PREFACE A UN RECUEIL DE VERS
AVEz-vous pourquoi j'aime votre livre, mon cher poète ? C'est parce qu'il est tout simple, tout ému, tout bon enfant. Il a du cœur, votre livre, — et le cœur vaut mieux que Tesprit.
L'esprit dissèque, mais ne comprend pas :
le cœur ne dissèque pas, mais il comprend.
Vous êtes comme la Marie de l'Ecriture, vous avez choisi la bonne part.
Il est modeste, votre livre. Je vous entends d'ici vous écrier qu'il a raison d'être modeste. Eh bien ! vous avez tort tous les deux, votre livre et vous. Il a tort d'être si modeste,
(1) Poésies, par M. Martial Besson.
VOUS avez tort de ne point le croire trop modeste, — et je vous confonds tous les deux, poète et livre, dans le même blâme.
L'humilité est chose excellente, et je n'en disconviens pas. Il y a des gens qui sont bien forcés d'être humbles, puisqu'ils ne pourraient faire autrement. Il y en a d'autres qui pourraient faire autrement, et qui sont humbles.
Votre livre est de ces gens-là. Il déteste les couleurs voyantes, il s'habille en petit bourgeois, il n'a ni jabot ni manchettes de dentelles, il s'obstine à ne pas vouloir frapper les yeux. Et voyez le malheur ! un trop grand air d'humilité ressemble tellement à la fierté suprême; Don César de Bazan, le manteau râpé, l'oreille déchirée, a tant de noblesse dans sa gueuserie, — qu'un vrai poète a beau crier sur les toits : « Je ne suis pas poète! » il ne le fait accroire à personne... Pardon, il le fait accroire à quelqu'un, à luimême. Vous connaissez l'histoire du facteur rural qui raconte à tous les paysans la même fable burlesque et monstrueuse, qui l'a inventée, et qui finit par la croire vraie. Ainsi de vous, mon cher : un de ces jours, vous
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croirez tout à fait, vous croirez sincèrement n'avoir jamais été poète ! N'ayant jamais été poète, vous désespérerez de le devenir, vous ne ferez plus de vers, — et nous y perdrons, et vous y perdrez, et tout le monde y perdra. Poète, vous Tètes, et d'une charmante façon. Vos vers sont simples. Et rien d'exquis comme la simplicité. Le reste est maquillage, le reste est poudre de riz, le reste est grimace affectée : la simplicité est un sourire perpétuel, toujours frais, toujours nouveau, qui fait plaisir à voir. La simplicité, c'est l'idylle du vacher et de la petite paysanne le long des herbages; la simplicité, c'est la bonne nature toujours diverse et partout la même; c'est le parfum des foins, c'est la fraîcheur des ruisseaux, c'est la clarté vague des feuillées, c'est l'odeur des églantiers, c'est V Angélus qui sonne à l'heure où commence à chanter le premier rossignol, c'est la contemplation silencieuse d'une nuit muette, d'une de ces nuits où les amants écoutent les étoiles; c'est la grâce des amitiés franches et la douceur de la légère gaieté; c'est le premier battement du cœur lorsqu'un autre
cœur s'en approche ; c'est la première chanson de cet oiseau qui cherche un nid, qui le fait, et qui, après bien des nids brisés, rêvera encore d'en faire un autre ; c'est l'enfant avec ses questions naïves, c'est l'amour pour toutes les choses aimables , ce sont tous les sentiments humains, toutes les sensations naturelles, tout ce qui est nous. Et tout cela, doucement senti et doucement chanté par un artiste qui sait faire oublier son art, tout cela est devenu votre livre.
En le lisant, je n'ai pas eu de grandes émotions, je l'avoue. Votre livre n'est pas de ceux qui terrifient ou qui élèvent. Je n'y ai pas retrouvé non plus ces choses nouvelles auxquelles nous accoutument nos écrivains contemporains, les puissants brasseurs d'idées. Je n'y ai pas trouvé le grand souffle lyrique, ni l'inspiration frémissante, ni le cliquetis des mots. Non, — mais de la grâce, du charme, ce je ne sais quoi qui fait du lecteur un ami pour le poète, et du poète un compagnon de voyage pour le lecteur.
D'autres planent au-dessus de la montagne :
ce sont les aigles, — c'est Victor Hugo,