UNE SAPHO MODERNE I LOUISA SIEFERT IO
amollissent et vous énervent. Les uns s'en tirent par le travail et par un énergique effort de volonté : ce sont les heureux, ceux qui ont du bon sens et du poids, ceux qui comprennent vite le ridicule des situations impossibles et Tamère dérision de ces tendresses mal placées. D'autres, — les plus heureux de tous, mais les plus rares, — oublient, dans un amour joyeux, la tristesse des amours grotesques : de gauches qu'ils étaient, ils deviennent gais et charmants, — rien ne vous donne de l'esprit comme le bonheur, — et ils en arrivent à prendre largement et fièrement la vie, comme des conquérants qu'ils sont, des conquérants qui n'ont pas été conquérants dès l'abord, et qui en savourent mieux toute la douceur de sentir leur force. D'autres , enfin , gardent jusqu'au bout la pénible, Thumiliante et triste impression de ces premiers romans à peine ébauchés, maladroitement et sottement ébauchés. Ils en conservent je ne sais quelle méfiance envers eux-mêmes, et quelle jalousie envers les autres. Ils s'imaginent qu'on ne les peut pas aimer, — et on ne les aime
pas, car ils demeurent timides, muets, maladroits, et tous les royaumes sont aux violents. Ainsi passent bien des vies, dans lesquelles ces folies de jeunesse ont creusé un profond et douloureux sillon, un de ces sillons que creuse la charrue dans une terre molle et indécise.
On a l'habitude de plaisanter cet « âge ingrat » où se forme le cœur, où Ton apprend à jouir ou à souffrir. On attache peu d'importance à ces premières amours, qui peuvent paraître, en vérité, si enfantines, et si naïves. Et pourtant il en reste toujours, même chez le don Juan le plus accompli, même chez Georges Brummel, même chez Lovelace, je ne sais quelle tristesse dont les plus enviés doivent garder le pénible ressouvenir. Ces premières impressions, qui sont vives, irréfléchies, brutales, laissent une ineffaçable trace. La vie a beau passer là-dessus, avec sa variété de sensations et de sentiments, Fortunio, s'il n'a pas été aimé de Jacqueline, — et c'est le cas ordinaire, — Fortunio risque fort de ne pas comprendre qu'une Jacqueline puisse jamais l'aimer. Il conservera longtemps le