M. JEAN RICHEPIN I
du vin, le tressaillement de la passion sans fausse honte , tout cela se trouvait dans cette œuvre exceptionnelle. Il y avait là quelque chose d'une simplicité tout antique et d'une grandeur tout humaine.
Les romans qui suivirent méritent d'être étudiés, et resteront à l'état de documents.
Madame André est une étude curieuse, très brutale, mais non sans valeur. Il y a dans Miarka, la fille à l'ours^ des pages bien fièrement menées et bien lumineusement colorées : c'est de l'épopée en prose, d'une épopée qui court*, qui vit, qui crie des chansons bizarres et gutturales. La Glu , enfin, cette histoire si terriblement vraie çt si férocement contée, vous saisit par l'âpreté tragique d'une morale que l'auteur n'y a pas voulu mettre. Le vice et le crime s'y traînent avec des contorsions hideuses et d'effrayants soubresauts, comme deux monstres dont on verrait couler les entrailles et le sang, et qui garderaient, dans l'épouvantement des tortures i ce sourire grimaçant du monstre.
Puis, après la G/w, ç'ont été les Blasphèmes,
Triste livre que ces Blasphèmes! Les rois tombés sont un objet de pitié profonde, les noblesses déchues se font plaindre, — mais est-il rien de plus lamentable qu'un grand artiste qui descend de sa renommée ? Et il en descend lorsqu'il s'abaisse à rechercher le scandale quand il pourrait fouetter ce qui rampe et chasser du pied ce qui grouille. Un grand artiste descend de sa renommée lorsqu'il se fait démolisseur des dieux, pour le simple plaisir de rapetasser une popularité qui s'effrite en menues pièces, et de repêcher un lambeau de gloire qui s'en allait à vau-l'eau. Rousseau s'est abaissé lorsqu'il a écrit, par cynisme, mais surtout par pose.
certaines honteuses pages des Confessions ; Voltaire s'est abaissé lorsque, pour plaire à quelques amis ricaneurs et à quelques femmes galantes, il a écrit laPucelle; et — quoique, après Voltaire et Rouseau, le parallèle puisse sembler singulièrement irrévérencieux — M. Jean Richepin s'est abaissé lorsqu'il a écrit les Blasphèmes. Il y a mis quelques poèmes d'une admirable envergure, — j'y consens; mais il y a mis aussi, il y a mis surtout des
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vers d'une malpropreté voulue et répugnante, des idées qui vous font rougir à la première lecture et hausser les épaules à la seconde, un parti-pris de dénégation, une fanfaronnade de vice, une affectation de bestialité qui n'ont plus rien à voir avec le blasphème sincère.
Entre le blasphème de M"* Ackermarfn et celui de M. Richepin, il y a un gouffre aussi profond qu'entre la passion de Musset et le polissonnerie de nos petits * poètes de boudoir et d'alcôve. Un cri sincère vibre douloureusement dans les âmes : une insulte qui gouaille les soulève de tristesse, sinon de dégoût.
Non que nous contestions le magistral talent de 'M. Jean Richepin. Son dernier livre, la Mer^ est, à tout prendre, une chute. Il n'y a plus là la somptueuse poésie de la Chanson des gueux ^ ni même, il le semble, la triomphale allure des Blasphèmes. Et pourtant, même dans cette œuvre inférieure, qui contient des morceaux absolument mauvais et d'autres platement médiocres, il est des beautés qui détonnent superbement. Certaines petites pièces , impressions de mer ou
chansons de marins, sont troublantes et pénétrantes. Jamais notre langue n'a déployé plus de richesses. Quel dommage qu'elle les déploie en si mauvais lieu, — comme un orfèvre qui viendrait poser des diamants et des pSl'les, des bagues chatoyantes et des bracelets étincelants, sur l'étal d'une boucherie !
Les diamants pourraient être clairs et frémissants, les perles exquises, les bagues scintillantes sous des reflets de lumière habilement disposés, les bracelets ruisselants d'éclats vifs et d'éclairs rapides, — il n'y en aurait pas moins, autour d'eux, près d'eux, le sang des bêtes égorgées , la malpropreté de cette tuerie et Thorreur de ces cadavres.
Telles de délicieuses beautés au milieu d'une œuvre triste et volontairement triviale : les beautés en sont ternies, les beautés en sont souillées, les beautés en sont salies, et l'œuvre n'en garde que plus de laideur repoussante ou d'h;imiliante vulgarité.