‹ Essais de critiqueChapitre 10 sur 16 · M. JEAN RICHEPIN · texte numérisé non relu

M. JEAN RICHEPIN

Jean Richepin, en littérature, c'est « l'homme qui a du biceps ». On voit, dans la vie banale, de ces curieux personnages, qui ont hérité de Don Quichotte son maniaque désir de popularité, et de Sancho Pança sa puissante force massive. Ils savent beaucoup de choses, ils causent à ravir, ils ont tout vu et tout' retenu, — et, comme de grands enfants, ils mettent tout leur orgueil à faire saillir leurs muscles. Esprits nourris et' forts, ils veulent être athlètes. Vous pensez les suivre dans les jardins d'Académus : ils vous conduisent à la foire. Les tréteaux les attirent, et la gloire en gros sous leur fait

oublier la gloire en fine monnaie, cette gloire qui sonne moins fort, mais plus clair, cette gloire que les cuistres ignorent, qui reste inaperçue des goujats, mais qui parlera toujours plus haut devant les postérités lointaines. Postérités, avenir, inaltérable et sereine renommée, toutes ces grandeurs-là sont trop vaporeuses pour eux. II. leur faut le roulis de la place publique, les jurons du marché, les clameurs du peuple qui passe, les applaudissements des foules oublieuses. Tels les gladiateurs aimaient à lutter et à mourir, non pas devant César impassible, ni devant les femmes souriantes, mais devant la plèbe en délire, devant cette masse remuée, soulevée, affolée, grisée de lumière et de sang, qui frémissait à chaque tressaillement de leurs muscles et se repaissait de leur agonie avec des frissons d'aise, épouvantée et charmée à la fois de voir des lambeaux humains déchirés par les bêtes.

Sauf qu'il n'est pas prêt à mourir, M. Jean Richepin est ce gladiateur. On a voulu voir en lui tantôt un révolutionnaire, tantôt un démolisseur de religions. On a eu tort. Sous

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le peintre des loqueteux et des franches ripailles, sous Tinsulteur des dieux, sous le négateur de toutes les choses respectée^, il n'y a, somme toute, qu'un artiste très paradoxal, très personnel, avide de réclame, affamé de nouveauté plus ou moins neuve, et tirant des pétards pour étonner le « bourgeois » . De ces pétards , quelques-uns ont éclaté à grand bruit, avec un éclair sec et franc. D'autres ont fusé lentement, avec des nonchalances de feux de Bengale mouillés.

Pourtant n'ayez crainte! M. Jean Richepin a beaucoup de pétards dans son magasin de réserve : il vous les servira tour à tour, chaque année, à des dates plus ou moins inattendues et par des temps plus ou moins propices,, jusqu'à ce que, longtemps distrait, vous ayiez levé le nez pour voir où la baguette tombe.

Et si , par un malencontreux hasard , la baguette vous tombait dans l'œil, je ^ais quelqu'un qui se frotterait les mains, M. Jean Richepin n'aurait pas gagné un admirateur, mais il aurait gagné un ennemi, — et les ennemis lui font de la réclame.

De la réclame, voilà ce qu'il faut à cet

enragé tireur de feux d'artifice. Ce qu'il pourrait dire proprement, ce qui, dit proprement, passerait inaperçu, il le dit vilainement, en phrases répugnantes, avec une ignominie affectée qui se drape dans sa saleté comme don César de Bazan dans sa gueusarderie.

Le public passait. Il s'arrête. La partie est gagnée. Le Dictionnaire de l'Académie y perd bien quelque chose , notre vieille langue gauloise ne s'en enrichit guère, la gaîté ellemême n'a rien à y voir^ — mais les badauds sont là bouche bée, et ils ne fermeront pas le bec de longtemps. Après le mot sale un autre mot sale, après le paradoxe qui grimace un paradoxe qui gémit, après le pi-ouit gouailleur un cri-cri lugubre , — et la représentation continue, et la farce s'achève, tantôt burlesque, tantôt triste, comme une comédie italienne où le Pierrot blanc serait tombé dans la boue, où Arlequin aurait du sang sur sa batte, et où Cassandre ne trouverait d'endroit sûr, pour enterrer son or, que le charnier de la fosse commune.

Et pourtant, ce qui, dit par M. Richepin, prend des airs si maussades et si repoussants,

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