‹ Essais de critiqueChapitre 8 sur 16 · UNE SAPHO MODERNE : LOUISA 8IEFERT IO · texte numérisé non relu

UNE SAPHO MODERNE : LOUISA 8IEFERT IO

dépit ou la douleur de cette première désillusion ; il en restera plus sceptique qu'il ne le faut, et plus timide qu'il ne devrait l'être. Et cette passion ridicule, qu'on raillerait si elle n'était pas soigneusement cachée, suffit ainsi à gâter une vie et à attrister un cœur blessé trop tôt. Heureux quand ce cœur n'en devient pas cruel, et n'en arrive pas, par une mauvaise vengeance, à faire souffrir comme on l'avait fait souffrir, et à perdre ainsi lentement tout ce qu'il avait de tendre et de noble.

Ce que les jeunes gens, à cet âge ingrat, sentent avec tant d'âpreté, les jeunes filles, qui ont moins que nous, peut-être, le besoin des caresses, mais qui sont assurément plus romanesques , qui s'abandonneent plus aisément au rêve, — les jeunes filles le sentent aussi. Seulement, elles se taisent : l'éducation, la retenue, cette ravissante pudeur qui fait le charme de toutes, même des laides, — tout leur commande de se taire. Elles n'osent même pas, étouffées qu'elles sont par la vie, se complaire dans leur rêve, ou, si elles s'y complaisent, ce doit être' avec une étrange

impression de crainte. Elles ébauchent leur roman, comme Louisa Siefert a ébauché le sien, mais le roman garde tout l'inachevé des chimères. Pourtant cette chimère dure, cette chimère laisse une trace profonde, car il est dans la nature de la femme de vibrer longuement, de souffrir mieux que nous et de s'attacher plus que nous aux plus invraisemblables rêves.

Louisa Siefert s'est attachée à un rêve, et c'est ce rêve qu'elle a fièrement avoué , sans réticences, avec cette naïve hardiesse que donne la passion. Et comme il est pur et poignant, ce premier rêve de jeune fille! Il est fait de douceur, de dévouement, de mille pensées délicates et délicieuses. Ce n'est ni de la fougue ni de la flamme, — c'est quelque chose de plus grave et de moins éclatant, c'est de l'amour comme peut en éprouver un cœur trempé par l'éducation huguenote, cette éducation fortifiante et consolante. On sent qu'il n'y a là rien de maladif, rien de doucereux : c'est à la fois l'effusion d'une âme infiniment caressante, adorablement féminine, et l'âpre confidence d'un cœur viril , qui

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accepte la vie en brave, et ne la maudit qu'un instant. Ce premier rêve a été une folie, mais il a, dans sa maladresse ingénue, tant de noblesse qu'on en est surpris. Cette jeune fille de dix-huit ans se sacrifie avec un merveilleux abandon; tout artifice lui est étranger, toute fausse honte lui répugne, — elle aime, et c'est assez. Et puis, voici le brusque coup de théâtre. Déjà, comme elle le dit dans un vers éloquent.

Sa vie à dix-huit ans compte tout un passé.

Le rêve est fini , le rêve est brisé , le rêve est perdu. Elle songe que tout s'est enfui, même son plus doux espoir, cet espoir d'être mère, qui doit être, pour une femme, le plus exquis de tous les espoirs. Et voici les grandes angoisses : //souffre, et elle ne peut le soulager; // lui parle d'oubli, et elle se révolte à ce mot; elle se rappelle tous les détails de son bonheur passé ; elle pleure sur une autre femme qui est morte pour lui; elle connaît l'amère solitude de l'exil, elle dit adieu à tout ce que la vie garde d'enivrant.

aux fêtes, aux plaisirs, aux frémissements du bal; elle se laisse aller à la mélancolie de l'automne, de la feuille qui tombe, du jour qui s'en va, du soleil qui meurt; elle doit se faire un masque joyeux, et cacher Tatroce torture sous un air de bonheur; et puis il fant détruire les reliques chéries , et se souvenir, et se résigner, et jeter, comme un cri de suprême fièreté morale, cette glorification de la douleur, ce Vivert Mémento qui se termine par une question angoissée, par un tragique appel jeté à Dieu. Ensuite, après le livre de l'amour, Louisa Siefert écrira le livre du devoir. Après les « rayons perdus » dont l'éblouissement lui restait encore, elle mettra dans ses Stoïques tout l'héroïsme, un peu théâtral parfois, mais sincère, de cette âme si virilement trempée. Le reste de sa vie importe peu : pour remplir une vie il suffit d'un rêve, — et Louisa Siefert a eu son rêve, un rêve noble, un rêve pur, un rêve tendre, qu'elle a chanté, qu'elle a pleuré, qu'elle a élevé à la hauteur d'une torture, et qui a fait d'elle comme une Sapho moderne, mais une Sapho chaste et stoïcienne.

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