MA MÈRE
plus volontiers que dans noire maison et duns noire cour, parce que nulle pari Us ne irouvaieui plus de place et plus de tolérance.
 l'époque où mon père travaillaii encore dans la maison de son beaa-père, il avait établi dans le jardin, situé à peu de distance, non-seulemeut des plantations d'arbres et de lleurs, mais aus-i un vasle rucher. Là, nous l'avons déjà dit, il faisait ses observations ; quelquefois aussi il y tenait une réunion du soir avec des amiSy tous gens cultivés, quelques-uns même savants.
Lorsqu'il eut succédé à suii beau-père cl ne put plus sortir de chez lui si facilement, les abeilles furent transportées sur le balcon de l'arrière-maison. Là se trouvaient donc une douzaine de ruches, tantôt plus, tantôt moins, les unes dans des corbeilles, les autres dans de petites caisses. Toutes, ou du moins la plupart, étaient posées sur des balances déciinales dont les longues branches, avec leurs potils plateaux, éiaieni tournées vers l'intérieur du balcon, tandis que la ruche était ûxée à la branche plus courte par des cordelettes, mais pouvait être élevée si l'on mettait dans la balance le poids convenable. Cet arrani^ement pcrmetlail decalculer chaque jour les variations de [)()ids de chaque ruche sans troubler les abeilles en été, et de se rendre compte ainsi des résultats bons ou mauvais d'une année et de chacun de ses m6is, par rapport à l'état des abeilles et au produit en miel des dilTérentcs |)lanles. (la sauge, le tilleul, etc.; ce dernier eiait d'une pariiculiére importance à Ludwig&burg, la vilie des tilleuls)
i76 ESSAIS D'HlSTOlRfi RELIGIEUSE
Chaque soir donc, des premiers jours da priatemps jusqu'à la fln (Je l'ctc, aussitôt le souper fini, mon père prenait une lumière pour aller sur le balcon et peser les abeilles. Nous autres garçons, nous avions coutume de le suivre.
Dans les belles soirées d*été, nous voyions là les abeilles se reposer, bourdonnant avec délices,
leur travail achevé, devant les ruches ou dans l'inlérieur, tandis que le parfum du miel et de la poussière des fleurs remplissait l'atmosphère. Mon père faisait alors ses pesées et en inscrivait le résultat sur une ardoise appendue exprès. Gomme nous nous réjouissions aveclui quand les chiffres accusaient dans une ruche une augmentation d'une ou deux livres sur la pesée de la veille 1 Ces chiffres étaient inscrits à la lin de chaque mois dans on livre, et cela formait une tabelle semblable à celles où l'on inscrit les observations barométriques.
Line de nos grandes joies, à nous autres gardons, c'était de voir eu été les abuilles essaimer. Si-petits que soient ces insectes, il y a là un phénomène naturel vraiment merveilleux à contempler. Comme poussées ou plutôt lancées par une force démoniaque, plusieurs milliers d'abeilles, en quelques minutes, se précipitent de l'étroite ouverture, s'élèvent en bourdonnant dan%« l'air qu'elles obscurcissent ; puis, après s'éure ainsi rassemblées, elles vont plusioin et s'attachent en tas sur quelque point commode, comme une branche d'arbre ou une saillie de toit; ausatôt l'apiculteur les place d'ans une corbeille préparée à cet effet et forme ainsi une
MA MÈRC m
nouvelle ruche. Dès qu'à certains signes nous pouvions pri' voir ce spectacle, nous ne nous en serions pas hùs^v facileraeiU priver, quoique nous fussions fort exposés à recevoir quelque piqûre, celle opération metlani les abeilles dans un état d'agitation extrême.
Les choses cependant ne se passaient pas toujours d'une nfianière aussi régulière. Il arrivait parfois que l'essaim, après s'èlre agite quelque temps en l'air, au lieu d'aller s'appendre quelque part, se précipitait de nouveau dans sa ruche comme si de rien n*étaît. Mon père savait bien d*où cela venait : c'est que la reine n'accompagnait pas les abeilles en train d'essaimer. Et là-dessus il dirigeait ses recherches. Il se rendait dans la cour, cherchait avec attention et trouvait enfin la reine gisant à terre avec ses ailes déchirées. £Jle était donc sortie avec les autres, mais incapable de monter avec elles, elle était tombée & terre. Mon père- In re|)la> rail dans la corbeille et pouvait prévoir alors ce f(ui arriverait. Au premier soleil de midi qui suivait, la ruche renouvelait la tentative d*essaimer qui avait d*abord échoué : mon père,' protégé par un capuchon & visière de Gl de fer et par .des gants solides, se pjaçaitde manière à ponv(Jir observer exactement le trou desortie des abeilles et au besoin y porter la main. Les industrieuses petites bcles sortaient en foule, troupe après troupe ; tout à coup : place à la reine ! Elle s'avançait et était sur le point de tomber comme la veille lorsque mon père, d'une main adroite; la saisissait et la mettait en sûreté. Les bataillons pleins d'ardeur ne s'en avançaient pas moins, nioniaut dans les airs, et
is
178 ESSAIS n iIiSTOlRE UKLKilEl SE
alors mon père cxécuiait un tour charmant. Sachant bien que Tessaim éfnigrant qui bourdonnait au-dessus de nous, dès qu'il se verrait sans reine, re\*iendrait
bientôt, comme l'autre foi?, se précipiter dans la ruche, il écarinit celte ruche pleine, d'où la colonie était sortie, . et la re n^tlaçait par une corbeille vide dans laquelle il plaçait la reine qu'il avait prise. A peine avait-il en toute hâte achevé ces opérations que commençait le retour précipité des abeilles : trompées par l'échange qui venait d'être fait, elles se jetaient dans la ruche vide, y trouvaierUavcc surprise la reine dont l'absenciî les avait alarmées, et, pleines de joie, commençaient le jour même à fabriquer le miel et la cire comme membres d'un nouvel État.
Mais la curiosité d'observation de mon père pénétrait dans l'iniérienr du petit monde des abeilles par des essais plus hardis encore.Toutes les fois que, dans des circonstances d'ailleurs favorables de température, d'habitation,etc., un établissement d'abeilles nevapaseomme il faudrait, quand sa prospériié décrdit, quand les voleurs s'y introduisent, on peut tout de suite conclure que la reine manque, qu'elle n'est pas bien venue, qu'elle est malade, ou même qu'elle est mprte. Pour s'en informer en toute certitude, mon père avait un bon moyen. Il connaissait une plante de rcspèce des champignons, nommée *, qui, lorsqu'on l'a séchée et qu'on y ' met le feu, flambe comme de l'amadou, et dont la fumée a sur les a.beilles le même effet que le chloroforme
1 Vesse-de-lo'jp.
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sur ios homaics, — celui de les engourdir coinpii tcmfini pour une demi-heure 11 meMaii donc sous la ruche qui devait être inspectée un morceau do ^ovvU fumant placn dans un vase percé de trous. Tx>rsqu(3 celte lieibc a\;iii liiii do (lamber et (juOn avait soulevé la corbeille, toute la petite population a[i().iraissaii étendue en paquets, comme morte, sur le plancher de la ruche. On pouvait alors prendre les abeilles dans ses doigts aussi facilement que des haricots, et on trouvait d*ordinaire ce que le père avait voulu constater.
Une ciicouslMnee qui n'nugmenla pns médiocrement l'intérêt que nous portions à ces travaux d'apiculture, ce fut le cadeau que notre père fit bientôt à chacun de nous d*une ruche dont le produit en miel devait reve^ mr à notre bourse pirticulièrn. Mon frère eut du bonheur avec son rucher; le mien aussi parut d'abord vouloir prospérer, niais bientôt, jiclns ! il devint buckelhrutig et dépérit. .
Comment, buekelbrnlîg ? me demandez-vous surpris^ 'qu'est-ce que cela veut dire?* — Je ne le saurais pas moi-même, chers enfants, si, comme je viens de le dire, le riicher que m'avait donné mon père n'était devenu par malheur bvckelbriUig. Vous savez que, dans une rocfaGi outre la reine, qui est en même temps la mère de tous ses sujets, car elle seule pond les œufs, — il y a encore deux classes d'.il»eilles : les ouvrières laborieuses, qui recueillent de toutes les lleurs, dans les prairies et sur les arbres, la douce moisson, en font de la cire et en bâtissent des cellules, produisent le miel et nourrissent les jeunes larves d'un^ bouillie de miel et
180 RSSAIS D*H1ST0IRR ftRLIGIKDSC
de |;>oussière de fleurs ; — et on second lieu les mâles, " l6S gros faux-boardons, qoi ne font rieo^ si ce n est de conrliser la reine , de se régaler des doocenra recueillies parles ouvrières, de se promener dans rintérienr et sur le devnnt de la luclic ; la pnrl qu'ils prendraient à la couvée des <i'ufs parait n élre (ju'une fable. Heureusement, ces consommateurs inutiles forment-ils la très-petile jmtnorité dans une roche bien organisée : il n*y en a pas autant de centaines qu'il y a de milliers d'ouvrières ; et même, si Thiver s'approche, el si les provisions commencent à baisser, les ouvrières ne font pas beaucoup de cérémonies ; elles massaoreni en masse ces gros mangieors que ne protège aucun aiguillon. — Ainsi la reine pond d'habitude deux sortes d'œufs , les mâles et les femelles ; car les œuf^ d*oà sortent les' reines sont à l'origine tout semblables (ô fantaisie démocraiique de la nature !) à ceux d on sortent les simples ouvrières ; ce qui détermine la différence, c'est simplement le plus ou moins de grandeur de la cellule dans laquelle l'œuf est déposé, en d'autres termes, Tespace de son berceau. Pour ks œufs des faux-bourdons se trouvent aussi préparées un certain nombre de cellules plus grandes que celles des ouvrières, mais plus petites « queles cellules royales; et, pour que les œufs des fauxbourdons trouvent place à se développer dans des#cel- • Iules d'ouvrières, il faut que le couvercle, ordinairement plat de ces dernières cellules , soit muni d'une sorte de voûte ou de bosse (buckel). Lors donc que dans une ruche les cellules destinées aux ouvrières, et qui doivent être munies d'un couvercle plat, se trouvent
il A mjcikl; m
avoir ces couvereles bombés, la rache est ce qu'on appelle btuikelbrûlig, — et c'est une bien fàcheose situation : car cela vtut dire (jue, dans celle ruche (par la faute (le la reine, qui n'a su pondre que des œufs de faux-bourdons) il ne naîtra plus que des consommateurs au lieu d*ouvriér^s et de trâtvailleuses : exactement comme si, chez les humains, il n'y Avait plus que des princes, des geniilshonimes et des fonctionnaires, à l exi lusion des bourgeois et des paysans, — t-iiualion qui ne tarderait pas à linir par une épouvantable catastrophe. Voilà, chers enfants, ce qui arriva à votre père avec sa ruche, laquelle devint buekelbriUig ; et c'est pour cela que, dés lors^ il a si fort tend à ce que, dans la maison comme dans l'Kiat, on ne consomme jamais plus qu'on ne produit, on ne dépense jamais plus qu'on ne gagne.
Mais je m'aperçois que je me suis oublié dans ce chapitre des abeilles, que je suis devenu bavard, et que je me
suis éloigné de mon sujet ; car c'est de ma méte (jue je veux vous entretenir, et certes elle ne s'associait aucunement à la passion de mon père pour les abeilles, ou, pour mieux dire, elle la condamnait. Non pas qu elle fût dépourvue du sentiment de la nature, elle le possédait, nu contraire, à un rare degré; niais elle se plaçait ici ;i un point de vue rij^KUieu^einent praiiijue. Si son mari avait éië un gros monsieur, pensait-elle, un homme riche et de loisir, elle n'aurait pu que louer un tel emploi de son temps et de son argent; mais dans sa position, lorsque* la ruine imminente ne pouvait être prévenue que par une attention minutieuse et une infatigable
I8i BSSAIS DUlSIOlIiE RELIGIEUSE
ardeur aux affaires, une telle perle de temps et d'argent (car il n*était pns question de tirer aucun revenu de ces abeilles) seml)iait à ma mère (oui à luit condamnable, ïdle fui toujours sa façon de penser, oi elle eut eniia la satisfaclioo (mais trop tard, comme toujouK>) de voir mon pére lui donner raiâon et renoncer à ses abeilles, lorsque l'àgc Tcul rendu moin» actif.
J'ai devancé dans ces lécils i ordie des temps. 11 me faut revenir en arriére poni' si.i:nalei', }>endant mes années d'enfance, l'arrivée d'un jeune frère qui vit dans mon souvenir comme un péiii être plein de tendresse et d'esprit, mais qui, à ma vive douleur, nous fut enlevé dans sa première anncL», Mallieureuseinent, ce dernier enfant avait empoi lê avec lui ce qui resiait de force à ma mère, déjà soutirante. L^cnciaut de longues années, prcs^que jusqu'à la ûn de mon séjour au séminaire, die fut dans un tel état de faiblesse nerveuse , qu'on craignait une paralysie complète. Elle ne pouvait plus marcher (pi'avec futi|iue et souffrance, ci, à la On, elle qui était accoutumée à une incessante acuvilé, elle ne pou* \d\i plus suffire aux travaux du ménage. Mais, alors même qu'elle était contrainte au repos, alors qu'elle était étendue sur un fauteuil, c'était elle encore qui dîri* gcait tout. Quoi(iue mon père lut Lin de faire toujours ce qu'elle lui conseillait et de renoncer à ce dont elle le détournait, il ne prenait guère de décision, même dans les affaires du commerce, sans l'avoir consultée, vi il se trouvait toûjoura bien de s'éirc conformé à ses avis.
Pour prcxcuir la paraiy&ie qu on redoutait, on or-
MA MÊIIE 183
donna à ma nicre une cure à Wildbad. Qu'il lui fui pénible de se séparer de ses enfants, à qui ses soins étaient si nécessaires ; de son mari, à qui elle devait conseils et appui ; du commerce et du ménage, qui avaient besoin de sa direciion, — et tout cela chaque jour, à chaque heure ! Mais file partit, et, comme elle savait qu'autremeulles b:iins ne produiiMÏeiit aucun effet, elle eut la force morale de mettre de côté, en partant, tous ses soucis , et d*étre, pendant tout le temps de lu cure, aussi gaie, aussi sereine que si elle eût laissé derrière clic la maison la plus prospère. CL'liii-là seul <|ui sait, comme moi, à quel jjoint elle ruii attachée à sa maison, Combien el'c vivait dans les siens et pour les siens, — celui-là seul peut apprécier la force de volonté qu'elle dut déployer alors. Pendant quatre étés de suite, à partir de 1817, elle lit la cure de Wildbad, mais sans succès positif, ces bains semblant plutôt réprouver que lu furiitier.
Hais, au printemps 4ic i8âi, le bruit se repandit qu'un meunier avait découvert, prés du village deNeU' stadt, dans les environs de Waiblingen, une source sul-
l'ureubc. cl (|uc son gcmlic èiaii sur le point d'y organiser un établissement de bain». Le médecin pensa qu*une telle source serait peut-être appropriée à la maladie de ma mère, et, après que mon père eut pris des renseignements sur les lieux mêmes , où les arrangements laissaient encore, \\ laiii le dire, beaucoup à dé- • sirer, il fut résolu qu'on tcn|craii un essai dans le courant de Tété.
Cet essai ne -trompa point nos espérances. Au bout de
1RI KSSAIS U'HISTOIRE ftELir.IEUSR
quelques semaines, ma mère quillail Neusiadl (où elle avait reçu des jeunes hùies les soins les plus nlfeclueux) dans un élal de santé iuiininieui meilleur, quoique la faiblesse, comme on peut le comprendre, fût loin d'avoir disparu , et qu'une répétition de la bienfaisante cure parut nécessaire pendant phisicArs années encore. Mais, lor.-(in(', dans le courant do l'aïuice suivante, la cure cul élu rôpôicc trois ou quulrc luis, ma mère se trouva . avoir si bien repris ses forces, qu'elle ne crut pas pou* voir se permettre une plus longue continuation des bains, puisqu'elle était désormais en état de suffire, non fcaiis falifjrue, il est vrai, aux aiïaircs de la maison. Notre joie fut gronde : celte bonne mère nous ciait comuic donnée une seconde fois, chacun s'étaiU déjà, aussi Ineti qu'elle-même, préparé dans le secret de son cœur à la plus funeste issue.
Dans l'automne qui suivit la première cure de ma mère à Neusiadl, je me rendis au séminaire de Blaubeurcn pour me préparer à la carrière théologique,. qui était celle de mon choix, et Ton peut penser qu'uné si tendre mère ne se résigna pas sans peine à voir aller si loin d'elle Tun de ses deux chers enfants. Il Ini restait du moins pour longtemps mon frère X^ ilhelm, qui n'avait pas seulement à terminer ses années d'école, mais encore plus tard à faire son apprentissage dans la maison ' de commerce de mon père..' On lui adjoignit comme aide et compagnon un second apprenti, jeune homme d'un excellent naturel, et dans la suite ma mère a toujours coiU|)lè ces. années d'apprentissage do nion frerc au nombre des |)luâ heureuses de sa vie. ëUo aimait à
raconter les .timnbles espiègleries des deux jeuucs gens, les taquineries innocentes qu'ils se permettaient, les petites fautes dont ma mère avait à prévenir les consé-
qucnees, :i attiMiiicr l'effet devant rîrriialion de mon père. (];ir, si graves que fussent les (-ircnnstances avec lesquelles clic avait à lutter, si pénible que fût le souci de la maladie qui la menaçait toujours, la sérénité de son esprit n'en était jamais troublée pour longtemps, et le sourire était toujours près de ses lèvres. Chez les enfants et chez les jeunes iiens, elle ainiail mieux un excès de vivaciiéud même quelque iudiscipline, pourvu ({u'un n'y vit pas percer un mauvais cœur, elle aimait mieux ces défauts du jeune âge que les airs pinces cl une maturité précoce qui lui paraissaient ne présager rien d'heureux, no mener à rien de bon.
A datei" démon «iéparl pour le séminaire s'()U\ rit cnii e mes parents ei moi une oorresjiundance qui dura pendant les dix-huit ans que ma bonne mère avait encore à vivre ; je possède encore presque toutes les lettres qu'elle m'écrivit à cotte époque. Au commencement, Vest mon père qui m'écrit, et ma mère ne fait qu'ajouler à ses lettres des posi-scriptum plus ou moins étendus ; mais avec les aunces les ehoses changent; peu à peu, et c*est ma mère qui devient la principale correspondante. La mère et le ûls se rapprochaient d'une manière toujours plus intime ; en suivant mon propre développement et i»lus lard mes luttes, elle recomnjenrait, pour ainsi dire, sa propre éducation \ et, de mon côté, ce ne fut que |)cu à |)eu, dans les visites que je taisais à rocs parents pendant les vacances du séminaire ,d'a-
18G ËSSAIS D'HISTOIHE KELiGlELSE
bord, puis de l'université, — ce fut alors iseulement que, mùrissaDt moi-mémo avec les années, j'appris à comprendre véritablement ma mére, à l'apprécier à
tout son prix.
Si biciitaisaïUs que ces séjours de yacauces fussent pour mon jeune cœur qui sciait trouvé, dans les premiers temps surtout, bien isolé au séminaire, ils n'étaient pas cependant sans avoir aussi leurs tristesses. En effet, à mesure que je grandissais, je {xtuvais toujours moins nie dissimuler le déclin de la fortune de mes parents. Des deux aides qui, à mon départ pour le séminaire, éutient employés dans la maison, l'un d*abord, puis l'autre, avaient été congédiés. De plus, ma mére regardait comme un devoir, en même temps tjue c'était pour elle un soulai;ement, de communi(]uer à son û\è grandissant les inquiétudes contre lesquelles elle avait » lutter. Les dettes qui avaient dû être contractées au moment où mon père avait pris la suite de l'entreprise, ne pouvaient être acquittées, lus intérêts à payer jK'saient lourdement, et pend.int ce lempa l'étondue et l'importance des a^ïaire^ de Li niaison diminuaient à vue d'oeil. PomTail-on sortir d'ulfairc en se débarras^ Bajat à tout prix des marchandises accumulées t C'est ce qui était encore incertain ; et justement mon père ne voulait toujours pas se résoudre à prendre celle mesure décisive. La l);uiqneroule, le déshonneur seni» blaiciu sur le point de venir frapper à notre porte. Jamais je n'oublierai la soirée où, |)eu d'in&tants avant d'aller se reposer, assise avec moi sur le sofa, ses 'cheveux gris déjà dénoués, ma mère me révéla ces
MA NÊHR m
douloureuses circonstaoces, led souci» et les craintes
qui pesniciil sur elle.
El, malgré loul, c*éiait elle encore qui savait le uiieux conjurer de si sombres pensées cl ramener sur tous les visages la séréniio et la paix. Le moyeh qu'elle 'employait pour maîtriser son cœur dans tous les chagrins et dans tous les mécomptes, c'était une activité ininterrompue dans raccompiissumeiit du devoir, jointe à une foi iaébj uuluble en uue Providence sage et bonne, qui, à condition que l'homme s'y emploie dans la mesure de si*s forces, fera tourner en déGnittve toutes choses AU bien'. C'était \h an fond toute sa religion, — une l eligion d'activité consciencieuse et de foi confiante. A cet égard aussi, mon père était bien diflérent. Une telle religion ne lui suflisait pas, jKirce (jur lui-mcmo ne suflisaii pas à une telle religion. Il savait si bien ce (|u'il laissait à désirer dans l'accomplissement du devoir ((u'il lui fallait absolument quelque chose pour remplir t'ttie lacune. C'était la mort rédemj)irice du Cbrist, en la vertu expiuiuire de laquelle il se confiait. Croire une. fuis pour toutes avec une inébranlable fermeté lui éuiit plus facile que de recommencer chaque jour la lutte contre ses penchants et ses passions. Ma mère s'égayait du liios bagage dogmaii'(iie qu'il irainnil dcriiére lui, tandis que sa loi, à elle, était si succincte et si simple. Tandis que mon pci'e se ])crdait en sombres spéculations sur la nature divine du Christ, sur le mystère de sainteté caché dans son nom, sur la vertu expiatoire de son sang, ma mère voyait simplement en lui un inailrc sage, envoyé de Dieu, un hommo vcrlucux,
m U'HISTUIRU UËLIGIKISE
dont le martyre ne peut nous être d'aucune utilité si nous ne pratiquons pas sa doctrine, si nous n'imitons
pas sa vie.
La lecture ôo la lîible, la lri'(jueiHati<»n du culte, entendues comme œuvres ménioircâ et pratiquées avec une régularité mécanique, ou même simplement considérées comme un soi-disant devoir religieux, n'avaient à ses yeux aucun prix ; une digne tante qui habitait chez nous et qui pouvait «e vanter d'une assiduité rniuulieuse dans ^accompli^semenl de ces^ pratiques, était souvent do sa part Tobjet de plaisanteries amicales, îamais blessantes. Elle-même fréquentiiit volontiers l'église, mais seulement lorsqu'elle était sûre d'y entendre un prédicateur qui lut édilianl selon ses idée<, c'est-àdire qui pailàt dans un esprit net et pratique, et à la fois avec sentiment, avec chaleur. Un prédicateur ca^ tholique de la ville, qui paraissait satisfaire à ces conditions mieux que les pasteurs évangéliques, fut suivi longtefnps par ma mère. C'est dans le même esprit (|u'elie choisissait ses livres de dévotion doinesiique. Lorsque les ::>luiiden der Audaclu ' partirent, elle les ■ goûta très-fort, et les soirées où elle lisait avec nous, ses • ûls, plusieurs de ces méditations, sont de celles qui no s'oublient pas. Dans le livre de chanls, tétaient les cantiques de (Jelleit, et ceux qui leur rcrsemhlent, qu'elle aimait le mieux ; dans un cantique tel que /ch soU lum Lêbm dringen, elle retrouvait ses plus profondes, ses plus saintes convictions. Les cantiques où est expri-
\ Henns de th'i otiuit . Ces iiu'OttaUous onl ûlé traduiU» uu fr«li-> vaia, par Uuiiuuiii ul Gvuce. {Ti-ud.)
MA nP.l^F.
mée une joyeuse aUenie.dc ia vie et de ia rémunéraration futures, répondaient à ses sentiments habituels. Cette bonne mére ne savait pas qu'avec son adivilé toujours jeune, son âme pure, modeste, aimante, elle
portait déjà ici-bas lo ciel dans son cœur.
L'amour de ma mère pour la natiye faisait en quelque sorte partie de sa religion. Ce monde était pour elle l'œuvre d'un créateur sage et bon, — une œuvre qu'elle ne pouvait assez admirer. Par une belle matinée de printemps ou par un beau ?oir d'été, elle éprouvait, à se promener dans une riante contrée, les impressions de la piété la plus joyeuse, du plus religieux enchantement. Elle disait alors qu elle n'avait jamàis pu croire à la doctrine du catéchisme touchant la 6n du monde, car elle ne pouvait penser que Dieu voulût détruire une œuvre si belle. Devant deux des portes de Ludwigsburg se trouvent deux petits bois, appelés l'on VOslerholz,A*m\Te le Salon^ où croissent à l'ombre des arbrès une foule de fleurs de mai. Ma mére y allait i-égulièrement une fois chaque printemps avec ses fils, tant que nous fûmes auprès d'elle, et plus lard avec ma tante, nfni d'v cueillir une toulle de muguets, et, jusque dans la vieillesse, cette expédition la réjouissait comme une jeune fillot
Ma mère aimait aussi les jardins et bien plus encore ' la vigne : un de ses vo'ux les plus chers, et qui se ratiachait à ses souvenirs de jeunesse, aurait été d'en posséder une ; mais la destinée ne lui accorda ni vigne ni jardin. Un beau-frère lautorisa à cultiver un tout petH lambeau de terre situé derrière une grange et
190 ESSAIS D'HISTOinC RRLIGIEUSE
qui ne lui servait à rien. Ce bout de jardin ne dépassait guère en étendue une grande chambre ; et pour* tant que de joie sut y trouver le cœur aisément content de ma mère ! Elle y planta les petites herbes les plus nécessaires et quelques légHmes pour sa cuisine ; elle trouva encore un pou de place pour des violeties, des oreilles- d'ours et d'aulres Heurs modestes. Comme les affaires de la maison et la faiblesse de sa sanlé lui per> mettaient rarement de longues promenades, aller à son petit jardin lui faisait du moins respirer le grand air, et parfois aussi la distrayait des chagrins et des ennuis domestiques. Je la vois encore y aller en simple robe d*indienne et petit bonnet, avec la corbeille vide sous le brasy ou en revenir avec la corbeille pleine. 0 Georgine, que ta grand'mère était simple en son ajustement! Ah! les belles choses n'ont que plus de prix, plus est simple la forme dont elles se révèlent. Ma chère enfant comprendra-t-ellc cela un jour ? J'aimais à accompagner ma mère quand elle allait à son jardin, et à Taider dans ses travaux de ctilture. Dans ses dernières années, lorsque j'étais déjà en guerre avee la moitié du monde, je me souviens avec plaisir d'avoir travaillé à ses petits chemins cotre ses plates-bandes. Cher petit coin de terre, quel que soit celui qui te possède aujourd'hui, sois béni pour la consolation et la joie que tu as si souvent données h ma bonne mère !
Pendant dix ans environ, la santé que les bains de Neustadt avaient rendue à ma mère s'était très-passablement maintenue, lorsqu'en 1836 elle commença de nouvctiu à s'altérer. Et, je suis fâché de le dire, je, fus
MA MÈRE m
peiit-tMrc moi-même la cause innocente de ce malheur.
Dans i'éié précéiient, j'avais public ma Vie de Jêsuê, el on sait quelles inioûUés ce livre me valat, dans quelles luttes il m'entraîna. On m*6ta ma place au séminaire de Tiibin'gon et on me chargea d*une suppléance dans la classe supérieure du lycée de ma ville natale. Les autorités espéraieni peut-^Hre que je dcciinerais cette offre ; mais il m'en coulait do renoncer à .servir dans les cadres de l'Église ou de l'écolet et je me montrai dispo^ è accepter cette place. Ma mère fut étonnée de ma décision ; elle en fut même embar-, rassée. Luc fois que je m'établissais à Lud\vi<j;sburg, les convenances voulaient que j'habitasse dans la trèsspacieuse maison de mes porenis ; mais les dispositions * de mon père, que les années avaient d'ailleurs assom bri, étaient toiles à men ép:ni-d, depuis la publication de la Vie de Jésus, que la coliabiiaiion devait offrir les plus sérienx inconvéotents. Ma mère, qui était sur les lieux, le savait mieux que je ne le savais moi-même à Tûbingcn ; elle me le laissa entendre dans ses lettres ; maïs... Brff, je vins, et l'événement donna raison h ma mèi e. Il y eut des scènes pénibles, grâce on particulier à un perfide iiisiig^eur qui jetait de l'huile sur le feu, en faisant parvenir à mon père tous les articles injurieux, tous les libelles qui paraissaient alors chaque semaine contre moi ; — de5 srènes'péniblcs pour moi, plus pénibles encoïc pour ma mère, à qui il faisait sentir toute la colère qu'il avait contenue en partie devant moi. Klle pouvait craindre à chaque instant une rupture 'ouverte entre le père et le fils. — Au bout .
49i KSSAIS innsToiiu- R[:Lh;!ErSE
d*iine année, je donnai mn démission et je me rendis à SlQtigart, mais ma m^re m'a avoaé plus tard quer les chagrins de cette année4à avaient porté à sa santé an rade coup.
Elle-même était, cela va sans duc, douloureusement affoc lée des inimitiés que je m'étais attirées par ce livre, de ja perte du bel avenir que la publication de ce livre me fermait. Son seQtiment religieux n'attachait sans doute que très-peu de prix aax récits miraculeax de la Bible (|ue ma criliquc renvoyait dans le domaine de . la légende. Mais elle était loin, on le comprend, d'aller
• jusqu'au point où m'avait conduit la route inflexible de la science. Elle aussi, disait-elle, ne pouvait pas croire Jout ce qni était écrit dans la Bible, mais elle ne s'en inquiétait pas autrement. Et c'est ce que j'aurais dû faire moi-même : avis bien féminin, qu'elle ne pouvait d'ailleurs émettre sans sourire. Elle ne cessa jamais de reconnaître la pureté de mes intentions, le prix de ma sincérité, qu'elle taxait d'ailldurs volontiers d'imprudence ; et, comme au surplus les injustices dont on m'accablait lui all;iit>nt nu cœur, ces lutics, au lieu de nous séparer, ne servirent qu'à nous rappiocher toujouiB plus étroitement, à rendre plus complète l'union qui existait entre he fils et la mère.
. Dans l'été de 18d6 (j'étais alors encore à Ludwîgs^ burg (]ue Je quittai seulement en automne , elle se trouva forcée, après une interruption de plusieurs années, de recourir de nouveau aux bains de Meustadt. <^tte care ne resta pas sans effet, quoique quelques-
• uns des baigneurs eussent en rindélicatesse de filtre
MA HÈRË 193
ressentir à mon inoocente mère le contre^up des haines que je m'étais attirées de la part de quelques
personnes |)ieuscs et de luus les liypocrites. Un employé, qui s*élait particuiièremeni distingué dans cette belle campagne, fut envoyé quelque temps après pour fraude à la maison de force ; ce qui me causa, j'avoue mon péché, une véritable satisfaction.
L'année suivante se passa assez Lien ; mais en 1 838 ma mère jugea utile de prendre une fois encore les bains qui avaient déjà produit tant de bons effets, aûn de se fortifier pour l'hiver suivant. Cette fois^ elle rencontra une meilleure société; la première colère du public contre moi était passée, et ma mère par ellemême, avec sa petite taille et son aspect délicat, ses grands yeux pleins d'expression, sa nature simple, gaie» et en même temps sérieuse et noble, éveillait partout l'affection et le respect. La société réunie aux bains loi donna, soit pendant son séjour, soit tn par^ ticulier au niomeni du drpart, tant de marques "'estime et d'attachement, que l'humble femme en était tout étonnée, c Jamais en ma vie» m'écrivait-elle, on ne m'avait fait tant d'honneur; il est seulement dqmmage que cette vie elle-même soit si près de sa 6n ; sans cela, j'aurais pu considérer ce qui viei»t de m'arriver comme le présage d'une période plus heureuse. »
L'amélioration de santé qu'elle avait due à ces bains ne dura pas. Pendant l'hiver se présentèrent de graves symptômes, tels que les saignements de nez et parfois une certaine difficulté à respirer. Mon appel à Ziirich, qui eut lieu à celle époquQ, ne lui donna que de courts
ÎDstants de joie, car bientôt après od apprit la yiolente agitation à la saite de lacfoelle cet appel fut retiré. Ma
mère abandonna mon sort à ce pouvoir suprême cri qui, sa vie durant, elle avait mis sa confiance. Vers le milieu de mars 18311, son état devint tout à fait inquiétant ; mon père m'appela, et j'arrivai, ie trouvai ma bonne mère faible, mais gardant toute sa connaiseance, pleine d*amour, de résignation, de sérénité, comme toujours. Mais la faiblesse augmentait d'beure en heure, et, peu de jours après, une paralysie des poumons mettait fin à cette vie si chère, qui avait duré soixante-sept ans.
Ha mère me laissait au milieu de violents orages ; mon frère lui-même était encore dans une situation incertaine; mais souvent dans la suite je l'ai estimée heureuse de n'avoir pu voir les orages pires encore qui, peu d'années plus tard, précipitèrent ma barque contre les écueils. Aujourd'hui que j'ai échappé au naufrage, que mon bien le })lus précieux, vous, mes chers enfants, en a été sauvé, que j'ai renoncé au reste et que ma barque est dans le port, — aujourd'hui je voudrais bien souvent avoir auprès de moi ma bonne mère, m*entretenir intimement avec elle comme autrefois, lui présenter ses petits-enfants et vous montrer votre grand'iiièrc, vous laisser instruire par elle et vous proposer son exemple. Cela ne se peut pas, et ^ • parce que cela ne se peut pay, j*ai écrit pour vous ces pages dont je sais que vous me remercierez encore dans l'avenir. *
Car uon-sculenicnt le souvenir des bons et des justes
MX MÈRE m
est béni, mais il reste une sou ire de béncHliclions. A une condition cependunl, c'est que la source vive soil recueillie dans un réservoir, pour qu elle ne se perde pas dans le sol aride. Ici j'ai creusé une simple citerne pour le souvenir d'une bonne mère : bénis soient ses enfants et ses petits-enfants, bénis soient de génération en génération tous ceux qui viendront s'y désaltérer !
âméës de jeunesse
Ce morceau est emprunté à la biographie de Christian Mât' klin^ publiée par -M. Slrauss, en 1851. En écrivant la vie d'un de ses amis les plus intimes, en racoulant les années d'études et de jeunesse de cet ami qui avait été son camarade au séminaire et h l'université, fauteur nous a donné d'importants fragments de sa propre autobiographie. — C'est à ce Ulre que j 'ai traduit à peu près inlégralemcnl les chapitres II et III de Christian Mâr^ A/in, qui nous font assister aux éludes des deux jeunes gens, d'abord :iu srniinairc de Bhiubeuren, ensuite à la Faculté de tlicologie de Tubingcn. {Trad.)