ANNÉES DE JKI NESSE
cer à touie sorte de prérogatives surnaturelles. A la vérité, on put voir id, comme dans toutes les restauraiionSy les privilèges jadis abolis relever Ton après Tautreja téte : la charte réelle que le mystagoguc devenu diplomale donna enfin dans sa Doginatifjur, «o (ron\a être inliniment plus positive et conservatrice que la proclamation de rentrée (les Discours sur la Heligim) n>arait pn le laisser attendre. Mais , comme nous l'avons vu dans les lettres de Mârklin, ce qui préoccupait notre ami, c'était moins la docirine chrétienne elle-mèino que la question capitiile de la métaphysique : la notion de Dieu dans son rapport avec le monde. Or, à cet égard, la Dogmatique de Schleiermacher n'est pas en recul sur les/Kscotfra/ au contraire, elle établit, an moyen d'une dialectique vigoureuse, ce qui, dans les />t>rof<r«, ne donne lieu qu'à do purs développements oratoires.
C'est précisément parce que nous le trouvions fermement établi sur le terrain philosophique où nous étions placés nous-mêmes, que Schleiermacher gagna notre confiance, en sorte que nous le suivîmes volontiers sur le terrain théologique proprement dit. Il ne* nous demandait pas, comme la théologie vulgaire, de briser avec le principe qui nous avait dirigés jusqu'alors et de nous soumettre à un principe nouveau, à l'autorité d'une révéktioa : après comme avant, l'autorité demeurait à notre propre conscience humaine.
A la vérité, la conscience religieuse, d'où Schleiermacher se faisait fort de déduire toute la dogmatique chrétienne, était autre chose que la conscience philosophique; mais celle-ci pouvait au moins contrôler
MO ESSAIS D*mSTOIRR EELIOIEUSB
colle-là, et l'affirmation de noire guide que deux activités de l'esprit humain laissé à lui-même ne peuvent jamais se contredire d'une manière définitive et absolue^ — < cette affirmation était .bien plus vraieesablable que celle d'une harmonie constante entre une révélation dite surnaturelle et notre propre pensée. En fait, la déclaration de Schleiermacher, que « toutes les dogmatiques sont des dépositions, des témoignages, noq sur des données objectives 9 mais sur une détermination particulière du sentiment religieux, > — cette déclara* lion, si éloigné que fût Schleiermacher lui-même d'en • tirer toutes les conséquences, n'en était pas moins une grande parole, une parole d'émancipation pour la théo* logie allemande. Pour notre Marklin, en particulier, qui sentait en lui, avec le besoin de rechercher en phi* losophie la pure lumière, le besoin non moins fort d'arriver à vivre avec ses frères dans une intime communion de sentiments et de pensées, qui, de plus, y était appelé tout spécialement comme iotur eceléelastique, — pour MSrklin la théologie de Schleiermacher BemUalt ouvrir les plus heureuses perspectives d'une vie et d'une activité spirituelles où tout s'harmoniserait. — J'ai à
peine besoin d'ajouter que les écrits de i)chleiermacber, et en particulier les Monohgues , eurent une grande influence sur les idées de Hârklio, au sujet des droits de riodividualité, de sa place dans la vie.
Au milieu de ces préoccupations nouvelles, les cours continuaient, et nous entendions maintenant ceux de Baur sur les Actes des Apôtres ei ensuite sur les ^pllres anœ CormlfUenê. C'est ici que Baur projetait sur des
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points de détail, par exemple» à FoocaMon du miracle de la Pentecôte, des partis à Gorinihe, etc., la lumière
de la critique, mais il ne faisait que nous la laisser entrevoir ; car la icmérilé n*était pas son fait, et il ne songeait pas à risquer, avec une poiguée de troupes d'élite, un assaut contre les murs de Sion, comme le fit plus tard, dans la Vie de Jétui^ Tauteur de ces lignes. Quant au siège régulier de la place, qui devait être un jour son (Piivre, Baur commençait à peine alors à en ébaucher le plan.
Un cours de Schneckenburger, maître de conféreoees au séminaire , mort depuis professeur à Berne , cours qui traitait de rinfluence de la philosophie moderne sur
la ihéolofïie, nous apprit beaucoup et nous donna d'utiles indications; les leçons du même maitrc sur le droit ecclésiastique intéressèrent particulièrement Marklin, en qui le sens pratique du futur homme d'Église ne se développait pas moins que l'esprit scientifique. Schneckenburfrer était un esprit éminemment doué. Si seulement son caractère eût été éirnl à son es[)rit! Il travaillait beaucoup, saisissait facilement, voyait bien, combinait heureusement (son talent d'exposition laissait à désirer); mais il ne se montrait pas sérieusement intéressé par * les problèmes qu'il traitait; il évitait, par indifférence ou par pusillanimité, de se prononcer sur les questions décisives ; souvent même il brisait volontairement la pointe de ses observations critiques, comme dans son ingénieux écrit sur les Actes dee Apdirea* Aussi restaitil plus on moins antiquaire et nous laissait-il froids , nous, jeunes gens enthousiastes, pour qui les problè-
ttt ESSAIS D*BIST01ltB RELIGIRUSR
me? S('ien(ifi(|iies étaient des chose? sacrées et de? questions vitales; il nous paraissait même profane, et, plus tard, il n'a pas eo en définitive, sur le développement de la théologie allemande, l'influence que ses dons intellectuels auraient pn lui assurer.
Quelle fut la raison qui détourna Mnrkljn de suivre le cours de morale deSchmid ? Si ce fut ic débit halelant du professeur, joint à Tabondance encombrée de ses leçons, que n'éclairait aucune lumière philosophique, et qui arrivaient rarement au terme en même temps que le semestre, — si ce fut cela ou autre chose, je ne saurais le dire; tout ce que je sai?, c'est qucMarklin préféra... ne pas assister à celui de Kern sur le même sujet. Car dans la morale, plus encore que dans toule autre discipline, un éclectisme dépourvu de fermes principes scientifiques conduit à on assez pauvre bavardage qui ne pouvait avoir aucun intérêt pour notre ami. Il fit le plus pressé en étudiant privatim le manuel de Schwarz et quelques autres ; mais ce ne fut que plus tard, par la lecture faite à loisir des dissertations de Schleiermacher, que Mârkiin se trouva vraiment orienté dans une science qui avait pour son esprit un attrait tout particulier.
A ce moment devaient aussi commencer les exercices pratiques de prédication et de catéchèse. Ici Schmid était en réalité un maître distingué, dont les conseils furent écoulés par Mârklin avec confiance et avec zèle.
Sans pouvoir être lui-même un modèle pour nous — car ses propres sermons, d'un style fort sec, étaient gâtés comme ses coora par les défouts de son débit — Schmid
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savait à merveille ooos dire ce que noos devions foire et ce que Doas devions éviter. La manière dont il dirigeait le séminaire de prédication était au plus haut point
pratique et utile; et plus tard rameur de ces lignes a trouvé le même enseignement à bmim bien au-Uessous de celui de Tubiogen» Les exercices de prédication, qui avaient lieu dans la chapelle du châceau, étaient publics : on savait d'avance, par Tinscription sur la planche noire, les noms des prédicateurs; aussi, (juand prêchaient des jeunes gens distingués, coinnie Markiin, un public nombreux, venu de la ville, y assistait. Markiin s'exerçait aussi à la catéchèse avec une prédilection particulière ; il remporta un second prix pour cet ol)jet dans sa dernière année d'études.
Mais il était dit que, même au milieu des exercices pratiques de la dernière année , notre ami ne sortirait pas des préoccupations philosophiques. L'étude de la DogmaUque de Schleiermacher, bien loin de' nous mettre l'esprit en repos, nous poussait à de nouvelles recherches au delà des limites, un peu arbitrairement posées, nous semblait-il, par le maître. La paix éternelle (ju'il se vantait d'avoir conclue entre la philosophie et la tbéo- ^ logie ne nous paraissait qu'un armistice précaire » et nous trouvions prudent de nous préparer à des hostilités nouvelles. Mais précisément, en lisant la Dogjnatî(fHt\ nous nous apercevions de tout ce qui manquait encore à ooU'e armure philosophique. Moins Scbleiermacher y parhiit de Kaot et de Spinoza, plus nous pensions à eux en le lisant. D'ailleurs, Schneckcnburger avait attiré notre attention sur ces deux maîtres. Jus-
IM £SSAiS D'UlftTOiR£ RfiLlGlËUSE
qu'ici, nous ne teoîons notre cuHare philosophique qaa
de Scheliing, car nous avions bien ]u Kent en partie, mais nous ne l'avions j)as compris. C'est pourquoi, dans la dernière année, il se forma une petile réunion d'amis dont faisaient partie Màrklin et son biographe. Notre bat éisit de nous aider matuellement par une lecture philosophique en commun, qui avait lieu une ou deux fois par semaine. Nous eommenf àmes avec les PruW'tjomèiie$ de Kanl, et de là nous passâmes à la Phénoménologie de Hegel » que nous lûmes de front avec la Propédeutique de Gabier. Hegel était alors à Tiibingen encore & peu près inconnu ; Schneckenburger, qui l'avait entendu à Berlin, fut le premier à en parler avec (|uelque détail dans ses cours. Notre ancien ami de Biaubeuren, Zimmermann, chez qui les saisons inteliecluelies étaient plus précoces et de moindre durée que chez nous autres, céUhmxYEncyclopédiê de'Hegel comme le livre des livres; l'éiude assidue qu'il en faisait lui servait souvent à nioliver le soir la sécheresse de son gosier. Nos héros d'alors n'inspiraient que raillerie à notre jeune aristarque* Il est vrai que, parmi eux, on trou\'ait un . Twesten è côté de Schleiermacher, un Franz Haader à côté de Schelling. ^îfous rhoisimes pour notre lecture (et en cela nous eûmes la main heureuse), non pas l'Encyclopédie^ qui, avec ses allures aphoristiques, donne plutôt au commençant des mots et des formules que de vraies lumières, mais un autre livre non moins vanté par Zîmmermann, la Phénoménologie.
Ce livre est, on peut le dire, Valplia et ï'omcyu do l'œuvre de Uegcl. C'est là que, montant sur un navire
Âl<ilii&£8 DE iEUNBSSB i5S
construit de ses propres giains, il est parti pour feire It
tour da monde. Plus tard, sa direction a peut-être été plus sûre, mais il a navigué sur île moins vastes mers. Tous les écrits et tous les cours postérieurs de He<;el, saliOgique, aa Philosophie da Droite ta Phikaophie de la . Religion, son Esthétique, son Histoire de la Philoiophit et sa Philosophie de l'Histoire, ne sont que des extraite de la Fhénomcmloyie ^ dont les étonnantes richesses ne se retrouvent dans i' Encyclopédie qnQ d'une façon fort incomplète et sous une forme bien moins heureuse. Ces divers écrits, — si nous exceptons peutpétre la Logiqnâf — isolés de la grande idée fondamentale, sont loin de réaliser les espérances magnifiques que nous faisait concevoir le premier ouvrage. La Phénoménologie marcjue l'apogée du génie de .Hegel ; il reste à la même hauteur dans la Logique \ la première édition de ÏEncyelopédiê n'est pas encore précisément un recul ; mais, àBeliin, à la suite de circonstances que nous n'avons pas à exposer ici, Hegel baisse, et plus se répantlt ru au loin son nom et son inllucnce, plus diminue en lui l'énergie incorruptible de la pensée philosophique. » Au point où nous étions arrivés, aucune lecture ne pouvait nous rendre de plus grands services que celle de la Phéno^ ménolofjie. Pendant (jue l'inlelligence y était dressée à la discipline la plus sévère, l'esprit y puisait d'immenses pressentiments ; Timagination y entrevoydt toutes sortes de surprises. L'histoire du monde s'éclairait à nos yeux d'un nouveau jour : l'art, la religion, sons leurs formes les plus diverses, trouvaient leur place dans i'enchainemcnt général, et nous reconnaissions partout
les formes m&Dies d'uo principe qui, produisaot et détroisant tour à tour, se manifestait par cela même comme la puissance universelle. — Pour en revenir à notre petite réunion philosophi({ue, chacun étudiait d'avance
pour son pr(>|)re coiiij)tc le paragi.ijjlie qui devait èiro, dans la procliaine conféience, lu à haute voix et discuté. Bientôt Marklin fut le lecteur habituel dans ces conférences, parce que nous trouvions tous, dans son débit clair et distinct, un grand secours pour Tintelligence du texte. Nous avions de rudes efforts à faire pour arriver à tout saisir. Le commentaire de (iabler nous rendait de grands services; mais nous vimes bientôt que le premier plan logique et dialectique de la philosophie de * Hegel lui faisait trop perdre de vue le fond tout spéculatif du système. — En tout cas, la communauté des * efforts retrempait le courage de cIkicum ; le choc des diverses opinions sur le sens des pages discutées produisait, la lumière, et ainsi nous avancions lentement, mais sûrement. Comme la chambre de l'ami ches lequel nous avions coutume de nous réunir était sitoée vis-àvis de la maison habitée par Steudei, et que nos conférences a\ai('[ii lieu d'habitude le dimanche matin, il arrivait parfois, au grand amusement de ceux qui claieiu à la fenêtre, que Steudei, sortant en robe et .en rabat, et c dans la force de Tesprit >, pour aller prêcher, rencontrait son neveu Marklin qui se rendait è notre conférence, le j)ernicii'ux livre suus le br;is : « Toi aussi, Brulus]f » — Ce mot, si on pouvait lui donner une tournure chrétienne, résumerait bien les sentiments qui agitaient alors Steudei.