‹ Essais de critiqueChapitre 6 sur 16 · UNE SAPHO MODERNE : LOUISA SIEFERT · texte numérisé non relu

UNE SAPHO MODERNE : LOUISA SIEFERT

ous vivons, — il faut bien le dire, — dans un siècle où les passions, comme les croyances, s'atténuent jusqu'à Teffacement.

Les amours romanesques sont aussi peu en faveur, parmi nous, que cet héroïque fanatisme qui faisait à la fois la faiblesse et la force de nos pères. Autrefois, — et il n'y a pas encore bien longtemps, certes, — on ne plaisantait pas ces belles folies généreuses dont nous sourions ; on trouvait de la grandeur jusque dans les plus poétiques chimères, et je ne sais quoi d'éloquent dans les plaintes les plus exaltées. La sincérité faisait passer sur bien des choses, sur le cliquetis des

mots, sur le décousu des images, voire sur cet air de rhétorique que les aveux les plus sincères peuvent garder. C'était le temps où Ton disait : Je fadore^ — tandis que nous n^osons plus dire : Je t'aime. Si nous le disons, c'est avec des réticences, c'est avec je ne sais quelle crainte de la passion, je ne sais quel désespérant terre-à-terre. Nous sacrifions au bon sens la belle fougue d'une jeunesse éperdue, et nous nous croyons plus sages, parce que, disséquant nos sensations et analysant nos impressions fugitives, nous en arrivons à dépouiller Tamour de tout ce qu'il a de primitif et de spontané. Nous sommes des victimes de l'analyse psychologique, et bientôt, appliquant à la vie sentimentale les subtils raffinements dont nous usons dan; notre vie intellectuelle, nous en arriverons à ne plus savoir comprendre l'admirable exaltation des tendresses jalouses et déchirantes. Et cependant, en ce siècle de juste milieu, il s'est trouvé une femme, — bien mieux :

une jeune fille, qui^ ayant souffert d'une chimère douloureuse. Ta éloquemment chantée, et qui a mis en vers ardents tous ses rêves

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froissés^ toutes ses illusions qu'elle a un instant pu croire détruites. Il s'est trouvé une jeune fille qui a aimé éperdûment , avec d'autant plus d'âpreté qu'elle était de race huguenote, et que l'éducation protestante, dans ce qu'elle a de sévère et d'étroit, sait tremper rudement les âmes, et en faire une argile que les fières passions pourront pétrir. Il s'est trouvé, dans un temps où les tendresses deviennent molles comme les croyances, une Sapho chaste, plus pure que Sapho, mais brûlante comme elle, qui n'a pas tremblé devant l'aveu de sa peine, et qiii a eu Tinnocent courage de prendre pour confidents tous les lecteurs amis. Elle a été applaudie :

elle ne pouvait pas ne pas l'être, car c'était chose nouvelle que cette poésie si frémissante et si noble, cette poésie où rien n'est laissé à l'artifice, et où saigne, selon le mot d'Edgar Poe, « un cœur mis à nu ». Oui, sans doute, elle a été applaudie, — mais elle n'a peut-être pas été bien comprise, j'entends bien comprise de la plupart. Les uns ont vu en elle une grande martyre » se complaisant dans sa souffrance, se plaignant avec amer-

tume d'une poignante peine, vivant une vie de douleur silencieuse et d'éternelles plaintes. Les autres, — et ce sont assurément les plus nombreux , — n'ont vu dans cet abandon , dans cette confidence faite au public, que ce qu'il y avait là de maladroit et d'exagéré; leurs jugements ont été sévères, car on ne pardonne pas à une femme ce qu'un homme se fait si aisément pardonner, — d'avoir violé le secret de sa vie. Louisa Siefert a été diversement jugée : peut-être a-t-elle été mal jugée, et n'avait -elle mérité ni cette compassion trop prompte à s'émouvoir, ni cette dureté trop prompte à condamner l'inconsciente impudence de l'aveu.

Louisa Siefert n'a été ni la grande martyre qu'on s'imagine, ni surtout, — est-il besoin de le dire encore? — l'amoureuse presque effrontée dont la confession a choqué certains délicats esprits. Son histoire est bien simple. A tout prendre, c'est notre histoire, — l'histoire de nos premières belles amours désespérées et romanesques.

Il y a un âge où les jeunes gens, ~ j'entends ceux qui ont été, plus ou moins,

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des enfants précoces, — où les jeunes gens, encore mal dégrossis, timides, à demi naïfs, à demi savants, ont de ces passions qui crient. On plaisante aisément ces chimères, et ceux qui les nourrissent risquent fort d'être ridicules. Supposez Fortunio malheureux : il aime Jacqueline, et Jacqueline se sert de lui comme de repoussoir : — Fortunio sera un piteux personnage, n'est-ce pas ? et vous en rirez, comme Jacqueline en rit, comme Clavaroche en rit, comme tout le monde en rira.

Voyez aussi Chérubin plus gauche et moins charmant dans sa fraîcheur : le « bel oiseau bleu » fera triste figure, et il aura beau chanter la romance à Madame, Madame ne s'en souciera guères. Heureux, Fortunio est ravissant, et Chérubin, enfant gâté, a toutes les grâces, même celle de la maladresse. Vers quinze ou seize ans, et même jusqu'à dix-huit, tous les jeunes gens, ou presque tous, — il en est qui n'ont jamais d'âge, — presque tous les jeunes gens ont cela de commun avec Fortunio , qu'ils adorent Jacqueline.

Seulement, d'ordinaire, et au moins soixantetrois fois sur soixante - cinq , Jacqueline se

moque de Fortunio. Clavaroche lui suffit, soit parce qu'il parle haut et rude, soit parce qu'il a des moustaches sceptiques, soit simplement parce que ces airs vainqueurs lui vont bien. Fortunio soupire tout bas, et rôde, à la nuit tombante, sous les fenêtres de la belle qui fait semblant de dormir ; s'il aime le clair de lune, il lui fait ses confidences ; il écrit des vers sur vélin antique ou sur papier anglais, et il a la suprême ingénuité de mettre dans ces vers, qu'on lira en souriant de pitié, tout le meilleur de lui-même; s'il connaît ses classiques, il saura par cœur le sonnet d'Arvers, et le récitera, avec plus ou moins de frissons dans la voix, devant la cruelle qui prête l'oreille aux jeux de mots de Clavaroche; ou bien, s'il est d'humeur tragique, ce martyr imberbe, et d'autant plus martyr qu'il est plus imberbe, rêvera de finir noblement, de fuir la vie, et de conquérir au moins un mot de plainte de ces lèvres auxquelles il ne peut arracher un mot d'amour. Ce sont alors les grands désespoirs loquaces et romanesques, ou les rêveries silencieuses, ces rêveries qui font du mal, parce qu'elles vous

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