‹ Essais de critique dramatiqueChapitre 3 sur 17 · MUSSET ET LE ROMANTISME · texte numérisé non relu

MUSSET ET LE ROMANTISME

Musset, dans les Lettres de Dupuis et Cotonet . s'esl agréablement moqué du romantisme, et s'est efforcé de prouver que ce n'était qu'un mot. En effet, dit-il, les prétendues innovations de 1830, suppression des unités théâtrales, mélange du sérieux et du comique, ne sont au fond que des vieilleries qu'on a esr sayé de rajeunir. A part un Moyen Age de convention et un vague mysticisme, les auteurs modernes ne nous apportent à peu près rien de nouveau. Il serait naïf de prendre cette démonstration au sérieux ; c'est une satire et rien de plus. A toutes les révolutions littéraires, il serait possible d'opposer de pareilles fins de non-recevoir, et avec un peu de souplesse d'esprit, on arrive toujours à montrer que le neuf n'est que du vieux. C'est à peu près ainsi que M. Jules Lemaitre a prouvé naguère que les non-

veautés d'Ibsen. Tolstoï, et tutti quanti, étaient déjà dans George Sand.

Le romantisme n'est pas une doctrine parfaitement cohérente et aisée à définir, ç*a été plutôt un état d'esprit assez complexe, et qui s'est traduit sous des formes assez différentes les unes des autres. Hernani et La Chronique de Charles IX, Indiana et La Tour de Nesle, Chatterton et Rolla s'y rattachent également. Le goût de la couleur, celui des sensations fortes , des tentatives de réalisme dans la forme se combinant avec un idéalisme extravagant dans les idées et les sentiments , l'outrance dans la pensée et surtout dans la passion, voilà quelques-uns des traits qui caractérisent cette époque curieuse. Or il suffit de parcourir les premières poésies de Musset pour voir à quel point il a subi l'influence de son milieu et de son temps. Quelle ardeur de néophyte ! et comme il a hâte d'épuiser toutes les sources d'inspiration qui ont récemment jailli du sol! Il se moquera , dans Namouna , des faiseurs d'orientales qui décrivent

Quelque ville aux toits bleus, quelque blanche mosquée.

Mais qu'avait-il fait autre chose à ses débuts? Dans Don Paez et ailleurs, n'a-t-il pas payé son tribut au goût du jour pour la couleur et pour l'exotisme? Mais ce qui rapproche surtout Musset des romantiques ses contemporains, c'est l'idée qu'il se fait de la passion, de sa beauté propre et des droits qu'elle confère. Qu'est-ce que Frank et Rolla,

sinon les héros de la passion effrénée , qui prennent plaisir à fouler aux pieds tous les préjugés bourgeois et surtout la morale ? Qes personnages ont au front le, signe caractéristique du héros romantique, la révolte contre les conventions sociales. "Tî^ërTcïïûruliTulresîgTieT ^ la tristesse incurable. Ils portent tous leur cœur en écharpe, et se glorifient de leur souffrance comme d'un priv qui* les tire hors de pair et les distingue du troupeau. Il y a, il est vrai, une différence entre Musset et les autres romantiques, c'est qu'il se raille luimême et ne prend pas au sérieux ses propres créations. Mardoche n'est qu'une longue gouailleri il y a une gaminerie voulue dans .la Préface de La Coupe et les lèvres. Mais là même Musset avait un précurseur, et Byron, devant lequel tous les romantiques s'inclinent respectueusement, lui avait tracé la voie. D'ailleurs, il ne faut pas plus se faire illusion dans un sens que dans l'autre, et l'on se tromperait tout autant à croire que Musset n'est jamais sérieux qu'à croire qu'il l'est toujours. Il y a de l'affectation dans son scepticisme. Prenez, par exemple, La Coupe et les lèvres : la dédicace est une raillerie de tous les principes. Tournez quelques pages et lisez le monologue de Frank. Les tourments de l'âme qui s'y font jour à travers bien des déclamations ne s'accordent guère avec cet étalage d'incrédulité railleuse et souriante. Où sont les vrais sentiments du Musset? Cela oVpend des moments, et je ae vois pas de raison pour exiger d'un pout».-. surtout d'un poète de vingt ans . cet accord constant

avec lui-même qu'on ne trouve pas toujours chez un philosophe.

Tout ce que je prétends retenir de ce qui précède, c'est que Musset, tout en se moquant des romantiques, fut un des leurs. Mais il en est de lui comme de tous ceux qui, dans ce groupe, avaient une vraie valeur : sous la rhétorique de l'école et à travers les développements de convention, son originalité se laisse entrevoir. M. Faguet a insisté avec raison sur l'importance des stances :

J'ai dit à mon cœur, à mon faible cœur...

qui expriment si fortement ce goût passionné de sentir et de souffrir , une des sources profondes de l'inspiration du poète. Plus d'une fois, à travers les affectations à la mode et sous un hyronisme de convention, on sent déjà le dédain du convenu, du banal, du faux, cet « amour pour l'âpre vérité » que plus tard il devait louer chez Molière, et qu'il sentait dès lors si vivement en lui-même. Ce qu'à ses débuts il a d'outré, par conséquent de faux, dans la forme, trahit souvent un effort mai concerté , mais sincère et impatient, vers le vrai.

Nul poète plus que lui n'a vécu ses vers: il n'a pas fait deux parts de lui-même, et il a été romantique dans sa vie comme dans ses premiers écrits. Les détails nouveaux que Mme Arvède Barine nous a donnés sur le séjour à Venise et sur l'amour à trois entre George Sand, Musset et Pagello, éclairent admirablement ce côté de sa nature. Que l'on relise, à la lueur

de ce témoignage, La Confession d'un enfant du siècle, llolla, La Coupe et les lèvres, Namouna, on aura tous les documents nécessaires pour bien comprendre la nature du poète el le caractère de ses premières poésies. Avant même d'avoir connu le grand amour, celui qui lui inspira ses pièces immortelles, il avait cherché dans des aventures vulgaires les émotions fortes dont il avait besoin. La théorie dangereuse contenue dans les fameux vers :

Aimer est le grand point, qu'importe la maîtresse Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse?

il l'avait pratiquée avant de la prêcher, et dans son ardente recherche de la volupté , il avait appris à connaître ce dégoût dont il se sentait mourir. Dégoût du plaisir, dégoût de lui-même. Remords aussi, mais accompagné du sentiment profond qu'il ne remonterait jamais la pente qu'il avait descendue. Le morceau célèbre :

Ah ! malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!

exprime ce sentiment avec force, et il est essentiel pour comprendre, non seulement La Coupe et les lèvres, mais la plus grande partie de l'œuvre de Musset.

Ce qui le distingue surtout des romantiques, c'esl que les souffrances de ses héros sont senties pins qu'imaginées. Sans doute, il a lui-même décrit la malanTe du siècle, et, dans ses traits essentiels,"

c'est bien la même qu'on trouve chez les Hernani et les Didier, les Antony, les Bénédict, comme chez le René de Chateaubriand, le Manfred de Byron. Musset a même essayé de remonter aux causes de ce mal, et il les a trouvées principalement dans l'inaction de la jeunesse après 1815, succédant à l'activité fiévreuse des contemporains de Napoléon. Mais estce bien de ce mal-là que souffrent ses héros à lui ? Est-ce que Frank et Rolla ne sont pas profondément différents des autres héros de roman et de drame dans cette même période? Si; il y a une différence essentielle : c'est que les personnages de Musset souffrent de leurs propres fautes, et qu'ils le savent. Leur plaie incurable, c'est la débauche\ Il y a là moins de grandeur sans doute, mais peut-être plus de vérité.

C'est en regardant en lui-même, c'est en écoutant ce que lui disait sa conscience aux heures de remords tardifs et de lucidité, que Musset a conçu son poème de La Coupe et les lèvres. Il l'a appelé poème dramatique, et ce nom est justifié. Ce qui en fait le véritable intérêt, c'est la peinture de l'âme de Frank et de la destinée dont il est lui-même l'ouvrier. Il a conquis l'indépendance, la fortune et la gloire; mais son cœur aspire à autre chose ; le bonheur semble à sa portée, il n'a qu'à étendre la main pour le saisir, mais entre le bonheur et lui se dressent ses fautes; Monna Belcolor tue Déidamia. Yoilà l'idée générale ; pour l'empêcher de rester une pure abstraction, qui aurait pu servir de soutien à un poème symbolique, non à un drame , il nous a fait passer

par la série des sentiments que "traverse Frank depuis le moment où il prend en dégoût sa modeste et innocente vie de chasseur, jusqu'au jour où il s'aperçoit qu'il a été chercher bien loin et inutilement le bonheur qui L'attendait cà son foyer.

Ce qui est bien remarquable, ce qui prouve chez Husset une vocation dramatique, c'est que la liberté très grande que lui laissait sa conception n'a pas fait tort a l'unité de son œuvre. Ce qui est faible dans son poème, c'est la couleur locale; la peinture du Tyrol est faite de chic ; le poète a pris le Tyrol comme il aurait pu prendre l'Ecosse, l'Allemagne ou l'Italie ; ce n'est pas les montagnes et les lacs qui l'intéressent, c'est l'àme, et non pas celle des montagnards chez lesquels il a placé son action, mais celle de son héros, qui visiblement n'est pas plus tyrolien que français ou espagnol. C'est un jeune homme au tempérament ardent, un homme d'action, mais en même temps un homme de pensée et de rêverie. Musset a mis en lui à la fois ce qu'il aurait voulu être et ce qu'il était ; il s'est contenté de simplifier la vie, et en réduisant la part des événements, de faire plus grande celle de la pensée. Or cette pensée, ce n'est pas le lieu commun qu'exprime l'épigraphe du poème : Entre la coupe et les lèvres, il reste encore de la place pour un malheur ; c'est cette idée que nous faisons nous-mêmes notre destinée, que ce n'est pas du dehors que nous sommes punis, mais que nous trouvons notre punition dans les conséquences fatales de nos actes. Et cette vérité générale est particularisée comme il convient dans

un drame, où les idées doivent se personnifier dans les caractères individuels. C'est ainsi que le débauché Frank sera frappé dans son bonheur par la courtisane Belcolor. c'est-à-dire par la débauche même.

Si j'ai insisté sur ce poème , c'est pour deux raisons : d'abord, par sa couleur byronienne et mélodramatique, il caractérise bien la première période de la vie littéraire de Musset; ensuite, il est bien réellement la première ébauche de ce que sera son théâtre, et l'on peut dire que l'inspiration fondamentale en est analogue à celle de la plupart de ses pièces.

Parmi ces pièces, les seules qui comptent ont été écrites, sauf Carmosine, de 1833 à 1836. On pourrait en conclure a priori que la date de chacune d'elles n'a pas une grande importance, et qu'on peut retrouver dans toutes des idées et des sentiments analogues. Et c'est ce que confirme l'étude de ces pièces faite de près et avec soin. Il n'y a donc pas à tenir grand compte de leur ordre chronologique, et il vaut mieux les classer suivant leur contenu, suivant les idées qu'elles expriment et la forme particulière que l'auteur leur a donnée.

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