‹ Essais d'histoire religieuse et mélanges littérairesChapitre 31 sur 47 · ANNÉES D£ J£UN£SSE S · texte numérisé non relu

ANNÉES D£ J£UN£SSE S

inteUeetaelS) augmentée» encore par on mauvais état de santé, assombrit son caractère. Et lorsqu'il vit s'élever

à côté de lui toujours plus puissante une ilicoloj^ie nouvelle qu'il était aussi incapable d'accepter que de combattre, il no sut pas toujours se garantir de ce fanatisme qui s'em[Kure si aisément d*une Église, d'une théologie orthodoxe, lorsqu'elle a le sentiment de ne pouvoir soutenir la lutte contre ses adversaires avec les seules armes de l'esprii. A vrai dire, l'ai mure ihéoiogique do Sieudei avait clé forgée en vue du combat avec le rationalisme ; contre ce dernier, comme c'était une lutte de en lendem'entcontre l'entendemen t,comme à une contr»dictiond'unoôié répondait sûrement une inconséquence • de l'autre, Sleudel pouvait encore maintenir sa position. Si même, dans le cas où lc3 armes, c'est-à-dire les arguments, faisaient défaut — et en fait il en était toujours ainsi avec lui — s'il se laissait aller à substituer le cœur à l'intelligence, les considérations édifiantes aux raisons solides, cela était sans grand inconvénient avec, le rationalisme, qui ne dédaignait pas lui-même de se tirer d.'affaire, dans les moments difiiciles, par quelque tirade morale. Mais, lorsque parut avec Schleiermacher une théologie qui, d'un point de vue scientifique supérieur, combattait aussi bien le supranaturalisme que le rationalisme, — qui avait appris des plus fortes écoles philosophiipies à manier l'arme de la dialectique avec une perfection jusqu'alors inouïe chez les théologiens, — qui ne s'en laissait imposer par aucune échappatoire et visait sans ménagement au point faible de l'adversaire, — alors les parades traditionnelles du su-

S3« ESSAIS D lilSTOlUE UELiGlEUSK

pranaiaralisme» son glaive émoussé et soo boucUer branlant ne purent plus le sauver : il dut se rendre ou niourir. Sieàdel mourut et ne se rendit pas : il fut le

dernier des supranaturalistes , si Ton entend par ce mot l'ancien suj)ranaturalisme raiiDnnel que j'ai distingué ailleurs du supranaturalisaie mystique de nos jours, c*esUà-djre de cette tbéologie dite croyante qui • coquette avec la science moderne, tout en étant au mieux avec le piétisme. — Hârklin se crut-il obligé en fidèle neveu à fréquenter régulièrement le cours de son bon oncle ? je ne sais; mais ce que je sais bien, c'est que le biographe de Markl in en eut assez au bout de quatre semaines et n'y revint plus, peiisuadé que le. Seigneur Christ lui-même, s*il avait entendu défendre . sa cause d'une façon si pénible, si mesquine, si pitoyable, l'aurait abandonnée tout le premier pour mettre tin à un tel supplice. — Quant aux soirées théoiogiques, données une fois par semaine aux étudiants par l'excellent Sieudel, llarklin ne les fréquenta que plus tard; mats il ne put en tirer grand profit, du moins pour ce qui est du professeui , car Sleudel, appartenant à une doctrine déjà dépassée et dénué de tout talent dialectique, n'éuii pas à même de diriger la discussion d'un peint de vue supérieur.

Avec sa merveilleuse puissance de travail et son esprit péneiiant, Baur s'était irès-promplement orienté dans les immenses domaines de l'histoire des dogmes et de l'histoire de l'Église. U faisait, lorsque noua l'entendimes, l'un de ces cours pour la première, l'autre pour la deuxième fois ; et si, dans la suite, sa oonnais-

uiyui^ca Uy GoOglc

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sanee des sources est deveDW dnqiie aonée plos étendue et plus profonde, il avait alors déjà ses vues

propres sur tous les points capitaux. Son attention se portait en paniculier à celte époque sur les dilTéreuls systèmes gnosliques, qui par leur profondeur et leurs ohaloiemenis étranges lui rappelaient sans doute les mythologies antiques qu'il avait jadis étudiées à Blaubeuren : de ces recherches sortirent quelques années plus tard les beaux livres sur le gnosticismc et sur le manichéisme. Dans son discours d'ouverture, Baur avait ooroparé le christianisme gnosUque à celui de Schleiei^ mâcher; le passé le plus éloigné, ainsi rapproché du présent le plus actuel, cessait de nous être indifférent et étranger : dans toutes les périodes de l'histoire, le maitre nous montrait le même esprit qui, tantôt par «ne voie, tantôt par l'autre, sous les formes les plus diverses, travaille à scruter ses propres prafondeurs, à réaliser son être. Le cours de symboUque n'était pas moins profond et fécond, ne rattachait pas moins les détails extérieurs aux questions vitales et décisives. Baur ne se contentait pas d'exposer les points de doc« trine, les détails de culte à propos desquels se divisent^ les dîMérentes confessions, et de les eiaminer à la lu» miére de rÉcriture et du sens commun. Il étudiait au point de vue de l'esprit religieux ei chrciien le catholicisme et le protestantisme, et, les concevant comme les deux principales formes dans lesquelles cet esprit s'est réalisé, l'une plus objective et extérieure^ f autre plus subjective et intérieure, il déduisait de ïh tes diversités qui les séparent. La seule objection qu'on pouvait

a3ii ESSAIS D'UiSTOlUE UELIGIEUSK

(îdre à cet eoseigQemeDt, c'est que Baur élaii eacore trop attaché peroonnelleinent aux doctrines spéciales du protestantisme, — plus attaché qu'il n'aurait dà

l'élre pour rester tout à fait d'accord avec lui-iiième. On le vit bien plus tard dans sa controverse avec Mohler, et en général on peut dire que chez Baur la critique dogmatique n'est pas arrivée jusqu'ici au même degré de libre développement que la critique histori-*' que. — Une circonstance particulière m*a laissé un vif souvenir de rintérét que ce cours inspirait à Miirklin. Au sortir des éludes philosophiques, les études théologiques me trouvèrent d'abord très-froid ; les doctrines protestantes, dont Baur se montrait dans sa sffmbolique l'apoloi^iste zélé, me paraissaient, pour ainsi parler, n'être que des écosses vides. Ce fut Markiin qui, avec son pieux respect à l'égard de tout développement historique, tempéra mon orgueil spéculatif et me décida à creuser aussi ce sol-là, maigre seulement à la sufaoe» pour pénétrer jusqu'à l'eau vive.

De Kern, nous entendîmes, dans nos deux premières années de tliéolo<iie, les cours sur les synoptiques et sur la dogmatique. Les mérites et les défauts de ces deux cours étaient au fond identiques. Instructif et agréable dans l'exposition de son sujet, habile et 6n surtout dans le groupement des difTérentes opinions, des difTércnts i^vsièmes, Kern était tour à tour heureux et faible quand il s'agissait de les juger, et tout à fait iosunisant là où des vues originales eussent été de rigueur. — En présence des récits évangéliques» Kern avait de bons yeux pour voir leurs contradictions, mais un estomac

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encore meiileiir pour les digérer. U avait trop de eel- Uire pour admettre le sumatarel « et trop de goAt

pour ne pas être choqué des eôlés ridicules de Texégèse rationnliste : dans les cas où les raiionalisles avaient raison^ il était visiblement tenté de les suivre, mais sa posiâoD ecclésiastique le retenait. Le résultat de tout ceci était d'ordinaire une interprétation beaucoup plus mauvaise encore que celles qu*il avait réfu» lées précédemment. A celte époque, Friizsche jouait régulièrement dans les cours d'exégèse le rôle d'un personnage ridicule que le professeur faisait paraître lof8qn*il voulait amuser un instant son auditoire : ce qui amenait cette hilarité, c'étaient les résultats parfois bizarres de la rigueur philologique avec laquelle ce commentateur interprète le Nouveau Testament comme * on interpréterait les classiques. Mais quel ne fut pas Tétonnement de l'auteur de ces lignes, lorsque beau^ coup plus tard il étudia personnellement le commentaire de Fritzselie et découvrit en loi un exégète qui en incitant le lecteur sur la voie de l'interprétation mythique pour plusieurs récits des Évangiles , aurait pu fournir à Kern le moyen le plus simple de se tirer de ses embarras critiques ! — Les défauts que nous avons signalés tout à l'heure dans l'enseignement de Kern se faisaient sentir surtout dans son cours de dogmatique! parce qu'ici le jugement individuel du professeur avait un plus grand rôleàjouor: en présence d'un tel siijet, il était absolument nécessaire de faire preuve de vues indépendantes et de les justifier sclentiûquement. Je me souviens que, lorsqu'on m*apporta

238 RSSAIS D'HISTOIRR RELIGIEUSE

de la reliure mon cahier d'extraiis de ce cours, l'épigramme de Kagtner sur ÏUiUoire ntAwreUe de lUff me revint à l'esprit, et je ne pas m'empécher de la transcrire, avec les variaoles voulues» aur la premike

page du cahier :

In diMem Beft spricht, vie sidis tnf ,

Fwlif SchltiMnBMberi -Wolf HcrlitioelGe, neht brav ;

WiU «ber Or K. ««iial vm Worto komoMn,

So ist*8 «la hftU' eia Schaf die RoUe ilbariioiiiiiMO (i).

On ne pouvait que regretter que Kern ne fût pias resté à Blaubeurep^ ou plutôt qu'il n'eût pas été appelé à Tubiagau comme professeur de philologie ; il lui eàt été bien plus liwile de se rendre complètement maicre d'un domaine qui lui était déjà familier, et il serait arrivé à de bien autres résultais dans une science où le goût si fin dont il était doué aurait suppléé aux faiblesses de son jugement.

Le. besoin de continoer, à côté des cours de théologie et des répétitions, les études phîksopbiques inache-

1 « Dhm ce cahier, comme on peut yoir, — le renard Schleiana»dwr, leloap Markuineko parlent A ravir; — mais, quand le doclevr K... veut preudr.' la parole, on dirai! que c'est lo toar... d'un pauvre mouton '> — Voici, à peu prés, l ogigramme de Kiislner : iDans ce livre, comme on pt-ut voir, — parlent tour à tour les divers animaux; — pourquoi l'âne seul ne prend il jamais la parole? —C'est que l'auteur 8*est chargé djt) jouer son rùte. » — En^effei , dans cet ouvrage, les animaux racontainit ws-aiiiiMs lear histoire : « Moi, rMWffd, je siis, » «te.; miSt an cbapîln de rtae, la inrfaièBe pmowM ronplactil U pnmière : « L*âae est., b etc. (IVtHk)

ANNKRS D£ JEUNKSSR m

▼ées, poQssa vers ce temps Hârkltn à on excès de travail qui n'était pas sans péril pour sa santé. Touè

les soirs, il travaillait jusqu'à minuit, quelquefois mt'nie jusqu'à deux heures, et, le malin, peu après six heures, il se levait déjà pour vaquer à ses devoirs. Plus tard, il modifia sagement ces habitudes, en ce sens qn*il renonça au travail de nuit pour se lever d'autant plus tôt (en été à cinq benres au plus (ard). Mârkiin, à cet éprard, fut toute sa vie extrêmement dur envers lui-même, et il eut sou veut, à se défendre contre les reproches de ses amis inquiets.

Pour nous rendre compte du point de vue scientifique et moral auquel MSrklin était arrivé au début de ses éludes lhéolo<,H(|ues, nous avons deux lettres foiL explicites écrites par lui à son père en ces années. Notre ami était toujours resté en relations intimes avec ce , digne père : être à son égard d'une absolue franchise, l'informer en tout temps delà marche de ses études, du changement graduel de ses vues, c'était là, pour la nohle natutv de Marklin, une joie en même temps qu'un devoir. Lorsqu'il y avait désaccord entre eux, il n'était pascontent jusqu'à ce qu'il fût arrivé à s'entendre avec lui ou tout au moins à justifier sa dissidence : en un mot, le fils, comme il le dit dans une de ses lettres, ne voulait rien souffrir qui put altérer sa piété pour son père. Or, le vieux Marklin; formé à l'école de Kant, était «n théiste rationaliste, et la philosophie de Schel* ling, à laquelle adhérait alors son fils, lui était suspecte, non seulement comme panthéiste, mais aussi comme enthousiaste cl exallée. Il écrivit dans ce sens

tlO ESSAIS D'HISTOIRE RBLICIEUSE

à son fils, et celui-ci, dans la ieliie que nous allons citer, s'efforce de défendre contre les objeclions palerneiltis le système dont il s'agit.

c Je sais toujours hors d'état — déclare-t-il ouvertement— de me convaincre de la personnalité de Dîeo au sens où le théisme l'entend. Le Dieu de ce système est personnel, conscieru; niais la conscience n'est j)as autre chose que l'expression d'une vie particulière de Tesprit» d'une vie qui se développe dont le temps. Lors donc que nous nous représentons Qieu comme conscient, nous le soumettons à la catégorie du temps : ce qu'il faut précisément éviter avec le j»lus grand soin.

— En y regardant de prés, nous voyons que les attributs particuliers que nous reconnaissons à Dieu supposent tous Tapplication à Dieu de la catégorie du temps. Ainsi la providence de Dieu, qu'on aim^ tant à célébrer, n'est possible qu'à celle condition. On estime que l'action de Dieu se manifeste d'une manière spéciale dans tel ou tel cas, par exemple pour empêcher un malheur, etc. ; on applique donc à l'action de Dieu ta catégorie du temps. Que si, au contraire, on met Dieu hors du temps, — comme on doit le feire en bonne philosophie

— celle providence particulière disparaît, et il ne nous reste plus que raction générale de Dieu dans la nature, action qui peut d'ailleurs aussi en un certain sens recevoir le nom de Providence.

» Il serait d'ailleurs bon d*ei8miner si la conscience que nous avons de notre faiblesse en tant qu'êtres finis n'influe pas trop sur notre idée de Dieu, et si nous ne cherchons pas à concevoir un Dieu qui serait comme le

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supplément de noire nature finie* C'est ainsi qu'on parle de besoins du cœur qui ne sont pas satisfaits par le panthéisme; el il vrai que dans le malheur, par

exemple, lorsque nous avons besoin de consolation, noire penst e se porto nûcessaireriieiit vers un bicu personnel, parce qu'une telle idée nous tranquillise. Mais la question est précisément de savoir si nous n'accommodons pas ici l'idée de Dieu à noire situation individuelle, au lieu d'accommoder, comme nous le devrions notre individualité àl'idée de Dieu. Le Dieu que se figurent la plupart des hommes m'apparaii comme uii homme dont toutes les facultés seraient élevées au plus haut point imaginable, comme un être qui ne sort pas du domaine des formes finies» mais à qui, en vue de besoins plus ou moins sensibles, on assigne li plus haute puissance, — un homme toxi sage, tout bon, tout puissant, etc. Individualiser Dieu semble, il est vrai, une nécessité pour l'homme, parce que Thomme ne peut rien comprendre que sous les formes finies de rentendement, mais la question est précisément de sa- \oir si riionnne qui, pour se représenter le supra-sensible, lui confère la conscience et la personnalité, est en cela dans la vérité objective, si la vérité est conforme à sa manière de penser, et si ceux-là ne sont pas plutôt dans le vrai, qui admettent que la personnalité n'est pas un élément nécessaire de l'idée de Dieu.

» Ou craint avec l'idée d'un tout infini, — avec le Dieu panthéisme, quelque définition qu'on en donne, — on craint de voir toutes les existences particulières se noyer et disparaître . Celte crainte ne me |)arail pas

24i ESSAIS D'UlSlOiRË KËLIUIEISK

fondée ^ Car, bien qae toute existence individuelle ne soit qu'une manifestation de Tesprii inflnî, elle n^est

celle individualité particulière que parce qu'elle est isolée de tout le reste, et qu'elle se retrouve elle-même Uaus sa conscieucc — pour ro <]ai concerne riiomiae — comme un être personnel, identique. Or, la eonsdenee dêsoi est justement le principe de la vie individuelle et personnelle; elle est ce qui sépare et tient isolée chaque individualité humaine de tout le reste. Ifais il n'est pas moins certain, d'un autre côté, qae chaque individu vit dans la relation la plus étroite avec tout le reste ; car il trouve — et le théisme est bien forcé de le reconnaitre — que la même force qui le fait agir vit aussi dans les autres; que, chez les autres, comme chez lui-même, l'esprit divin s'est révélé. C'est pour eela que toute vie a deux éléments, deux p61es distincts : la vie pour soi, dans la conscience de soi, et la vie dans le tout et dans l'unité avec l'infini.

> Mais cela ne veut pas dire qu'il faille considérer Dieu comme un agrégat d'une infinité d'êtres finis, et ce n'est pas du tout là ma façon de penser. On ne pourrait me faire ce reproche que si, partait de la vue du monde fini-, divisé, je voulais, du sein de cette diversité, construire Dieu : il ne pourrait sortir de là qu'une notion logique, et non une unité réelle et vivante. Non, je pose, pour ainsi dire, l'absolu comme le prttif (si la notion de temps peut être ici admise) ; ou plutôt l'absolu, et sa manifestation, le monde, sont

1 G'était-li, MiuJl>ie>l-il, une objecUoo du père du Markllo.

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pour moi simultanés. Une fois posée la notion d'une force qui s'exprime dans certains phénomènes, nous ne pouvons nous ligurer les choses que de cette façonci : avec la force apparaît aussitôt son action, sa manifestation. Car h notion de la force comprend a priori celle de l'activité. Mais je dislingue pourtant la force elle-même de sa manifestation, extérieure, je la distingue comme ce qui en est la conditioo, et je pose cette force comme l'unité originelle qui rend seule possible la diversité des eiTets et des phénomènes. Aussi ne voîs-je aucun inconvénient à nommer un être fini une partie de l'inflni, pourvu qu'un n'erUciide j)as cela matériellement; je veux dire par là que le fini est une manifestation ; il est posé et condUionné par l'infini. Dans cette manière de voir, la dépendance où toutes dioses sont de Dien n'est donc pas supprimée ; au contraire, le fini apparaît alors comme absolument dépendant de Dieu, dnn> lequel seul il a la vie, le mou ve« ment et l'être. » (Actes XVil, 28.)

CeUe lettre, écrite par Mârklin en février 1838, c*edt-A-dir0 vers la fin de son premier semestre d'éta- ' des théologi(|U('S, nous donne déjà, dans les termes les plus simples, mais sans que rien d'essentiel soit omis, les traits principaux des convictions philosophiques auxquelles il est resté fidèle durant toute sa vie. Une autre lettre, écrite précisément une année plus tard, va nous montrer ce qu'éiait pour lui la science, à quel point de vue moral élevé il l'envisageait. Son père était mécontent de le voir continuer avec tant de . prédilection ses travaux philosophiques pendant ses

844 ESSAIS D'BlSTOiaS fi£LlGIEUSB

éludes de théologie, et pensait que ees dernières ne

pouvaient que souili ii d'un tel partage de sun zèle. A cela Markiin répond tout d'abord qu'il peut se rendre le témoignage de ne consacrer à l'étude de la philosophie que le temps donné par d'autres au délassement ou au sommeil. Si quelqu'un,^ à côté des travaux de sa vocation» se réserve un certain temps pour des études favorites, on ne voit là dliabitude qu'un sujet d'éloge, à condition que leâ travaux^obligatoires n'aient ])as à en souffrir. £t l'on juge ainsi en partant de cette idée trés-»vraie qu'il faut laisser à chaque homme, à côté des devoirs que lui imposent les circonstances, tout l'espace nécessaire pour le libre développcrucni de sa nature propre, — que tous les individus, avec leurs dons intellectuels si divers, ne doivent pas être limités à une seule et même occupation, mais qu'on doit laisser à chacun le droit d'exister à sa tnaniére. C'est au nom de ce droit de l'individualité que Markiin défend ses études philosoplii(pjes ; car il est j)oussé à les continuer par l'attrait le plus sincère et chercherait en vain à se défaire de cette préoccupation. Arriver à être un homme vrai, complet, et non un pur savant, un pur spécialiste, • tel est le bat de tous ses efforts. La science, comprise dans le sens le plus vaste et le plus élevé, c'est l'élément dans lequel il veut vivre. Que si son père craignait de le voir se fixer dans un système philosoj)hique particulier et nécessairement incomplet, dans celui de Schelling, par exemple (car ce n'est pas Tétude de la philosophie en elle-même que pouvait eiaindrc un esprit aussi libéral que celui de son pèie), Màiklin se

ANNÉES OB IBUNESSB ti»

déclare pleinement j^ersuadé que nos eonvielicMKs ne peuvent être ù aucun moment de notre vie 0x68 et immuables, qif elles sont dans un état de formation et de transformation incessante : aussi un homme raisonnable ne se croira-t-il jamais à l'abri de tout change* ment dans ses idées, et lui-même, Miirklin, d'autant moins que, plus il s*occupe de philosophie, plus il se convainc de son ignorance.

c Hais — continue-t-il, car ici il faut le laisser parler lui-même — * quant aux résultats auxquels me conduira mon étude de la philoso|)hie, j'entends rester pleinement libre, lors même que ces résultats seraient en contradiction complète avec l'opinion commune ; car c'est le mouvement propre de mon esprit qui me pousse et il m'est impossible de résister à la vérité une fois reconnue. Et quand mes recherches aboutiraient à ces «'onclusions devant lesquelles les hommes reculent d'ordinaire et qu'ils regardent comme inconciliables avec le sens commun' aiissi bien qu'avec le cliristia- . nisme, quand j'arriverais au panthéisme, à la négation de b liberté et de Timmortaliié, — si j'avais trouvé dans ces conviclions !a paix intérieure, le consenteinenl de moi-même à moi-même \ je ne m'en laisserais pas détourner par cette considératbn qu'elles sont en dés* accord avec la philospphie courante et avec les idées de tout le monde. > '

I Le texte allemand porto innero Itefruuligumj : Paix intérieure ne me lemblail pas trte-esact; talUfacHon inlérimrê n'allait gaère mienx. J'ai cru la célèbre expiwision de Pascal était ee qai readrait le mies^ iei la vraie nuance de la pensée. (IVml.)

ilê ESSAIS D'HISTOÎIIB HELIfllEtlSE

Toutefois, après avoir avec une si noble franchise, réservé ainsi pour l'avenir, devant un père sincère-* ment retpecté, l'indépendance de sa pen»&e scientifique^ il s'empresse d'ajouter qu'une telle extrémité ne lui parait pas vraisemblable. Car, pour ce qui le concerne, il ne pense pas que la philnsopliie moderne soit dans une contradiaioD inconciliable avec le christianisme. Si le développement du monde spirituel est un développement régulier et normal, les systèmes philosophiques dont il s'agit ne sont-ils pas, malgré les diversités apparentes, des produits de i'espril chrélion, de cet esprit qui a pénétré, plus que nous ne le savons nous-mêmes, notre vie intellectuelle tout entière. Mar* kUn est rassuré en outre- par son expérience intérieure: si le christianisme et la philosophie moderne, remarque-t-il, étaient aussi hostiles l'un à l'autre qu'on le dit, comment expliquer ce fait-ci : Je me sens actuellement plus religieux que jamais, je cherche toujours plus à contempler le monde au point de vue de la piété, et néanmoins j'étudie avec un plaisir toujours nouveau ces systèmes philo-oj)lii(|ues si redoutés? Ne serait-il pas légitime d'en conclure que ces systèmes renferment pent-étre une conception du christianisme plus profonde et purement spéculative? — Mfirklin ajoute que tous ses efforts pour arriver à la connaissance du vrai étant le produit de ce qu'il y a dans sa nature de plus religieux et de plus profond, et n'ayant que par là quelque prix à ses yeux, il est pour .sa part pleinement tranquille sur le résultat et désire seulement que son père veuille bien éntrer dans ses

ANNtBS 0B IBVIfBSSB t4T

vu^ et ne pas condamner d'avance son développement fùtar.

c Mais par cela même — ainsi condoMl — la direction de mon activité estdécidée : tons mes efforts tendront

à entretenir, à développer ma \ie intérieure, et, dans la même mesure, tout ce qui est purement extérieur perdra de son prix pour moi. Plus j*«i pris conscience de ma nature propre, plus j'ai cherché à me concentrer en moi-même; je désire aossi, ft Tavenir, ne pas me dis» siper et me distraire dans les choses extérieures de la vie, ni dans dos études trop diverses et trop variées. Je voudrais continuer plus tard, si possible, les occupa* tiens qui m'intéressent le pins et qot se rapportent le plus directement à la caose du christianisme : je voudrais vivre et mourir simple prédicateur. Celte existence tout intérieure (mystique, si le mot ne te déplait pas) est le but où je tends ; c'est dans ce sens que je voudrais employer ma vie entière, et — soi! que je persévère, soit que je iliiblîsse — e*est & cette mesure que je voudrais me voir toujours juger par toi. >

Ici déjà , chez le jeune homme de vingt-deux ans , nous voyons se dessiner les traits principaux d'un caractère sdentifique, qui n'a fait dès lors, au milieu des situations les plus diverses^ que s'affirmer et s'affermir toujours davantage, c Pourvu seulement que les dieux me maintiennent dans la disposition de ne chercher et de ne vouloir que la vérité, et rien pour moi-même, » écrivait-il onze ans plus tard à un ami, après avoir sacrifié à son amour de la vérité le repos de bien des annéeSf et en dernier lieu sa position ecdésiaslique. Porter

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tout son effort dn côt^ da développement intérieur , et non des travaux oxirrieurs ou même de l'activité scientifique , accorder à riDdividualité son droit , tout en La subordonnant, comme de juste, à l'ordre général , ce fut également là, pendant sa vie entière, la maxime de Nârkiin. Nous avons déjà remarqué que les lignes essentielles de sa pensée philosophique, telle qu'elle ressort de ses lettres à son père, ont été plus tard prolongées par lui, mais n'ont jamais été effacées ; quant à sa conviction au sujet de Taccord du chrisdanisme et de la philosophie, il y est resté fidèle et Ta maintenue avec fermeté aussi longtemps (|ue la chose a été possible, — mais aussi pas plus longtemps.

Ce qui, outre ses éludes purement philosophiques, avait certainement contribué à faire naître les convictions que nous avons vues exposées dans les lettres de notre ami, ç'avaient été les écrits d'un homme qui, plus que tout autre, peut être nommé le maitre ihéologrique de Màrkiin, S'il y a, en effet, des livres qui se rapprochent pour Tesprit et pour le ton des œuvres de Schelling» que Marklin avait étudiées avec tant d'ardeur, ce sont bien ces premiers ouvrages de Schleie^macber, où, jeune enthousiaste, le thyrse en main, il cherchait à rendre à un monde devenu athée le Dieu qui se donne à connaître au cœur dans une mystique union, et montrait aux hommes , dans une perspective lointaine et indéfinie , mais d'autant plus enchanteresse, le Christ qu'il avaient rejeté. Chez Schleierrhacher, Dieu n'avait été restauré qu'en perdant sa personnaliié , de même que Christ, pour remonter sur le trône, avait dû renon-

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