‹ Essais de critiqueChapitre 11 sur 16 · M. JEAN RICHEPIN I · texte numérisé non relu

M. JEAN RICHEPIN I

c'est ce que nos pères nous eussent conté avec leur bon rire large et jovial, c'est ce que Gringoire chantait aux pendus de la route, c'est ce que Villon fredonnait en gouaillant, c'est ce que Rabelais nous eût dit dans sa vieille langue crue, sans fanfaronnade de vice, sans affectation de grossièreté, sans pose triste et sans argot de mauvais lieu.

Et quels splendides sujets ! Et comme , n'était ce parti-pris de malpropreté, œuvre pareille pouvait être, sinon excellente, du moins éloquente et neuve! M. Richepin ne l'a pas voulu : c'est à lui-même que sa gloire doit s'en prendre. Sa gloire, non : la gloire qu'il eût acquise, s'il eût voulu. Il ne veut pas, — et la gloire, qui avait peut-^tre désiré un instant cet amant fantasque et rude, la gloire doit en avoir fait son deuil.

Il y a eu une heure, — une seule, — où elle a pu croire qu'elle se donnait au jeune maître qui l'eût domptée à toujours. Quand M. Richepin publia la Chanson des gueux ^ tout le monde littéraire regarda à lui. Cette poésie si étrange, si bizarrement bonne et mauvaise à la fois, si exquise, si exécrable,

si bien feite pour dérouter et pour passionner, cette poésie, dis-je, eut un retentissement de religion nouvelle.

Il y avait là, sans doute, bien des choses à ne pas lire, ou du moins à ne pas relire, — des pièces sans valeur ou simplement curieuses, des vers franchement laids et vulgaires, des morceaux en langue verte, essais amusants^ caprices d^artiste, mais qui gardent tout au plus l'intérêt d'une boutade et le charme d'une fantaisie. Et pourtant, à côté de ces pages inférieures, un admirable écrivain éclatait dans les maîtresses-œuvres du poème. C'était une langue ferme et vibrante comme l'airain, une langue savante sans froideur et fougueuse sans folie, un de ces styles qui sont des hommes et qui affirment des personnalités puissantes. Idylles réalistes d'une savoureuse beauté^ paysages des champs et des grandes routes, chemins creux blancs de poussière et de soleil, mélodies traînantes que vous apporte un orgue de Barbarie, saisissantes ou lugubres apparitions des gueux et des pauvresses, la pourpre éclatante du sang, l'éblouissement de la liberté, la gloire

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