L.iyui^ca Uy GoOglc
FRiDiRIC-OUILLAUME STRAUSS Ké à Ladwigibnrf. 1* M Juin iblO, norl à Dsmuudt. U 21 fémcr ia«a
Dkcoun frùnâneé dont Uctrck de lu fauntiU, ' lê nfévrUtr 4863.
Mes amis !
Nous n'avoDd pas désiré qa'un discours fàt prommoé
sur la tombe que nous venons de quiiter, parce que le pasteur, qui y a conduit le défunt, n'aurait pas été à même de parler de lui en toute coooaissance de sa personne, de sa vie et de ses sentiments. Mais de nous taire eomplétementsaran homme tel que celai qui nous a été ravi, cela ne se peut pas, et, pour ma part, je croirais manquer à un devoir sacré si je ne rendais pas à mon frère I hommage d'une parole d'adieu, si je ne faisais pas pour lui ce que j*ai fait déjà pour maint ami disparu. On dit, je le sais, que la douleur est muette, et 8*ex- - prinfe, non par les mots, mais par les larmes. Oui, sans doute ; niais elle ne doit pas rester muette ; après s'être épanchée en pleurs, elle doit pouvoir se traduire en paroles ; elle doit se laisser pénétrer et transfigurer par la lumière de la pensée.
C'est doublement, il est vrai, que nous firappe le coup qui nous atteint aqjourd'hui: nous n'avons pas
STO ESSAIS O'HISTOIRB AELiGlEUSE
seulement à pleurer la mort de celui qui D'est plus; nous avons aussi i déplorer les cruelles souffrances de
sa vie. Ah ! il n'a pas été un des heureux de ce monde ; ce n'est pas à une libre et joyeuse activité que la mort l'a enlevé ; elle ne Ta pas rappelé de la table du pialsHr ; elle n'a fait que mettre un terme à de longues. anné^B de maladie, à une vie de privations et de renonoeineul; Et ce lot dut être d'autant plus douloureux pour notre ami qu'il paraissait au début appelé à une tout autre destinée. La nature l'avait comblé de ses dons; Un esprit net et perçant, une volonté ferme, un çq^or .dioit et fidèle, une pensée libre et sereine, ouverte à tous ^ les aspects de la vie, è son sérieux comme à sa griceV Ajoutez à cela une capacité de travail infatigable, une santé et une force de corps telles à l'origine que les plus robustes de ses camarades paraissaient lûUet k côté de lui. — Avec de tels dons, naturels, av^ h^^KtîS^, veloppement qu'il leur avait donné, avec les UMtft nàf les connaissances qu'il s'était a})propriés et qui allaient bien au delà du cercle de sa profession, que ne pouvaitil pas espérer ? Quelle position dans la société, queila^ aoliea et quelle influence même dans les direedeiiiM plus élevées, pour les grands inléréts de l'humanicé! Mais, au milieu do son premier élan vers un ' tel but, dans ses proiniers efforts pour se créer une position, il se vil renversé par une cruelle maladie qui parut d'abord menaeer ses jours et qui D'épiiî|lHi{«l^ vie qu'en ruinant à jamab sa santé. 'f3^ {|uel coup pour un homme jeune, aussf pMnNÏMb* tivité que de talents t 11 se trouve dès lors dans la sitaih^
lion de i'oiseaa dont ane balle a brisé l'aile et qui doii se résigner & la vie chétive des êtres privés da vel.
Lui qu'invitait l'action prompte et hardie, il n'a plus désormais qu'à supporter passivement; lui, si bien préparé pour la conquête des biens de la vie, il n'a plus d'autre tâche que la li|tte contre ses maux; lui que tout appelait aux jouissances,' modérées sans doute, mais vives et pleines, H doit apprendre à y renoncer pour toujours. Dans le riche et puissant jeu d'orgues de la vie humaine, la destinée n'avaii laissé <à notre ami qu'un seul registre, celui sur lequel est écrit en grandes lettres noires : RefwneêmeiU. Ah ! c'est là un triste registre pour l'oreille vulgaire qui réclame des sons pleins, un jeu éclatant, des impressions toujours nouvelles. Mais c'est un registre qui demande aussi un maître, qui sait former des maîtres. C'est un registre qui peut produire des sons d'une beauté et d'une profondeur que nul autre n-atteint. L'homme qui accepte pleinement, comme une vocation, le renopcement qui lui est imposé, cet homnic-là peut arriver à une joie intérieure pour laquelle les iavorisés du sort devraient l'envier.
Cesten ce sens que notre ami avait accepté son mal,
c'est comme une tâche qui lui était imposée d'en haut et dont racconipiissement constituait sa vocation spéciale. 11 se dressa un plan de vie calculé sur son étal de maladie et il suivit ce plan avec une inflexible rigueur. L'action en grand lui était interdite, il s'appliqua à se montrer fidèle dans les petites choses. En revanche, comme il n'était que trop familiarisé avec les
t71 ESSAIS D'HISTOIRE RELIGIEUSE
grandes douleurs, les petUes misères de la vie ne l'atteignaient pins. Comme, ce que les hommes appellent d'habitude jouissance lui était refusé, il savait tirer des
choses les plus ordinaires une sobre, une modeste jouissance. Tandis que nous n'étions frappés que des privalions qui lui étaient imposées, il ne paraissait sensible qu'aux biens qui lui restaient encore. Et c'est ainsi que ce malade pouvait fortifier de plus robusteeque lui, c'est ainsi que cet homme renversé à terre pouvait être un - soutien pour ceux qui étaient restés debout, c'est ainsi que cet infortuné était encore le plus efficace des consolateurs.
Mais, s'il en était arrivé là, c'est qu'il y avait travaillé. C'est que de bonne heure il avait donné à son esprit la plus forte culture et l'avait enrichi de solides connaissances, se créant ainsi pour l'avenir un capital intellectuel inépuisable. C'est que déjà dans ces années où la jeunesse ne sait se récréer qu'en se dissipant, il avait trouvé son délassement dans l'étude sérieuse, dans la fréquentation des grands maîtres de notre pays et de l'étranger, de l'antiquité et des temps modernes. C'est que, sans négliger les travaux de sa profession spéciale, il avait dès longtemps tourné sa pensée sur les plus grands sujets de la méditation hunuiine, sur la nature et la destination de l'homme, sur Tidée de Dieu, et avait approfondi ces questions avec indépendance et fermeté. C'est qu'il s'intt'ressait de cœur aux destinées des peuples et surtout du peuple allemand, et que cette noble sympathie, en le préservant de l'engourdissemeot moral, fut pour lui une diversion puissante dans
DëUX discours 273
le$ heures inactives et Uristes de la maladie. C'est eofin, ne Toublions pas, qu'il n'avait jamais épuisé ses forces dans les jouissances sensuelles, mais que bien plutôt il les avait eniieienues et augmentées par une incessaiite activité. La vigueur et la fermeté que, dans d'autres conditions, il aurait déployées en de hardies entreprises, il sat les tourner en constance au sein du malheur ; le délassement, le renouvellement intérieur qui lui étaient refusés du côté des sens, il sut les retrouver du coté de l'esprit. •
Sa vie est pour nous un exemple de deux vérités en apparence opposées. Et d'abonf, hélas ! de cette vérité trop connue que l'homme n'est rien vis-A-vis de la destinée, qu'un souffle des puissances fatales suffit pour lenverser comme châteaux de cartes les plus fiers édifices de nos projets et de nos rêves. Mais elle est aussi un exemple de cette autre vérité trop oubliée : que visà-vis d'un esprit clair et serein, d'une volonté droite et ferme, la destinée est au fond impuissante ; qu'elle peut tout au plus changer les contours extérieurs de notre vie, mais non en diminuer la valeur morale, ni même en compromettre le bonheur ; qu'en un mot, sous toutes ses formes, prospérité ou adversité, santé ou maladie, pauvreté ou richesse, la destinée n'est pour nous que roccasion, variée à l'infini suivant les individus, d'exercer nos forces en grand ou en petit, er>afïissant ou en supportant, — et ainsi de remplir notre tâche, d'accomplir notre vocation d'hommes.
Mais elle n'était pas facile, elle n'était pas attrayante la tâche qui était édiue à notre ami, et, de plus, il dé-
tu B8SAIS D'HISTOIRE BBLIGIBUSB
daigna toujours de l'alléger en oherohantà se faire illusion à lui-même. Jamais il ne recourut à ces q[)0Mfs de consolation qui n'ont pour eux d'autre preuve que le désir du faible cœur humain de les trouver solides ; jamais il ne s'est reposé dans une croyance par cette raison seule que c'était la croyance de tout le monde ; jusqu'à son dernier soupir, il a voulu s*cn tenir uniquement à ce qui dépendait de son activité personnelle ou à ce <|u'il pouvait accepter comme fondé dans l'ordre général de la nature et des choses .homaîpes» En dédi-* nant ainsi tout recours à un avenir inconnu, il n'entendait pas conclure que l'homme est en droit d'agir icibas selon son bon plaisir et s^ns responsabilité, mais bien plutôt qu'il doit faire fructifier le plus possible l'étroit espace de vie qui Iqi est échu en partage, et donner à ces jours rapides le prix d'qne éternité.
Ce travail consciencieux et fidèle n'est pas non plus resté sans récftnipensc. Malgré le terrible coup qui avait fra|>pé ses projets, mon frère réussit à laisser après lui sa famille dans la meilleure situation, \ï vit l'éducation qu'il fivait donnée à ses quatre fils avec tant de soUici* tude couronnée chaque année davantage par leurs succès cl par leur conduite; il vit les trois premiers entrer, grâce à ses soins» dans des carrières pleines d'espérance. Vous avez sans doute immensénieni perdu, chers enfants, en perdant un tel pére ; longtemps encore vous auriez en besoin de ses sérieux avis, de sa prudente direction ; mais estimez-vous heureux de ce qu'il vou.- a clé du moins conservé jusqu'à ce jour, pour vous laisser à tous dans le cœur la
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vivante image de oe qu'il fut ei pour donner encore au plus jeune d'entre vous l'empreinte de son esprit et do 8on caractère. Ne souff^ jamais que cette empreinte
s'efface, que celte image pâlisse au dedans de vous; songez, lorsque vous serez sur le point de trouver le poids du travail trop lourd pour voe jeunes forces, songea alors à tous les travaux auxquels votre père se soumit avec un corps épuisé par la maladie ; à l'heure de la tentaliott, rappelez-vous cette sévère (ij^ure que la douleur n'avait pas donnée à votre père, mais qui fut la sienne ûèê les années de la jeunesse en présence de tout se qui était vulgaire et bas. Travaillex à devenir de dignes fils d*un tel père ; donnez un jour occasion à tous ceux qui l'ont connu et respecté de penser à la joie qu'il éprouverait s'il pouvait voir que vous êtes devenus; cherchez, autant qu'il est en vous, à remplacer pour votre mère toutes qu'elle a perdu en lui.
Et toi, saeompagne» aurais-tu pu le evoiPe, dans cette matinée du jour des noces où je surpris mon frère captivé, au milieu des pi éparaiifs de la féte, par la lecture d'un livre de philosophie, aurais-tu pu crou e que ce beau m«|tin serait suivi, et dans un si court délai, de si tristes jours. C'était un loi sérieux que tu tiras alors de l'ume des destinées, et, si tu avais pu prévoir tautea les nuits d'inquiétude et d'angoisse pendant lesquelles tu devais être appelée à veiller Ion [iiari souflVant, — si, a cette pensée, tu eusses retiré ^ main, qui aurait eu le droit de te condamner j Mais aujousd'hui, si tu étais encore libre de choisir, tu ne voudrais certainemont pas chatte ger le sérieux destin que tu partageas aveelui eaotse
!iT6 ESSAIS D'HISTOIRE RELIGIEUSE
ooe destinée plus heureuse qu'il n'aurait pas panagée avec toi. Tu ne voudrais pour rien au inonde sacrifier le souVenir que tu conserves de lui, de ta vie avec lui ; lu sens que précisément dans celte souffrance sup[)ortée en commun, de nouvelles forces se sont développées en toi, — la force de porter et de supporter, de conseiller et de consoler, dons précieux qui, dans d'autres conditions, seraient restés sans emploi; tu reconnais que, dans le cours des années pénibles que vous avez traversées ensemble, dans l'échange de secours matériels de ta part et d'initiation spirituelle de la sienne, vos âmes se sont confondues comme cela n'aurait été possible dans aucun autre genre de vie ; tu te vois enfin, grâce à tant d'épreuves, élevée à une hauteur où bien des choses qui troublent et inquiètent Ja foule, ne peuvent plus rien sur loi.
Ce que j'ai perOu, moi son frère, par le coup qui nous firappe, vous le saves tous sans doute, mais nul autre que moi ne peut le savoir tout à Aiit. Qu'il fût pour moi un refuge dans toutes les crises de la vie; que, dans tous les orages, je pusse m'appuyer sur lui, chêne robuste sous l'apparence du roseau cassé ; que, dans tous les cas douteux, je trouvasse en lui le conseiller le plus sage et le plus tendre, c'est beaucoup sans doute, mais ce n'est pas tout. Combien il est rare qu'entre deux frères, dont Tun est homme d'affaires et l'autre homme de science, il y ail, par delà les relations du sang et de l'afireclion, une intime communauté de pensées 1 £t pourtant ce fui le cas eoire nous dès l'origine. Mes travaux scientifiques n'ont été plus profon-
dément compris, plus judicieusement appréciés par aocan de mes plus savants amis. Pour tout ce que j'écrivais, il n*y avait pas un seul lecteur dont l'opinion eut à mes yeux plus de prix. Son jugement était sans
doute toujours celui d'un frère, — du frère le plus indulgent; mais néanmoins je pouvais toujours savoir exactement si quelque chose l'avait touché aa cœur ou non ; — et c'était seulement quand mon travail avait subi cette épreuve que j'en étais satisfait. Ce lecteur, cet ami et ce conseiller me manquera désormais, comme i\ nous tous , quelle qu'ait été la nature de nos relations avec lui, manquera son cœur fidèle, son regard serein, sa ferme, son inébranlable volonté.
Mais pourquoi penser toujours à nous, au lieu de penser avant tout ft lui ? Aurait-il dû souffrir encore plus longtemps pour nous être plus longtemps utile? Ne nous a-t-il donc pas fait et laissé déjà assez de bien ? Remercions donc la Puissance mystérieuse qui préside à nos destins de nous Tavoir donné, et de nous avoir donné par lui tant de bonheur ; remercions-la de nous l'avoir conservé, bien que dans un corps brisé par la maladie, aussi longtemps qu'il pouvait agir encore ; mais remercions-la aussi de ne l'avoir pas éprouvé à Texcés, et lorsque sa taehe était accomplie, son œuvre terminée, la mesure ses privations et de ses souffrances remplie, — de n'avoir pas retardé davantage pour lui l'heure désirée du repos.
PH.-FR. SICHBRBR
Discours iirottcnicc dcoanl lesmtinbre < de la Sorjrtf'***.à Heil~ bronn^ après l enterrement, le 'iijuin 1861, au malin.
Messieurs et chers amis 1
Quand dous doos promenons dans une fbrèt» il nous arrive parfois — au milieu des arbres vulgaires, des héires et des sapins qui se pies^ent les uns contre les autres — de rencontrer un chêne auquel la main du forestier ou la force de ses proprea bras a donné 1'^ pace nécessaire pour s'étendre. Tout alentour les arbres ▼oisins semblent lui avoir, par crainte ou par complaisance, cédé la place ; et les biiuiclirs vigoureuses issues du tronc puissant se sont développées dans toutes les directions, formant ces courbes merveilleuses qui nous réjouissent l'œil et 1q cœur, quand, par ub beau jour d'hiver, nous les voyons se détacher • avec tant de relief sur le fond bleu do ciel.
Le chêne a été fiappé subitement de la foudre; — il nous a été enlevé, l'ami dont la robuste apparence sus- ^ ciuiit involontairement celte iniage. A lui aussi la destinée avait donné de l'espace dans la vie» écartant
d'avance maint obstacle qui entrave d'autres leur vie durant ; mais c'était une solide nature qui au besoin
aurait su par ses propres forces se procurer l'espace et la lumière. Il y avait de roriginalité, df la bizarrerie, si l'on veut, dans k'> lignes et dans les courbes que décrivaient les branches de ce chéoe; mais ces anomalies mêmes témoignaient de la vigueur native du tronc qui les produisait.
Oui, il y avait chez notre ami je ne sais quoi d'énergique et d'original qui semblait puisé aux sources primitives de la vie. Celui qui le rencontrait, ne fût-ce qu'en passant» sentait qu'il n'avait pas aCTaire à un homme comme tous les autres. L'habitude, la tradition, ces puissances qui nous lient tous, ne lui imposaient pas. Qu'une opinion fût celle de luul le monde, il n'y avait pas là pour lui un motif d'y adhérer, mais au contraire une tentation de la contredire. Il ne ressemblait pas à une monnaie de billon effacée par les frottements de chaque jour; il rappelait bien plutôt ces
pièces à lu forte ciiipreinlc dont la bonne conservation «
lémoigue d'un temps où ie métal était plus vigoureusement frappé.
Ce qui n'était pas moins remarquable chez notre ami que sa forte Aature, c'était, comme chez tous les
vrais forts, la parfaite borné. Il voulait du bien à tous les hommes, plus de bien, mcme à ceux qu'il i udoyait parfois, que tel ou tel dont les lèvres ne distillent que le miel. 11 avait ses moments d'àpreté, mais c'était 1'»* prêté des meilleurs vins qui ont en revanche force et durée. Sans étalage et sans affectation, il a fait beau-
SgO ESSAIS D'HISTOIRE RELIGIEUSE
coup de bien, adouci beaucoup de misères, fourni à plus d'un pauvre, qu'il aurait sans cela soigné en vain, les ressources nécessaires pour un entier rétablissement. Toutes les entreprises d'utilité publique, dès que l'utilité lui en était véritablement démontrée, pouvaient compter sur son appui. Sans le témoigner par beaucoup de belles parolo?, il s'aitnchaii à sesi amis avec une fidélité que n'altéraient ni la fuite des années, ni les inconstances du sentiment.
La force et la santé produisaient chez notre ami une activité toujours jeune et toujours en éveil. Dans une position aussi heureuse que la sienne, un caraclèpe moins bien trempé se serait laissé aller aux sédiiciions de la paresse el du luxe ; lui, nous le vinies toujours se modérer dans la jouissance, travailler sans relâche et dans les directions les plus diverses. Il y avait en lui un ressort qui le poussait toujours à Taction, qui ne lui aurait jamais permis de S*endormir dans une lâche oisiveté.
Le premier objet auquel s'appliqua son besoin de recherches et d'activité fut la nature, et tout d'abord le corps humain, étudié dans sa constitution normale, dans les désordres qui la troublent et dans les moyens de la restaurer. Sichcrer était un médecin 4e vocation décidée, incontestable. Tout ce qui rentre dans le domaine médical l'intéressait. Il possédait ce coup d'œil sûr, qui des signes extérieurs va tout de suite et infailliblement au siège de la maladie ; il ne possédait pas moins cette décision qui n'Iiésite pas à attaquer le mal à sa racine. A côté de cela , cet homme à la brusque apparence
DEOX DISCOURS tM
savait toujours trouver la parole amicale , l'expression sympathique qui fait tant de bien à celui qui soufTre, et qui a souvent plus d'action que les moyens techniques de l'art. Cet art lui-même, il né s'imagina jamais présomptueusemeni le savoir h fond ; il ne se lassa jamais de rétudiei', de suivre aver attention la marche de la science; — comme aussi il lirait toujours pour la ihéorie de nouveaux enseignements de la pratique à laquelle, bien qu'il Teùt naturellement limitée dans les derniers temps, il ne cessa de se livrer jusqu'à sa fin.
L'intérêt que noire ami portait aux sciences naturelles n'était point borné à son cliainp S[)écial d'études, mais au contraire presque aussi étendu et aussi varié que la nature elle-même. S'il suivait avec curiosité les résultats palpables de l'anatomie et de la physiologie, il ne se sentait pas moins attiré par les secrets du magnétisme, par ces portes mystérieuses du royaume des esprits, qui, pendant un temps, parurent s'ouvrir tout près de nous, dans le cercle de son ami tendrement aimé, Justinus Kemer. Il y eut telle époque où nous ne le trouvions qu'au milieu de cartes célestes et de sphères, (elle autre où il ne s'entourait que de gravures et de moules pour des recherches phrénologiques. Si, dans ces occupations d'amateur, il cherchait plutôt un aliment à sa vive imagination que l'avancement de la science, il y mettait du moins autant d'esprit que d'ardeur; il savait en tirer profit et plaisir pour lui et pour les autres, et souvent il nous étonna, dans les domaines les plus éloignés du sien, par des jugements dont la tincsse et la justesse faisaient honneur à l'étendue^ de ses
m Ë6SAIS D'HISTÔiHB RELIGIEUSE
connaissances, fi la sûreté naturelle de son coup d'ceil.
Cette Tle intéHeiire si riche el si pleine se manife^ iait dans les relations sociales d'une fiiçon originale et
heureuse. C'était pour notre ami un besoin de nature que de communiquer avec ses semblables, de se mêler fi eux, d'être é un homme au milieu des hommes ». Il y fitait dàiiS Sa société un attrait que rien ne remplacera pour ceui (fdl l'ont cotind. Jamais on de le vit abattd oti de maussade bUmétir ; toujours il était éveillé et dispos. Éveillé, je l'avoue, et dispos bien souvent pour taquiner, pour discuter et disputer; mais la dispute ne cdûtait point de sang et n'en faisait de niduvaiS ni à lui ni à ceux qui coilndissaient l'ibtrépide jouteur. Son vif esprit ftfisait songer à ces cailloux dont l'attouchement " est rude, mais qui donnent du feu el de la lumière. El si parfois il malmenait les autres sans ménagement, il supportait à son tour d'être malmené lui-même, il y prenait plaisir; il n'était jamais mieux avec un ami que lorsqu'il avait disputé de tout son cœur avec lui la veille. — Tel que nous venons de le peindre, comment n'aurait-il pas aimé le pjiadoxe ? 11 l'aflichait dans ses discours, il le poussait volontiers jusqu'au point où la huile de savon trop gonflée crève d'elle-même; et il acceptait alors avec la honhomie la plus aimable le rire général qui saluait sa déconvenue.
d'esl qu'en effet, mal-rê sa rudesse api)aivnle, il y avait chez notre ami quelque chose de tendre, de doux et méuie de modeste. Il se présentait partout avec assurance, mats il ne s'imposait nullè part. 11 sentait |>lus délicatement qu'il ne parlait, et il parlait d'un ami ah-
DEUX DISCOURS iSS
sént avec plus d'affection qiiè pàMéë il d'en témoignait . à ceux qai étaient piiêsents. Il avAit quelque chose àb chevalei^ue qui, vis-é-vis des femmes sarldiit,' lai
seyait à merveille. Mais même vis-à-vis des hommes, de CQ\ix, doni il estimait Tesprii ou donl il aimait le caractto, on pouvait remarquer chez lui , en dépit de toutes ses taquineries, ce sentimeni déliéat de respect que les natures nobles n'inspirent qu'à celles-là inémës qui leur ressemblent.
Oui, c'était une rare et noble nature, et c'est pour nous^une consolation, en même temps qu'une douleur dé plus, de pouvoir dire avec le poëte : Il était à nous f — Oui, il était à nous; son cœur appartenait à cetté ville, à SCS amis, à la société surtout dans le seitl de laciuelle je prononce ces paroles. Il n'était rien de ce qui concerne cette ville, sa ville natale, qui lui fût étranger; il n'était aucune joie, aucun chagrin de ses amis qu'il ne ressentit lui-même en toute sincérité et fidélité; il n'était enfin aucun endroit, aucune réunion où mieux ({ue dans celte société il aimât à parler, à épancher ce qui remplissait son cœur, à donner libre cours à ses sentiments de sympathie ou d'aversion.
Et maintenant ce trésor d'affection et de fidélité, de confiance et de sympathie, cette -vive et riche inielligence , ce pétillant esprit , cet ensemble d'une nature d'homme pleine d'originalité, de force et de bonté, — hélaa! tout cela est perdu pour nous dans la vie, tout cela n'existe plus que dans le souvenir, dans ce sanctuaire où sont entrées déjà tant de chères figures. Il y est entré, lui, dans la plénitude de ses forces, subite-
fiM ESSAIS D'HISTOIRB RELIGIEUSE
ment, sans avoir été courbé par l'âge ou lentement usé par la maladie, — éprouvant jusqu'à la fin ces faveurs de la nature et de la destinée qui avaient comblé sa vie et que nous ne voulons pas envier à sa mort. Elles nous profitent d'aîllears à noue-mémes» car son image n'en est que plus expressive et plus inaltérée au dedans de nous. Dans nos belles heures, nous penserons à lui; nous nous dirons qu'elles seraient plus belles encore si notre ami était là , et cette pensée seule les rendra plus belles. Dans nos peines, nous regretterons l'ami à qui nous aurions pu les confier, èt rien qu'à les confier à son ombre, nous les seniirons devenir plus légères. Le souvenir de sa séiéniié nous rassérénera, le souvenir de sa bonté nous rendra meilleurs ; et ainsi nous conti- Duerons en esprit la roule de la vie avec notre ami, jusqu'à ce que nous entrions nous-mêmes dans ce Toyaume des esprits ou nos yeux le suivent aujourd'hui à travers les larmes.
Heureux aussi chacun de nous, si un jour nos concitoyens, nos amis nous regrettent aussi douloureusement que nous le regrettons tous aujourd'hui; s'ils nous donnent dans leur cœur une place semblable' à celle que l'ami disparu occuj)era toujours dans le noire ; s'ils regardent comme un des plus grands bonheurs de leur vie celui de nous avoir connus et aimés. C'est là, en effet, le vrai sceau de la valeur d'un homme : non pas ce qu'il laisse de biens et d'argent, ou de célébrité et de gloire, — mais ce qu'il a répandu de vie, ce qu'il a donné d'atnour et ce qu'd en a éveillé en d'autres âmes ! Ët ce sceau incorruptible ne saurait être imprimé
DEUX DiSCOliliS jtt5
à an cercueil avec plus d'éclat qa'il lie Ta été aiijoar^ d'huî par la sympathie nniverselle» par le deuil de tout
une ville el de loule une conlrée, nu cercueil de l'ami doDt nous quittonâ la tombe avec larmes , mais doot nous emportons le souvenir comme une bénédiction.
TIII
/USTINUS CBINBR
On a beaucoup émt rar JostiniM tmer darant sa
vie, et sa mort récente a provoqué naturellement nombre d'articles sur lui dans les journaux. C'vsi qu'aussi il y eiitraremeni un sujet plus atirayani pour le critique et pour la peÎBira. fteraer était un poète piaîn d-àne, qui s'adressait à an public trée-étendu ; et, en outre, c'était un homme extrêmement remarquable. Scm caractère original parlait à l'imai^ination et pioiiieitait au biographe une riche et piquante étude. Ajoutez à cela l'univaroelle bienveilianoe qui le rendait accessible à chacun. Le peintre pouvait pnndie son teoqM pour observer Kemer dans sa vie intime et il avait tout lieu d'espérer que le portrait de l'aimable poëte serait bien accueillî des personnes — et elles étaient nombreuses — qui avaient eu oosAme lui l'occasion de le connaître personnellement. Au surplus, les traits saillants de sa nature étaient (k^lea i observai! et i rendre, de telle sorte qu'un
m ESSAIS D'HISTOIRB RELIGIEUSE
ariiste, même médiocre, poiix aii se croire à ia hauteur d'une tâche en appareoce aisée.
Ei pourtant il y avait là une difficulté secrète. Il en est des portraits Hltéraires qu'on faisait de Keroer comme des portraits proprement dits ou des bustes qui reproduisaient sa figure. Il en existe un grand nombre, et dans tous on retrouve assez exactement les contours extérieurs de son visage. Mais les fins détails, les lignes cachées de beauté, Tàme qui donnait la vie à tout cela, — on ne les trouve presque dans aucun. De même, pour la nature spirituelle de Kerner : l'originalité vraie n'était pas à la surface et ne pouvait être saisie au vol par un feuillcionisie dans une visite hàiive. Nous, ses compatriotes et ses amis, nous avions sans doute l'occasion de l'observer plus souvent et plus longtemps; et toutefob nous ne saurions croire sans illusion que cela seul nous ait rendus capables de pénétrer dans tous les mystères d'une nature poétique si rare, et nous préserve aiifjourd'bui d'erreur dans le portrait que nous allons tracer.
La vie extérieure de Kerner Ait très-simple, et, pour la première période, nous pouvons la supposer connue
d'après la description qu'il en a faite dans ses Souvenirs d enfance et de jewMise \ 11 naquit le 18 septembre 1186, à Ludwigsburg, cette petite ville qu'il a célébrée homoristiquement dans ses Ombrtê de voyage {HeUl/' eehaUen) et qui n'a pas été sans influence sur le développement de sa nature poétique. 11 sortait d'une fa-
i Bildê r h mh mu wt§ên§r Knêbmiuii. (BfMUucàwtif , 1810.
JUSTINUS KERNBR 9»
liiille — c'est lui même qui nous l .apprend, mais nous le savons aussi d'autre part — richement douée et origipaie. Le père étaii ud foDciionnairé capable et, en outre, un homme plein d'esprit et d'Aumoifr; lam^e» d*une bonté de conir inépuisable était une àme sérieuse, élevée, non sans une léi:ère nuance de mysticisme. Le frère ainé, Georges, nous apparaît d'après les renseignement8> les lettres et les articles recueillis dans le BUderbueh, comme un homme rare et miment distingué. Tourné dès sa jeunesse vers tout ce qui est grand, hardi, oublieux de lui-même, il se prit d'un vif enthousiasme pour les promesses premières de la révolution française, se rendit cootre la volonté de son père à Strasbourg d'abord, puis à Paris^où il s'acquit l'estima des hommes les plus honnêtes et bientôt aussi hi haine des hommes de sang. Nais, comme Georges Forster, il sut ne pas (it'-sc^pérer de la bonté d'une cause qui était lombée en de si mauvaises mains, et il servit la République dans plusieurs missions à l'étranger. Ne voulant pas plier sous le despotisme de Napoléon, il résolut de renoncer à toute activité politique et continua de se consacrer au bien général en qualité de médecin, à Hambourg, où il mourut, encore dans la force de l'âge, en 1812. — Un autre frère du poëte, Charles, habile chef d'état-major dans la campagne de Russie, plus tard excellent administrateur, et en tout temps homme de cœur et de conscience, a laissé dans sa patrie le meilleur sou\ cuir. Il iiiourut à Stuttgart en 1840 avec le litre de baron et de conseiller intime. Tandis (jue Charles était doué de plus d'esprit pratique et de raison
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que d'imagination, l'affectueux Louis, avec la vivacité de Georges, n avait pas sa fermeté et son esprit, et il dot Boavent à sabir l'humonr pédagogique du père, comme plus tard, dans le Bilderbuch^ l'humour biographique de son frère cadet Justinus.
Cq 6eTn\er^ Jusiinus Andréas^ — à qui l'on donna en surplus le nom de Christian pour rassurer sa mère — était sans contredit le plus original des quatre ftrè* res. Georges était mieux doué peut^tre, mats l'équilibre des forces manquait au délicat « enftint dcf sept mois » ; il était atteint comme d'une fièvre continuelle qui devait l'enlever avant le temps< L'heureuse harmonie qui frappait dans l'organisation de Justinus lui promettait une vie plus longue. Mais pour la position extérieure il fut ft l'origine moins favorisé que ses (rois frères ainés. Tous ils avaient trouvé l'occasion et les moyens d'étudier, soit à l'académie du duc Charles, soit au séminaire de Tûbingen. Lorsque Justinus fut arrivé à l'âge des études, l'académie n'existait plus, la théologie ne lui inspirait aucun attrait, , et pour d'autres études plus roiiteu?e? la petite fortune de la mère devenue veuve paraissait insuffisante, o II faut faire de lui un confiseur, suggérait un ami de la famille; son talent poétique et son habileté à peindre promettentqu*il réussira à merveille pour les figures et les de\ isL's. » Justinus s'étant montré fort peu charmé de ce projet, on n'insista p;is ; on le mit comme apprenti de commerce dans la fabrique ducale de draps à Lud-
1. Lm éittdeg tbéologiqnes an Bémiiwire étaient prasfu giatoilai.
JISTINUS KEHiNEH f9l
wigsburg. Quoiqu'il ne se fâi pas refusé à ce genre de travail, on put voir bientôt que le second choix n^étaH
pas plus heureux que le premier. Compter et mesurer n'était pas l'affaire do Kltiht ; tout en coupant et en cousânldessacsde drap dans le magasin de la fabrique, il faisait des vers, et, pendant que Nelkenbrecher et Biisch * reposaient sttr sa table, il lisait en seeret les poëtes allemands ou étudiait des Kvres de sciences naturelles.
Ces dernières études l'avaient attiré de très-bonne heure. Déjà dans son enfance, à Maulbronn (où son père passa ses dernières années comme oberapUnuam*) il avait observé les foormis-lfons, leur ingénieuse chasse
aux insectes, et leurs métamorphoses; il avait aussi fait une collection de fleurs et déplantes, mais sans pouvoir s'accommoder des divisions et dénominations artificielles de la botanique; il y substituait des noms de personnages connus et surtout de personnages comiques. Ce fut grâce à ce goût pour les sciences naturelles qu'il trouva le moyen de quitter la fabrique de draps de Ludwigsburg. Ici encore, comme [autrefois^ lorsqu'il était question de faire de lui un confiseur, il fut aidé par son ancien maître, le brave Conz, jadis pasteur à Ludwigsburg, devenu professeur de poésie et d'élo(iuence à Tubingen. Sur un pressant appel de Rerner, Conz encouragea 1§ mère de son ancien protégé à renvoyer à Tubingen pour ^étudier les sciences
1. Deux auteurs qui ont «orit flV U wmM9êt{Tt9d,) S. Préfet dA ditUict. {Trad,)
m ESSAIS D'HISTOIRE RBLIGIBUSB
naturelles, prometkiiitd aider iui-même le jeune homme de toutes les manières.
C'esi dans raatomne de 1804 que Kerner se rendit à T(ibiD|[en ; \eBitderkueh ne nous mène pas phis loin; mais nous devons à on peintre fort aotorisé, Vamhagen d'Ense, un vivant portrait de ce qu'il était vers Ja fin de ses études d'université (1808).
Ce qui rend le récit de Varnhagen particulièrement intéressant pour nous autres Souabes» c'est qu'il nous montre à côté Tun de l'autre deux poètes de notre pays dont nous sommes Bers à divers titres : nous v voyons Kerner et llhland tels qu'ils étaient dans leur jeunesse, avec les profondes différences qui, dès celte époque, se marquaient entre eux et qui n'excluaient pas toutefois une réelle affinité. Deux belles eUiimables natures, dit Yamhagen, deux âmes originales, ayant à la fois une grande plénitude de vie intérieure et le don de la forme poétique. Un certain nombre de pièces manu* scrites que Kerner lui remet de la part d'Uhlaod ravissent Yambagen : une si fraîche, une si sincère poésie lui arrache des dris de joie; la hauteur morale, la parole juste et brève du poète lui imposent; mais celte personnalité un peu tacitur ne et concentrée d'I'hland va moins à l'écrivain berlinois que la nature tout aussi noble» mais plus souple, de Kerner, qui, sans avoir la loquacité de l'Allemand du Nord, était fort communicatif à sa manière.*
Pendant les quatre années de ses études d'histoire naturelle et de médecine, Kerner avait, nous raconte Varnhagen, beaucoup appris sans se donner trop de
JUSTINUS KEAMËA m
peine ; il avait déjà soigné des malades avec habileté et avec succès, et il écrivait précisément alors une
dissertation sur rouie |)our le doctorat. l>anscebut, il fmsait des expériences sur dilTérents animaux, et vivait dans sa chambre avec des chiens et des chats, des poules et des oies, des hiboux, des écureuils, des cra- 4>auds, des lézards, des souris, etc., et cela en toute familiarité et bonne entente. A cette époque déjà, il s'était pris de sympathie pour la nature et surtout pour ses aspects mystérieux, pour i'inexphcabie et pour l'étrange. La gnimbarde avec ses sons mourants était l'instrument favori de Kerner; dans la poésie, ce qu'il aimait, c'étaient les contes et les chants populaires, l'expression toute simple du sentiment ; la poésie d'art ne lui disait rien. Avec cette tendance au mysticisme et au rêve, Kerner apparaissait à son observateur du Nord comme le vrai type du caractère souabe, pays et habitants, — un type idéalisé, pris dans cette région supérieure où l'esprit scienti6que et l'imagination poétique pénètrent et modi6ent le tempérament national. Mais, à coté de celle tendance sombre et mystique, li y en avait dans la nature de kerner une autre qui faisait équilibre, à savoir une fraiche et joyeuse Amnour. Varnhagen vante chez son nouvel ami l'intelligence de ce qu'il y a de plaisant et de baroque dans les choses, un penchant presque passionné à mettre cet élément ^comique en saillie. Si nous disons enfin (juo Varnhagen nous dépeint Kerner comme un jeune homme élancé, d'une belle venue, tout à fait joli garçon, tenant d'ailleurs assez peu à ces avantages, ne s'observant guère.
in ESSAIS D'HISTOIRE RBLIGIEU8R
ttl S étendant sur une chaise dans la posture la plus tnoommode plutèl que d*y rester raisonnablemeni 8S8Î8, — nous aoroDs déjà» à part les difiéreooes d'âge ei tout ee qu'elles amènent, les prinoipaax traits du
Jusiinus Kerner que nous avons oonnu.
Sa diâscriaiion achevée et le grade de docteur en médecine obtenu, Kerner commença en 4809 un voyage qui le oonduiiit d'abord à Hambourg auprès de eon cher frère Georges, puis à Berlin, à Vienne et dans d'autres villes de l'Allemagne. Les Chnbres de voyage par le joueur (V ombre» Lux (Heidelberg, 1811) nous rendent, non sans quelque transûguraiion fantastique, les impressions de oe voyage mêlées à des tableaux de la vio'soaabe et à des poésies originales. A son retour, en 1810, il s'établit comme médecin pratiquant à Wildbad et coinj)osa en relie qualité la description de ce séjour de hains qui parut pour la première fois en i8i3 et qui a été dès lors souvent rééditée. A côté des renseignements scientifiques er médicaux concernant les sources et leurs effets, on y trouve, sur cette grandiose nature et sur les romantiques légendes locales, des pages pleines d'une profonde poésie.
Au tommenoement de 18ii, Kerner quitta Wildbad pour Weltheim, où l'année suivante il époostt la fille du pasteur Ehemann, — celle qu'il appelait sa JRikele ' ; en 1815, il alla habiter Gaildorf comme médecin de district. Dans ces deux séjours, il eut surtout à s'occuper
t. RiisMdutleDt von dem Scbauenspietor Lux.
s. iMalinatif à» rrfoderiké.
JUSTINl'S KERNER S9S
des empoisonnements par la viande de porc gàtéoi si fréquents dans cette partie du Wurtemberg. C'est un sujet qu'il a introduit le premier dans la science : il a
publié les résultais de ses recherches dans deux ouvra-, ges spéciaux V En I.S19, Kerner fut appelé comme médecin de district. à Weinsborg, où bientôt (iH2'2) il se bâtit une maison au pied de la fameuse Weibertreue^ qui grAce à lui fut restaurée et devint un délicieux but de promenade : c'est dans cette maison et dons les jar- <lif)s peu à peu agrandis qui i'i mouraient (ju il vécut désormais d'une vie tout idyllique et poétique jusqu'au jour de sa mort (âl février 186à.)
Essayons, ceci dit sur la biographie extérieure de Kerner, de l'étudier oomme poète, — comme médecin et observateur curieux des phénomènes du magnétisme-— et enfin comme homme, dans la vie domestique et dans lés relations sociales.
Le don poétique s'était déclaré de bonne heure chez Kemor et ses S&nvewirê- d'enfanee el. de jeunem renferment un certain nombre de poésies qu'il composa dans la fabrique de draps de Ludwigsburg. On y trouve, commet il l'avoue lui-même, l'écho des chants de Klopstodc, de Holty, de Goethoi mais peu de tmoes encore de sa propre originalité poétique. Gelle^i ne s*éveilla que plus tard, au contact de l'école romantique qu'il apprit à coFuiaitre à l'époque de ses études universitaires et de sa liaison avec Uhlaod.
1. .\tue Beobaçblungeu, elc. Tubingen, I8i0, el Da$ l-etti^ifl uder ik FiflMUrt, Staitgarl, fStt.
296 ESSAIS D'UlSTOIHË KELIGIEIJSE
Si l'on peut dislingoer dans i'hisUiire de la poésie allemande moderne deux tendances, qui ne datent pas sans doute de G<Bihe et de Schiller, mais quelle nom
des deu\ poêles ox|)i ime de la façon la plus saillanie, c'est à la première de ces deux tendances qu'appartient récole dite romantique. Elle partage radmîraUoo de Gœthe et de Herder pour la .chanson populaire, pour les légendes nationales ; mais, tandis que Gœthe en particulier s'efforçait d'élever les sujets tirés de ces légendes à la clarié et à la lumière de la pensée moderne, et de les revêtir de la forme classique, l'école romantique au contraire cherchait à ramener la pensée du dix-neuvième siècle à l'état crépusculaire et aux formes primitives du moyen ège ; — ou bien elle effaçait les deux éléments, le sujet ancien et la pensée moderne, dans des fantaisies humoristiques sans coosistaoce et sans portée.
Nos deux jeunes poètes souabes étaient d'une nature trop franche pour s'associer sans réserve à ces entreprises de^ l'école. Le ferme esprit d'UhIand, vivement préoccupé delà politique, l'éloi^nait'de la poésie sans vigueur des chefs de l'école romantique, et le rapprochait de ce Schiller si cordialement détesté par eux ; en même temps un sens tout classique de hi forme, un naturel et une vérité inimitables faisaient de lui, dans le iied et dans la romance, un heureux émule de Gœthe, — ce qu'on ne peut dire d'aucun des romantiques de la stricte observance. Kerner n'avait ni la veine politique d'Uhland ni sa forme classique ; mais la cbaleur*et la profondeur du sentiment le détournaient
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du soin exagéré de la forme et de la froide imagiDaiiou fantaisiste de Schiegel et de Tiecl&, de même que la •joyeuse humour dont nous avons parlé le préservait du mysticisme maladif d'un Novalis.
Le talent poétique de Kerner n'était pas de taille à remplir de trés-vastes cadres ; la plus grande de ses compositions (les Reiseschalten) n'est qu'une collection de petites poésies détachées, du genre lyrique, dramatique on narratif. Quelques-unes sont charmantes ; mais en somme, à cause de leur style par trop bizarre,, elles ne peuvent guère être comprises que des lecteurs familiers avec les œuvres de l'école romantique. Ce qui a rendu kerner populaire comme poëte et ce qui le fera vivre^ c'est un certain nombre de romances et de lieder que lui a valu l'heureuse inspiration de certains jours et de certaines heures. Les plus importantes de ces poésies lyriques de kerner sont déjà contenues dans le premier recueil donné par lui (Stuttgart etTiibingen, 18S6.) Je ne veux pas dire par là que, dans les éditions ultérieures ettrés-augmentées, ainsi que dans les autres recueils de l'auteur : Dernier Bouquet de fleur$ * (Stuttgart et Tiibiiigen, l8o2) et les Fleurs d'hiver* (1859), on ue trouve encore mainte pièce attrayante. Mais Kerner était tout à fait incapable de la sévérité d'artiste qui empêchait Uhland de donner autre chose que des morceaux achevés, et qui lui ftiisait publier
i. D«r l«ttt« BIAIbrastnAM
m ESSAIS D'HISTOIRE RCLIGIBUSS
édition sur édition sans rien ajouter au texte primitif* Pour Kerner, la poéaie était moins une œurre d'artque TexpresBloD de sa vie individuelle ; pois , les vers une
fois écrits, le poëte cédait naturellement au désir de les communiquer au public. C'est ainsi que, jusqtie dans ses dernières années, il écrivait et faisait imprimer des vers flises négligés, propres tout ad plus à divertir le vieux poêle ou ses amis intimes.
Gommé Uhiand, les sOj6ts qo*il aimé surttmt § tréiter sont ceux qu'il emprunte aux légendes populaires, et si, dans quelques-unes de ses romances, il n'a pas toujoun échappé au style nlédiéré de l'école, d'âutM, en risVanche, eomihe VBmpwent Rodblphe côt«fttMI à soH Uh/hbeau*, le Prince le plûs Wcfté', Jùuetêr de violon de <7mj/)>rf ®, sont si pleines de fraîcheur, de simplicité et de naïveté, qu'elles peuvent prendre rang à côté de ce que nous avons de meilleur en ce getire. Quant à ses Ueder^ la note qdi y domine, c'est ta joie de se recuéillil* ad sein dë la naturè, dans son silence, à l'abri du bruit et dn tumulte de la vie humaine. Ce poétique éloi£:;fie!neni des choses de ce monde pniMit d'dbord une contradiction chez Kcrner, qui, en réalitéf sUppoMiit difficilement la solitude. Mais, ce <tul lui était antipsthique, c'était sealemelit la prosë vulgaire de la Vie de chaqtie jour et l'ehriuyeux bavai*dàge qui s'y rapporte. Ëa eux-mêmes , les hommes lui étaient