‹ Essais de critique dramatiqueChapitre 9 sur 17 · PIECES DE DEBUT. — LA COMÉDIE MURALE. — LA PEINTURE DES MOEURS · texte numérisé non relu

PIECES DE DEBUT. — LA COMÉDIE MURALE. — LA PEINTURE DES MOEURS

M. Jules Lemaitre faisait remarquer naguère, à propos d'une reprise des Effrontés qui avait médiocrement réussi , que la pièce était dans « l'âge ingrat, » n'ayant plus la grâce de la nouveauté, n'ayant pas encore la consécration du temps. Je crois Lien que c'est le cas pour tout lu théâtre d'Augier. Les reprises de Maître Guérin, du Fils de Giboyer, du Mariage d'Olympe, n'ont pas eu plus de succès que celle des Effrontés. Le courant est ailleurs; il faut attendre que le vent ait changé. Même résultat si l'on considère la critique. Que les symbolistes et décadents de tout poil soient sévères pour Emile Augier, il y aurait de la naïveté à s'en étonner; mais ils ne sont pas les seuls : par exemple la Revue des Deux-Mondes, recueil grave, a puLlié, au moment même où l'on inaugurait le buste d'Emile Augier, à

la fin de 1895, un article de M. Spronck qui était une véritable exécution. Cette réaction contre les succès d*antan me parait exagérée, et je voudrais essayer de dire pourquoi.

Ceux qui aujourd'hui reprochent à Augier de n'être pas « dans le mouvement » oublient ou ignorent qu'il y a été à son heure, ce qui est l'essentiel. Soyons tant qu'on voudra des hommes de notre temps ; cela ne doit pas nous empêcher, pour apprécier un auteur dramatique, de voir où en était le théâtre au moment de ses débuts. Or, il n'est pas douteux qu'en 1844. lorsqu'on joua La Cigu't ?, le roi du théâtre était Scribe. L'éclat de certaines œuvres romantiques nous fait un peu illusion; nous nous imaginons trop que. les premiers obstacles une fois vaincus, Victor Hugo et Alexandre Dumas ont marche de succès en succès. C'est une grande erreur. Ils ont eu autant i que de triomphes, et leurs

victoires mêmes étaient toujours contestées par une partie du public. Il ne faut pas oublier que Casimir Delavigne, dont les hardiesses pseudo-romantiques furent toujours des plus tempérées, se faisait applaudir en même temps que Victor Hi - qu'en somme la majorité des spectateurs d'alors préférait Louis XI à Marion Delorme. Ainsi, au temps même . cindes victoires romantiques, la reaction contre. le romantisme se préparait sourdement : la chute des Burgraves et le succès prodigieux de Lucre furent que la manifestation éclatante d'un étaf prit qui allait s'accentuant depuis quelques années. Victor Hugo avait surmené son public, qui aspirait.

en secret à un nouveau Casimir Delavigne, el qui crut le retrouver , revu et corrigé, dans La personne de Ponsard. Ne viendrait-il pas un jour où l'on lasserait aussi de Scribe? En tout cas. en 1843, ce jour paraissail encore Loin; deux de ses succès les moins contestés, Aérienne Lecouvrçur et Bataille de Dinars, sont, l'un de 1849, L'autre de 1851.

Les débuts d'Emile Augier se sont faits sans fracas e< n'ont rien eu de révolutionnaire: La Ciguë se joua à petit bruit et eut surtout le suffrage des lettrés. Il est curieux que ce soit le critique romantique, Th. Gautier, qui ait été le plus enthousiaste et qui ait salué l'avènement d'un nouveau poète dramatique. Peut-être jugea-t-il la pièce un pou autrement que nous ne le faisons; avec son imagination d'artiste, il se laissa prendre à la poésie de ce décor athénien, qui le faisait rêver du Parthénon et de Phidias; il mit dans son feuilleton la couleur locale qui manque dans la pièce et que l'auteur n'avait pas eu la prétention d'y mettre. Avec tout cela, on >nne un peu qu'un critique qui avait traité si rement la renaissance de la poésie classique dans Ponsard se soit montre si bienveillant pour un poète qui se rattachait visiblement à la même tradition. Il dut être sensible à ce qui est. en effet, le charme principal de La Ciguë : cet air de jeunesse et de sincérité que l'œuvre entière respire. L'intrigue était naïve, la composition trop symétrique; aucun souci de la vraisemblance; l'auteur n'avait même pas de nous faire prendre au sérieux cette

antiquité de fantaisie qui servait de cadre à son

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ouvrage. Mais ces gaucheries mêmes n'étaient pas

sans grâce; cela avait le suprême mérite de n'être pas l'article courant, le vaudeville éternel que Scribe et ses disciples débitaient depuis vingt ans à leur clientèle. Sans doute, les imitations ne manquaient pas ; il est bien rare qu'elles manquent chez un poète qui débute. Pour la langue . pour le rythme dramatique. Augier s'était inspire de Molière ; pour les sentiments, de Musset. Mais il y avait dans ces imitations de la fraîcheur et de la bonne foi; c'étaient ses idées, ses aspirations et celles de la jeunesse contemporaine que le poète revêtait des former- de style et de pensée qu'il empruntait à d'autres.

Alexandre Dumas fils a dit que c'était Musset qui avait porté le premier coup à l'influence toute-puissante de Scribe. Il veut parler du théâtre de Musset, qui commença à se jouer en 1847, et qui fut. en effets par la pureté du style, par l'originalité des idé . s sentiments , une vraie révélation pour le public saturé des intrigues de convention et des personnages stéréotypés du faiseur à la mode. Mais ce n'est ; s seulement par son théâtre, c'est par toute son oeuvre, et surtout par ses poésies , que Musset commençait alors à exercer sur la jeunesse un empire qui a duré vingt-cinq ans. Il y a eu des poètes aussi admirés, il n'y en a pas eu de plus aimés. Toute une génération a senti d'après lui : ses plus tristes héros, les Frank ou les Rolla. avaient leurs adeptes; oà avait Musset dans les fibres, dans le sang. Je nVn voudrais pour preuve que la belle page où Taine, dans son Histoire de la littérature anglaise, explique

LE THEATRE I) EMILE M r, ii;i; . I!)."!

pourquoi il le préfère à Tennyson. Augier, quelque bien équilibré qu'il fui . a subi cette influence, comme tous ses contemporains. Les héros d premières pièces, Glinias dans La Ciguë, Ghalcidiaa dans Le Joueur de Finir. Fabrice dans V Aventurière , Boni des personnages à la Musset. Ils n'ont plus les allures fatales, L'éloquence déclamatoire d'un René, d'un Bénédict, d'un Antony; ils ne maudissenl plus Le jour qui Les a vus naître et la société qui les opprime; ils ont ou ils croient avoir le dégoût de la ?ie, mais ils ne s'en prennent qu'à eux-mèin leur précoce expérience, à leur scepticisme et à Leur corruption qu'ils exagèrent. Ils sont un peu fanfarons de vice, ce qui ne les empêche pas d'avoir un culte sincère, encore que tout platonique, pour la candeur, la pureté virginale, les vertus qui leur manquent le plus.

Cette influence de Musset se combine, dans les premières pièces d'Augier, avec des éléments très différents. C'est d'abord une gaieté saine, une belle humeur robuste, qui fait penser à Regnard, et qui n'a rien de commun avec la fantaisie étincelante de Ifusset. Tout n'est pas de premier choix dans la partie comique de La Ciguë ou même de L'Aventurière; les plaisanteries sont grosses quelquefois, mais il y a de la verve et souvent un rire communicatif. Le rôle de don Annibal, le spadassin ivrogne, est excellent dans son ensemble : c'esl un rajeunissement 1res heureux d'un type de la vieille comédie latine. L'autre élément caractéristique, c'est La préoccupation moral»', très visible dès les premières comédies

d'Emile Àugier, et qui le distingue à la fois de Scribe et des romantiques.

Je ne veux rien exagérer ; je sais qu'il y a dans La Ciguë, dans Le Joueur de Flûte, dans L'Aventurière, plus de fantaisie et de convention que de peinture de la réalité, et qu'il y aurait quelque ridicule à traiter des fantoches aussi sérieusement que des hommes en chair et en os. Il n'en est pas moins vrai que le sujet de La Ciguë, c'est l'éveil de l'amour pur dans un cœur qui s'est cru mort, usé par la débauche. Le Joueur de Flûte n'est, en apparence, que le vieux sujet de La Courtisane amoureuse ; mais il ne faut pas comparer Lien longtemps la comédie d'Aubier au conte de La Fontaine, pour voir que l'inspiration en est entièrement différente. La courtisane de La Fontaine veut, au prix de toutes les humiliations , posséder celui qu'elle aime , celle d'Emile Augier tient surtout à racheter son passé; l'amour lui enseigne le remords et la fait naître à la vie morale. L'Aventurière est un panégyrique de la famille et de la vie régulière. Fabrice, vieux à trente ans pour avoir trop vécu, envie le bonheur simple et pur des deux amoureux qui suivent la voie droite qu'il a quittée. Que n'ai-je fait comme vous! leur dit-il :

Ma jeunesse au soleil se fût épanouie, Par un hymen fécond doucement réjouie; Enfin, peu soucieux de la fuite du temps, J'attendrais la vieillesse entre de beaux enfants..

Il n'est pas jusqu'à. Clorinde. l'aventurière, qui

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De soupire après le repos de La vie bourgeoise :

Je ressemble au marin fatigué de la mer; Et comme il porte envie à la tranquille joie

Des rivages heureux que son vaisseau côtoie, Ainsi je porte envie au monde régulier...

Mais ce monde dont elle rêve, elle n'y entrera pas. L'auteur pourra s'attendrir sur elle et montrer celle qui a tant jour la comédie de l'amour, touchée à son tour (l'un amour sincère; sa conclusion n'en resté pas moins nette et rigoureuse : la société ne peut permettre à la femme qui a failli de franchir le seuil d»' la famille.

On peut donc dire que l'inspiration morale est sensible chez Emile Augier dès ses débuts. Cependant ce n'est qu'en écrivant Gabrielle qu'il prend position, et c'est ce qui donne à cette pièce une importance particulière, tout à fait indépendante de sa valeur d'art. Gabrielle valut à son auteur un prix de l'Académie Française et les anathèmes des romantiques. Récompense et injures s'adressaient moins aux qualités et aux défauts de la pièce qu'à la thèse que l'auteur avait soutenue, à la morale qu'il avait prêchée La thèse, c'était la réhabilitation du mariage, par opposition à la doctrine des roman tiques, qui divinisaient la passion. Qu'on se rappelle VAntony d'Alexandre Dumas. Antony. aimé d'Adèle d'Hervey, qui lui résiste, la prend de force au moment où elle va rejoindre son mari, et, au moment où le colonel d'Hervey vient rejoindre sa femme, il la tue pour qu'elle ne soit plus à lui. Mais ce qui

est encore plus significatif que l'action de la pièce. c'est la thèse que l'auteur soutient. Suivant lui, la rencontre d'Adèle et d'Aîitony a quelque chose de providentiel; l'amour d'Adèle est une compensation aux infortunes d'Antony le bâtard; il semble que son malheur et son amour lui donnent des droits sur ce qu'il aime. Le mariage, voilà l'obstacle ; la société, voilà l'ennemie. Mêmes idées dans les premiers romans de George Sand. Indiana et Valentine sont mariées sans amour et malgré elles ; la destinée leur doit une revanche : ce sera l'amour de M. de Ramières et de Bénédict. Dans Jacques, la thèse est encore plus hardie. Là, c'est le mari qui, sachant qu'il n'est plus aimé, se tue pour laisser le champ libre à son rival. Lutter ne serait pas seulement une folie, mais un attentat contre la liberté souveraine de l'amour qui naît où il veut , dans le mariage ou hors du mariage ; et c'est un homme marié qui soutient cette théorie.

Le sens commun suffisait pour faire justice de ces doctrines, mais non pas pour dissiper le prestige de l'éloquence et de la poésie. Le sens commun , c'est Scribe qui, suivant la vieille tradition de la comédie, ne prend pas l'amour au sérieux , encore moins au tragique. La passion vraie est à peu près aussi absent e de son théâtre que l'idée du devoir. Il ne cherche pas à réformer la société bourgeoise, il la peint comme il la voit, et il l'admet sans objections. C'est un vrai réaliste, un réaliste sans le savoir. 11 pense qu'à un certain âge il faut se marier, choisir une femme dans le monde auquel on appartient, la

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prendre le plus riche possible. Quanl à L'adultère, il v;mt mieux s'en abstenir, non parce que c'esl une faut.', mais parce que c'esl une gène; la chaîne qu'une maîtresse nous fait porter esl plus Lourde que celle du mariage. G'esl cette philosophie un peu courte qui fait le fond de son théâtre. Cela pouvait suffire sous Louis-Philippe, dans une société qui, Be • •îoyant solide, ne voyait dans les doctrines di man tiques, comme dans celles des fouriéristes et des saint-simoniens , que des billevesées sans conséquence. Mais après le grand ébranlement de 1848, Lorsque tant de principes que l'on croyait intangibles avaient été remis en discussion, il «-tait naturel qu'on songeât à réhabiliter la famille et le mariage, comme on cherchait à restaurer les idées religieuses et à défendre la propriété contre les attaques des socialistes.

Bien entendu, je n'accuse pas Emile Âugier de s'être associé à la réaction bourgeoise de 1849-1850, d'avoir été l'allié de M. Thiers on de M. de Falloux. Il a subi l'entraînement général, mais en poète de bonne foi , non en homme politique. Ce qu'il y a d'ahsolu et de naïf dans sa conception serait, à défaut d'autre preuve, un gage de sa sincérité. La doctrine (romantique poussée jusqu'à ses extrêmes conséquences, c'étail que la passion, étant d'origine divine, a des droits supérieurs a ceux de La société, institution purement humaine. Mais peu d'écrivains faisaient preuve d'une logique aussi intrépide que George Sand dans Jacques; on se contentait ei neral de plaider la cause de la passion, et surtout de

poétiser les désordres dont elle est la cause et l'excuse. C'est à cette tradition déjà ancienne, puisqu'on pouvait la faire remonter jusqu'à René et même jusqu'à Werther^ qu'Emile Augier s'est bravement attaqué. Il n'a pas triché avec les difficultés, il les a abordées de front. Il s'agissait de prouver non pas seulement que le devoir est préférable à la passion, mais que dans le devoir seul est la vraie poésie. Le vers célèbre qui termine la comédie :

0 père de famille ! ô poète ! je t'aime !

en résume toute la morale. La poésie du héros de la pièce, Julien. Ghabrière, n'est ni dans son esprit, qui est positif et pratique, ni dans ses aventures, car il a une vie terre à terre et n'en souhaite pas d'autre ; elle est dans son amour pour sa femme et son enfant , dans le labeur assidu auquel il se condamne pour leur faire une existence facile et douce. Les détails prosaïques que l'auteur a multipliés dans la première scène et sur lesquels les critiques romantiques se sont tant récriés, étaient nécessaires pour bien graver dans notre esprit l'idée maîtresse de la pièce, à savoir que l'idéal n'est pas dans les nuages où le cherche Gabrielle, mais dans les humbles devoirs de la vie de tous les jours, si on les accepte, comme le fait Julien, avec courage et avec joie.

Dès le commencement de la pièce, il y a divorce moral entre le mari, homme de bon sens, et la femme, vaporeuse, en proie aux chimères romanesques. Augier a voulu que le mari ne se doutât de

le théâtre d'Emile augier. 100

rien, qu'il eû1 dans sa femme et dans L'amoureux le-ci, Stéphane, une aveugle confiance, qu'il a

soulignée en opposant au calme souriant de Julien la jalousie ridicule de Tamponet. Il importe, quelipinion qu'on ait de la pièce, de bien comprendre le but que l'auteur s'est pr< S'il avait à l'aire une étude sérieuse de l'âme de son héroïne, il est clair qu'il s'y serait pris autrement. Il n'aurait pas supposé que Gahrielle, qui, au premier aet»'. n*a pas encore permis à Stéphane de lui parler d'amour, ^st prête à se faire enlever par lui quelques heures après. Il aurait mis plus de gradation et au moins un intervalle de quelques jours entre le commencement et la fin de l'aventure. Et il aurait ete alors obligé de mieux expliquer comment la confiance inaltérable du mari peut subsister maigre les allures inquiétantes de la femme. Mais si ces objections se sont présentées à l'esprit d'Augier, il n'en a pas tenu compte, parce qu'elles ne portaient pas sur l'essentiel de son drai.

L'action se divise en deux parties. Dans la première nous assistons à la séduction de Gahrielle par Stéphane; elle se termine par un coup de théâtre : Julien était sans défiance, un hasard le met au courant du danger qui le menace. Comment y échappera-t-il? C'est le sujet de la seconde partie, la plus courte, mais la plus importante. C'est sur le mari, personnage un peu effacé, que toute notre attention se concentre, et aussi notre sympathii - à son

sang-froid, à son courage, et aussi grâce à la confiance périlleuse et magnanime qu'il persiste à

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témoigner à Stéphane. Ses efforts sont vains, les deux amants vont fuir. C'est à ce moment que Julien, parti un instant, revient à l'improviste, et que. dans un long discours, qui occupe toute une scène, il plaide et gagne sa cause. On s'est beaucoup égayé de ce discours. Si grand que soit le pouvoir de l'éloquence, il est rare, a-t-on dit, qu'elle opère de pareils miracles; Julien est un peu naïf de s'y fier. C'est possible ; je n'en tiens pas moins la scène pour excellente. D'abord, en fait, elle a réussi au théâtre ; je dis de plus qu'elle devait réussir. Que les moyens employés pour l'amener soient discutables, je Taccorde ; mais enfin le public l'attend, et s'intéresse à la hardiesse de ce mari qui joue son bonheur sur un coup de dés. D'ailleurs , si l'on pense à ce que doivent être les sentiments de Julien, sa conduite n'est pas aussi déraisonnable qu'elle en a l'air. De quoi s'agit-il pour lui ? Ce n'est pas de mettre Stéphane à la porte ou de lui donner un coup d'épée ; le danger écarté aujourd'hui pourrait renaître demain. Ce qu'il veut, c'est reconquérir le cœur de sa femme, le reconquérir non pas pour un moment, mais pour toujours. J'admets qu'il faille se prêter avec une certaine complaisance à l'intention du poète, que la scène soit moins une peinture qu'un symbole de la réalité. Mais ce qui nous rend cette complaisance plus facile, c'est l'intérêt que nous prenons à cette situation si véritablement dramatique : les deux complices s'entendant condamner par un juge dont il.- ne savent pas que leur faute est connue, troublés par ses paroles dont la vérité les pénètre malgré

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eux. tandis que lui-même interroge avec anxiété leurs regards et leur attitude, sans -avoir encore ce qu'il doit craindre et ce qu'il peut espérer.

Il n'est pas douteux que Gabrielle donne prise à bien des critiques. La psychologie en est un peu rudimentaire. Le caractère de Gabrielle, la femme romanesque, est esquissé assez mollement. Celui de .julien n'existe guère; tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'il est ce qu'il faut qu'il soit pour que les situations conçues par l'auteur puissent <«• développer. Stéphane est un personnage sacrifié . et l'on en voit aisément la raison. La pièce tout entière est une lutte entre la poésie frelatée de la passion et la poésie vraie du devoir. Que Julien soit exalte, que Stéphane soit rabaissé, on pouvait s'y attendre; la question est de savoir si nous pouvons nous contenter de cette solution trop simpliste, et si l'auteur, en faisant triompher la vertu à trop bon marché, ne provoque pas des objections qui ruineraient ou affaibliraient sa thèse.

Sous prétexte de défendre le mariage , faut-il nier que l'amour puisse exister en dehors de lui? Les romantiques ont divinisé la passion outre mesure, soit; mais à la condamner trop rigoureusement ne risque-t-onpas de tarir même la source des passions légitimes, de présenter le mariage d'amour comme une imprudence, et d'en revenir par une voie détournée à préconiser le mariage de raison, tout comme le faisait Scribe? Mais, sans aller jusqu'à bette conséquence, et en se renfermant dans la thèse soutenue par l'auteur, il est vrai sans doute que le

devoir, que la morale ont leur poésie, la plus haute de toutes, si l'on veut : mais il est faux qu'il n*y ait pas d'autre poésie que celle-là. La nature ne connaît pas ces limites étroites; partout où la vie se manifeste, partout où il y a joie et surtout souffrance sincère, la poésie jaillit d'elle-même; tous les moralistes du monde n'y feront jamais rien.

Il y aurait donc beaucoup à dire sur le fond même de Gabrielle, en même temps que sur la conception des caractères. Mais le succès qu'obtint la pièce ne s'en justifie pas moins par d'excellentes raisons. La thèse soutenue par Augier est un peu étroite , mais elle cadrait admirablement avec les préoccupations du public d'alors , et surtout l'auteur a su la présenter avec force, nous l'imposer; pas un seul moment il n'a perdu de vue son objet, l'idéalisation du mariage dans la personne du mari. On a pu lui reprocher des défauts de vraisemblance , mais non le manque d'unité : tout dans la pièce prépare cette dernière scène . si discutée , mais si habilement conçue, qui, en définitive, a décidé du succès de l'œuvre.

Il ne faut donc pas s'étonner si pendant assez longtemps Augier resta pour le public « l'auteur de Gabrielle. » D'abord le sujet était pris dans le vif d préoccupations contemporaines : cette défense du foyer et du bon sens rassurait les bourgeois, un peu affolés par les théories sociales extravagantes qui s'étaient fait jour en 1848. Ensuite la netteté avec laquelle l'auteur avait soutenu sa thèse et pris parti donnait l'occasion de lui coller une étiquette, de le

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er dans un certain groupe, la prétendue école du bon sens : le public aime ces formules simples, qui dispensent d'étudier les choses de près, et permettent d'avoir dos opinions littéraires à peu de frais. En réalité, pendant sa période d'apprentiss

er s'est essayé dans des genres très différents, depuis la comédie purement classique Un homme de

jusqu'au drame historique (Diane), et on ne voit pas très nettement le lien entre La Ciguë et Gabrielle, entre L'Aventurière et Philiberte. Il n'a décidément échoué que lorsqu'il a voulu suivre directement les traces de Molière ou celles de Victor Hugo. Il n'avait pas. surtout à ses débuts, la force plastique nécessaire pour faire vivre cette figure de Tartufe à demi honnête qu'il a voulu créer dans le personnage de Féline d' Un homme de bien. Quant au drame historique, on est un peu surpris, après avoir lu Diane. qu'un homme comme Augier , qui avait le sens critique et savait se juger lui-même, ait risqué une pareille tentative. Ce n'est pas que le talent manque dans cette œuvre mal venue, mais ce talent est juste le contraire de celui qu'il faudrait. L'auteur a-t-il cru sérieusement qu'on pouvait refaire Marion Delormc en se passant de tout ce qui en fait le charme : l'inspiration pittoresque, la grande éloquence, et les beaux cris -ion de Didier? S'est-il figuré qu'il

était plus vrai, parce qu'il embourgeoisait toi; personnages, y compris Louis XIII et Richelieu? La pièce est très instructive pour nous, parce qu'elle nous montre très clairement les tendances nain: de l'auteur : le goût de moraliser et le don delà com-

position dramatique, en même temps que ses lacunes : l'absence de qualités pittoresques et de grande

poésie.

Le sujet de Philiberte lui convenait mieux parce que le cadre était moins vaste et que la restitution du milieu y avait moins d'importance. L'action passe sous Louis XVI, mais elle pourrait tout aussi bien se passer de nos jours, et avec quelques retouches on ne s'apercevrait pas qu'on a changé de siècle. L'intérêt de la pièce est surtout psychologique. Il s'agit de peindre la méfiance, la réserve, les luttes intérieures de deux âmes fières : Philiberte. qui, étant riche et se croyant laide, ne pense pouvoir être aimée que pour sa dot; Raymond, qui. étant pauvre, n'ose ni demander la main d'une héritière, ni même, malgré l'évidence, croire qu'il en est aimé. 11 était inévitable qu'un pareil thème évoquât le souvenir de Marivaux ; mais en réalité la pièce d'Augier ne ressemble aux siennes ni par les données essentielles du sujet, ni par la manière de le traiter. Ce qui caractérise presque tous les héros de Marivaux, c'est qu'ils ne voient pas ou ne veulent pas voir clair dans le fond de leur cœur ; et c'est tout naturel, puisqu'il s'attache à peindre des passions naissantes, encore mal conscientes d'elles-mêmes, ou des passions déjà sur leur déclin, mais qui n'ont pas le courage de se l'avouer. Il y a là une riche matière pour le développement dramatique : les amoureux en face l'un de l'autre n'osent pas faire les avances décisives : ils craignent de se compromettre : ils ne font un pas que pour reculer; l'action

LE THEATRE I> l'.MIl.K MJOIER. ZUO

avance, mais lentemenl en apparence, quand même l'amour fait des progrès rapides; et nous avons sans le plaisir de lire à cœur ouverl dans l'âme des héros qui, jusqu'au bout, ne veulent pas se découvrir à eux-mêmes leur secret.

11 n'y a rien de tel dans la comédie d'Augier : Raymond sait très bien qu'il aime Philiberte, el fhiliber te qu'elle aime Raymond; seulement chacun d'eux, pour des raisons différentes, n'ose pas faire connaître à l'autre ses vrais sentiments. Ils sont péparés par un malentendu qui sera dissipé non pas par des conversations entre eux, mais par des incidents étrangers : Philiberte , courtisée par un fat qui lui fait une déclaration pour le mauvais motif, comprend qu'on peut aimer d'elle autre chose que sa fortune, et au moment où elle désespère de forcer Raymond à se prononcer, elle apprend qu'il s'est battu en duel pour elle, ce qui lui permet de faire les avances. Il y a là des situations piquantes, une action agréablement menée encore qu'un peu languissante, de l'esprit chez les personnages secondaires, quelquefois des accents Issez touchants et une certaine hauteur morale chez les héros. Mais nous ne voyons rien, en somme, qui pappelle l'art si délicat de Marivaux, sa science profonde du cœur, <it cette richesse d'invention dramatique qui fait que de tant de pièces qu'un dirait écri- .r le même sujet, il n'y en a pas deux qui se aiblent.

J'arrive à l'œuvre d'Augier qui a peut-être le plus il.' chances de devenir classique, celle qui s'esl jouée

le plus souvent et avec le plus de succès, le Gendre de Monsieur Poirier.

De même qu'à propos de Philiberte on parle de Marivaux, il semble que le Gendre de Monsieur Poirier doive faire penser à Molière et au Bourgeois gentilhomme: ici le rapprochement serait plus juste. Mais l'influence de Molière ne s'est exercée qu'indirectement. La pièce d'Emile Augier et Jules Sandeau a été tirée d'un roman de celui-ci, Sacs et Parchemin?. Or. des les premières lignes de son roman, Sandeau évoque le souvenir de M. Jourdain. Il s'est demandé ce qu'il serait devenu de nos jours, sous Louis-Philippe, après la Révolution Française et l'avènement de la bourgeoisie. Son roman est une réponse à cette question. Le titre fait pressentir quel en est l'esprit général et le développement. Il s'agit d'un marché entre les possesseurs des sacs et ceux des parchemins, le bourgeois apportant sa fortune, le gentilhomme vendant son nom. M. Levrault, drapier enrichi, donne sa fille ta un noble ruiné, le marquis de la La Rochelandier. Marché de dupe des deux parts : M. Levrault. qui voudrait être pair de France et danser à la Cour, est déçu dans ses ambitions, la Révolution de 1848 éclatant un peu trop tôt: en même temps il est ruiné, et le gendre n'a plus les écus du beaupère pour se consoler d'avoir épousé sa fille.

On peut remarquer que l'auteur, après s'être propose le thème du Bourgeois gentilhomme, a dévié chemin faisant, et que la conclusion cà laquelle il aboutit est plutôt celle de George Dandin. c'est-à-dire la condamnation des mariages disproportionnés. On aurait

«lu s'y attendre et se dire que le sujet du Bourgeois gentilhomme est devenu impossible à traiter de nos

jours, du moins dans L'esprit où Molière l'avait couru. Il suppose «-il effet entre les roturiers et La nobli une ligne de démarcation si nette, que Les premiers uvent songer sans absurdité à la franchir. 11 faut non seulement que Le gentilhomme dédaigne Le bourgeois, mais que celui-ci trouve ce dédain naturel. A ses yeux Le gentilhomme est d'une autr pèce que lui, et sa sottise consiste en ce que, sachant qu'il ne pourra pas s'approprier sa noblesse, il veut cependant en usurper les dehors, copier le langage, le costume, l'air des nobles, et être pris pour un gentilhomme au moins par les garçons tailleurs. Un bourgeois de notre temps, si naïf qu'on le suppose, n'aura pas cette forme de naïveté. Il est l'égal du gentilhomme devant la loi; et s'il n'a pas reçu la même éducation, il l'aura fait donner à ses fils et à ses filles. Il vit dans une société égalitaire où, en droit, il n'y a plus de privilèges, où le seul qui subsiste en fait c'est celui de l'argent ; or il est riche. Que lui reste-t-il donc à envier? De se distinguer de ses égaux en pénétrant dans cette société fermée, dans cette caste exclusive qui vaut par son exclusivisme même, et aussi parce qu'elle s'appuie sur un longpassé, tandis que l'aristocratie financière et bourgeoise ne date que d'hier. Nous assisterons ainsi à cet amusant spectacle, bien fait pour réjouir le cœur des sceptiques, de la bourgeoisie toute-puissante se reniant elle-même, et n'ayant pas de cesse qu'elle n'ait pénétré dans les rangs de la noblesse, que la

veille encore elle s'imaginait dédaigner du haut de ses écus.

Peut-être, dans le sujet tel que Sandeau l'avait compris, restait-il un peu trop de l'ancienne conception de Molière. Son héros. M. Levrault, est une caricature, et les ambitions qu'on lui prête sont purement grotesques. Augier. dans sa comédie, n'a pas cru devoir supprimer ce trait. Le bonhomme Poirier rêve, lui aussi, de devenir pair de France. Il y a là surtout un moyen dramatique. Tant que Monsieur Poirier a pu espérer que son gendre favoriserait, son ambition, il s'est montré bon prince, a supporté ses gouailleries sans mot dire, l'a laissé vivre en grand seigneur; une fois déçu, il change de tactique, serre les cordons de la bourse, et fait comprendre qu'il est le maître. Mais le véritable intérêt de la comédie est ailleurs : il est dans le contraste des deux caractères, ou, si l'on veut, des deux classes sociales que représentent le marquis de Presles et Monsieur Poirier. Cette opposition est très bien marquée dans la scène où il est question du payement des dettes du marquis. Il a eu affaire à des usuriers qui lui ont prêté à cinquante pour cent. Il se croit tenu de faire honneur à sa signature ; son beau-père prétend qu'en remboursant ses créanciers de leurs déboursés réels, et en y ajoutant les intérêts, il aura satisfait à la plus scrupuleuse probité.

Gaston. — Il ne s'agit pas ici de probité, c'est une question d'honneur.

Poirier. — Quelle différence faites-vous donc entre les deux?

i.i: théâtre d'émile mjgier.

Gaston. — L'honneur est la probité du gentihomme.

Poirier. — Ainsi, nos vertus changent de nom quand v.ms voulez bien les pratiquer? Vous les décrassez pour vous en servir! Je m'étonne d'une chose, c'est que le nez d'un noble daigne s'appeler comme le nez d'un bourgeois.

Gaston. — C'est que tous les nez sont égaux !

Poirier. — Croyez-vous donc que les hommes ne le soient pas?

Cette égalité à laquelle M. Poirier croit en théorie, i! en fait bon marché en pratique, puisqu'il a voulu donner sa fille à un marquis et faire souche de gentilshommes.

Mais que les hommes soient égaux ou non, que ce soit la naissance ou l'éducation qui les fasse différents les uns des autres, ce qu'il y a de certain, c'est que ces différences existent, et que les idées et les habitudes de Gaston de Presles n'ont rien de commun avec celles du bonhomme Poirier. Le beau-père et ndre pourraient à la rigueur se tolérer l'un l'auliv s'ils vivaient séparés ; mais dans le même hôtel, à la même table, les froissements seront continuels; on passera sa vie à escarmoucher, que ce soit à propos d'un menu de diner ou d'une discussion politique : aux impertinences de l'un répondront les mauvais procédés de l'autre, jusqu'à la brouille finale et inévitable.

On pouvait tirer de là une œuvre d'analyse sèche et triste, comme certaines pièces de Becque ou du théâtre-Libre; on pouvait en tirer un drame comme l'a l'ait Dumas dans l'Étrangère^ où M. Mauriceau est un Poirier fin de siècle, où le duc de Septmonts

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un marquis de Presles poussé au noir. Emile Augier, tout en marquant très nettement en quoi les deux principes en lutte sont irréconciliables, a voulu conserver à son œuvre une couleur aimable et souriante, par conséquent lui donner un dénouement heureux. C'est ce qui lui a fait imaginer le personnage d'Antoinette Poirier, marquise de Presles. Dans le roman de Sandeau. la fille du bourgeois était une petite personne sèche et positive, pour qui le mariage avec un marquis n'avait été qu'un calcul d'ambition. Dans la comédie, au contraire. Antoinette est une nature généreuse et fière, qui unit aux vertus bourgeoises toute la noblesse native d'une grande dame. C'est peut-être moins vrai, mais, au point de vue dramatique, c'est admirablement conçu. On pouvait reprocher au Gendre de Monsieur Poirier de renfermer deux pièces en une, une comédie de caractère jusqu'au milieu du troisième acte, un drame à partir de là. C'est le personnage d'Antoinette qui sert de lien et qui fait l'unité. Les incidents dramatiques de la seconde partie, la lettre trouvée et décachetée, le duel, ne font que compléter le rapprochement qui s'était fait au deuxième acte entre Antoinette et son mari. Il ne voyait en elle qu'une petite pensionnaire insignifiante: dans son différend avec s - sréanciers il a découvert qu'elle avait du cœur; elle achève sa conquête lorsqu'apres avoir eu la preuve qu'elle est trahie, elle refuse tour à tour de pardonner et de se - -r. lorsqu'apres lui avoir impose de renoncer à son duel, elle lui crie : « Et maintenant va te battre ! a Si l'on peut douter que le marquis de Pj

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fasse jamais bien bon ménage avec Monsieur Poirier, on peut espérer qu'il aura pour sa femme l'amour qu'elle mérite, et c'est sur cette impression que l'auteur a voulu nous laisser.

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