‹ Essais d'histoire religieuse et mélanges littérairesChapitre 5 sur 47 · LE NATHAN LE SA6E · texte numérisé non relu

LE NATHAN LE SA6E

BB LESSIN6*

Les grandes œuvres d*art sont créées pour tous les

temps, et celles-là seules ont droit à ce tiire, qui restent intelligibles et attrayantes pour les hommes de tous les siècles. Mais l'œuvre la plus parfaite est née à une oertainé époque et sous l'empire de certaines circonstances : aussi ne sera-t-elle entièrement comprise que de ceux qui se seront familiarisés avec ces circonstances et avec cetle époque. Le Don Qmehotte,

1. Cclto conférence, prononcée i Heilbronn en déeemlm 1S6I , a été publiée 4 pwt «n 1864 (Berlin, Gmieatag).

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par exemple, capùvera dans tous les temps tout esprit mûr et cultivé ; mais rintentionpremiére du livre, mais le bat prochain vers lequel le poêle dirigeait ses flèches immortelles et que son génies singalièrement dépassé, ce sont là des choses que l'on ne saurait tout à fait comprendre, si l'on n'a étudié la décadence de la chevalerie et de la poésie chevaleresque vers le fin du moyen âge. Et de même pour le Nathan de Lessing. Aussi longtemps que durera la lutte entre le fanatisme et la tolérance, entre la superstition et les lumières, il sera impossible de méconnaître le sens général et la valeur de ce drame; mais, pour le comprendre dans toutes ses parties et dans tous ses détails, nous avons à nous reporter par la pensée à l'époque et aux circonstances uu milieu desquelles il naquit, aux annéeslTTO à 1780, aux luttes qu'avait amenées la publication, faite par Lessingi des FragmenUde VolfenbuUel, Ces FragmenU étaient, comme nous le savons aujourd'hui, des chapitres d'un ouvrage laissé en manuscrit par Hermann Samuel Reimarus, professeur à Hambourg, mon en 17(i8. Reimarus avait intitulé son livre : « Aiiologie pour k'< adorateurs de Dieu selon la raison; > mais ce n'était rien de moins, pour employer Texpression de Lessing, qu'un assaut général contre la religion chrétienne* L'auteur contestait la divine inspiration de rÉcriture sainte, niait les prophéties et les miracles, ne reconnaissait pas comme une révélation la doctrine de Moïse et des proplicles, de Jésus et des apôtres ; il se permettait même d'exprimer plus que de simples soupçons sur la pureté de leur caractère. Tout

cela n'était pas précisément nouveau. Depuis que le doute s'était éveillé à l'époque de la Réformation, il avait peu à pea gagné en étendue et en profondeur. Aux sociniens avaient succédé les libres penseurs anglais, à oeux-ci Hncrédulité moqueuse des Français. Comparé aux écrits de ces derniers, le livre de Reimarus était déjà une sorte de réaction. Le sérieux et la dignité rentraient dans la discussion ; la révélation et la religion raiioniiclle rtaieni rigoureusement séparées, et, tandis que Reimarus rejetait la première, — la seconde et la morale qui s'y lie si étroitement étaient maintenues par lui avec le plus grand zèle. Gomme cet ouvrage posthume de Reimarus^ malgré sa rudesse et sa partialité, paraissait à Lcssing digne de toute attention à cause de la science et de la vigueur de pensée qui s'y marquent, et digne de toute estime a cause du sérieux et de l'amour du vrai qu'il respire, — comme il lui paraissait propre, non pas à nuire au cbristianismef mais à l'éprouver et & l'épurer, il en fit, à partir de l'année 1174, imprimer quelques chapitres. Par égard pour la famille, à laquelle, selon toute probabilité, il dutlacommunicationdu manusci it, il ne voulait pas nommer Reimarus : aussi prétendit-il avoir trouvé le manuscrit, sans nom d'auteur, dans la bibliothèque de Wolfenbultel, dont il avait la direction, li accompagna du reste ces fragments de préfaces et' de post-faces destinées à les placer dans leur vrai jour, à diminuer en tout cas le scandale. Il indiquait les réponses qu'on pouvait faire, au nom de la Bible, aux objections de son anonyme. Et même, ajoutait-il, si par malheur il n'y avait pas de bonne réponse

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à faire, on serait bien loin pour cela d'élre forcé d'adhérer à toutes les fâcheuses conséquences que l'anonyme # tirait de ces objections. Par exemple, si l'anonyme préleodail que la résurrection de Jésus n'est pas digne de créance, parce que les récits qu'en donnent les Ëvangé- Ustes fie contredisent, Lessing reconnaissait bien que c'était peine perdue de voQloir,eoinnie!e8 théologiens orthodoxes, nier ces contradictions ; mais, disait-il, la résurrection de Jésus peut avoir eu lieu, alors même que les récits qu'en donnent les Ëvangéiislea se contredisent. Proposition, qui, dans l'esprit de Lessing, aboutit à o«fle-ci : Le christianisme, c'est-à-dire ce qui fait le fond religieux et moral du christianisme, peut être vrai, alors même qu'on ne réussirait pas à prouver historiquement la résurrection de Jésus. Car des vérités histoiiijues, qui ont toujours quelque chose d'occasionnel et de fortuit, ne sauraient servir de preuves aujt vérités nécessaîres de la raison.

C'est dans le cours de cette discussion que Lessing posa ces grands principes dont la théologie protestante a vécu j Lis(|u à ce jour sans se les être encore assimilés : € La lettre n'est pas l'esprit et la Bible n'est pas la religion. Par conséquent, les objections contre la lettre et contre la Bible ne sont pas des objections contre l'esprit et contre la religion. — Li religion n*estpas vraie parce que les évangélistes et les apôtres l'ont enseignée, mais ils l'ont enseignée parce qu'elle est vraie. C'est sa vérité intrinsèque qui doit servir de garant aux traditions écriies, et les traditions écrites ne pourraient jamais lui donner cette vérité, si elle oe l'avait pas. »

LE NATHAN DK LF.SSING

Ces assenions, qui aujourd'hui encore soni un scandale pour beaucoup de gens, étaient alors absolument inintelligibles pour le plus grand nombre des lecteurs. On ne comprenait pas comment il était possible d'abandonner la Bible et de prétendre en même temps ne f)orler aucune atleiiite à la religion chn'iienne. Les théologiens rendirent Lessing respoiisal)ie de louies les opinions de son anonyme, tandis qu'il en partageait tout an plus la moitié. Suivant eux, Lessing était au fond d'accord avec Tautear ; peut-être avait-il lui-même écritlelivre«etne]e désavouait-il que par mesure de prudence. Nol ne fit plus de bruit à cette occasion que Melciiior Goze, premier pa?ieur de Hambourg ; dans des arlicles de journaux et des l)rochures, il atta((ua Lessing comme éditeur des Fragmenis et invf)r]ua le bras séculier contre un homme qui, disait-il, en attaquant le christianisme, mine aussi les fondements de la société civile. Le pieux personnage ne parlait pas à des sourds ; dans Tété de 1778, le ministère brunswickois, dont Lessing dépendait comme bibliothécaire de Wolfenbiittel, tit saisir aussi bien les Fra<;mcnls que les écrits polémiques cojilre Goze, et défendit à Les?ing de l'aiie imprimersans autorisation de nouveauxoei iisà resujel, soit dans le pays, soit au dehors. Comme Lessing ne voulut pas se soumettre à cette défense, mais se contenta de faire imprimer en dehors du duché de Brunswick ses écrits subséquents dans cette affaire, il pouvait s'attendre aux mesures les plus rigoureuses, et tout d'abord à la perle de sa i)lace de bibl othécaire.

C'est dans ces circonstances que, le 11 août 1778,

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LesBÎDg éjcmii à sod frère : c Je ne sais pas encore qnelle issue aura mon affiiire. Mais je voudrais bien

être préparé à cette issue, quelle qu'elle soit. Et (u sais bien qu'on n'est jamais en meilleure situation que lorsqu'on a autant d'argent qu'il faut. Eh bien , il m'est venu celte nuit une drôle d'idée. Il y a quelques années, . j'ai fait le plan d'un drame dont le sujet n'est pas sans analogie avec mes disputes actoelles, — dictes que je ne prévoyais guère alors. Si Moïse * et toi vous le trouvez bon, je serais d'avis de faire imprimer cette

pièce par souscription Je ne voudrais pas que le

véritable sujet de mon drame fût connu trop tôt; mais pourtant, si Moïse ou toi vous désirez le connaître, feuilletez le Beemnerone de Boccace, Giùmata /, Mtl^ ehitedeeh Gmdeo. Je crois avoir trouvé un épisode trèsilitéressant k y rattacher, en sorte que la pièce se fera très-bien lire, et que j'aurai le plaisir de jouer aux théologiens un (onrqui les agacera plus (jue dix Fra^meM/*. » Lessing informa aussi de son projet son amie Elise Reimarus, la fille de l'auteur des Fragments^ en ajoutant : c 11 faut que je voie si on me laissera encore prêcher tranquillement dans ma vieille chaire, je Veux dire au théâtre. » Pour en avoir plus vite fini, il écrivit Nathên en vers, c car, déclarait*il à son frère, ma prose m*a toujours coûté plus de temps que mes vers. — Oui, répondra sans doute le frère, que des vers comme tu les fais. — Pardon, réplique Lessing, je crois qu'ils seraient beaucoup plus mauvais s'ils étaient beaucoup meilleors. • — C'étaient des vers iambiqaes de

cinq pied?, sans rimes, à la manière anglaise. Lcs^inj^ n'était pas le premier qui les introduisait dans le drame allenaand; il avait été précédé par d'autres, et nommément par Klopstock; mais ce fut Lessiog le premier qai réassit pleiDement à manier cette forme de vers et en tira parti avec tant de bonheur, qu'il donna envie à Goethe et à Schiller de suivre son exemple et que ce vers fut désormais adopté en Allemagne pour la poésie dramatique.

Ët maintenant, si les amis de Lessiog ont feuilleté le DeeammM pour y relire le passage Indiqué, ils ont dû trouver, dans IS première des dix J<ntrnées qui forment la subdivision de ce recueil de nouvelles, à la troisième place, et comme exemple de la manière dont un homme habile est sauvé par son adresse^ d'un grand danger, le récit suivant :

€ Saiadin fut un si grand et si vaillant homme, que, sans naissance^ il devint soudan deBabylooe et vainquit en beaucoup de rencontres les rois sarrasins et chrétiens. Comme ce prince eut diverses* guerres à soutenir et que, d'ailleurs, il était naturellement magniOque et libéral, il épuisa ses trésors. De nouvelles affaires lui • étant survenues, il se trouva avoir besoin d'une grosse' somme d'argent, et, cherchant le moyen de se la procurer sans délai, il se souvint d'un riche usurier juif d'Alexandrie, nommé lielchisédeçh. Il pensait bien que ce juif serait en état de lui prêter la somme nécessaire, mais il savait aussi que c'était un homme trop avare pour le faire de son plein gré. Ne voulant pas employer la force ouverte et toutefois presse par le besoin, le Soudan

s'avisa d'un moyen de délier les cordons de la l)ourse du juif, en colorant d'une apparence de légitimité la contrainte qu'il voulnii exercer. 11. fit appeler Melchisédebc, le fit asseoir familièrement à côté de loi, et lui dit: » ~ Homme de bien, j'ai appris de plusieurs personnes que tu es très-sage "et surtout très-versé dans les choses divines : je voudrais donc savoir de toi quelle est la véi itahle religion, si c'est celle des juifs, celle des sarrasins ou celle des chrétiens.

> Le juif, qui était en effet un homme sage, comprit que le aoudan lui tendait un piège, et ju*il serait infailliblement pris pour dupe, s'il donnait la préférence à l'une de ces trois religions. Heureusement, il sut trouver sur-le-champ une réponse qui ne fût pas compromett;iiUt', et, s'atircssniu à Saladin :

> — Seigneur, lui dit-il, la question que vous daignez me faire est belle et de la plus grande importance; pour bien développer ma pensée, permettez-moi de vous raconter une histoire. Je me souviens d'avoir plusieurs fois ouï dire que, dans je ne sais quel p lys, un homme riche et puissant avait, parmi d'autres bijoux précieux, un anneau d'une beauté et d'un prix inestimables. Cet homme, voulant se faire honneur de ce bijou si rare, forma le dessein de le faire passer à ses successeurs comme an monument de son opulence, et ordonna par son testament, que celui de ses enfants mâles qui se trouverait muni de cet anneau après-sa mort fôt tenu pour son héritier, et respecté comme tel du reste de sa famille. Celui (pii reçut de lui cet anneau lit pour ses successeurs ce que son père avait fait à son é^ard.

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Cet anoeaa passa de mains en mains pendaoi plusieurs généralionSf jusqu'au jour où il sa trouva possédé par un père qui avait trois fils, beaux, vertueux, soumis, qu'il chérissait tous trois. Instruits des prérogatives accordées au ()ossesseur de l'anneau, chacun de ces jeunes gens, jaloux de la préférence, faisait sa rour au père, déjà vieux, pour tâcher de l'obtenir. L'excellent homme ne savait comment choisir, il leur promit donc l'anneau à tous trois, et, s'adressent secrètement à un bon ' joaillier, il lui fît faire deux autres anneaux si semblables au premier que lui même avait peine à reconnaître le véritable. Chaque enfant eut le sien. Après la mort du pèro, il s'éleva, comme on le pense bien, de grandes coniesiaiions entre les trois frères. Chacun, en particulier! se croit droits légitimes à la succession; chacun se met en devoir de se faire reoonoaiire pour héri- . tier. Refus de part et d'autre. Alors, chacun de son c6té produit son tiire, mais les anneaux se trouvent si ressemblants qu'il n'y a pas moyen de distinguer quel est le véritable. Procès pour la succession; niais ce procès, si difticile à juger, demeura et demeure encore pendant. — il en est de même, seigneur, des lois que Dieu a données aux trois peuples sur lesquels vous m'avez feit l'honneur de m'interroger. Chacun croit être l'héritier de Dieu, chacun croit posséder la vraie religion, les commandements authentiques du pèreeom* mun. Lequel des trois a raison? La ^juesiion reste ouverte, comme relie des anneaux.

> Saladin trouva que le juif s était habilement tiré du piège qu'il lui avait tendu. Aussi résolut-il de s'ouvrir

Il BSSAIS D*HIST01RB RELIGIEUSE

à lui sans détour : il lui exposa le besoin d'argent ou il se lron\ ii(, et no lui cachn pas ce qu'il avait songé à faire^ dans ie cas où la réponse à sa question aurait été moins heareose. Le juif, piqué de générosilé, lui prêta tout ce qu'il voulut, et le Soudan, sensible à ce procédé, se montra trés-reoonnalssanl« II ne se contenta pas de rembourser le juif, il le combla encore de présents^ le retint auprès de sa personne, le traita avec lieaucoup de distinction, et l'honora toujours de son amitié » Quel rapport pouvail-il y avoir entre ce récit et un drame relatif à la polémifjuede Lessingavec Goze, — c'est ce que les amis d^ notre poëté eurent d'abord quelque peine à comprendre, c Toi-même, écrivait Leasing à son frère, tu t*es fait de mon Nalhan une idée tout à fait inexacte. Ce ne sera rien moins qu'un morceau satiiique, ce sera une pièce aussi touchante que j'en ai jamais fait, et Moïse (Mcndeissohn) a tout à fait raison de penser que la moquerie et la raillerie ne s'accorderaient pas 4u tout avec le ton que j'ai pris dans ma dernière brochure. > — c Ma pièce, écrivait-il quelques jours plus tard, n'a rien à faire avec nos robes noires d'aujourd'hui ; je ne veux pas lui fermer moi-même le chemm et l'empêcher d'arriver enliii ()uel(}ue jour au ihèciire, quandcene serait que dans cenlans. Les (héologiens de toutes les religions révélées feront toujours le poing dans leur poche contre mon drame ; mais ils n'auront garde de se déclarer ouvertement contre lui. »

1 . Le Décaméron , de Boccaco , traJuit pw Sabatier 'Je Castres ; Pari.", (î iinirr, paries Sl-Sr.. — J'ai l(^gèrora«at retottcbô et abrégé 1* v^rsioQ de Sab&lier. {IS'ule du traducteur.)

Un premier canevas en prose de ia pièce s'est re» trouvé dans les.papiero de Lessing; il y est noté ipie l'aateur commença à versifier le premier acte le 14 novembre 4778. Le i*' décembre, il envoyait déjà le commencement du manuscrit à son frère, et, le 49 mars de l'année suivante, il annonçait l'envoi des derniùres feuilles: vers le milieu de moi, l'ouvrage était distribué aux souscripteurs. £n quatre mois et quel(|ues jours, Lessing avait donc porté son Naihan de l'état de projet très-sommaire à sa forme actuelle, et cela, comme nous le voyons d'après ses lettres, au milieu de chagrins, d'ennuis et de soucis de toute espèce.

Au commencement de l'année, peu de mois avant qu'il se mil à l'œuvre, il avait perdu sa témnie, avec laquelle il n'avait vécu qu'une seule année du {)lus heureux mariage, après avoir dû attendre longtemps l'aplanissement des obstacles qui s'opposaient à leur union. La solitude dans la petite ville de Wolfenbuttel, une santé déjà ébranlée, des embarras d'argent, car sa femme lui avait laisse plusieurs enfants d'un premier lit et une fortune astez comproniise, — c'en était assez, on l'avouera, pour lui donner uoe humeur triste el pai'fois amère. « le suis, écrivait-il au mois d'août à son amie de Hambourg, je suis réduit à moi tout seul. Je n'ai pas un seul ami à qui je puisse me confier entièrement, le suis assiégé chaque jour de mille ennuis. Je dois payer bien cher une seule année que j'ai passée avec une femme raisonnalde... Que de fois je suis tenté de maudire le désir que j'ai eu (Vrivo heureux comme les autres hommes! » Le besoin d ai^gent, en particulier, le

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tourmeniait fort. On ne pouvait attendre de lui qu'il poussât à la souscription pour sa pièce avec le talent et l'ardeur d'un honnine d'affaires. « Quant à mon annonce de Naihan^ écrivait-il en octobre à son frère, je ne Pal envoyée qu'à Hamboarg. le crains déjà de ne rien laire par cette voie où tant d'antres ont réussi, à moins que mes amis ne soient plus actifs que moi. Maïs, lors même qu'ils le seraient, le cheval sera peut-être mort de faim, avant que l'avoine ait mûri. » En tout cas l'argent que devait rapporter Natfian ne pouvait être remis à Lessing avant la foire de Pâques ; pour suffire à ses besoins jusqu'à cette époque^ Lessing dot emprunter : un juif avec lequel il s'était lié à Hambourg, Moiise Wessely, lui prêta 300 thalers. Mais si la souscription ne rapportait pas cette somme? c II ne me manquerait plus que cela, écrivait-il à son frère, car je dois acquitter au bout de quatre mois ladetteque j'ai contractée envers Wessely ; ce payementmetomberaitsur la tète aensque j'eusse pu prendre aucune mesure pour le faire. Tu ne saurais croire combien cette perspective m'effraye, et ce sera un miracle si mon travail ne porte pas la trace des inquiétudes au milieu desquelles il a été exécuté. »

A toutes ces misères vint encore s'ajouter un nouveau sujet d'irritation qui faillit ôter tout à fait au poëte la tranquillité d'esprit nécessaire pour l'achèvement de iVolAon. Parmi les théologiens qui s'étaient élevés contre les Pra^mmU de WolfenbûUel^ comme aussi contre leur éditeur et défenseur Lessing, se trouvait un homme dont on n'aurait pas attendu pareille chose, puisqu'il était connu pour sa libre critique lliéoiogique

ei forl mal vu lui-même des orUiodoxes, — Je veux parler de Jean Salomon Semler, professeur à Halle. Mais, malgré toatson savoir et son libéralisme Semler, D'élaît, si on le compare à Leasing, qu'un esprit confus et borné, pour qui la critique de l'anonyme était trop radicale et les commentaires tic Lussing d'une trop haute ponce. Il écrivit une rt''i)onsc nux Frafjvienls et en particulier au morceau intitulé : Du but de Jc^us et de ses disciples, réponse qui fut annoncée en même temps que le Nathan de Leasing et publiée aussi par souscription. A cet écrit était joint un appendice avec ce titre : Du but de M» Lessing et de son anonyme. Comme on le sait, Lessing s'était justifié d'avoir publié ces Fragments en disant qu'il fallait donner de l'air au feu, afin de pouvoir l'éteindre. Pour réduire ad absurduni cette parole de Lessing, Semler imaginait lourdement une scène qui étaii censée se passer à Londres et où un incendiaire donnait précisément la même raison pour excuser son crime : sur quoi, le lord -maire l'envoyait à Bedlam. « Le grifTonnage de ce faquin de Semler, > pour employer les expressions de Lessing dans une lettre à Élise Heirnarus, parvint à notre poète au moment où il avait encore à écrire tout le cinquième acte de Nathan^ et il fut si fort en colère contre t cette voie impertinente de professeur > qu'il s*en fallut bien peu que le drame ne fût abandonné. Il n'en arriva pas moins à bonne fin, et en revanche la t lettre datée de la maison des fous », que Lessing avait eu l'intention d'adresser

M. le professeui' resta à l'état de jtrojet.

Revenons, après ces remarques préliminaires, à

l'œuvre même que nous voulons étudier. Le récit tiré de Boccace forme, comme ooue l'avoDS dit, le ceoire autour duquel tout le reste est venu se ranger, c Je crois avoir trouvé un épisode intéressant à y rattacher, * avait dit Lessing à son frère. Ce qu'il devait mettre du sien était pourtant bien plus qu'un simple épisode : c'était à peu prés autant que Shakspeare avait dû ajouter, lorsque de l'histoire des trois cassettes il avait fait le Marchand de Venise. Le conte des Trois Anneamesi une parabole; il appartient donc à la poésie épique-didactique, et le fait qui! est mis dans la bouche d'un riche Juif qui veut échapper au piège que lui tend Saladin ne suffit absolument pas ft former te noeud d'une œuvre dramatique véritable. Pour que le juif pùL prétendre à la sympathie (pie doit inspirer le héros d'un drame, il fallait qu'il fût quelque chose du plus qu'un financier même très-avisé en quête d'un expédient; il fallait que le juif et le conte qu'il débite ne fussent pas simplement juxtaposés, il fallait qu'en content cette histoire le narrateur exprimât en même temps ses idées les plus chères, des idées qui lui tinssent encore plus au cœur que son Mammon.

Toutefois, avec deux personnages — et jusqu'ici nous n'en avons pas plus — on peut bien faire un dialogue, mais non une action dramatique dans le vrai sens du moty pas plus qu'on ne peut imaginer un corps qui n'aurait que deux dimensions. Le poète devait donc, avant d'aller plus loin, augmenter le nombre des personnages. Avant tout, il donna au juif une fille, — une simple fille adoptive, il est vrai. Mais eu elle, à son sujet,

. le juif pourra metlre en i)raii(jue la haute moraliU" qu'il a proclamée dans son récit; il pourra l'élever dans sa religion épurée et vraiment humaine'^ noire héros descendra ainsi de la sphère de la pensée pare sur lo sol de la réalité; c'est dans ce rôle de pàre qu'il prendra véritablement corps pour nous. De même & côté du sultan sera placé un personnage féminin, et, pour.avoir dans Ce iiiumle musulman une relation noble et pure, ce personnage sera la sœur du sultan.

Mais prenons garde. Si, dans le conte des Trois Anneam^ les trois religions sont mises en cause, il n'y a, pour les représenter, que deux personnages qui parlent et agissent'réellement : à côté du sultan et du juif^ où donc est le chrétien? Le temps et le lieu n*ofrraient*!ci aucune difliculié : le temps de Sakidin et des Croisades amenait sur le théâtre de l'aciiun des confesseurs des trois religions; l'Occident chrétien en particulier y envoyait une foule de chevaliers et de guerriers. Lessîng choisit un chevalier de Tordre des templiers, si important à l'époque des croisades; mais, à moins d'oublier le fait à Toècasion duquel s'était réveillée la pensée de son drame — la polémique avec le premier pasteur de Hambourg — il ne pouvait manquer do mettre, à côté du templier, comme représentant du christianisme, un dignitaire ecclésiastique, le patriarche de Jérusalem. S'il donnait encore au patriarche un frère servant, à la fille du juif une duègne, et au besoigneux sultan un homme de finance, il avait tout le personnel nécessaire à une pièce de théâtre bien ordonnée.

Maintenant, comment ces personnages entreront-ils

18 ESSAIS D'HIST01A£ KELlGiEUSË

•n rapporit, commcDl l'action sera-t-elle amenée? 0ané le récit de fioocace, le motif de l'action, c'est-à-dire la raison poor la(]uulle Saladin questionne le juif sur la Yraie religion et reçoit pour réponse hi parabole des

Trois Anneaux^ c'est le désir da sultan de recevoir de de l'argent et la répugnance du juif à en donner : l'idée religieuse qui fait le fond du conte est simplement employée à tiure de moyen* Mais ce qui avait aéduit Leasing dans le récit de BoocacCi c'était précisément cette idée , la comparaison des trois religions. Elle Ini rappelait un passage de Cardan où cet écrivain fait plaider les unes contre les autres et chacune pour soi les quatre religions, c'est-à-dire les trois déjà nommées cl la religion païentie (comme on disait au lemps de Cardan); passage que Leasing» à ses débuts littéraires, avait défendu contre le reproche d'hérésie dans une de ses célèbres RéhMUUUions (Rettungen). Le point de vue de Lessing était donc tout autre que celui de Boccace; dès le début, tout devait se concoiiirer autour de la question religieuse, et l'affaire d'argent ne devait servir que de moyen pour amener la question du sultan et la réponse du juif, c'esirà-dire le conte des trois anneaux.

La fable de notre pièce, en partie antérieure à l'ao* tion, en partie développée dans l'aclion elle-même, fut donc conçue comme suit. Un frère de Saladin, noiiiiné ABsad, jeune homme chevaleresque^ tendrement aimé de son frère et de sa sœur, mais aussi très-bien reçu chea les jolies femmes chrétiennes, cet Asaad» un beau jour^ avait disparu à k suite d'wie petite expédition, et avait

été pleuré par les siens comme mort , quoique d'autres conjectures fussent venues à l'esprit de Saladin. Les suppositions du frère n'étaient que trop fondées; car, en deux mots, Assad s'était épris d'une chrétienne qu'il

avait connue en terre sainte, et, s'(''tant fait chrétien pour obtenir sa main, il l'avait reconduite en Allemagne, où elle lui avait donné un héritier. Celte jeune femme, était une Slauffcn; l'époux prit lo nom de Wolf de Pilneck à ce qu'il semble d'un château appartenant à la famille de sa femme. Lorsque, quelques années plus tard, le nouveau chevalier, chassé par le climat du Nord, revint en Orient avec sa jeune épouse, il laissa à son beau-frère, le templier Conrad de Stauffen, le soin de diriger l'éducation de son liis. Peu après mourut la femme d'Assad, qui, depuis son retour en Orient, avait donné le jour à une petite fille, Assad, obligé de se jeter avec d'autres chevaliers dans la forteresse de Gaza, fit remettre pour un temps son enfant à un juif de Jérusalem, dont il avait plusieurs fois sauvé la vie. Le chevalier ayant succombé peu de temps après devant Ascalon, la petite fille resta à la charge du juif, le sage Nathan de notre drame.

Au moment même où l'enfant étrangère lui était ap« portée, une terrible épreuve venait de frapper Nathan. Des chrétiens fanatiques lui avaient enlevé d'un seul

1 Ct? nom rappelle à un S-tnalt»- I ■ petit cli:\lc;m de Filseck, situé non luiii do la résidence des StaulTen, sur la rive gauche de la Fils, au-deMOu» de Goppiogen. Le poël» y a-t-il penné oa la ffWwnhUuite dw noms n'esl-«Ue ^'oo hasard? C'est ce qa'on no peut gvAio taTOir.

50 ESSAIS U IIISTOIRE RELIGIEUSE

coup sa femme et ses cnfanls, sepl ûls pleins d'espérance, tous brûlés dans la maison de son frère, où il les avait abrités contre la persécution. Trois joars et trois nuits Nathan était resté couché dans la- poussière et dans la cendre, il avait lutté désespérément devant Dieu, jurant d'abord une liainc irréconciliable aux chrétiens; puis peu à peu il avait laissé parler la voix plus douce de la raison; et, lorsque i'cnfanl lui avait été apportée, il avait vu en elle comme un ordre de commencer une vie nouvelle de pardon et d'amour. La tendresse que Nathan avait eue pour ses sept enfants, il la reporte désormais, spi ritualisée encore et épurée, à cette étrangère dont réducation deviendra le plus cher, le plus sacré de ses devoirs. Nathan était juif; mai>, tout en restant juif, il avait dépassé le judaïsme, et atteint le point de vue supérieur d'où Ton ne voit plus l'essence de la reli^on que dans ce qui est humain, raisonnable et moral, et où les dogmes, les miracles et les mystères apparaissent au sage comme des voiles qu'il faut, non déchirer avant le temps, mais écarter d'une main délicate, lors<jue le jour de la maturiic spirituelle est venu. II avait élevé sa fille adoptive d'après ces principes : il pensait ne manquer à aucun devoir si, du judaïsme pris pour point de dépari, il amenait cette enfant au but auquel d'ailleurs aurait dû tendre une éducation chrétienne raisonnable, mais où les chrétiens, du moins tels que Nathan croyait les connaître, n'auraient certainement pas amené la jeune élevé.

Pendant que Uécha •-- tel était maintenant le nom de Biauda de Filoeck — se trouvait en de si bonnes mains,

LB NATHAN DE LESSING 91 élevée par le sage Nuihan qu'elle croyait son véritable père, le ûls aioé de Wolf avait grandi en Allemagne, ne connaissant que confusémeni les aventures de sa famille, était entré, comme son oncle, dont il avait pris le nom (Card de StaufTen), dans l'ordre des templiers, et était enfin venu en terre sainte pour combattre les Sarrasins. A son arrivée, les templiers attendaient précisément avec impatience la lin d'un armistice; à peine la dernière heure de la trêve avait-elle sonné qu'un corps de templiers donna l'assaut à la forteresse de Tebnin; mais le coup manqua, vingt d'entre eux furent faits prisonniers, et dix-neuf sur vingt furent décapités : Curd de Stauffen, seul, comme par miracle, fut gracié par Saladin. On racontait que le sultan avait été frappé d'une ressemblance entre le jeune chevalier et un frère perdu depuis longtemps; ou avait vu des larmes dans ses yeux tandis qu'il le regardait; mais il avait bientôt perdu de vue l'objet de sa clémence, et notre templier, qui devait se considérer désormais comme le prisonnier de Saladin, errait à Jérusalem et dans les environs, livré au désœuvrement ut par conséquent aussi à la mauvaise humeur.

Vers ce temps, il arriva que le riche et sage juif, pére putatif de Récha, dut faire un voyage de commerce à Babylone, et que, pendant son absence, le feu se déclara de nuit dans sa maison avec une si terrible violence, que Récba fut sur le point d'édre consumée. Le hasard amène sur le théâtre de l'incendie noire templier inoccupé : il entend crier au secours, et, toujours prêt aux actes qui veulent du courage et de

n ESSAIS D'HISTOIRE RELIGIEUSE

TéDcrgie, il saave la jeune fille. Mais, fier et réservé

comme il est, aigri en outre par les obstacles (|ue rencontre son activité guerrière, il ne veut pas entendre parler de recoDnaissance, et oppose aux invitations réitérées que lui apporte la suivante de Hêcha le refus le plus obstiné et, pour tout dire, le moins poli.

Si raisonnablement que Récha sit été élevée par 8on père adoptif, elle est pourtant une jeune fille bien douée de la nature, douée par conséquent d*une vive imagination, que sa suivante cluviieiine Daja n*a que trop soigneusement nourrie et excitée. Au moment où elle allait perdre eonnaissanco au milieu des épaisses vapeurs et de la fumée de 1* incendie, un jeune homme au manteau blano l'a, d'un bras vigoureux, tirée du péril, et a disparu aussitôt ^prés dans la foule; plus lard, on l'a vu quelquefois errer sous les palmiers autour du saint tombeau; mais les messages qui lui ont été envoyés lî'ont pu le décider à revenir dans la maison, et, pendant ces dernières semaines, on ne l'a plus va du tout» PeulH)n s'étonner que, dans l'imagination de Récha, encore frappée des terreurs de la mort, le jeune homme soit devenu un ange, son manteau blanc les ailes de cet ange, et qu'une délivrance naturelle se soit changée en miracle? l*eut-on même s'étonner que l'état de Uéclia ;iit fini par toucher à une soife de clairvoyance magnétique, qui lui a permis de voir de loin et les yeux fermés soif père revenant à la maison?

Tout ce que nous venons de résumer est antérieur à notre drame, et se trouve raconté à l'occasion : c'est maintenant, c'est avec le retour de Nathan que s'ouvre •

LE NATHAN DE LESSINfi S3

l'aclion dramatique elle-même. Naihan a déjà sur sa routa enteoda parler de Tinceodie, il n'apprend la danger et la délivrance de sa fille que par la aaivanto et auaiitôt après par Réeha elle-même. Haïs il apprend aussi qu'elle est en train de tourner à Texaltation et qu'il est menacé lui-même d'être dénoncé (par la bigote et bavarde Doja, qui sait le secret de la naissance de Hécba) comme un juif qui a enlevé une enfant ohr»* tienne à la religion de aes pères. Il prend auasitAi lea mesures des deux côtés : vis-à-vis de Diya, en homme prudent et riche, il apaise par des csdeaux la conscience bavarde de la suivante; vis-à-vis de sa fille, en homme sage et bon, il chercbe à ouvrir les yeux de l'enfant sur l'inanité et plus encore sur les inconvénients et les dangers de la fantaisie qu'elle s'est mise en téte, — et cela, dans une catéchèse socratique qui aboutit à cette parole d'or :

« Mail voii>to mainlanaot

Combien il ett plas facile de se limr <k ira pieai entlioiulaïaia, que ' De bien agir ? Combien l'homme le pins lâche Se livre volontiers & cet enthonslasme, aSn senlemeat

— Qu'il s'en rende compte ou non —

Afin aenlemenl de se dispenser de bien agir? »

Là-dessus arrive, 'pour le saluer» son anden ami et partner aux échecs, le derviche, et Nathan n*est pas peu

surpris de retrouver le moine contempteur du monde devenu ministre dos finances du pullan. Le caractère d'Al-Uali n'a cependant pas changé; il est déjà las d'un poste que la libéralité prodigue de Saladin ne rend pas

facîïe et il averiit assez clairement son ami du prêt (juo le magnanime sultan pourrait bien* être tenté d'exiger de lui.

A ce momeoi, le templier, si longtemps invisible, reparaît enfin sous les palmiers; mais, avant qu'il ait été , atteint par Daja, que Nathan, en attendant de pouvoir

paraître en personne, lui a dépêchée, il est rejoint par un frère convers chargé pour lui d'une commission du palriarcbe de Jérusalem. Ce frère convers est moins étranger au templier que tous deux ne le croient. 11 n'est autre que le reitre qui, dix-huit ans plus tôt, avaK remis à Nathan l'enfant de quelques semaines, la petite sœur du templier. Fatî^é du monde, il a vécu plus ' tard comme ermite dans les environs de Jéricho; puis, ayant échappé à grand'peine à des brigands arabes qui avaient ravagé le pays et détruit sa cellule, il vit maintenant dans l'attente de la prochaine vacance d'un ermitage sur le mont Tabor, — il vit comme frère convers dans un cloître à Jérusalem, où le patriarche l'emploie è toute sorte de commissions qui ne sont pas toujours do goût de l'honnête religieux. Ainsi, en ce moment mémo, il apporte au templier la proposition de se charger d'une lettre pour le roi Philippe de France, lettre contenant le plan de campagne de Saladln que les espions du patriarche ont découvert; — bien plus, le templier devra en même temps surprendre et tuer Saladin, au moment où il se rendra, selon son habitude, avec une petite escorte, chez son père dans le Liban. Cette proposiiion (pii ne va j)as à moins que de faire de lui un traître, le meurtrier d'un homme qui était son

LE NATHAN DK LESSINO Î5

ennemi à la guerre, mais qui personnellement avait élé son bienfaiteur et lui avait sauvé la vie, — cette proposition est reyetée avec emportement pir le jeune homme; et Daja, qui venait au moment môme l'inviter de nouveau & entrer dans la maison de Nathan, est congédiée avec plus de brusquerie encore (ju'auparavant.

Introduits dans le palais de Saladin, où nous voyons le sultan jouer aux échecs avec sa sœur, nous remarquons à la fois la grande et large manière de penser qui règne en ces lieux et le besoin d'argent qui s'y fait sentir. Le tribut égyptien étant en retard, le trésor se trouve complètement à sec; on découvre que, depuis des mois déjà, la princesse Sitlah a paye toutes les dépenses de la maison du sultan sur sa cassette particulière; un emprunt ne peut plus être évité et le trésorier Al-Hafi doit le négocier. Trouver iin préteur n'est pas choàe aisée, car le sultan est Deaucoup plus connu comme donateur magnanime que comme payeur ponctuel. Saladin se souvient alors de ce Nathan qu'AUHaG lui a vanté si souvent. En vain Al-Hafi cherche toute sorte d'échappatoires et s'efforce de peindre son ami comme extrêmement avare afin de détourner le coup qui le menace : Saladin, persuadé par sa sœur qui a remarqué rembarras du derviche, décide do faire venir le juif auprès de lui.

Pendant ce temps, Nathan lui-même est sorti pour chercher le templier, qu'il trouve encore se promenant sous les palmiers. L'extérieur du jeune homme lui plaît : ce regard, cette démarche lui rappellent quelqu'un.. • mais il ne saurait pas bien dire qui. Qui? on le

9B ESSAIS D'HIBTOIRBRRLIGtBUSE

devine : c'est lo pùve du jcuru; liom:nc, c'est son ami, mort depuis longtemps. L'accueil (|iio lui'f;ut le teniplier esiy comme on pouvait s'y attendre, aussi peu préve^ nant, aussi rade que possible; ssais un Nathan n'est pas aussi feoile à évincer qu'une Daja. Pendant un certain temps, la finesse et Fesprit de Natlian luttent avee la fierté et la réserve du chevalier, jusqu'à ce qu^enfin tous deux se rencontrent stir le terrain commun de la libre pensée religieuse : le chevalier alors ne peut résister plus JoDgiemps. il promet à Nathan de le visitôr, de faire la oonnaissanee de Récha ; il lui dit son nom, celui de son oncle (Conrad de Stauffen) il est vrai, et non celui de son père ; mais Kathan, qui connaît la parenté des deux maisons et les relations étroites des deui noms, croit ëire sûr désormais <jne la ressemblance qui l'a frappé a pour objet Wolf de Filneck et aucun autre. Gomme il apprend dans le cours de TentreUen que le templier qui a sauvé flécha doit lui-même sa vie au sultan, le messsge de ce dernier, qui rappelle auprès de lui, le trouve on ne peut mieux disposé à faire tout ce que Soladin pourra demander : pendant ce temps, Ai-Hall, désolé de n'avoir pu détourner de son ami l'attention du besoigneux sultan, et voyant dtyà Nathan ruiné, plante là ses fonctions et tout le reste, et se dis* pose à rejoindre les c vrais sages t aux bords du Gange.

La visite que le templier fait aussitôt aprèa à Récha se passe à Tentiére satisfection de Tun et de Tautre, ma» produit des résultats tout opposés. Tsndis que le templier, craignant de voir se développer en lui une passion incompatible avec le vœu de son ordre, sort

LK NATHAN DB f.BS8ING «T

de l'entrevue passablemcDl nixii»', U(''clia au conlraire est tonte surprise de la tranquillité qui — sans rien ôter à son attachement — est eDtrée dans son oœar depuis qu'elle a to de prés le templier etipi'elle lai a parlé. Le templier n*esl-ll pas en effet son frère? Elle ne le sait pas encore, mats il y a comme nn pressentiment instinciif de cette découverte dans le sentiment doux et calme qu'elle ressent pour lui.

Dans la salie d'audience de Saladin se prépare roain« tenant la soène avec Nathan, non sans que le généreox prince roiigiase nn pen du r61e de renard où le râdoit Siltah avec ses goûts dMntrigae. Il doii tendre an juif un piège en lui demandant qneile est la meillenre des trois religions, — question qui parait d'abord sans aucun rapport avec les affaires d'argent, mais qui doit mettre le juif à sa merci, quelque réponse qu'il fasse. Si le juif donne la préférence à la religion juive, il insalle rislam ol doit payer ; s'il mel i'Iskim aa«deisa8 detont, il doit, avec une conséquence rigoureuse^ venir musulman ou payer ; même oonclusion, du reste, s'il tranche la question en faveur du christianisme. Nathan se tire du piège, comme Melrhisédech dans le Deçamerone, par le conte des Trois Anneaux, avec une variante toutefois, sur laquelle nous aurons à revenir. Mais l'effet que le réoit produit sur Saladin esi d'autant plus profond dans la pièce de Leasing que d'avance le suhan s'y Intéresse bien plue vivement à la question en elle-même. Chez Boccace, Saladin admire seulement la prudence et la présence d'esprit que Melchisédecli a déployées pour se tirer d'affaire, et, au lieu d'user de

sa ESSAIS D'HISTOins RELIGIEUSE

TÎolence, il lui avoue franchement son embarras et reçoit un j)ièt volontairedu juif qui devient son ami. Chez Lessing, au contraire, Saladin est ému du sens profond de la parabole ; il reconnaît en Nathan l'iDÎtié de la même vériié religieuse qai vit dans son cœar ; inquiéter un tel homme pour avoir de l'argent hii répugne à tel point, qu'il veut le congédier sans lui demander autre chose que son amitié ; et il faut que ce soit Nathan qui, sous prétexte de chercher un placement sur pour son argent, offre lui-même ce qu'on songeait, une heure plus tôt, à lui arracher parla ruse et par la force. Saladin accepte ; mais, bientôt après, l'arrivée du tribut d*Égypte le met en état de s'acquitter envers le juif. Dans le cours de l'entretien, la mention feite par Nathan du templier qui a saùvé sa fille, rappelle au souvenir de Saladin le jeune homme qu'il a gracié, et il prie Nathan de le lui envoyer. •

Pendant ce temps, le templier avait attendu Nathan sous les palmiers, livré à une lutte pénible avec luimême et avec sa nouvdle passion, et arrivant enfin à une résolution hardie et à une joyeuse espérance. Lorsque Nathan l'invite à venir avec lui dans sa maison, il répond en refusant de revoir jamais Kécha, si son père ne lui promet pas qu'il pourra la voir à toujours ; et, comme Nathan ne veut pas comprendre encore, le jeune homme, ne pouvant se contenir plus longtemps, se jette au cou du juif et l'appelle son père. Mais Nathan, • bien loin d'encourager le bouillant chevalier, semble prendre,plaisir à le refroidir en lui refusant le nom de ûls j il le traite simpiemeal de < cher jeune liuinuie »,

il élève des diflicullcs au sujet de ceUe demande en mariage qu'il avait semblé jusqu'ici vouloir provoquer, il iémoigoe le désir de savoir d'abord quel SiaufTen éiaii soopèrey etc. Le templier ne voit dans looi cela qu'an prétexte destiné à couvrir l'antipathie du juif qui ne veut pas donner sa fille à un chrétien ; il ne peut pas deviner que ce (jui lui vaut un accueil un peu froid, c'est sa surprenante ressemblance avec Wolfde Filneck et la pensée qu'il pourrait bien être non pas Conrad de Stauffen, mais le fils de Filneck, c*es(-^-dire le frère de Récba. Nathan a beau lui demander seulement un court délai, il a beau l'assurer qu'il ne refuse rien encore :

-lorsqu'ils se séparent, le templier, sous l'empire de l'aiiiour, de la fierté blessée et de mauvais soupçons, est tout à fait dans l'étal d'esprit où même un noble cci ur est accessible à la tentation, pour peu qu'elle se présente.

Elle se présente en effet, sous la ligure de Dsga, qui, dés qu'elle apprend que son maître montre peu d'empressement à aecepterla demande en mariage du jeune homme, ne peut plus retenir te secret de la naissance de Kécho. Cette découverte porte la colère du teiuplicr jusqu'à rexas|)éralion. Quoi! le juif n'est pas même le père de Uécha, cl il veut garder lajeune fille chrétienne pour lui, la refuser au jeune chrétien 1 On trouvera bien moyen de le réduire, — oui, et h l'aide du patriarche lui< même, s'il le faut! Dans les détours du dollre où^sa passion te conduit aussitèt, le templier renconti e, comme un bon esjji it avcriisseu>\ l'honnête frère conxers : c'est en vain. Le patriarche arrive: heureusement, ildéplaitdu

' premier coup d'œil au templier; heureusement, ilreoou-

velle sesaffireuses propositions déjà repoussées de trahir

et d'assàssiDer pour le plus grand bien de la ehréiienlé. Le templier, mis un peu sur so3'j;arcles, ne lui raconte l'histoire du juif qui a élevé une enfant chi élicnne dans le judaïsme que comme un probième, comme un cas supposé) sans révéler aucun nom ; les qoeslions inquîsitoriales de l'homme d'Église, l'horrible réponse qa*il oppose à tout ce qu'on lui dit des bontés paternelles du juif pour la jeune fille : c le juif doit être brûlé », tout cela fait si bien revenir noire chevalier ù lui-même, qu'il ne veut plus rien avoir à déinèler avec le patriarche, mais se prépare à obéir à l'invitation de Saladiu.

Celui-ci, qu'un portrait de son frère mort, retrouvé à l'instant par Sittab« a préparé on oe peut mieux, reçoit le templier comme un Assad qui lui serait rendu jeune el beau pour réjouir l'automne de sa vie, et lui propose de vivre à sa cour en chrétien ou en musulman, comme il voudra : offre que le jeune homme accepte avec joie. Mais le sultan apprend avec surprise le désaccord du templier cl de Nathan, désaooord que les discours de ce dernier étaient loin de lui foire prévoir, — et la cause de oe désaooord, a shvoir la demande en mariage éludée; il apprend avec déplaisir la visite au patriarche faite, dans l'emporlement de la passion, par le jeune homme qu'il congédie d'ailleurs avec les meilleures promesses. Sittak, qui a ^ttté la conversation derrière un voile est frappée de U ressemblaDce du templier avec le portrait d' Assad *»

t* Pmt m ftpptlfr roiigiBal difpani dtpaia viiifi «lu, la priiMatM

Lfi MATHAN DE LBSSING 31

el elle prend un si vif intérél à son union avec Réeba qu'elle demande et obtient la permission de faire venir

la jeU[io lille vers elle sous un prétexte plausible.

Dans l'intervalle, le patriarche n'a pas laissé sans profit rindicaiion que lui a donnée le templier. Il a chargé le frère eoavers de découvrir le juif qui a adopté l*enfant chrétienne, et comme o*eet précisé* ment lui qui a remis autrefois la petite fille à Nathan, le firère smt fort bien de quoi il s'agit. Il se hâte donc d'aller vers Nathan, lui rappelle ce qui s'est passé dix-huit ans au[)aravant et l'avertit (pie e'est un templier qui a mis le patriarche au courant de l'aflaire; de plus il achève d'éclaircir le mystère qui entourait le templier au moyen d'un bréviaire qu'il a conservé de son ancien maître, et où celui-ci tenait registre des membres de sa famille. Nathan avait deviné juste : le jeune homme est bien le fils de Fiincck et le frère de Uéeha. - — Le templier, lurstiu'il voit le frère convers quitter Maihan, ne se sent pas la conscience tranquille : .sans cloute il n'a pas positivement dénoncé Nathan au patriarche; mais, ce qu'il a fait, il s'en excuse en expliquant sa faute par le ressentiment du froid accueil qu'il avait subi. Il renouvelle sa demande en mariage, (jue Uécha soit chrétienne ou juive, lille de Nathan ou de tout autre. Mais sa surprise renaît — et en même temps son indignation — lorsque Nathan s'en réfère à des parents qui se sont révélés et dont il faut avoir

était» dao» l'hypothèM da lalaot i>oète, bien trop Jaune : la sœur qtu avait M teodnoflitt anéAand était 1IM Msar iliét»

3S ESSAIS D'HISTOIRE UËLIGIELSE

raatoriaatioD, en particulier à ud frère de la jeune GUe : le templier est surtout furieux contre ce frère, quoique . Nathan lui laisse entendre assez clairement que ce frère

n'est autre que lui-même. Pour renconlrer ce frère rryslérieux, ils vont dans le palais du sultan, où ils trouvent Récba. auprès de Sittah, et où, lorsque Saladin s'est joint aux précédents, tout s'éclaircit : le templier et Récba se reconnaissent comme frère et sœur, non sans un instant de stupéfaction de la part du premier, Saladin et Sittah les reconnaissent tous deux comme les enfants de leur frère mon, — et ainsi juifs, chrétiens et mahométans s'embrassent comme les membres "^dispersés et maintenant réunis d'une seule et même famUle.

Telle étant la fable de Nathan^ on accordera volontiers que Lessing n'a pas eu tort de la déclarer touchante. On remarquera de plus que la manière dont Leasing Ta développée produit une impression poétique, romantique même en un sens — ce qui distingue tout à fait Nathan des autres drames de Lessing, — et qu'il a passé dans son (iMivre quelque chose de la magie de l'Orient. Alais cette fable est-elle possible, est-elle vraisemblable, et tout d'abord liistoriquement vraisemblable? Puisque l'un des principaux personnages du drame est Saladin, et Saladin maître de Jérusalem, notre action doit trouver place dans le temps qui s*écoule entre Tau tom ne de 4187, époque où Saladin conquit cette ville et le printemps de iidô, époque où il mou-

rui. £t, comme en outre les rois Philippe > de FraDce et Richard d'Angleterre sont censés être présents en terre sainte dans le cours de la pièce, la date de Taction doit tomber sur la troisième croisade , e t , ) > i 1 1 s précisé-

incnt encore, sur l'année car ce n'est que puiidant une partie de cette année que les deux rois furent présents en Palestine. Mais Lessiiig, fidèle aux, principes posés à ce sujet dans sa Dramahirpe^ dit, dans une note manuscrite d'un brouillon de Nathan, que, pour ce qui concerne rhistou^, il ne 8*est pas préoccupé de la chronologie, et que les allusions à des événements réels ne doivent servir qu'à motiver la marche de la pièce.

Si nous nous posons maintenant celle question plus générale : a Des curaclères comme ceux de notre drame étaient-ils jxmibles à Tépoque des croisades, et en particulier à l'époque de la U^oistème croisade? » — le poëte lui-même y a déjà répondu dans un projet de préface pour la seconde édition de Nathan, Il rappelle Télat brillant de la culture juive et musulmane de ce tenipsla; il fait remarquer de plus que K s < effets pernicieux » que les religions révélées exercent sur le genre humain ne furent jamais plus.frappants pour un homme raisonnable qo*à Tépoque des croisades. Or, à en juger par diverses indications des historiens, il se serait trouvé prédsément un sultan pour être Thomme raisonnable dont il s'agit. Les croisades, en effet, malgré toute l'hostilité avec laquelle se rencontraient les deux religions, amenaient aussi de certains rapprochements. De

1 Philippe' Auguste.

S4 ESSAIS D'UISTOIRI-: RELlGll^USE

même que les héi'oa Uroyens ei grecs cbet Homère^ les oheTaliers ei les Sarrasins échangeaient non-seulement des coups et des blessures, mais aussi une mutuelle estime. Richard Gcear^de-Uon et Baladin, par exemple,

élaienl deux héros d'égale taille, et des deux, pour le dire en passant, le plus noble était bien le musulman. Ce n'était pas chose iaouïe que de voir des hommes haut plaoés passer volontairement d'un parti et d'une religion à l'autre. Un templier d'Angleterre, Roliert de Baint-Alban, passa du côté de Saladin, prit pour femme «ne de ses parentes et combattît dès lors contre les chrétiens. Richard Cœur-dc-Lion ne se lit aucun scrupule de créer chevalier un cousin de Snladin. Le j)rojet de mariage entre le frère de Saladin, Malek el Adel, et la soeur de Richard, veuve du roi Guillaume il de Sicile* — ce projet dont le Saladin de Lessing parle dans la première scène du deuxième acte, est tout &fiiit historique, quoiqu'il n'ait ))a8 abouti. Quant à Tindépendancede la pensée dans les choses religieuses, on doit se souvenir de toutes les hérésies dont furent accusés plus tard les templiers, précisément à la suite de leur contact avec les musulmans en Orient t ces accusations, faites dans le dessein de perdre les templiers, exagéraient sans doute et défiguraient odieusement la vérité, mais elles ne pouvaient être dépourvues de tout fondementé Bt déjà longtemps avant le procès des templiers, trente ans ou quarante ans après l'époque où se passe l'action de notre drame, vint en terre sainte un empereur| Fré-> déric U de Hohenstaufen, qui s'entendait mieux avec les pnnces musulmans qu'avec les ordres chevab-

LE MATHAN Dfi LESSING »

resques chrclicn?, et auquel ia tradition a pu attribuer le livre b!a?pIicniatoire De tribus imposluribuSy qui n'est que la contre-partie du conte des Trois Anuemtx. — Ainsi donc un juif, ua templier et un sultan de cette époque ont pu penser comme Lessing les fait penser dans son Nathan : cela ne souffre historiquement aucune difficulté. Il nous resterait seulement à voir si Leasing avait le droit d'attribuer une telle façon de penser au p(!i ^onnage historique de Saladin : c*esl une question qui reviendra se présenter à nous dans rëlude, qui va maintenant nous occuper, de chacun des caractères de la pièce, au point de vue de leur valeur propre et de leurs relations mutuelles.

Le personnage qui fixe tout d'abord notre attention, c'est naturellement celui qui a donné son nom à la pièce. Une opinion assez anciennement reçue veut que Lessing ait pris pour modèle du caractère de Nathan celui de son ami, le philosophe juif Moïse Mendeissohn. Mais on cherche en vain des traits individuels et précis qui soient communs à ces deux figures. Le calme et la douceur qui respirent dans les paroles de Nathan peuvent *en effet faire penser à Mendeissohn; mais ce qu'il y avait de maladif, et pour ainsi dire d'étiolé, chef l'ami de Lessing ne se retrouve pas le moins du monde chez le héros de son drame. Nathan est essentiellemen l une figure idéale* l'incarnation d'une idée. Gutta idée n*est pas autre chose que celle de la religion telle que la concevait Lessing, religion tout humaine et rationnelle, qui se manifeste par l'amour et qui n'est liée à aucun dogme : en ce sens, on poui rail retrouver Lessing

36 ESSAIS D'UISTUIRË UËLiUifiUSE

luUméme plutôt que Mendelssobn dans le personnage de Nathan. En tout cas, la communauté de convictions

entre le poëic et son héros donne au caiacière de ce dernier une vie et une chaleur qui suffiraient déjà à l'élever au-dessus de la sphère des abstractions. Ce qui ajoute à Teffet, c'est que celte idée est réahsée par le poète sous les traits d'un juif. Un tel choix lui fut suggéré tout naturellemeni par le récit de Boccace, et son amitié pour Mendelssohn ne put (]ue le confirmer dans Je dessein d'élever le MelchiséJcch du conteur italien à la hauteur idéale de son Nailiun. « Quel juif ! dit le templier en parlant de Nathan, et qui pourtant ne veut paraître qu'un simple juif 1 > C'est là un trait que Tacteur ne doit pas négliger ; non sans doute qu'on doive faire parler à Nathan le dialecte juif, comme tel acteur qui en cela méconnaît grossièrement la différence qu'il y a entre le drame idéal et la comédie; mais une certaine adresse à faire le lour des gens, une certaine souplesse et humilité pour atteindre ses lins qui sont d'ailleurs les plus pures et les plus élevées; — et, dans soto langage,'à côté de la vigueur dialectique, un penchant à l'image et à la parabole *, ce sont là tout autant de traits bien orientaux et bien juifs, qui donnent à l'idée incarnée dans Nathan une figure tout à fait réelle et précise. Le conte des Trois Anneaux nous rappelait tout à l'heure les trois cassettes du Marcluind de Venise : û est impossible, à propos du juif de la pièce de Leasing,

1 Ce dernier Irait, disoDit-ld en passant, est aussi personnel à Lessing lui-même.

de ne pas penser à celai de la pièce de Shakspeare; mais il est impossible aussi de ne pas être fi^ppé du

contraste complet des deux caractères. Si chez Shylock le juif a presque étouffé l'homme, en revanche, chez Nathan, l'homme ne laisse plus subsister du juif que quelques traits tout extérieurs.

La figure de Récha, qui est dessinée en traits moins marqués» arrive cependant, grâce aux situations dans lesquelles elle est placée, à laisser une impression très- • vive et très-distincte. La fille adoptive du sage Nathan est tendre sans faiblesse seniimenlale, spirituelle et cultivée sans affectation de savoir. Au moment où elle apparaît devant nous, son cœur est l'arène où se combattent la raison et la superstition ; plus tard, lorsque, avec l'aide de son père, elle a*est affranchie de ses premières erreurs, se dévoile d'une manière instinctive la profondeur et la pureté de sa nature : l'attachement passionné qu'elle avait conçu pour le templier se transforme sans effort en un pur amour fraternel. Klle résiste enûn à la tentative qui est faite de la détacher de son père adoptif avec une chaleur, avec une passion qui est la plus belle récompense de Nathan, la meilleure preuve que sa tendresse, sa sollicitude pour elle n'ont pas été' stériles. La suivante, Daja, a une haute idée d'elle-même, de sa dij^iiité de chrétienne et de veuve d'un croisé: < on n'avait pas chanié à son berceau qu'elle ne suivrait son époux en Palestine que pour y élever une ûlle juive. » Récha la dépeint quelque part comme c une de ces visionnaires qui s'imaginent connaître le seul vrai chemin pour aller à Dieu et se croient obligées de ramener dans

caoiieinio ceux qui s'en écarienl », Dans le brouillon ma- Qttfloriide Piitthên^ le lempliart ao momeoi où elle l'iovile à veoir dm la maison du juif, va jusqu'à la traiter d'ao^ tremeUeuae : la poêle a plus tard effaoé ce mot, comme

dérogeant au style élevé de son drame, mais lui-même nous montre en Daja une sorte d'entremetteuse spirituelle. Le projet de la suivante de rendre Hccha à la ebrôtienié se combine en effet bientôt avec ua projet de mariage humain et réel, ei ainai elle oe peut man* 4|tter d'obtenir deux bonnes-maina, l'une terrestre et Vautre céleste. Sur le fond d'une nature non méchante, mais vulgaire, la bigoterie, la curiosité et le bavardage se mêlent, chez Daja, à un véritable attachement pour son élève d'une façon qui rend tout à fait amusante celle figure, indispensable d'ailleurs à l'économie de lapiéoe.

Ouani au patriarche, si gros, si rouge et si avenant qu'il soit, il déplaît au templier à première vue. i Ce n'est pas mon homme, • dit«il à part lui. Ce patriarche de Jérusalem est un personnage historique ; il s'appelait iléraclius, et dans une des notes manuscrites dont nous avons déjà parle, Leasing regrette que sa pièce ne le montre pas à beaucoup près aussi mauvais que le montre rhisloire. Ce prince de l'Église était en effet un homme ians moeurs, qui vivait dans des relations scandaleuses avec la reine Sibylle de Jérusalem, et un homme sans courage, qui, à l'heure du danger, remeliait à un autre la sainte croix (|u'il avait mission de porier dans l'armée. Ces détails ont été omis à dessein par le poëie, parce qu'ils étaient étrangers à son but : il s'est contenté de peindre son patriarche, an traita d'auiam plus marquas» comme

LE NATHAN DE LESSiNO at

an despote an petit pied, comme ]e modèle d'un homme d'Église au plus mauvais aena da mot. Si ee penonnaft

se oomplait dans un étalage de luxe peu convenable chez un pasteur des âmes, c'est que rien ne lui lient moins au cœur que le salut des ànies qui lui sont confiées ; il a sa main dans toutes les intrigaes politiques ; il a ses espions partout et cherche à tout ramener à ses fins perdes fils sectels. Ces fins, à Ten mire, vont toutes au blende laehrétlenté, à la plus grande gloire de Dieu : ce qui peut y servir, c'est au prêtre, à l'évéque à l'ap» prendre au laïque, lequel doit obéir à ces instructions sans autrement raisonner et comme à la voix d'un ange; tout devoir en apparence opposé doit, vain mirage d'une raison orgueilleuse, oéder devant oe commandement suprême ; la trahison même et le meurtre sont, non^seulement permis, mais commandés, quand, en vue de la gloire de Dieu, le prêtre les ordonne. Que derrière la irloirc de Dieu se rnche ici la îrloire de la hiérarchie, derrière le bien de iuchréiieuié, le l)ien*6lre des hommes d'Église, c'est ce qui, lorsque de pareils moyens, sont en jeu, se comprend de sol-même. Pour un tel natique de la hiérarobie, ee qui importe naturallemeni plus que tout dons le christianisme, c'est ht confession extérieure. Le juif peut avoir, bumainemenrparlant,

élevé pour le mieux l'enlant chrétienne ; mais, comme il ne l'a pas élevée d';ipi(":i le catéchisme chrétien, son affaire est faite : il sera brûlé» iii l'on fait remarquer qu'il ne l'a élevée dans aucune religion positive, mais* selon la seule raison, c*est pis encore. Plutôt une fausse croyance que point de croyance 1 c'est par là que le

prêtre compte tenir le souverain temporel : il saura lui faire comprendre tout le danger quMl y a pour l'État lui-même à ce que les hommes osent se permettre de ;

ne rien croire. Cesl par des arguments analogues qae Melcliior (ioze s'élait efforcé de rendre suspect à l'auloritc polilique l'éditcnr des Fragments de WolfoibîUlel. Le mot du pairiarchesur le théâtre, mol dont l'anachronisme produit un effet presque comique, nous remet en mémoire le zélé pieux de Gôze contre les spectacles : aussi esfr-il naturel que tous les contemporains aient été d'accord pour voir dans le premier pasteur de Hambourg l'orijïinal dupalriarchede Nathan. Et comme, aussi longtemps qu'il y aura des Églises, chaque speetateurou chaque lecteur aura dans son voisinai^e quelque dignitaire ecclésiastique offrant plus d'un trait de ressemblance avec notre patriarche, celui-ci restera toujours une figure populaire, et, pour l'acteur, un rôle heureux.

De même que, dans les paraboles du Christ, nous voyons vis-à-vis du pliarisien le péager, vis-à-vis du prêtre et du lévite le Simai iiain, ainsi dans le drame de Lcssing, vis-à-vis du j)atriarclie nous avons le frère convers. Ecï lui, le pauvre valet, qui ne sait pas même lire, le poëte a concentré tout ce q^'il y a de meilleur et de plus aimable dans le christianisme, humilité, support, douceur, ingénuité. Le frère convers est uji de ces pauvresen esprit auxquels appartient le royaume des cieux. II est simple : c'est par mo(|uui ietjue le tomplier, d'abord quelque peu dédaigneux, l'apiu lle a un frère dégourdi > . Si ie paliant Nathan lui-même s'impa- . tiente de la diffusion de ses récits, le sage Nathan sait

bien voir qae sa simpKcité est pieuse et n'est pas sotte. Non-sealement cette pieuse simplicité s*allie d'ordinaire

ù un seiiiimenl délicat du juste et de l'injuste, mais nous remnrquons aussi on elle je ne sais (jiielle ruse bonDéle qui pénèlre les machinations des habiles et les déjoue. L'humble moine se donne évidemment pour plus simple qu'il n'est. Ainsi, lorsque le templier déclare son intention de demander conseil au patriarche — loi, le chevalier, à l'homme d'Église! — dans une affaire, à la vérité, passablement ■ ecclésiastique », c'est à-dire à propos du juif (jiii a détourné une enlaot chrétienne, quelle line objection que celle-ci :

t El pourtant, l'homme d'Église ne demandera Jamais conseil h l'homme du mond-^, lors même que l'affaire Serait aussi mondaine que possible. >

El cette objeetîon est faîte par le frère convers. €e ne

peut évidemment pn? rire par gt5tiisc ([u'iin loi homme fait si inaladroitemenl la commission du patriarche au templier, (ju'il lui laisse voir ainsi son jeu et celui de son patron ; c'est intention expresse de rendre l'inexpérimenlé jeune homme, attentif au piège qu'il est chargé de lui dresser. Il s^acquiite de ses commissions, parce que les gens de couvent doivent obéissance à leurs supérieurs; mais il est bien heureux lorsqu'il voit mal réussir des eoiiimissions seml>lables à relies que lui impose le patriarche : ee qui arrive d'ailleurs régulièrement. Après quoi, l'on ne peut s'cmpécher d'être surpris que qp prêtre si habile continue à se servir d'un instrument si peu propre à ses desseins. ^

M ESSAIS D UiSTOlRi: UELIGIEIJSE

Lofiqite le tanpiier dU que c o*ei( pour uo coquin une rase bien imaginée que de m faire représenter par un homme dont la simplioiU éearie louie défiance >i il rend bien l'efreC esthétique produit par lo contraste des

deux personnages, mais il ne nuiis ex|)li4ue pas leurs relaùons dans le drame au puintde vuepsycbologique«

Parmi lee personnages chrétiens du drame reste encore le templier. Nathan nous le décriti au moment où il le voit pour la première foie, c avec sa brusque

démarche, son regard où se mêlent la fierté et la bonté,

cl Sun liabitudo passer sa main sur ces sourcils *. — « Voilà un jeune homme qui est un liommo, » dit-il, voulant dire que cette rude et raboteuse enveloppe recouvre un joyau de grapd prijc. Le templier en cfTet est doué de la meilleure nature : il est passionné, impétueux, plein de hauteur et de fierté, mais aussi de noblesse et de eourage^ Il nous rappelle le TeWtêim de Mimia de IJarnhelm avec sa rude honnêteté, et tous deux nous rappellent Lessing lui-même; car ce sont les * traits de sii nature la plus intime que Lessing a donnés ici aux êtres créés par son génie. — Le templier » été élevé dans l'Occident, nu milieu des chrétiens; nais, sur la terre promise^ il a, comme il le dit, dépouillé déjà maint préjugé. Au milieu des sanglantes guerres do religion auxquelles il vient d'assi?(ler ou de prendre pan, il a «'lairement compris (|ue c'est une pieuse folie do vouloir imposer au monde entier son Dieu comme le meilleur; il est parvenu à un point de vue religieux plus élevé, ete*estsur ces hauteurs qull se rencontra

\.F. NATHAN DE LESSINO .41

avae Naiban. Maie il aal jennai impéiaaax; il n'aai pat ancore an aaga, un homma purifié par laf loaguaa éprouvas da la via t da 1& vient qu*au moment où Nathan lui inspire des 80u))rons par réponse dilatoire

au sujet de Récha, il redevient clnôiieii contre le juif» s'emporte à l'idée que le juif se permette de ravir une Âme h la chrétienté, et s'oublie juscfu'à faira appel contre lut au fanatisme ecolésiaatique qu'il a cependant appris à connaître par ses plus tristes cdtéa. A la vériié« il n'agit ainsi que dans Tonga da la passion; il ne vs pas jusqu'au bout, il recule dés qu'il arrive à se rendre compte, dans son onireiien avec le patriarche, de ce qu'est la puissance avec laquelle il avait voulu s'allier; plus Uird enûn, il avoue sa faute à Nathan avec la plus aimable sincérité. Mais quelle piquante et spiritualla idée da la part du poéta d'avoir mis caa belles tlradaa ;

• II» ne sont pfts Tttis libres, ceux qui so moquent de leurs chaînes, eic. ; >

et

« La pire de toutes l<'s suporsliiioiis , c't^sl de lenir La âicane pour la plus supportable de toutes, etc. j »

- d'avoir mis^ dis^je, ces tiradas.dans la boucha du ta»hplier qui les adressa et les applique è Nalhnnt tandis

qu'elles ne s'appjiquoni en aucune manière au sage juif, mais retombent de tout leur poids sur le templier lui*mémeel sur les desseins ou il se laii^sc emporter.

Si nous jetons enfin un regard sur le groupa dca personnages mabométana^ nous trouverons ohaa isladin

U ESSAIS D'HISTOIRE R KLIC IKU SK

exactement ce qae Lessing exige ailleurs d*on personnage historique figurant dans un drame, à savoir c ridéal poétique du caractère réel que Thistoire attribue à ce personnage ». La grandeur royale, la noblesse, la magnanimilé et la libéraliié, jointes à la plus grande sobriété personnelle, la de\ ise : Cn liahil^ un cheval, un DieuJ sont des traits du caractère historique de Saladin, non moins que la violence et la dureté guerrières qui, du reste, ne sont pas complètement passées sons silence dans notre drame. Avec cela, il faut bien avouer que la largeur, la tolérance religieuse que le poL'te lui atli ibue ne sont pas aussi bien attestées. Saladin était un nuisulman rigide, zélé; il regardait la guerre sainte contre les incrédules comme la lâche de sa vie, il méprisait les poètes, il avait la science laïque en horreur, il fit saisir et étrangler sans autre forme de procès un philosophe qui s'était hasardé à exposer en lieu mal choisi de téméraires spéculations. Voilà qui ne ressemble guère à do la tolérance. Cependant, il y eut dans sa vie plus d'un cas où l'homme en lui l'emporta sur le musulman. Lorsque les chrétiens enfermés à Jérusalem le supplièrent, au nom du Père commun du genre humain, de leur faire grâce, il écouta leur prière avec respect, et, après la reddition de la ville, il épargna leur vie. Le fait qu'il aurait ordonné de distribuer après sa mort des aumônes en portions égales entre des pauvres appartenant aux trois religions, ne nous est certiûé, il est vrai , que par des historiens occidentaux ; mais le conte des Trok Ameam dans le j^^mero», conte qui, comme tant d*autres récits du même recueil, pro-

LE NàTUAN D£ L£SS1NG 45

vient de sources anciennes» — ce conte est une preuve que, de très-bonne heure, la tradition avait attribué à Saladin ces sentiments de tolérance, et le pocte a eu

par conséquent (ou le espèce de droit de concevoir de la même façon son personnage.

Si, chez Sittab, nous ne faisons que retrouver, sous forme féminine, les vertus de son frère, avec quelque mélange seulement de la faiblesse du sexe pour l'intrigue, le derviche est en revanche une flgure tout à fait 01 igi [lale. Nous savons, par une lettre de Zelter è Gœlhe, qu'un juif, nominc Abrani, niailre de calcul, qui habitait une chambre dans la maison de Mendelssohn et dont Lossing goûtait la nature de Diogèiie, a été le modèle d*Al-Uafi. Dans la deuxième scène du second acte, dans l'épisode du jeu d'échecs, on retrouverait un trait d'un autre original berlinois, le joueur d'échecs Michel. Au reste, le caractère noble et indépendant d'Al- Ilafi, son mépris des biens de fortune joint à une conception très-claire de leur nécessité, son désir de jeter loin cet importun fardeau et de vivre pour la contemplation pure, ce sont là aussi tout autant de traits de la nature de Lessing. Notre poëte avait si bien prie goût à cette figure d'AI-Hafi, qu'il voulait y revenir et nous raconter la destinée de l'original après sa disparition subite à la fin du deuxième acte. Cela aurait fait une j)eiiie pièce intitulée le Dervicli€\ mais cette pièce est restée à l'état de projet.

Sur l'idée ou le but de son Nalhon^ le poète a dit plusieurs fois ei clairement sa pensée, c Son but serait atteint, écrivait-il à son frère, ^i, sur mille lecteurs, un

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seul apprenait de celte pièce à douter de l'évidence et de l'universalité de sa religion. » Dans le brouillon déjà mentionné d'une préftice de Naihttn, Lessing s'exprimait

d'une faron moins tranchante et moins ni^gative : « 81 l'on aiiiibiie, dit-il, à coito piôce l'intention de faire remarquer que ce n'est pas d'hier seulement qu'il y a eu choz différents peuples des gens qui, pour ne se rattacher à aucune religion positive, n'en étaient pas moins d'honnêtes gens; si Ton ajoute que mon but évident a été de foire paraître ces gens-la sous un jour moins affreux que celui où les voit d'habitude le vulgaire des chrétiens, — je n'aurai pas grandVhose à objecter contre un tel cominentaire. « De lucjne encore, dans le canevas manuscrit de la pièce, le contenu de la scène du cinquième acte entre Sitlah et Récha (ou Rachel^ comme elle se nomme dans le brouillon) est réaumé en ces mots : t Sittah ne trouve en Rachel qu'une innocente jeune (lUe, étrangère à toute religion révélée et en connaissant ù peine le nofu, niais remplie de l'amour du bien et de la crainte de Dieu. >

Dans la pièce elle-même, l'endroit où l'idée, la ten« dance de l'œuvre doit apparaître, est naturellement le récit autour duquel toutes les autres parties se sont cristallisées comme autour du noyau central : le conte des Drois AnneaiiT. Chez Boccace, la morale du conte, nous l'avons vu, est simplement ceci : Chacun des trois peuples croit avoir dans sa religion le vrai testament divin; quant à savoir quel est celui qui le possède réellement, cette question, comme pour les anneaux, reste indécise. Lessing ne 8*en tient pas à cette conclusion purement

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