir si nous voulons prêter l'oreille à leurs discours, ou si nous ne préférons pas risquer d'aller en enfer avec Leasing, Gœthe et Schiller, plutôt que d'aller au ciel avec lïene^slenberg, Stahl et Vilmar.
La célébration récente de la fête séculaire de Schiller a été, comme on pouvait s'y attendre, on ne peut plus désagréable aux dévots, et, s'ils ne se sont pas plus éoergiquement prononcés contre elle, ç'aété pure politique de leur part, et désir de ne pas se mettre trop mal avec le public. Ce qui est en tout cas très-naïf, c'est leur beau zèle contre, ridolàtrie, comme s'il ne pouvait venir à l'esprit de personne de leur crier le Quis iuUrU Graeehos de gedUione quererUesf Un de leurs hommes les plus cultivés et de leurs plus doux parleurs, qui prit sous son patronage la féie de Schiller, n'a-t-il pas cru pourtant devoir s'écrier : c Loin de nous toute apothéose au dedans comme au dehors de l'Église! » Qu'à cela ne tienne! Nous qui sommes au dehors, nous pouvons lui affirmer qu'aucun de nous n'a jamais pensé, ni ne
pensera, soit à coutesler au vieux capitaine Schiller la paternité de son ûls pour Tattribuer à un Être sapérieur, soit à supposer aux ordonnances écrites par le poète, en sa qualité de médecin de régiment, le pouvoir
de ressusciter les morts, soit enfin à tirer du fait que la sépulture de Schiller est encore aujourd'hui un mystère, cette conclusion qu'il a été élevé corporeilement dans les régions célestes.
Au re.-le, la modération dont les orthodoxes ont fait preuve à l'occasion de la féte de Schiller éiiiit d'autant plus naturelle^ que bien peu de gens, parmi ceux qui célébraient cette féte, en comprenaient toute la portée. On sait bien en gros que le christianisme du poète laissait à désirer (la vérité est que depuis Lessing aucun de nos classiques n'avait été si peu chrétien), mais on le lui pardonne, parce qu'en ceci, dit-on, il cédait à l'influence de son çiécle, comme on lui pardonne aussi son cosmopolitisme , ses paroles dédaigneuses sur l'amour de la patrie. Au fond, et à ]^ bien voir, le cas est tout différent. Le i)atriotismo allemand, quoique subordonné chez. Schiller au cosmopolitisme, n'était pas du tout absent chez lui ; et, si le poëte avait vécu jusqu'à la guerre de l'indépendance, on aurait vu ce patriotisme jaillir en flammes brillantes, sans que pour cela rien fût changé dans l'ensemble de ses pensées et de ses convictions. La foi de rÉglise, au contraire, n'a plus aucune place dans l'esprit de Schiller , et il n'aurait pu lui f jîre la plus petite concession sans jeter par-dessus bord ses convictions les plus profondes : le jour où il se serait accommodé à un seul dogme, à un seul récit miraculeux
U« BSSAIS D'HISTOIRB RBLIGIBUSK
de la Bible, il se serait mis en contradtctioii avec l'esprit
de loules ses u-uvres. Et que ce soit précisément la ligure de cel homme, dont la grandeur intellectuelle et inorale,'pure de tout mélange chrétien, était pleinement rationnelle et hnmaine, — que ce soU cette figare qui exerce sur l'âme germanique un irrésistible attrait, que ce soit en Schiller plus qu'en aucun autre que se reconnaît l'esprit national allemand, — c'est là un fait qui doit paraître aussi fâcheux aux hommes d'Église qu'il est pour nous réjouissant et plein de promesses.
Notre littérature classique s'était développée dans la période du rationalisme, et était arrivée à son complet épanouissement pendant l'époque de la Révolution française et de la domination étrangère; lorsque vinrent les guerres de l'indépendance, son tempS, comme celui du rationalisme, était déjà passé. Les Français, nos envahisseurs, étaient en majorité incrédules ; les plus cultivcs dï'fid c eux étaient ordinairement voltaiiiens, les autres suivaient le torrent, tous adoraient la force matérielle* Les hommes et les jeunes gens de la nation allemande qui s'insurgèrent contre cette force, le Orent dans un sentiment de foi enthousiaste èn une Puissance morale supérieure ; et, pour eux, cette foi, en haine de l'incrédulité fraii< ai.-e, se confondit avec le vieux svslème chrétien. C'est ainsi que les poètes et les écrivains de ces années redevinrent pieux à la manière chrétienne, et, avec la restauration des trônes, on vit aussi celle de l'Église, delà théologie et même de la philosophie. Frédéric-r.uillaume III g;ita son grand acte libéial, l'union des deux Églises protestantes, par la liturgie à teudaoces
L& PROTESTANTISME AU XIX* SIÈCLE t43
catholiques qu'il décréta Claas Harms écrivit ses fameuses (hêses ultra-luilit riennes ; la Gazette évangèlique fui fondée, et les ralionalistes de Halle furent dénoncés, Hegel lui-même iranàformn son système, conçu originairement au point de vue d'unjs absolue liberté de popser, el en fit un instrument destiné à justifier le fait accompli en tout, et particulièrement en fait de dogme eccK'siasiique.
£a ce temps-là vivait un liommc pieux, tuais dont la prudence égalait la piété, si même elle ne la surpassait : qui peut savoir au juste ces choses ? Il fat le premier qui comprit et qui exploita les éléments émancipaleurs contenus dans l'idée de ITiiioii. Si, dans cliacune des deux confessions é va ngéliques, les opinions dogitiaiiques qui maintenaient la séparation cessaient de revêtir uo caractère obligatoire, c'était autant de gagné, et, dans rédifice nouveau, on se trouvait déjà bien plus à l'aise que dans l'étroite enceinte corifossionnelk' d'auparavant. Néanmoins, Schleiei inacluT jiij^ea que 1»? vaisseau de la dogmatique chrétien no étaiteocore beaucoup trop chargé pour affronter, malgré sa vieillesse, les hautes vagues d*une époque agitée ; il conseilla de jeter par-dessus bord tout ce qui n'était pas indispensable, et il se confia pour sa part, sans autic baij;age , a la l)ai'<pie légère de la conscience religieuse. 11 ne représenta pas les thèses de la doctrine évangèlique, telle qu'il la concevait, comme fondées sur l'autorité de TÉcriture ou sur qelle d'un symbole quelconque, mais comme l'expression pure et simple de la conscience chréiienne. L'Écriture et les syntboleâ n'intervenaient dans son exj)ositiqn que d'une
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façon tout accessoire et en l'urnie de supplément. Schleiermacber savait pourianl aussi bien que personne que cette conscience s'exprimerait tout autrement si elle ne s'était formée dans une communauté chrétienne instruite par la Bible et par les symboles, — que, par conséquent , la lhéolo|iie se mou voit dans un cercle vicieux. Mais, lorsqu'il avait formulé ces prétendues afOnnaiions de la conscience chrétienne de manière à ce qu'elles parussent s'accorder entre elles et avec la raison, Schleiermacher jugeait sa tâche accomplie. C'est ainsi qu'il arriva à construire le plus ingénieux, mais aussi le plus artiliciel des systèmes , — savante machine , aux rouages compliqués , que la main seule de l'inventeur pouvait maintenir en bon état. Les thèses de la Dogmatique de Schleiermacher ne sont, sur aucun point, vraiment conformes au dogme de l'Église ; elles n'ont pas le même sons et elles ne sont pas puisées à la même source. C'était — qu'un nous passe celle comparaison — à la place du pain rassis qu'offrait l'Église, comme une pâtisserie exquise, ressemblant à ce vieux pain de façon à s'y méprendre , et flattant infiniment plus un palais délicat et blasé. Le dogme l'undanieiHal de Sclileiermacher — tous les autres ne sont destinés qu'à l'appuyer — c'est la personne de Christ; il lui était resté de son. éducation religieuse chez les Moraves le besoin profond de se sentir en communion intime et personnelleavec son Rédempteur. Mais ce Christ n'êlait pas la seconde personne de la Trinité, le Fils de Dieu dépouillant l'existence divine pour revêtir un corps humain, et, après sa vie terrestre, revenant à cette existence supérieure ;
c'était simplement un homme, moralement accompli, il est vrai, mais limité dtailleors par les conditions de la
\ie nationale et de la vie individuelle. Or, si Ton voit très-bien en (juoi une telle conception diflero du dogme de l'Église, on ue voit pas du tout comment, au point de vue puren&ent rationnel de Schleiermacher, il était possible de conclure à Texistence réelle de cet hommo4ypa ou même de la comprendre*: il suffisait pleinement de le concevoir comme un idéal.
Mais, si le dogme ecclésiasliqae n'avait pas lieu d'être satisfait de Schleiermacher, il arriva bien pis encore, à peine le grand théologien avait-il fermé les yeux, i rËcriture sainte, la source même du dogme au point de vue protestant ; et on eut alors une nouvelle occasion d'admirer le prudent calcul de l'homme qui avait pris si bien ses mesures d'avance, et avait cherché à rendre son Credo indépendant de la lettre biblique. Ici, plus d'un lecteur s'imaginera que je veux parler de mon livre sur la Vie de Jéeus, et me répliquera que ce livre est depuis longtemps réfuté. Je ne voulais pas en parler; mais, puisqu'on allègue de prétendues réfutations, je ne veux rien éluder. Pouréviter une pure dispute de mots, admeuons que j'aie été réfuté ; toute la question est de savoir comment je l'ai été. Qu'on me permette une p^ tite i)arnbole. Supposons que j*aie calculé que je devais 2,000 écus à mon créancier, puis qu'une tierce personne arrive, refasse le calcul après moi et dise : « Ton compte est faux, tu n'en dois plus que 500; » — aurais-je lieu d'être fâché d'une telle réfutation de mon calcul, à. supposer qu'elle fût exacte, et mon créancier seraitril dis*
posé i s'en réjouir? Voilà exactement dans quel sens
ma Vie de Jésus a été réfutée.
Quand je me mis à la composition de mon livre, j'avais devant moi deux ou plutôt trois vues opposées sur l'histoire évangélique, et notamment sur ses parties miraculeuses^ de tout temps les plus importantes pour la dogmatique. Les uns prenaient les récits selon leur sens évident, comme des relations de faits STirnaturels qu'ils tenaient pour réellement accomplis. Je ne pus imposer à mon esprit une telle foi. Les autres disaient : c Ces histoires sont vraies» mais tout s'est passé naturellement, et les narrateurs n'ont fait que laisser de côté des transitions, des détails, des circonstances accessoires qu'ils supposaiont aller de soi, et ce sont ces ' omissions qui créent l'apparence du miracle. » Je ne pus me résoudre à une si violente interprétation des récits bibliquies. Une troisième opinion , moins en vue, * donnait tantM les faits, tantôt les récits pour artifices et fantasmagorie d'imposteurs; un tel soupçon me répugna.
Que faire donc pour trouver une issue? Je considérai les récits sacrés des religions antiques, que perr sonne ne songe plus à prendre au sens surnaturel avec Hérodote, ni à expliquer naturellement avec'Évbémére, ni à donner pour impostures ou jeux du diable avec le zèle emporté des Pères de l'Église, mais que Ton accepte, au contraire, comme légendes nées sans intention ni malice de la pieuse imagination des peuples et de leurs poètes. Je considérai de môme les récits miraculeux de rhistoire évangélique, ou du moins la plupart
LE PROreSTANTlSHB AU XIX* SIÈCLE 147
(l*entre eux, comme pt oUuiis de la ficUon naïve des premiers âges du christianisme.
Mais, comme nous venons de le dire, j*ai été réfuté. On a établi qu'une grande .partie de ces récits ont été conçus avec intention et^'dans des vues de parti nettes el déterminées. Qui peut y trouver à redire? Ce n'est assurément pas moi. Oui peut s'applaudir de cette réfutation de la Vie de Jésus ? Ce ne sont assurément pas mes adversaires orthodoxes. Le quatrième Évangile restait, à bien des égards, une énigme pour moi ; je ne pouvais bien concevoir comment le fond des trois premiers avait pu, sans intention calculée, subir la considérable métamorphose qu'on découvre dans le dernier. Je n'avais point trouvé la sohition de ce problème; depuis, on a prouvé que le quatrième Évangile est une composiUon dont l'auteur, dominé par des vues philosopbiques et dogmatiques, fait, des données historiques et légendaires qu'd emploie, un aussi libre usage que Platon prêtant à Socrate, dans ses Dialogues, tant de faits, gestes et discours dont son maitre no s'était en réalité jamais avisé. Qui perd à cela T Ce n*est encore pas moi ; je n'y perdrais que si, dans mon entreprise, je n'avais eu à cœur que ma manière de voir et mon nom; mais j'avais eu à cœur au contraire, de faire, de la place pour le libre mouvement de l'esprit, en déblayant les constructions caduques qui le gênaient ici : plus on a fait place nette, plus je dois m'en applaudir. Je n'ai donc rien perdu à tout cela, et mes adversaires n'ont rien guigné; au contraire, lorsque nos orthodoxes se plaindront — et en cela ils
148 ESSAIS D'HISTOIRE RELIfilEUSE
n'auront pas lorl — des t'crivaiiis tjiii an aii^cnl les faits d'après des idées philosopliiques préconçues, on pourra - les renvoyer à leur Évangile de prédileciioD comme à en vrai modèle de cette manière d'écrire l'histoire.
Toutes les autres sciences concouraient en même temps à cette subversion des fondements de la théologie existante. L'élude de plus en plus vivement poussée de l'histoire fournissait un critérium de crédibilité historique duquel résistèrent le moins ceux des documents ^ hiblii^ucs que la théologie considérait comme les plus importants. Les étonnants progrés des sciences naturelles tendaient de plus en plus à faire prévaloir une conception de l'univers avec laquelle la foi traditionnelle jurait tout autant que le ferait un pan de vieille maison dans un palais qu'on aurait édiûé par-dessus. Il est à p«ne nécessaire de rappeler le désaccord entre les conceptions dogmatiques du ciil et de l'enfer, et l'astronomie ; entre l'histoire de la création, et l'astronomie et la géologie; entre les miracles bibliques et les vrais et grands miracles où nous initient la physique et la chimie. El ces résultats de l'investigation de l'histoire et de la nature ne restaient plus, comme la cjiose avait pu se faire aux siècles précédents, le monopole des savants; ils étaient sur-le-champ, conformément à l'esprit de l'époque» élaborés et vulgarisés à l'envi pour le peuple, et transformés par de nombreux livres et journauif en bien commun. Rien que le Comoê de Humboldt, avec les travaux de vulgarisation qui s'y ratlacheni, a causé un j)réjndie(' incalculalde à la foi de l'Kglise ; et je ne i)ui3 en vouloir au prédicateur qui a prononcé à Berlin l'orai-
LE PnOTESTA.NTlSMfi AU XIX» SIÈCLE 140
son funèbre de Humboldi, ei qui est on de mes anciens amis, s'il n*a ouvert aa nataraliste défunt qu*one spcctive très-incertaine d'entrer dans le ciel chrétien *.
N'oublions pas non plus nos grands petites : oe n'est que dans ces trente dernières années qu'ils ont été étudiés à fond et généralement compris; chaque nouvollo édition de Schiller et de Gœtbe a é(é une nouvelle défaite pour Torthodoxie.
* Les choses étaient donc aînsf : du côté de la théologie
scientifique, la dissolution de l'ancienne dogmatique et de son fondement soi-disant historique avait été opérée — pour le dogme, en grande partie déjà par Schleiermacher ; pour Thistoire, moins par moi que par d*autres après moi'qui s'y sont mieux entendus ^ avec une évidence et une force qui devaient s'imposer à tout homme de jugement. D'nuire part, les seiences historiques et naturelles venaient roncourir à ces résultats, en les confirmant et même en les présupposant. £nûn toutes ces notions se répandaient depuis longtemps au delà du cercle restreint des savants : il s'était formé ainsi, par l'effet de celle divulgation, comme par l'action toujours vivante de nos classiques, une sorte d'atmosphère de civilisation où se trouvait enveloppé quiconque ne s'y dérobait pas de force et par un volontaire isolement. Que devait faire la théologie? L'éoigme du' Sphinx était trouvée, mais le Sphinx ne voulait pas sauter dans l'abime. Nous sommes loin de lui en vouloir pour cela;
1. Les lettres dHomboldt A Varohagen, poblites dopais, onl non* tré combien ce prédicaiear avait va juste.
liO * £SSA1S P'HlSTOinE RELIGIEUSE
maîB ce qui noos étoonr, c'est- la condaite des braves Thébains, qui se sont accommodés et qaî s'accommodent encore si débonnairemcnl de tout le tintamarre que fait depuis ce temps le Spiiinx.
Car tout son effort tendit désormais à faire illusion au monde, et finalement à se faire aussi illusion à luiméme^'La théologie ne voulait pas avouer que son rôle était fini; elle voulait faire croire que ses affaires étaient encore en bon état, et que les bruits de -banqueroute n'étaient répandus que par de frivoles polissons. Elle se conduisit comme un négociant qui cherche encore, à la dernière heure, à échapper à une ruine inévitable ; elle se livra à des combinaisons extravagantes, emprunta de ceux qui consentaient à lui prêter- encoré, et ne fit par-là que rendre un peu j)lus sensible le désordre de ses affaires. Le spectacle de notre littérature tbéologique contemporaine est singulier et peu agréable. Ën face de rimpercq>tible poignée de ceux qui savent et qui veulent savoir ce qu'il en est de la théologie, qui prennent à tâche de chercher la vérité , et se font un devoir d'énoncei- en toute franchise a' (jui leur parait tel (sous réserve de mainte erreur humaine dans le détail), on voit la majorité innombrable et extérieurement dominante de ceux qui n'opt d'autre souci que de cacher à eux-mêmes et aux autres la vérité qui s'impose, parce qu'elle compromet K'Ui' statu (/uo et leur état de possession ecclésiastique, de discuter ce qui est indiscutable, d'obscurcir ce qui est évident, de se dérober par des sauts de côté aux raisons convaincantes, et d'avoir contre chaque preuve la ressource d*un faux-fuyant, si pi-
luyable qu'il soii, le' tout avec un mélange d'îUusioD
obtuse ou rattinée, et d'étalage impudent d'assertions sciemment fausses. Que cej)endaiit on accepte parfois, de force, certains résujtats de la critique, et qu'on cherche à voiler ces concessions forcées par un redoublement d'injures contre les criti(|(ies ; que^ dans tous les cas, on se dérobe aux conséquences après avoir admis les prémissrs, cela ne fait »jue mieux ressortir la confusion et l'équivoque de tout. ce ntanége.
Ici, M. Slranss, pour illustrer sa prnsre, cxaiiiirip rivec quelque
détail iiii ouvrape ilo Tun des ilu'ologi<*ns dont il \icnl de parler, le
Chrulus und seine Zeit, do H. £wald. — Puis il reprend : * ■ •
Et c'est autour de tels drapeaux, de drapeaux qui n'qnt pas été déchirés dans de nobles luttes, mais qui, dès le premier ji)ur, n'étaient que de mauvais chiiïons
faits de pièces cl de morceaux, — c'est autour de cela que les Églises de nus jouis, que la jeunesse théologique, en particulier, devraient se rassembler! — Pour atteindre cette dernière, il est nécessaire d'avoir recours à des moyens tout particuliers. Cette jeunesse, telle que la font nos universités , n'est-elle pas irrésistiblement pénétrée de re?:prit d'innovation ? Que de dangers déjà dans les études préparatoires ! La philologie, avec ses vieux païens, ci surtout la philosophie, avec ces tendances panthéistes qu'on n'a pas su réprimer encore. Contre ce dernier mal on a su trouver récemment un . rçntède : c'est de ne pas nommer un savant à une chaire
tSt ESSAIS O'HISTOIRK ftBLIGlBOSB !
de philosophie, à moins qae M. Pichte le fils * ou
M, Wcisse le pelil-fils ' ne lui ait donné un certifient d'innocuité. £l c'est là, pour le dire en passant, un fail qoi explique à merveille l'état étonnamment prospère où nous voyons actuellement les études philosophiques dans nos universités. HsîSy par malheur, il y a encore les livres. Qui sait si le candidat n'étudie pas à huis clos Hegel ou Feuerbach? Il faut lui en ôter lo tomps..()a abrégera autant que possible les études préparatoire?, et, ce qui est. l'important, on' intercalera dés l'abord des cours de théologie au milieu des cours de philosophie et de philologie. C'est ainsi qu'on empêche Tédifice des idées modernes de se construire dans les jeunes tètes, et qu'on élève peu à peu, devant l'horizon des futurs pasteurs, les barrières ecclésiastiques, au delà desquelles ils ne sauront bientôt plus rien voir. Il faut à tout prix que le candidat ne se pose jamais la simple question : c Qu'est-ce qui est vrai ?» Il doit toujours se demander : t Quelle idée puis-je admettre sans nuire à ma carrière pastorale ? w i^endant ses éludes théologiques proprement dites, le candidat est Xoujours tenu par le même fil. On croit ne pouvoir jamais éveiller assez
1. Iminanael Uermann Fichto, fils du grand philosophe Fichtc, a été pendant longtemps professeur de philoso^ie à Tttbingen; il vil mainienant dans la retraite. {Trad.)
9. Christian H. Weiss«| utaor de divers oiiYntgee de tbéolofie el de philoaophie (Fidét de Dieu, — Vttiitoirê imgélipu itvdiée
au point de vue critique et philoiophique,elc.), petit-fils deCliristian Félix Weisse, littérateur aUemaoït du tiède passé, ami de Leasing, de Gtrve, t\c{Trad.)
LE PR0TB8TANTISHB AU XIX* SlftCLB 15S
tôt en lui le zèle ecclésiaslique. La domination spirituelle, a un attrait irrésistible, même dans l'Église protestanie, où «Ue devrait ne trouver aucune place, et où, dans toas les cas, elle a infiDÎment moins de jeu que dans l'Église catholique, Gooverner les âmes, guider secrètement des populations entières, des individus influents et souvent très-sensés à tous autres égards, avoir peut-être à diriger un jour des personnes haut pincées, — qui sait? la personne royale elle-même^ — quel but séduisant pour une jeune ambition ! Et quant aux opinions grâce auxquelles on s'assure l'admission et l'avancement, quant à celles qui excluent toute espérance et qui ferment toute issue, les directeurs de l'Église ne laissent subsister à cet égard aucune équivoque. Ainsi, .—à bas le doute et la critique 1 Je crois, monsieur le conseiller ecclésiallique; — aussi sûr que vous croyez vous-même !
' Mais la violence que le candidat a dû se faire pour imposer silence à sa raison réagit sur sa vie entière. Il est intolérant envers tous ceux chez lesquels il rencontre ou seulement suppose une raison moins obéissante que la sienne* Toute sa nature garde quelque chose de malsain, de passionné; avec une rare culture peut-être, avec un grand empire sur lui-même, il n'en demeure pas moins au fond un fanatique. Je le demande, n'estce pas là, tout bien considéré, le caractère général de nos récentes recrues théobgiques t On peut plaindre les pauvres jeunes gens ; le blâme doit s'adresser à leurs maîtres et aux autorités ecclésiastiques. Mais c'est surtout la nation que l'on doit plaindre de ce que ses futurs
iastiioteurs religieux ei moraux ne sont formés à rieu plus vite et plus ardemment qu'à étouffer en eux le sens
de la vérité, à se mentir à eux-mêmes.
, En opposition à ce triste état actuel de l'Église, il 8*68t formé un groupe de théologiens, composé surtout de disciples de Schletermacher qui, suivant l'exemple du maître, insistent avant tout sur le sentiment pieux, veulent qu'on sépare la religion chrétienne de la théologie, et qu'on accorde aux libres recherches do la seconde toute la liberté qui est compatible avec le maintien de la première. Certes, la religion ne repose pas sur la ' théologie; c'est Tinversequi est vrai ;*mais la religion « se crée nécessairement une théologie, et, si cette der- • nière tombe en lambeaux, la première ne peut absolument ])as, à la longue, échapper à un changement. La vie de l'arbre n'est pas dans le bois , elle est dans l'écorce, dans le liber, dans l'aubier, d'où se forment chaque année de nouveaux cercles de bois qui donnent à l'arbre sa taille et son port. Mais l'écorce reçoit quelque part une entaille, l'humidiié p»'iiètre, le bois commence à pourrir : nous avons devant nous un arbre creux. Cet arbre creux, c'est l'Ëglise, c'est la théologie * contemporaine ; le bois, c'est le dogme, qqi, en partie, a déjà disparu, eu partie est pourri, et cède à la pres^ sion du doigt dès qu'on le touche. La religion vit encore, la séve morue encore dans les branches et dans les feuilles; mais la beauté et la force de l'arbre ont
^ 1. O'autru part, on le sail, plusieurs dc^ disciples les plus intimes
4t ruioatre ibéologieQ -sont devenus de très-dangereux faoati^uei.
LÇ PROTESTANTISME AU \IX- SIfiCLK 155
disparu; le pi*ochain orage meDace de ie fendre ou roéme de le renvera^. On met des sonUens aux branches: œ sont les confessionnaux el les -prie-Dieu, les.
innovations dans la liturgie et dans la discipline ecclésiastique, par lesquelles on croit restaurer l'Église prolestante; mais tout cet cchafaudage, quand viendrais tempête, ne fera que bâter la chute de Tarbre. — Je n*aime pas en générUl les allégories prolongées ; mais celle-et est vraie jusque dans les moindres détails.
Pour la vie pratique, pour la tache de l'eccfésiasiique comme prédicateur et pasteur, le point de .vtie d^ disciples de Schlcirmacher dont nous avons parlé, était certes provisoirement le meilleur, et on a vu des hommes animés de cet esprit déployer- une activité . utile cl féconde; mais, scientiiiquement, ils sont faibles, parce qu'ils négligent la théologie et sont forcés de la négliger.
Je trouve que d'aucun côté on n'aime à. dire la parole déCnitive et sincère. Et pourquoi donc pas? ITest-
ce pas depuis longtemps un secret public parmi les hommes tant soit peu instruits et pensants que personne n'admet plus la lettre du dogme traditionnel. Je concède encore Fillusion, mais je conteste la réalité de la foi. Il n'y a personne pour quj le Symbole des apôures ou la Confession d'Augsbourg soit encore Texpresston adéquate de sa conscience religieuse, — personne qui admetti' encore les miracles du Nouveau Te&tament (poucuepas parler de l'Ancien !) depuis la Conception immaculée jusqu'à l'Ascension. Ceux qui ne les interprètent pas natureUement les tieonent pour
des légendes. El, s'il en est ainsi da public pensant, nous avons vu qu'il n'en est pas autrement des ecclésiastiques. Pourquoi donc toutes ces fausses manœuvres? Pouiquoi celle hypocrisie envers les autres et envers soi-même? Est-il digne de l'homme, dans son rapport avec la religion, de se comporter comme un esclave lâche et rusé, de se tirer d'ailTaire par des demimots et de vains subterfu ges î Pourquoi ne pas dire fran-* chement les choses ? Pourquoi ne pas se confesser réciproquement (ju'on ne peut plus reconnaître dans les técils bibliques qu'un mélange de vérité et de fiction, et dans les dogmes ecclésiastiques de significatifs symboles; — que, néanmoins, on conserve une vénération inaltérable à l'idée morale du christianisme et au caracière de son fondateur, auiani qu'il est possible de reconnaiire encore la tigure humaine sous l'enveloppe miraculeuse dont l'ont couverte ses premiers biographes? Mais nous permettra-t-on encore, après cela, de nous appeler chrétiens! le ne sais; mais qu'importe ici le nom ? Ce que je sais, c'est que seulement aloi s nous redeviendrons des honnnes sincères, • honnêtes et droits, c'est-à-dire meilleurs. Nous resteions aussi protestants, et même alors seulement nous serons de vrais protestants.
Au fond, c'est à peu près là ce qu'a déjà fait avec le do^me et avec l'histoire biblique plus d'un pasteur intelligent. Uuand Schleiermacher devait prêcher sur an récit de miracle, régulièrement il allégorisait. Pour les autres textes, il mettait toujours en saillie le c6té psychologique et moral en négligeant le point de vue
LB PBOTBSTANTISME AU XIX« SIÈCLE Vfl
dogmatique. C*esl seulement à propos de la personne de Clirist qu'il aimaii à doj^Miiatiser ; mais, comme on le devine aisément d'après tout ce que nous avons dit plus haat, ce n'était pas dans Je sens de l'orthodoxie ecclésiastique qu'il dogmatisait. Son discours était alors comme une méditation sur l'idéal de l'humanité dont
- Schleicrmacher rendait l'image plus vivante et plus pénétrante, par le fait qu il se le représentait comme ayant vécu réellement une fois dans des circonstances humaines particulières et comme continuant à agir spirituellement, mais aussi personnellement, dans l'Église. D'ailleurs, ces discours que j'appellerais volontiers clirislolu(ji(juc6 n'étaient pas du tout ses meilleurs sermons; au contraire, on ne pouvait pas les défendre plus aisément .que l'Évangile christologique lui-même contre le reproche de monotonie ; ses sermons psychologiques él moraux étaient infiniment plus riches d'idées, comme on peut en juger par, ceux qui sont consacrés à l'Évangile de Marc et dont l'auteur de ces lignes conservera toujours le souvenir pour les avoir entendus, un hiver durant, au service du dimanche matin >. — Aujourd'hui encore, on trouve des ecclésiastiques intelligents et instruits, libres du parti pris néo-orthodoxe, qui ne procèdent pas autrement que
• Scfaleiermaciier, à la grande satisfaction de la partie la plus cultivée, et sans do\ite aussi la meilleure, de leur auditoire.
Quand un produit de l'industrie étrangère est de-
1. En 1831-38, à Beriin, où M. Suanw s^oniiMât tlors. (Jnui.)
156 ESSAIS D*BISTOIIIB RELIGIEUSE
vena «Tune nécessité tellement générale, qu'il défie la prohibition et que la conirebandc en in(ni(le le j>ays, que fait un gouveroemeut sage et bien intentionné? Il admet le produit contre un droit d'entrée modéré. Que ce droit d'entrée soit ici, non-seulement le respect obligatoire des vérités morales du christianisme, mais aussi le respect des enveloppes sous lesquelles elles sont arrivées d'abord à la conscience de l'humanité, • «et le ménagement envers ceux qui ne peuvent encore
renoncer à ces voiles. Que l'esprit seulement ne soit pas violemment banni, que personne ne soit contraint au mensonge et à l'hypocrisie, et tout ira de soi. Ne voyons-nous pas s'évanouir de plus en plus la réfraction fantastique qui faisait prendre à l'humanité pour des révélations du dehors ce qu'elle ne pnisa jamais qu'en elle-même? Celui qui réussira à déduire pleinement et avec évidence, d'une étude sérieuse de l'homme consîdéfé dans SOS lelalions naturelles et sociales, tout ce qui l'oblige, 1 elevc et le calme, cl à le re})résenter d'une manière claire et saisissante pour tous, ceiui-là aura dos l'histoire de la religion.
Les pensées auxquelles je me suis laissé aller réveillent en moi de vieux souvenirs. Il y a justement ce mois-ci un quart de siècle (|ue ma Vie de Jésus a vu le jour. Les théologiens se décideront avec peine à fêter le jubilé de ce livre, quoiqu'à plus d'un iJ ait suggéré toute sorte de jolies réflexions, et procuré même par la suite emplois et dignités. Haîs maint honnête homme, en tdut pays, (jni date de l'élude de ce livre son affranchisgeD^eot iuteiicciuel, m'en est, je
LE HHOTESTANTISME AU Xl.V SIÈCLE 159
le .sais, reconnaîssaot sa vie durani, et célèbre ainsi, sans brait etsansmémey songer, ma féceavec moi. Moi-même, je devrais peut-être bouder mon .œuvre,
car elle m'a — fort jii.ncnient, iliront les dévots, — fait beaucoup de mai. Elle m'a exclu de l'enseignement . public» pour lequel j'avais du penchant et peut-être aussi du talent ; elle m'a enlevé à mes relations natarelies et m*a créé une situation factice ; elle a rendu solitaire le cours de ma vie. Et cependant, quand je songe à ce que je serais devenu si j'avais renferme la parole imposée ù ma conscience et si j'avais comprimé les doutes qui m'agitaient, alors je bénis le livre qui a si fort compromis ma position extérieure, mais qui m'a conservé, à moi et, je puis m'en flatter, à beaucoup d'autres, ia sanié intérieure de l'esprit et de l'àme. Et ainsi je lui rends, pour son jour d'honneur, le témoignage qu'il a été écrit de pur élan et d'intention loyale, sans passion ni calculs étrangers an sujet, si bien que je soabaiterais à tous ses adversaires qu'en le combattant ils eussent été aussi libres de vues intéressées et de fanatisme. Je lui rends en outre le témoi^^nage qu'il n a pas clé réfuté, mais élaboré et développé, et que, si aujourd'hui il n'est plus guère lu, cela vient de ce qu'il a-été absorbé tout entier par l'esprit de l'époque et a pénétré dans toutes les veines de la science contemporaine. Je lui rends enfin le lénioi^-nage que, dans tous ces vingt-cinq ans, il ne s'est pas éciit sur les matières dont il traite une ligne importante où son action ne se fit reconnaître.
Hais que parlé-je de moi et de mon livre ? ie voulais
pour celte fois introduire m autre que moi et un plus grand que moi, — un homme, je pois l'ajouler, que cette préface, 8*il pouvait la lire, ne scandaliserait certainement pas.
Heidelberg, mai 1860
MA MÉR£
SOVTElliR POUR ftKS PETIT8-E2f F AN TS •
Ecrit pour le jour de la confinnation de ma fille, Il avril 1868.
Vous n'avez pu, mes chers enfants, connaître votre grand'mèrc, cl 'c'est vraiment dommage, — pour elle comme pour vous. Que de joie vous lui auriez donné 1 Georgine, avec sa nature vive, éveillée ; ¥mtz avec sa simpKdté et surtout cette égalité dliameor qu'elle aimait tant. Souvent je me prenais à être jaloux de mon frère, votre oncle, parce qi|e, la nature lui ayant donné
1 Lespag^s qui snivont ont été publiées parraatew, an 1866, dans ses Kiêùtê Sehrifttn neue Folge, (fi«rlia, Doneker.)
m ESSAIS D'HISTOIRE HBLIGIEUSE
celte qualité plus qu'à moi, il jHtiivait se considérer à cet égard comme le favori de ooire mère. Mais je plaisante en parlant de jalousie: notre mère, nous le savions bien, nous aimait l'un et Tautre également, en faisant la pan de chaque caractère; ce à quoi elle s'entendait si bien. Aussi aurait-elle, chèie Georgine, parfaitement ap{)rLcié ta vivacité ; car c'était une de ses qualités à elle. Mais elle t'aurait recooimandé la mode ration, le calme de ton frère, comme peut-être elle lui aurait donné parfois ton activité pour modèle; chez elle, ces qualités opposées étaient réunies.
Oui, votre graiiiriiicie faisait honneur h l'école où elle s'était formée. Et je ne parle pas ici de celle où elle avait appris à lire et a écrire, quoique je pusse le dire aussi de celle-là; mais je veux parler de l'école du malheur qu'elle avait eu à subir. Elle vint au monde orjtliL'line. Son pèi c était mon, jeune encore, trois mois aupaiavant ; l;i naissance de ma mère rendit plus sensible encore la perte qu'on venait de faire en lui.
Il avait été pasteur à Ncckaiweihingen ; vous
vous souvenez sans doute de ce viilage à la forme étroite et longue, avec son pont de bateaux, que vous viles se présenter si jolimeot du haut du château d'Ilartneck. Derrière l'église avec sa fine tour couverte d'ardoises, se trouve le presbytère ; si nous revenons un jour dans cette contrée, je vous mènerai devant la maison où naquit votre hmino grand'mère. C'est aussi là qu'elle passa ses premières années ; l'aïeul reprit la charge de pasteur qu'il n'avait dépo-
MA MÈRE tes
8ée qu'en faveur de son beau-fils et garda auprès de
lui sa bru avec les deux peiiies lilles. Quelques années après, la jeune veuve se remarinit el prenait ses enfants auprès d'elle dans le presbytère d'Aurich prés de VaihiDgen. Mais elle aussi devait mourir avant le temps ; et les deux jeunes filles nées du premier mariage restèrent ainsi absolument orphelines.
Ce fut leur grand-père maternel, un marchand de Bictiglieim, nommé JLcibius. qui se chargea d'elles. Oh 1 gardez, chers enfants, gardez toute votre vie un souvenir d'honneur à cet homme simple à qui, vous aussi, vous devez tant. H éleva la mère de votre père, il fit d'elle ce qu'elle fut ; — et ce qu'il y a de meilleur en lui, ce qu'il voudrait vous transmettre de plus précieux en leçons et en exemples, c'est à elle que votre père le doit. Jamais il ne passe en chemin de fer sur le beau viaduc de l'Ënz prés de Bietigheim sans jeter un regard d*affection sur la petite ville, sans la bénir en son cœur pour le bien sans pareil qui lui est venu de là.
La petite Christiane pouvait avoir six ans (elle était née le 9 septembre 1772] lorsque son grand-père la *prît chez lui, efle et sa sœur ainée ; et c'est de ce
moment qu'elle data toujours ses plus heureuses années de jeunesse. Le grand-père èlait, comme nous l'avons dit, marchand, c'est-à-dire détaillant, dans la petite ville, aisé pour l'endroit et considéré de tous« Il avait déjà plus de soixante ans ; l'un de ses fils était pasteur, l'auii e marchand dans les environs ; liii-mémo s'était marié deux fuis, ei sa seconde femme, si elle
164 ESSAIS O'HISTOIRB RBLIGIEUSR
n'était pas Ib vraie grand'mùre des deux orphelines, n'en était pas moins bonne pour elles. Mais l'àme du la maison, c'était le graDd->pèr8 : Tesprit d'ordre et do paix qnï y régnait était le sien.
Les deux petites filles furent mises à l'école : mo* deste mais solide école, comme pouvait l'être, il y a quatre-vingts ans, colle d'un petit bourg allemand et protestant. On apprenait la lecture dans un livre de sentences et de cantiques et dans la Bible ; récritore allemande et le calcul élémentaire, de téte et sur Tardoise.
L'enseignement relijLrieux n'était pas oublié ; la mémoire était enrichie et fortifiée au moyen de versets et de chants que les élèves devaient savoir par cœur. Hais rhîstoire^«la géographie, les sciences naturelles, la littérature allemande, — tous ces mets savoureux dont à l'école on couvre aujourd'hui votre table, chers enfants, y étaient alors à peu prés inconnus. 11 y a cependant un détail que je ne veux pas oublier parce qn'il montre, au miliea de toute leur simplicité, l'esprit pratique de nos pères : on exerçait les enfants à lire les iiianuscrits, et, comme l'écriture du commandant d'Asperg % du trop fameux général Kieger, était difficile à déchiffrer, quelques-uns de ses billets servaient d'instrument d'étude à l'école de Bietigheim.
Avec sa vive intelligence, son amour do travail, son étonnante mémoire, votre grand'nière eut naturelie-
1 Btelif hkin n*Mt p«s loin do 1* forleresM «TAsporg.
MA MÈIIE 165
ment bien vite épuisé ce qui pouvait s'apprendre à cette éeole ; et Souvent elle m'a raconté avec quelle ardeur elle désirait dans ces années quelque occasion d'en savoir davantafçe et de nourrir son esprit. El pourtant celle pouvrolé reliiiive de nos anciennes écoles avait» si d'ailleurs l'enseignement y était bien donné, ' ses avantages spéciaux. Le peu qu'on apprenait, on l'apprenait bien ; le cercle étroit dans lequel on se mou- . vait, la récapitulation continue des mêmes choses gravaient li'autani mieux dans ros|)rit tous les détails; les provisions spirituelles qu'on aeqnt'niii n'étaient pas considérables, mais elles duraient d'aulant plus,^ elles étaient d'autant plus aisées à tenir en ordre. Votre grand'mére ne parlait pas je français, pas même le haut allemand ; mais les hommes les plus spirituels Irouvaient plaisir à l'entendre causer dans son dialecte souabe ; elle n'avait pas clé formée à lire beaucoup de livres, mais elle n'en était que plus portée à penser par elle-même. Elle eut jusqu'à ses vieux jours une écriture non-seulement claire et lisible, maïs pleine de caractère et vraiment belle; son orihojrra|)he était, ])oijr le temps où elle l'avait apprise, di|:ne de toute estinie, et ses lettres, lorsque vous serez mûrs pour les apprécier, vous réjouiront par leur droit sens, leur cordialité, leur bonne humeur. Les versets et les cantiques qu'elle avait appris à l'école , elle ne les oublia jamais; j'eus besoin de plusieurs années d'études théologiques pour parvenir à l'égaler en connaissance de la Bible ; en ce qui est des cantiques, je n'y parvins jamais.
166 ESSAIS D*HlSTOin€ RELIGlEtSE
Au surplus, le petit nombre des heures d'école iaissait beaucoup de temps pour le mouvement au grand air, pour les jeux enfantins, pour le développement
physitiuo. On s'ébattait dans la cour ot sur les prairies, sur les rives de l'Enz et de TErle. L*('(luca(ion du bon vieux temps, si sévère qu'elle fût d'ailleurs, était sur ce point vraiment libérale. Les petites filles n'en devaient pas moins aider leur grand'mère dans la maison et dans le jardin, filer avec elle en hiver, et, le soir, faire h lerdirc au crraiid-père dans le rrrtieil d»^ sermons de Kieger. Les longues dissertations de cet honnête sermonnaire mettaient souvent la patience des jeunes enfants à une rude épreuve ; aussi Ghristiane, espiègle comme elle était, s'amusait>elle parfois à lire comme faisant partie du lexie l'indicalion typographique Rieger s I^oslill, placée au bas des pages , sans que le bon grand-père se lassât de la tirer de sa feinte ignorance.
Il me reste encore des récits de ma mère un trait
qui montre combien l'ordre éiait slriotemonl maintenu dans la maison, et tempéré toutefois par une bonté affectueuse.
Le grand*père possédait une vigne dont il s'occupait avec plaisir et qu'il soignait tout particulièrement. Malgré sa tendresse pour les deux petites filles, il ne leur permeK.iit jamais de l'acrompagner à la vigne lorsque les raisins commençaient à mûrir: cela aurait été contre le bon ordre ; mais jamais non plus il ne venait de la vigne sans apporter à chacune d'elles une grappe cueillie par lui. Pendant la ven-
Digifizcr' I-