‹ Essais de critiqueChapitre 9 sur 16 · UNE SAPHO MODERNE .* LOUISA SIEFERT III · texte numérisé non relu

UNE SAPHO MODERNE .* LOUISA SIEFERT III

La blâme qui voudra, je l'admire. Il me semble qu'il n'y a rien de beau comme l'absolue sincérité, et qu'il a fallu une singulier courage à cette jeune fille pour livrer ainsi au public son rêve de jeune fille. Ses vers seraient-ils pauvres comme forme, qu'ils vaudraient encore d'être admirés. Or la forme en est parfaite, parfois absolument superbe, et le plus souvent d'une rare grandeur. Autant le sentiment est féminin , autant la langue est mâle. Il y a là une telle force dans l'expression, un tel art dans le choix des rythmes, une telle sûreté dans la main-d'œuvre, qu'on reste surpris devant la poésie comme on est ému devant l'aveu. Mais l'aveu lui-même suffirait à nous arracher un cri d'admiration et presque de tendresse pour cette âme fière, que la première désillusion a si cruellement blessée, qui a su faire durer sa souffrance quand nous tâchons d'étourdir les nôtres , et qui a eu la suprême, l'héroïque et généreuse folie, en un temps de dilettantisme aimable, de jeter au vent l'appel d'une passion comme nous n'en savons plus avoir, et le secret d^une vie comme nous ne saurions pas la

vivre. Il y a de ces impudeurs qui sont plus pudiques que tous les silences, et une confidence pareille est faite pour nous donner un étrange exemple de sincérité, de fierté morale, de grandeur s,imple et grave, — dé cette grandeur qui s'ignore, et qui est la plus admirable de toutes.

L y a, dans toute vie, une heure de pleine joie : c'est celle où le jeune homme, hier encore adolescent, enfin débarrassé des premières gaucheries et des naïvetés maladroites, se sent homme , homme enfin , et voit devant lui l'inconnu s'ouvrir. Il a toujours les passions spontanées et fougueuses de l'éphèbe; il écoute naître en lui le désir des grands frissons et des fières aventures; il devine que l'existence peut être triste^ mais il ne songe pas encore qu'elle puisse devenir monotone ; il regarde la douleur en face, avec l'orgueil naïf de l'ignorance; toutes les amours lui sont neuves, toutes les expériences à faire l'attirent

Il6 ESSAIS DE CRITIQUE

comme autant de mystères qu'il faut pénétrer, toutes les émotions l'appellent déjà, toutes les envies le saisissent, toutes les curiosités le passionnent; la diversité des choses lui sourit, la variété des visages le fait croire à la variété des âmes, les chemins différents lui font oublier le but commun, ce but où viennent aboutir tous les efforts et tous les rêves; ivre de se sentir homme, fier de sa virilité comme d'une gloire conquise, il parle, il chante, il se dépense en idées jetées au vent, il puise dans son cerveau comme on taillerait follement dans une mine d'or brut, il use dp son cœur ainsi que d'un inépuisable trésor, il voudrait, tant l'activité lui est nouvelle, brûler l'^existence et consumer les années, — il a le superbe et puissant appétit de la vie. C'est Theure des étonnements, des illusions sans cesse tombantes et sans cesse relevées, des émotions profondément ressenties, des douleurs exaltées et des joies délirantes, l'heure où cette âme jeune croit à l'éternelle jeunesse des âmes et des choses, — ne sachant pas que les âmes vieillissent, que les choses f vieillissent plus vite encore à qui les regarde

d'un œil triste, et que notre pèlerinage humain , pour n'être pas toujours amer, n'en garde pas moins V^nnui vague et la lourde monotonie des déserts parcourus.

Plus tard, au contraire, quand les années ont passé, que beaucoup d'impressions contradictoires se sont régulièrement suivies dans un ordre presque méthodique, quand ce conquérant de la vie s'est vu lassé de sa conquête , quand la fatigue commence , — alors , ne pouvant plus goûter les plaisirs simples ni souffrir des douleurs aiguës, il en vient à se créer une existence morbide, une existence de curiosité malsaine, de petites joies, de peines insaisissables, d'observations psychologiques qui en arriveront à faire de lui, s'il n'y prend garde, un maniaque de la maladie. Les nerfs lui tiendront lieu de muscles, et, une fois livré aux nerfs, il leur appartiendra comme à autant d'invisibles et cruels bourreaux. Il s'habituera à s'examiner, à disséquer ses sensations, à regarder ses sentiments à la loupe, à chercher désespérément, par tous les moyens et dans toutes les tortures, quelque frisson qu'il n'ait pas encore ressenti.

Il8 ESSAIS DE CRITIQUE

Il se traitera lui-même comme un cas d'observation pathologique; à force de se croire malade, il le deviendra, il le deviendra de jour en jour davantage, et cet être compliqué, où rien de primitif ne demeure plus, en arrivera à ne plus connaître ni amours vivantes, ni joies spontanées, ni douleurs insoutenables. Il ne saura plus pleinement jouir, il ne saura plus souffrir profondément. Ayant vu qu'une joie a toujours quelque regret qui l'accompagne, ayant vu surtout qu'une angoisse amène infailliblement le bonheur relatif, il ne s'abandonnera ni à la joie ni à l'angoisse, — et pourtant, éternellement poursuivi du désir des choses nouvelles, il en viendra, pour trouver des frissons inconnus, à se faire des plaisirs de détraqué, des jouissances raffinées, des douleurs subtiles et factices, jusqu'à l'heure de l'épuisement complet et de la précoce vieillesse.

Il en est des races comme des hommes.

La nôtre, apparemment, en est venue à cette heure où les croyances simples ne la peuvent satisfaire. Appauvrie déjà par les batailles de r Empire, y ayant laissé le meilleur et le plus

vivace de son sang, notre race, qui s'est encore dépensée, pendant près d'un siècle, en idées hâtives et en gigantesques efforts, — notre race en est venue à ce moment où l'homme vieilli, encore curieux de connaître ce qu'il ignore, mais incapable d'étreindre une vérité certaine ou de subir une émotion naturelle, s'épuise à la recherche stérile de ce qui peut-être n'existe pas, de la croyance nouvelle, de la nouvelle émotion que son cerveau et ses nerfs sont impuissants à lui donner. Et c'est ainsi que nous voyons apparaître déjà, à notre horizon lourd de brume, ce qu'un critique a éloquemment appelé « l'aube tragique du pessimisme ». C'est ainsi surtout que certains esprits actuels en sont venus, comme les soldats en déroute crient le Sauve qui peut! à évoquer devant nous, désolée et navrante, la tristesse de l'irrémédiable décadence.

Nous sommes décadents, — disent-ils.

Décadents, parce que l'analyse psychologique a trop affiné nos esprits et trop mis à nu nos âmes, ces écorchées vives ; décadents, parce que nous tentons de la pathologie sur nous-

mêmes, et que, faisant tressaillir les moindres fibres de notre être, nous en arrivons à les mettre en sang; décadents, 'parce que rien de ce qui existait avant nous ne saurait nous contenter, et que nous traînons l'appétit désespéré de l'inconnu. Nous sommes décadents, — et déjà, ne mettant plus en doute l'irrésistible entraînement de la décadence, les prophètes de cette religion à rebours la chantent dans une langue qui n^est pas la nôtre, mais qu'ils inventent, soit pour satisfaire à leur maladif désir de nouveauté, soit simplement pour montrer à la foule combien ces êtres d'exception diffèrent d'elle.

Ils ont créé un art tout nouveau, une poésie qui n'a rien de commun avec notre école romantique, et qui prétend atteindre, par le nuageux de la forme et le vague de la pensée, à je ne sais quels effets physiques de tristesse et d'ennui. « Cette poésie ne doit pas être jéomprise », — me disait, récemment encore, jun décadent : « Elle doit être sentie. » C'est \|à, en effet, ce que cherchent ces assoiffés de sensations neuves. Ils prétendent^ en berçant nos oreilles de mots divers, de phrases

décousues, d'alliances de consonnes et de voyelles plus ou moins musicales, éveiller en nous, à mesure qu'un mot passe, Tidée évoquée par ce mot, et arriver ainsi, par le seul contact d'idées ainsi suggéras, à une émotion, douce ou âpre, presque toujours douloureuse.

Il y a, sans doute, beaucoup de vrai dans cette conception d'un art moderne. Il est certain que la musique produit surtout une pénétrante impression sur les sens. La poésie peut être, dans une certaine mesure, ce qu'est la musique : elle peut parler aux nerfs plutôt qu'au cœur, et agir par sensations plutôt que par sentiments. Mais il n^est nullement besoin, pour cela, d'user de mots invraisemblables ou alliés de ^ plus bizarre façon. On peut, tout en se faisant comprendre, se faire sentir : nous n'en voulons pour témoins que des poètes comme Shelley, ou parmi les Français, comme M. Sully Prudhomme.

M. Sully Prudhomme, dont la poésie, certes, parle aux nerfs et les met en émoi, M. Sully Prudhomme emploie toujours, malgré tout, une langue claire, plutôt trop nette que trop

nuageuse, et ne laissant rien à l'indécision ni aux lointains fuyants. Sans doute, les mots lui servent à produire un effet d'attendrissement, d'exquise langueur ou d'énergique appel : mais, ces mots, il les groupe avec un art infini, il en calcule la portée, il en mesure la force, il les fait obéir à une règle sûre et immuable. Et surtout, — c'est là ce que nous tenons à faire remarquer, — surtout il n'a pas recours à des préciosités de langage, à des obscurités voulues, à des termes étranges et jetés en désordre, à ce je ne sais quoi d'irritant et de prétentieux qui distingue les vers de M. Paul Verlaine et de son école. Ce n'est pas en accumulant des vocables inusités qu'on arrive à laisser dans le cœur une trace profonde, et à y creuser le sillon d'une émotion douloureusement subie.

Au point de vue de la forme, les décadents font une œuvre dangereuse pour notre littérature française. Sans doute, ils l'auront enrichie de quelques rythmes nouveaux ; ils. auront repris, — et c'est là un éternel honneur pour eux, ~ le moule des vieilles chansons populaires; ils auront forcé les

poètes à serrer l'expression, à museler l'inspiration trop fougueuse, à se souvenir de l'art trop souvent oublié; ils nous auront mieux fait comprendre à quel point la poésie, comme la musique, peut s'adresser aux sens, et, par eux, monter jusqu'au cœur, — ils auront fait tout cela, et bien d'autres choses encore.

Mais leurs innovations répugnent singulièrement à notre âme française. Ce que nous aimons, ce qu'aime une race tempérée et modérée, c'est la grâce précise, c'est la beauté coulée au moule, c'est la sobriété élégante, c'est la netteté des sons et des lignes. Les préraphaélites auraient mauvais jeu parmi nous , et M. Paul Bourget est encore presque seul, du moins il le paraît, à goûter passionnément les vagues mélancolies de la poésie anglaise contemporaine. La poésie des décadents^ plus vague et plus mélancolique encore , plus dégoûtée de tout, plus lasse, plus grise, ne saurait satisfaire une race qui a surtout besoin de précision, de lumière, de clarté largement répandue.

Il nous semble donc que les décadents se trompent, même en ce qui touche la question

de forme, — la seule question pour laquelle leur tentative garde quelque apparence de raison. Si du style nous montons à la pensée, si nous voyons ce que cache la brume de cette poésie nébuleuse, nous y trouvons un seul sentiment exprimé, une seule sensation subie, une seule impression ressentie, — l'ennui. Notez-le bien, il ne s'agit pas ici d'une douleur : la douleur pourrait être éloquente, elle pourrait crier, elle pourrait avoir de beaux élans et d'énergiques blasphèmes, elle pourrait nier Dieu, elle pourrait maudire la vie et la mort. Ici nous ne trouvons que l'ennui, l'ennui d'on ne sait quoi, l'ennui de ce qu'ils appellent leur décadence. Tout leur est triste, même la débauche, surtout la débauche. 11 y a, sur ce sujet, un fort beau sonnet de M. Paul Verlaine à une femme perdue :

on y sent toute l'incurable désolation de cette monotone peine dont les décadents semblent souffrir. Rien ne leur est plus nouveau, ou plutôt ils ne savent voir de la nouveauté dans rien, et c'est ce qui les tue. Ils ont les nerfs fatigués, le cœur séché, le cerveau malade, les sens las d'avoir trop servi la volonté

impuissante. Ils ne peuvent plus même goûter les âpres frissons de l'amour, les angoisses de la jalousie, le poignant désir de la gloire, le tressaillement de l'admiration. D'autres chantent, — ils s'ennuient; d'autres pleurent, — ils s'ennuient; d'autres vivent, tantôt aimant, tantôt souffrant, — ils s'ennuient. Et bientôt, épouvantés de cette banale torture, gagnés par l'effroi d'un lendemain qui sera fade et maussade comme hier, incapables de ressaisir, par un puissant effort moral, la volonté qui les trahit, ils en arrivent à évoquer devant nous, comme pour se mieux abandonner à cette désolante pensée, l'aube froide et blême de la décadence.

Cette aube ne se lève pas encore. Pour quelques esprits malades^ pour quelques cas pathologiques bruyants, mais isolés, nous n'avons pas' le droit de désespérer de notre race. Le mouvement nihiliste qui se produit . dans la littérature n'aboutira qu'à un irrésis- j tible retour vers les sentiments simples et 1 les croyances primitives. Après tant d'obser- î vations de détail, après une dissection si impi- j toyable de la pauvre âme humaine, après cette '

mélancolie qui étend son brouillard sur tant d'esprits faits pour la lumière, — la lumière emplira de nouveau le ciel, superbe comme réternelle vie et consolante comme l'immortelle beauté. Je suis de ceux qui attendent fermement le retour des croyances que nous semblons mettre au tombeau. Et je me figure qu'un jour viendra, dans dix ans peut-être, peut-être après la fin de , notre génération /raffinée , où l'analyse psychologique ne pous- / sera plus les meilleurs esprits à. se perdre en curiosités douloureuses et en tristes efforts , !j/ers lanouveau^ fuyante. On se

■*"-- contentera de vivre d'une vie naturelle, d'une vie spontanée et passionnée. On aimera au lieu d'analyser et de nier l'amour ; on travaillera au lieu de mettre en doute l'utilité du travail; on pensera au lieu de conclure à la vanité de la pensée; on vivra d'émotions sincères, d'imr pressions naturelles^ de sentiments poignants,*' au lieu de s^ étioler dans l'ennui d'une contemplation morbide. Tout ce qui meurt, meurt pour renaître, — et la santé morale, que nous pouvons croire morte, renaîtra plus vivante, après la courte crise de maladie imaginaire,

dans cette race qui semble vouloir faire aujourd'hui, comme par jeu, l'apprentissage de la décadence.

'est Edgar Poe, }e crois, qui a prédit une gloire immortelle à récrivain dont l'œuvre serait la fidèle confidence, l'exacte et impitoyable analyse d'un cœur mis à nu. Il faudrait, à son dire, pour évoquer devant les hommes toute l'humanité vivante dans un livre, il faudrait, à force d'attention minutieuse, de conscience délicate, d'incessant travail, accomplir chaque jour, au courant des événements multiples et des impressions contradictoires, la dissection de l'âme. Il faudrait ne rien négliger, involontairement ou par calcul, dans cette photographie morale. Il y faudrait fixer les plus légers mouvements de

ce modèle, toujours le même en apparence, mais dont nul n'a pu comprendre les mystérieux et fuyants secrets, et qui demeure, pour qui le veut examiner sans parti pris , le sphinx aux yeux changeants, l'énigme toujours nouvelle et toujours attirante dans sa diversité d'aspects. Il faudrait, dans ce livre qui reste à faire, noter les émotions les plus insaisissables, et tous ces retours inattendus qui déroutent le psychologue. Avec la sûreté de main de l'opérateur qui ne s'effraie pas pour un peu de sang ou pour une plaie mise à nu , l'écrivain devrait découvrir toutes ses blessures les plus secrètes, les tourmenter au lieu de les panser, et aviver ses tortures quand d'autres essaient de calmer les leurs.

Il devrait enfin, pour faire œuvre juste et vraie, noter les joies comme les douleurs, et montrer en nous l'épicurien qui existe à côté du désespéré le plus romanesque et du Werther le plus âpre.

C'est là, peut-être, le point difficile d'une pareille œuvre, et c'est celui sur lequel on n'insiste guère. Plusieurs esprits distingués ont entrepris, avec plus ou moins de

bonheur, ce qu'Edgar Poë conseillait sans trop croire à la réussite possible de l'entreprise. Pour ne parler que des modernes, il s'est trouvé, dans des genres bien différents, deux hommes qui ont tenté, l'un sans le vouloir, l'autre en le voulant trop, la périlleuse aventure. Amiel nous a laissé son Journal intime^ et M. Edouard Rod a écrit la Course à la mort.

Aucune de ces deux œuvres ne nous semble répondre à l'idéal que Poë s'était fait du grand livre à écrire. Sans doute le Journal intime^ avec sa variété de ton, avec son imprévu, avec son air de demi-naturel, vaut d'être étudié comme un document sincère.

Sans doute la Course à la mort^ prise par fragments, est la peinture exacte d'un état d'âme. Mais, nulle part dans ces deux ouvrages , — qui cependant ont fait du bruit et qui méritaient d'en faire, — nulle part, disions -nous, on ne trouve ce je ne sais quoi de général et de complet qui fait les œuvres vraiment immortelles. Ces deux livres étudient un seul rouage de notre machine morale, ces deux écrivains sont des écrivains

d'exception. Or, l'éternelle gloire ne saurait appartenir aux écrivains d'exception.

Ce qui nous frappe dans le Journal intime d'Amiel, c'est la désespérante monotonie et la mélancolie résignée qui s'en dégagent.

Tout cela est monotone, malgré la diversité apparente des impresions : le cercle demeure restreint, le champ d'observations demeure étroit, — c'est de la miniature admirable, mais de la miniature. Tout cela reste mélancolique, malgré les fugitifs rayons de soleil et les quelques émotions douces que ce malade notait au passage : il n'y a, dans cette nature triste, rien d'heureux, rien de souriant, rien de joyeux surtout. Nous avons affaire à un homme, — nous n'avons pas affaire à l'homme. Le grand drame humain nous échappe : nous n'en voyons qu'un des détails, un des côtés partiels, un des infiniment petits. Au lieu de cette variété, toujours nouvelle, de sentiments et de sensations, nous ne voyons qu'un sentiment et qu'une sensation toujours les mêmes. Enfermé dans un monde qui ne lui convenait guère, devinant son impuissance et en souffrant, écrivant des

babioles lorsqu'il rêvait des Babels, ne voyant plus la gloire et le génie qu'à l'état de> douloureuses chimères, mécontent des autres, croyant par habitude et douteur par tempérament, malade au physique et se créant, au moral, des maladies imaginaires, Amiel n'a pas vécu la vie telle que nous la vivons, telle qu'on la doit vjvre, complète et vaste. Il n'a pas connu, astreint qu'il était à se courber Sous une foi exacte, toutes les fluctuations et toute l'activité de la pensée indépendante ; il n'a pas connu non plus , du moins il le semble, les frissons de l'amour, ces frissons qui font de tout homme, malgré lui, un frère des autres hommes : il y a, dans l'œuvre d' Amiel, je ne sais quel attrait et quelle crainte de la femme, de la femme que cet être exceptionnel n'a connue et comprise qu'à demi. Il n'a pas eu les joies et les tristesses de la famille, ni les tressaillements de l'amour paternel, ni les devoirs simples et précis de la vie banale.

Seul avec sa pensée qu'il fouillait trop , seul avec son cœur dont il comptait les moindres battements, Amiel s'est fait ^insi une existence d'égoïste raffiné et malheureux. Que dis-je ?

une existence? Non, — une moitié d'existence. Et c'est cette moitié d'existence qu'il a peinte dans sa confession, sincère du reste, généreuse, poignante, mais incomplète. Et, pour n'avoir vécu qu'un côté de la vie, Amiel ne peut demeurer vivant dans la mémoire et dans l'âme des hommes qui viendront. Certains délicats, malades de sa maladie, le pourront aimer; tous les bons esprits apprécieront la finesse de ses analyses et l'impuissante force de ses conceptions; les idéalistes, dont nous sommes, admireront en lui un insatiable affamé d'idéal; les sceptiques retrouveront dans son œuvre ce que le scepticisme a de triste et de grand, — mais cette œuvre demeurera fermée à l'immense foule humaine, parce que l'immense foule humaine ne saurait s'y retrouver tout entière.

Elle se retrouverait plus morcelée encore et plus incomplète dans le roman de M. Edouard Rod. Cette Course à la mortj pour avoir tout le charme des œuvres exceptionnelles, n'en garde pas moins tout le néant des œuvres d'exception. Il y a là un pessimisme, auquel, pour notre part, nous croyons

peu, — mais qui, si vraiment il existe, ne saurait exercer l'influence profonde qu'on lui prête à plaisir. Comme Vallès et plus que Vallès, M. Edouard Rod est un mécontent de la vie. On Ta fort plaisanté, avec une exagération quelque peu méchante, sur certaines pages de son livre : il s'agit surtout de celles où il nous laisse expliquer son pessimisme doctrinaire par quelques petites infirmités à demi morales, à demi physiques. On se sou- -vient de la scène où le héros du roman se lamente de ne point oser serrer les doigts d'une fille de brasserie : sa gaucherie lui sert de prétexte à des théories outrées, et il en viendrait, pour un accès de timidité auquel le lecteur risque fort d'être indifférent , il en viendrait à détester la vie et à la maudire.

Certes, c'est là, quoi qu'on en puisse dire, un détail vrai : le pessimisme de certaines gens n'a pas une cause plus mystérieuse , et nous savons des désespérés qui se désespèrent pour moins encore. Pourtant, il en faut convenir, le héros de M. Rod est un étrange personnage! Nous voulons bien le croire pris sur le vif, mais, compliqué et détraqué

comme il est, ne sachant rien aimer ni jouir de rien, révolté contre la vie qui ne lui est ni plus sombre ni plus monotone qu'à nous, nous sommes tentés de le laisser à ses plaintes sans y trop compatir, ou de ne lui accorder qu'un peu de pitié dédaigneuse.

Cette dislocation douloureuse de l'âme nous intéresse, sans doute, comme on regarde curieusement les dislocations d'un clown qui se désarticule. Mais ce clown reste pour nous un être autrement fait que nous, mais cet écrivain nous demeure étranger, exilé volontaire qu'il est de la grande race humaine.

Tout au plus retrouvons-nous en lui quelques impressions ressenties et quelques pensées effleurées, — mais il n'a pas pénétré ce qu'il y a en nous de général et d'éternel, mais il a étudié un cas morbide au lieu de s'attaquer à un modèle sain, mais il s'est mis hors des règles ordinaires, mais il a fait de l'exception et rien que de l'exception.

De l'exception, — car, à bien la prendre, notre âme humaine, notre âme moderne, notre âme du siècle n'est ni si maladive ni si triste ; de l'exception , — car la. vie n'est pas ce

cauchemar dont M. Rod nous parle ^ ce cauchemar dont le réveil, plus horrible que le sommeil lui-même, est la mort; de l'exception, — car la psychologie n'est pas encore de la pathologie, et Ton peut étudier notre machine morale sans en voir tous les rouages brisés ou rouilles; de l'exception, — car nous gardons encore, quoi qu'en puissent dire les prophètes de la décadence imaginaire, quelque chose de vivant et de sain, la faculté de jouir, la puissance de haïr ou d'aimer^ et cette « nouveauté des choses » dont un poète a fait, — et il avait raison, — la plus exquise joie de toutes ; de l'exception , enfin, — parce que les vérités éternelles ne sont pas mortes, et que l'anémie cérébrale n'a pas gagné tous les esprits, et que le sang coule encore dans les veines de cette vieille race affaiblie, et que, malgré tout, malgré les lamentations des philosophes ou les lugubres gouailleries des pessimistes pour rire, il y a encore en nous le ressort qui décuple les forces et la volonté qui les met en jeu. Qu'il le veuille ou non , — il est fort à croire qu'il le veut, — le héros de M- Edouard Rod n'est

pas fait comme nous. Il a ou il a eu quelquesunes de nos passions ; il les a peut-être devinées, il les a touchées du doigt, — mais ce raffiné, les jugeant banales, a passé outre. Nous vivons, nous, nous nous laissons emporter par la vie, nous livrant nous-mêmes, et avec un poignant plaisir, à tous les orages et à tous les tressaillements : il s'en est allé, lui, dans sa solitude. Il n'est pas monté, quoi qu'il en puisse croire, plus haut que la foule : il s'est simplement mis à côté. La foule, qui est indifférente aux douleurs, même sincères, lorsqu'elles sont égoïstes et vantardes, la foule a pu écouter un instant les plainte? ou

È railleries de cet exilé volontaire. Puis, :upée qu'elle est à vivre et à souffrir, jetée ï uaiis la tempête de l'activité contemporaine , I saisie par toutes les émotions, partagée entre I tous les sentiments, luttant pour une idée, connaissant toutes les douleurs, pénétrée de . toutes les joies, elle a laissé ce stylite debout • sur sa colonne, — et le stylite a continué, non pas à regarder le soleil, l'infiniment grand, mais à se regarder lui-même, l'infiniment petit, et à détailler curieusement ses

moindres impressions d'ennui ou de mélancolie. Dédaigneux de la masse, il s'est cru délaissé d'elle. Il s'est fait mille fugitives tortures d'amour-propre ; il a souffert de son isolement voulu comme d'autres souffrent d'un noble et inconsolable sacrifice; le ridicule l'a tourmenté comme ne l'eût pas fait une de ces douleurs devant lesquelles le monde s'incline; il a été gauche, maladroit, et comme désaccoutumé de la vie, — et il a mis dans sa confession tous ces menus sentiments tristes, toutes ces fadaises douloureuses, toutes ces bouderies de mécontent, tous ces grands désespoirs du lycéeh qui ne sait pas jouer avec les filles de brasserie, ou du danseur novice pour lequel chaque bal est un lamentable apprentissage. Seulement, pénétré des idées de Schopenhauer et d'Hartmann, M. Edouard Rod a travesti son héros en pessimiste allemand, et sa bouderie d'entant grognon s'est changée en désespoir doctrinaire. Il a voulu donner un pendant au Werther de Gœthe : au lieu de se laisser écrire une œuvre irraisonnée, une de ces œuvres qui sont immortelles parce que le

cœur y bat et que la pensée s'y abandonne à toutes ses fluctuations, il a fait une œuvre de calcul, une œuvre de parti -pris, une œuvre où il voulait faire du pessimisme , comme M. Barbey d'Aurevilly veut être satanique ou comme M. Jean Richepin veut blasphémer. Le roman de M. Edouard Rod n'est pas un journal intime : il y a, dans un journal intime, quelque chose d'imprévu et d'irréfléchi que nous ne saurions retrouver dans une œuvre aussi laborieusement composée. M. Rod, on le sent, rêvait de devenir chef d'école; il y arrivera, mais en perdant tout ce que son œuvre future eût pu avoir d'éternellement humain. Il fera du pessimisme, il sera forcé d'en faire chaque jour davantage, sous peine de perdre son semblant de popularité naissante, et il en viendra à ne plus écrire que pour la galerie, pour les fidèles, pour les lévites de sa religion, comme Victor Hugo l'a fait trop souvent, et comme M. Zola en est venu à le faire toujours.

Ce n'est pas un chef d'école , ce n'est pas surtout un aspirant à ce titre qui écrira jamais le livre dont parlait Edgar Poë, — cette

confession d'un cœur mis à nu. Il faut, pour tenter pareille aventure, un entier oubli des choses extérieures, de la gloire à conquérir et des curiosités à satisfaire; il y faut une absolue indépendance^ il y faut surtout, avec une rare ouverture d'esprit, l'âme la plus accessible à tous les revirements, à toutes les passions les plus contradictoires. Il faut que récrivain incarne en lui Thumanité tout entière, — l'humanité, c'est-à-dire un être complet, un être qui, au moral comme au physique, ait tous ses membres. Amiel, dans son Journal intime, est un malade déjà perdu ; le héros de M. Edouard Rod est un impotent : — il faut que le livre qui reste à faire nous montre un homme sain, un être vivant dans des conditions normales, jouissant de la joie comme il souffre de la douleur, ne s'enfermant pas dans la contemplation de lui-même, ne faisant pas de la pathologie sur son cœur, mais le laissant battre librement, comme il doit battre. Il faut surtout que l'œuvre future se garde d'être exclusive. Optimiste à l'excès, elle serait fausse ; pessimiste par théorie, elle serait, si faire se peut, plus fausse encore. Il

y a, dans chacun de nous, un pessimiste et un optimiste : quand l'un veille, l'autre dort. Seulement, chez les uns, le pessimiste a l'oreille dure et le sommeil lourd : ceux-là sont les heureux, ceux que les nerfs ne possèdent pas , et qui vivent de la bonne vie joyeuse. Chez les autres, — qui sont moins nombreux, mais qui représentent assurément l'élite d'une race^ — c'est l'optimiste qui ne veille guère : le pessimiste veille, lui, et l'âme est torturée des gémissements de cet être mystérieux, de cet hôte intérieur qui la tourmente. Et cependant Thomme le plus heureux a ses instants d'angoisse, et cependant r homme le plus triste a ses heures de joie : notre nature humaine, étant complexe, est complète, — elle n'est jamais mauvaise qu'à demi, elle ne s'épanouit jamais qu'à moitié, elle ne saurait être dépeinte d'un seul trait ni expliquée par une seule formulé, elle déroute toutes les théories faites à l'avance et toutes les analyses de parti-pris.

Il faut donc, pour qu'une confession puisse être réellement humaine, c'est-à-dire générale, il faut qu'elle soit complète. Il faut

qu'il ny subsiste ni affectation de bonne humeur, ni pose douloureuse. Il faut que toutes les sensations les plus disparates y soient notées, il faut que tous le^ sentiments y soient signalés, il faut que les âmes les plus diverses en apparence y retrouvent ce qu'elles ont de commun, cette part de bonheur et de larmes qui leur est égale à toutes. Trop confiante, l'œuvre serait fausse; trop triste, elle ne nous saurait montrer qu'une partie de l'existence. Il la faudrait absolument sincère, dégagée de toutes les formules, libre de toutes les théories, croyante et sceptique, sceptique et croyante , vivante d'une vie ordinaire, de la vie passionnée et réfléchie à la fois que vivent la plupart des hommes, souffrante des douleurs banales, accessible aux grandes joies comme aux menus plaisirs, égïste et généreuse, prudente et exaltée, grande et lâche, humaine en ^n mot, et variée, et simple, et palpitante comme les œuvres vraiment humaines. Mais, telle qu'elle reste à faire, si primitive sous son air moderne et si complète sous son apparence d'analyse particulière, cette œuvre rêvée, que nul ne

saurait entreprendre sans y épuiser son génie, demeurera longtemps à Fétat de rêve. Les plus grands y briseront leurs forces,^ car ils n'arriveront qu'à créer quelque admirable morceau d'exception. Peut-être un médiocre la donnera-t-il à ses contemporains : rien n'est impossible en littérature, et les médiocres ont souvent réussi oii échouaient les grands^ — mais une pareille œuvre, qui demande autre chose que de l'habileté, nous semble singulièrement au-dessus des médiocres. Quoi qu'il en doive arriver, l'œuvre reste à faire, la statue demeure là, superbe, glacée encore, et attendant Pygmalion.

L est une chose que notre littérature du dix-neuvième siècle a ressuscitée et presque inventée, — c'est la passion. La littérature du moyen âge n'était qu'une longue causerie, un racontar aimable ou triste, une suite de légendes, de fabliaux, de contes bleus, d'héroïques et rudes épopées : on ne saurait la mieux comparer qu'à ces vitraux des vieilles cathédrales, où des saints bariolés accomplissent leur histoire ingénue et fantastique, debout sur les nuages ou sur les dragons, sans souci de la vraisemblance, n'obéissant qu'au caprice de l'artiste ou des fables populaires. Le moyen âge n'avait qu'une passiorr,

Tamour, presque enfantin, des couleurs vives, ' des descriptions pittoresques et des formules morales où la trivialité du bas peuple s'allie au mysticisme chrétien et aux souvenirs de l'antiquité. Le moyen âge littéraire a été gauche, froid, coupé en lignes raides, comme les gravures de ses missels et les saints de ses vitraux : les chansons de geste sont des successions de scènes primitives, des processions de personnages taillés à traits durs et revêches, des accumulations de proverbes dont nous sourions, car ils unissent à une grandeur simple ce je ne sais quoi de puéril et d'ingénu qu'on a depuis attribué au Sire de La Palisse. Il y a là de la passion, sans doute, mais une passion qui n'est pas fouillée^ qui n'est pas poussée jusque dans ses secrets intimes, et qui, grâce à cet air superficiel» que la naïveté de l'époque lui imposait, ne saurait remuer profondément et faire tressaillir l'âme humaine^ cette âme si profonde et si complexe, que satisfont à peine les cruelles analyses de la psychologie moderne.

Le seizième siècle a eu, en d'Aubigné, un poète de passion. Mais d'Aubigné est seul,

OU à peu près, dans ce temps de caprices légers et de préciosités charmantes.' Seul au milieu des rythmeurs habiles, des ciseleurs et des jongleurs^ d'Aubigné a eu la courageuse folie de tenter le poème tragique de son temps. Tenjps lugubre, déchiré d'éclairs, rouge et sauvage comme un ciel ensanglanté.

Huguenots et catholiques s'égorgeaient, les villes brûlaient, l'idée nationale se perdait dans ces batailles religieuses , on se tuait au nom d'une doctrine théologique qu'on avait à peine étudiée, on ferraillait pour Dieu ou pour ses Saints, on dressait d'horribles pièges comme la Saint-Barthélémy ou d'impuissantes révoltes contre l'autorité d'un roi tyrannique, on eût livré son pays à l'étranger pour y établir une idée passagère ou une dynastie éphémère. Les mignons se battaient au nom du Pape, les pages d'Henri IV mettaient flamberge au vent pour soutenir Calvin, Montluc pillait les villes de Gascogne, les Parlements s'agitaient, la- France râlait sous les sabots des chevaux et les bottes des hommes d'armes, tandis que le Kyrie Eleison et le Choral de Luther montaient ensemble

dans le ciel blême. D'Aubigné a écrit l'épopée de son temps , et nous lui devons une admiration respectueuse : il a été le premier poète de passion qui se soit levé parmi nous. Son œuvre demeure comme un cri palpitant de douleur et d'indignation, Cri maladroit peut-être, exagéré souvent, mais sincère, et dont la colère emportée fait monter, selon le mot du poète,

De la poitrine aux yeux Tenthousiasme altîer.

r^ Le dix-septième et le dix-huitième siècles

I ont été la négation même de la passion.

l Sans doute. Corneille et Racine ont trouvé

Ides mouvements superbes et des mots qui

^vibrent; mais cette passion de théâtre reste

{presque toujours théâtrale, elle garde quel-

)que chose de voulu, de convenu, — elle

jsL trop conscience d'elle-même. Seul entre

tous, Pascal, nature mouvementée, esprit

inquiet, cœur torturé, a laissé quelques mots

qui creusent leur sillon dans les âmes. Il a

écrit, lui, l'homme de foi, le lamentable et

sublime livre du doute. Il a incarné cette

noble et pauvre âme humaine, si compliquée sous son apparente simplicité, si palpitante sous ses airs d'indifférence, si hésitante malgré son appétit de certitude, qui doute en plein mysticisme, qui devine toujours le point faible soiis la doctrine la mieux établie, et qui, ainsi livrée aux affres de l'analyse, perd lentement tout ce qu'elle avait de confiant et d'heureux, mais en gardant encore, comme un appel désespéré qui crierait dans le silence d'une solitude, son poignant besoin de croyance. Pascal devait être la victime d'un cerveau trop nourri d'idées et de nerfs trop fatigués par l'obsession du travail. Pascal devait être, dans toute l'acception du mot, le premier écrivain moderne et le premier homme moderne.

Le dix-huitième siècle tout entier n'a été qu'un siècle de plaisanterie aimable et de délicat scepticisme. Il a eu beaucoup de révoltes, révoltes contre l'idée religieuse, révoltes contre les formules philosophiques, révoltes contre les vieux modes ^'éducation, les anciennes théories d'art ou les sentiments surannés, — mais ce sont là des révoltes où

la pensée faisait tout, et où le cœur n'avait rien à faire. La passion est affaire de cœur : où le cœur ne bat pas, la passion dort. Elle a dormi pendant tout ce dernier siècle, où Ton a pourtant aboli toutes les croyances assises, où les plaisantins de salon ont ruiné la foi théologique, où les Encyclopédistes ont porté le dernier coup à ce débris de temple désert, et où Voltaire a promené sur le monde l'âpre et mordante ironie de son rire .

Il y a pourtant dans Manon ce je ne sais quoi de tendre et d'ému qui fait monter les larmes aux yeux, non les larmes de l'enthousiasme, mais les larmes de l'amour, ~ - les meilleures et les plus consolantes de toutes. Pourquoi faut-il que la forme quelque peu démodée, que la perruque poudrée à frimas donne un air de vieillesse à ce charmant et troublant visage, à cette amoureuse exquise, qui déchire une vie sans même s'en douter, et qui meurt d'amour après avoir brisé le cœur de son. amant ? Manon reste un immortel chef-d'œuvre , mais un de ces chefs-d'œuvre où il faut mettre beaucoup de soi pour les

comprendre, pour les sentir plutôt, et où ïhumanité frémissante se cache sous un air convenu, presque factice, sous une couche de poudre de riz qui enlève au sourire quelque chose de son naturel, tout en lui laissant sa grâce insaisissable et fuyante.

Rousseau pourtant est venu, qui a inventé la passion, qui, le premier, a découvert sa poitrine d'homme pour y faire toucher du doigt les battements de son cœur. Après lui, les deux Chénier jetèrent leur cri dans la tempête de la Révolution. Le cri de l'un n'est pas venu jusqu'à nous, parce que la tragédie vivante a épargné ce tragique, et qu'il n'a pas eu la consécration sanglante de la guillotine. Le cri de l'autre vibre encore, parce que cette vie a fini dans du sang, et que le supplice a grandi cette gloire comme une horrible et rouge apothéose. Puis, avec l'aube du dix-neuvième siècle, au milieu de ce bruit que faisaient les boucheries de l'Empire, tandis que l'on était à une époque d'activité tragique. Chateaubriand a mis en honneur une passion romanesque, grandiose, belle parleuse, mais qui cachait mal, sous

la pompe admirable des mots et la pleine mélodie du nombre, la vanité d'une inspiration chauffée à froid et d'un sentimentalisme phra- ■ seur. Chateaubriand n'a pas aidé à l'œuvre de Rousseau : il eût plutôt réussi, si l'école romantique ne fût venue^ à faire de la passion j une question d'oreille, et du cœur un tam- '.^urin sonnant creux. Rien, dans son œuvre pourtant inattaquable, ne. vous trouble ni ne vous remue : c'est de l'emphase romanesque ou de la grandeur vide, un je ne sais quoi d'irritant et de majestueux qui vous fait haïr l'artiste en admirant l'art, et chercher vainement où battait le cœur de l'homme sous la somptuosité oratoire de l'écrivain.

Lamartine^ le premier, a découvert la passion vraie. Il est de mode, aujourd'hui, d'affecter l'indifférence ou le mépris envers Lamartine. Il y a là une de ces injustices auxquelles nous accoutument les idées démo- ^cratiques, une de ces fluctuations qui roulent \une gloire de la lumière à Toubli, un de ces revirements qui font peine à voir chez un peuple soucieux de sa pleine grandeur.

Que nous le voulions ou non, Lamartine

a été notre premier poète de passion, — ' j'entends d'une passion sans phrases, un peu trop gémissante parfois, un peu monotone, mais singulièrement humaine et puissante dans ses heures de force. Ce qui fait, à nos yeux, réternet honneur de Lamartine, c'est qu'il a su arriver, avec des moyens insuffisants, à des effets souvent admirables. Sa langue n'a pas la netteté de celle de Victor Hugo, ni la verve primesautière de celle de Musset, ni même l'inimitable majesté des beaux poèmes d'Alfred de Vigny; soit faiblesse, soit négligence, — négligence plutôt, — Lamartine a usé d'un style mou, flasque, sans grandes ressources, sans richesses inépuisables. Et il est arrivé pourtant à faire lever dans tous les cœurs, à jeter dans toute une génération cet amour de la passion et des sentiments poignants, cette folie de la souffrance, cette nostalgie de l'infini, cet appétit de la douleur qui remplissent depuis notre âme contemporaine. L'influence de Lamartine a été profonde : rien ne va profond comme la parole d'un charmeur. Et les grands marteleurs de la pensée, et les Michel-Ange de l'idée peuvent

venir, avec leurs mots sonores et leurs phrases sublimes! le charmeur n'en reste pas moins ce qu'il était, — le poète, Tami, presque' le frère, celui auprès duquel toute une race cherche le secret de sa pensée et l'aveu de son rêve.

Victor Hugo, sans doute, a, plus que Lamartine, mis dans son œuvre toute la pensée et tout le rêve d'une race. Il a été complet, il a eu toutes les amours, il a eu toutes les idées, il a été à la fois élégiaque, philosophe, patriote, lyrique surtout et avant tout : c'est un géant qui voit de haut la vie humaine, qui en connaît les passions, qui les souffre peu, mais qui les dépeint en géant qu'il est, comme on brosse une large fresque, Lamartine, lui, n'a pas eu de grandeur surhumaine : il est resté ce que nous sommes, — un être nerveux, tendre, sensitif, capable pourtant de volonté énergique , mais soumettant au cœur les orages de la réflexion, vivant de sensations et de sentiments, se donnant à l'existence et voulant la connaître tout entière, dans tout ce qu'elle a de passionnant et de passionné. Victor Hugo, plus calme

LA LITTÉRATURE DE PASSION ï 59

que Lamartine malgré ses exagérations de forme et ses grossissements d'expression, Victor Hugo ne s'est pas livré à la vie : il Ta dominée. Il est resté demi-dieu, s'intéressant à l'existence des hommes, à leurs douleurs, à leurs amours, à leurs joies, mais conversant avec Dieu, toujours tenté de dire : « Dieu, les hommes, et moi. » C'était là sa trînité, trinité inconsciente peut-être, mais dont l'idée se déclare claire et précise de toute l'œuvre du grand poète. On ne saurait donc s'étonner que cet être exceptionnel ait créé une œuvre d'exception, et que nous ne devions y chercher que par endroits l'émotion poignante, les sentiments humains et généraux qui sont les nôtres.

Musset a été le poète de passion par .

excellence. Il était si vibrant et si palpitant qu'il en est mort, — mort avant sa mort réelle, avant la tyrannie de l'absinthe et le long abrutissement de cette agonie lente.

Dans l'œuvre de Musset, notre âme chante et pleure toute. Tantôt ce sont les premières joies de l'adolescent qui commence à aimer, tantôt l'atroce ennui du débauché qui ne sait

l60 ESSAIS DE CRITIQUE

plus même supporter sa débauche, tantôt les premiers frissons de Marguerite au bras de Faust, tantôt le blasphème de l'amant trompé, qui adore et maudit T infidèle, comme nous avons tous adoré et maudit un être au monde; tantôt c'est le matin qui rit, tandis que Suzon, « la rose blonde », pleure les larmes du départ; tantôt c'est Fortunio qui chante sa chanson à Jacqueline rêveuse; tantôt c'est ce l'enfant du siècle » qui se plaint de la vie comme on se plaindrait d'une nourrice aux seins taris ou d'une mère indifférente : tantôt c'est le sceptique battu par une ingénue; tantôt c'est le désespéré qui jette son appel au Dieu sans temple ; tantôt c'est le poète qui dit adieu à toutes choses, doucement et mélancoliquement, comme s'il emportait le regret des choses plutôt que des hommes; tantôt, enfin, c'est simplement un cri vague, — ce cri banal, toujours le même, que des milliers d'êtres humains ont jeté, et qui, depuis des éternités de siècles, monte éperdûment dans le ciel. Tout est passion dans cette œuvre, tout y est sanglot, tout y est chanson de joie, tout y est prière ou

LA LITTÉRATURE DE PASSION l6l

blasphème. Et voilà pourquoi, si insuffisante que les puristes la puissent dire^ elle reste admirable, elle reste spontanée et frémissante comme le battement d'un cœur sincère.

Il serait puéril d'énumérer ici tous les écrivains de ce siècle qui ont été des écrivains de passion. Tous, — sauf ceux qui ont créé l'impersonnalité, et encore ceux-ci même ontils leurs heures d'émotion contenue, — tous ont mis en œuvre les sentiments éternels de notre âme humaine, tous ont puisé à cette source intarissable leur part de vie et de gloire. Les uns, comme George Sand, y ont bu à larges traits; les autres, comme Auguste Barbier, n'en n'ont pris qu'une rapide gorgée; d'autres enfin, comme Gautier, d'autres, qui se défendaient d'y venir, y sont venus en cachette , et y ont trouvé ce je ne sais quoi de fortifiant et de rafraîchissant qui fait les œuvres immortelles. Aujourd'hui même^ malgré la décadence qui fait mine de nous gagner, des poètes de race comme M. Sully Prudhomme ont su, tout en devenant des psychologues raffinés et presque cruels, puiser à l'éternelle source cette nouveauté

toujours renouvelée qu'elle garde au milieu des monotones analyses.

Car rien n'est nouveau comme les vieux sentiments. On se figure communément, de nos jours, que l'originalité consiste dans le choix sévère des mots ou dans l'impitoyable dissection des impressions et des idées. Nos psychologues modernes, ces écorcheurs de l'âme pantelante, croient l'avoir mise à nu, l'avoir trouvée, l'avoir inventée, quand ils ont fait saigner ses plus petites fibres, quand elle se tord sous leurs doigts, et n'a plus qu'un souvenir de vie. Par cela même qu'ils s'attachent aux plus minutieuses vétilles, et analysent les plus menus détails, les grands sentiments leur échappent. Ils en arriveraient, si Ton n'y prenait garde, à nous montrer une nature humaine si compliquée, si maladive, si bien déchirée en minuscules parcelles, qu'elle n'aurait plus rien de palpitant et de vivant. Ce ne serait plus qu'un assemblage de molécules jetées en désordre, un ramassis d'instincts auxquels s'oppose la raison, une suite de pensées différentes et d'impressions diversement subies, une myriade d'infiniment

petits se disputant dans un espace infiniment petit comme eux.

Ce qu'il faut à notre littérature, c'est la passion. La passion est toujours neuve :

elle a des ressources inépuisables et d'intarissables trésors. Outre que les sentiments . généraux sont assez nombreux pour fournir matière à de grandes œuvres pendant des éternités de siècles, ces sentiments peuvent être rajeunis et retournés selon qu'on les envisage de façon différente. Là où Lamartine a mis une prière, là où Hugo a mis une contemplation grandiose, là où Musset a mis un cri, le poète qui surgira demain peut mettre je ne sais quoi d'inattendu et d'imprévu, soit une plainte douce, soit un appel de tendresse désespérée, soit même un blasphème éloquent, — mais quelque chose qui soit nouveau, quelque chose qui parle aux cœurs attentifs, et qui remue en nous l'émotion endormie. Les poètes sont tous pareils à ces aventuriers, compagnons de Pizarre ou des premiers découvreurs d'or, qui partaient des côtes d'Espagne, de Cadix ou de Palos, sur leurs caravelles ou leurs nefs. Ils s'en allaient,

sachant que, là-bas, aux pays du soleil roux et de la lumière inconnue, le sol était creusé déjà par les bêches ou brisé par les haches des premiers conquérants. Ils auraient pu se dire, — et quelques-uns se le disaient assurément^ — que Tor cesserait un jour de jaillir, que les mines étaient peut-être épuisées, que déjà les derniers filons s'amaigrissaient peut- / être. Mais ils songeaient aussi que la terre a des richesses inexplorées, et qu'elle les renouvelle à mesure qu'on les lui arrache, comme pour étonner et effrayer ceux qui déchirent ses entrailles. Ils songeaient surtout qu'il est déjà beau de tenter une héroïque aventure, et que l'inconnu, s'il a son mystère, a aussi ses promesses de gloire. Ils partaient, ivres . de leur rêve , se confiant à la mer, marchant i vers les étoiles entrevues, et allant, à force \ de fouilles, à force de sueur et de sang, \ voler à la terre jalouse ce qu'elle refusait de \ donner, — Tor rouge et chaud qu'ils avaient \rêvé dans leurs nuits d'insomnie, loin du pays ^quitté, au milieu de la mer redoutable et triste. \ Les poètes sont ces aventuriers, et l'âme humaine leur offre ces mines où il reste

encore tant de filons inexplorés, que des générations de travailleurs y useraient leurs forces. Et quand ils ne réussiraient .pas à trouver un filon nouveau, à faire jaillir un nouveau cri de. passion frémissante, — ils auraient du moins tenté l'héroïque aventure, et ils pourraient mourir en paix, fiers éternellement de ravoir tentée.

Page 1