LORENZACCIO
Musset a écrit deux drames, très différents l'un de l'autre, mais surtout de valeur très inégale : An-
>lcl Sarto et Lorenzaccio. André del Sarto n'est certes pas une' œuvre méprisable. Elle respire, comme presque tout ce qu'a écrit L'auteur, l'amour de la vérité. Le choix du héros s'explique par la prédilection de Mussel pour l'art el pour les grands artistes de la Renaissance italienne. Il s'explique aussi par / la sympathie pour une nature où il sentait une certaine analogie avec la sienne. Peindre une âme désorganisée, rongée, comme détruite par un amour qui est une maladie, mettre en contraste la profondeur de cet amour et l'indignité de la femme qui en est l'objet, on comprend que cela ait tenté un poète. Mais sa pièce n'est guère qu'une esquisse. Le rôle d'André est le seul qui soit dessiné, et l'action dramatique est tout cà fait insuffisante. Par exemple, la le entre André et Cordiani au quatrième acte, n'est guère autre chose qu'un long monologue d'André, qui étale aux yeux de Cordiani le crime commis contre l'amitié , comme Auguste reproche sa faute à Cinna ; avec cette différence , que la scène de Corneille a une gradation et une conclusion qui manquent absolument à celle de Musset.
Lorenzaccio n'a pas été écrit pour être représenté, mais c'est une pi ntiellement dramatique, et
l'on conçoit très bien qu'avec certains changements elle peut être jouable. Dans tous les cas, l'intérêt qu'elle produit est bien de la nature de celui qu'excite le théâtre. Pour le comparer avec des œuvres du môme ordre, de forme dramatique, mais écrites par L'auteur sans l'idée qu'elles pussent être jouées, par exemple les Scènes historiques, de Vitet. oal'Âbélardi
de Ch. de Rémusat, c'est du second, non des premières, qu'on pourrait justement le rapprocher. Car tandis que, pour Vitet, la forme dramatique si qu'un moyen de rendre l'histoire plus vivante en ajoutant à ce qu'elle nous apprend ce qu'elle nous permet de deviner. Musset, comme Rémusat. ne s'intéresse à l'histoire que comme à une illustration de la nature humaine ; pour l'un Abélard et saint Bernard, pour l'autre Lorenzaccio et Alexandre de Médicis. sont moins des personnages historiques que des exemplaires curieux de l'humanité. f Le drame de Lorenzaccio. c'est en un certain sens un drame romantique, mais il ne ressemble guère à ceux qu'on vit éclore aux environs de 1830) Musset était encore romantique en ce sens qu'il n'était pas encore réconcilie avec les classiques. Je sais bien qu'il a écrit des 1831 :
Racine, rencontrant Shakspeare sur ma table, S'endort près de Boileau qui leur a pardonné.
Il n'en est pas moins vrai que Shakspeare à ce moment fait grand tort à Racine, et que c'est l'influence du premier, non celle du second, qui se fait sentir dans sa pie^e\Ell cite suivant la poétique du
temps, sans aucun souci des unités: le sérieux et le familier, le ton bouffon et le style noble s'y mêlent 0:1 s'y succèdent sans cess*:-} Qu'est-ce donc qui fait e draine ressemble si peu à ceux de V. Hugo? Il y a dans les drames de Hugo deux éléments qui semblent incompatible st la fantaisie la plus
audacieuse, les plus grandes libertés prises avec l'histoire, et en même temps un sentiment profond de la couleur historique , et un don merveilleux de
reconstitution d'une époque. Ruy-Blas esl le roman le plus invraisemblable et en même temps une peinture saisissante de l'Espagne au temps de Charles II. Les Burgraves donnent la sensation de l'Ailedu moyen âge; Marion Delormr. de Paris au temps de Louis XIII. Ce qu'il y a souvent de plus faible dans les drames de V. Hugo, c'est le caractère du héros. Quelles étranges marionnettes qu'Hernani , Didier, Ruy-Blas! Magnifique éloquence, mais de caractères point. Musset, au contraire, a fconçu sa pièce en vue du caractère de son héros, et : certainement par là qu'elle nous intéresse. Nous n'en sommes plus à croire aujourd'hui qu'il y a urta psychologie à l'usage des romantiques et une à l'usage des classiques; déjà Musset, dans un e célèbre, avait rapproché Racine de Shaks- ■eare. Il est vrai que dans le même passage il avait fait entre Calderon et Mérimée un rapprochement assez contestable. Mais, pour Racine et Shakspeare, le fond de la pensée est vrai. Ce qui les sépare le plus profondément, c'est la forme de leur drame. Sbakspeare donne plus à l'action, et essaye de reproduire la réalité dans sa multiplicité et sa variété. Ce n'est pas assez pour lui de faire vivre des âmes ; il veut montrer comment les sentiments et les passions s'insèrent dans la trame de notre existence, comment ils intéressent même le détail et l'extérieur de notre vie; ce n'est, par conséquent, qu'en nous 4on-
nant la sensation de cette vie qu'il atteindra à ce qu'il considère comme la vérité. Il est donc obligé de multiplier les personnages et les épisodes , et l'unité d'impression, qui est la loi pour lui comme pour Racine, doit se concilier avec cette richesse et cette variété de sensations par lesquelles nous nous sentons vivre.
. C'est dans le système shakspearien que Musset a écrit sa pièce. Au lieu de concentrer l'intérêt sur trois ou quatre acteurs principaux ." comme le font les classiques, il le disperse sur une trentaine de personnages, dont quelques-uns sont les héros de son drame, dont les autres, qui ne figurent que dans une scène ou deux et n'ont quelquefois qu'un mot à dire, sont là comme des décors vivants, destinés à préciser le lieu et le temps de l'action, à nous indiquer dans quelles circonstances, au milieu de quelles mœurs, le caractère de Lorenzo s'est développé et sr> projets ont pu prendre naissai
Le danger de ce système dramatique, c'est qu'en cherchant à peindre la vie, on peut oublier de dégager l'idée essentielle qui est l'objet même et la raison d'être de l'ouvrage. Il faut se tenir à égale distance de la sécheresse et de la surabondance. On ne doit faire place, parmi les traits de mœurs qui peignent un peuple et une époque, qu'à ceux qui nous aident à comprendre l'action particulière dont il s'agit et le héros auquel on veut nous intéresser j(Daris le cas actuel, l'auteur essaye de nous faire voir à quel misérable état la tyrannie a réduit Florence , pour quelles causes cette tyrannie se maintient, et en
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môme temps comment l'idée de se débarrasser du tyran a dû se présenter à plus d'un esprit/je ne dis pas que tout, dans le tableau que nous présente Musset, soit d'une nécessite rigoureuse. La séduction de la marquise de Gibo par Alexandre, séduction favorisée par le cardinal Gibo son beau-frére; n'a certainement aucun rapport direct avec l'action; Musset a probablement cédé au plaisir de nous peindre un cardinal d'alors, sans préjugés et sans conscience, et de nous montrer le rôle qu'une aventure d'alcôve pouvait jouer dans la politique. La scène, <,, charmante d'ailleurs, où le jeune peintre Tebaldeo nous dévoile son àme d'artiste naïf, restée intacte au milieu de la corruption générale, semble aussi purement épisodique. Mais ces scènes-làsont rares, et en général les peintures de mœurs ont un intérêt dramatique Gomme Musset n'écrivait pas pour être joué, mais seulement pour être lu, il n'a pas pris le soin de lier ces scènes les unes aux autres, et surtout de marquer par une gradation sensible que l'action marche, que le projet de Lorenzo mûrit, que le dénouement approche. (Mais, en multipliant les scènes et les personnages, il varie nos points de vue : tantôt il nous fait assister à la sortie d'un bal au palais Nasi ou à la fête religieuse et populaire de Mont Olivet, et c'est pour lui l'occasion de nous peindre par un bout de dialogue, par un simple mot. les bourgeois conservateurs ou révolutionnaires, les gens du peuple, les écoliers, les gentilshommes. Ici. c'est le duc de Florence qui , accompagné de son coupe-jarret Giorno, vient enlever la nuit une fille
d'artisan ; ailleurs, c'est la dernière troupe des bannis qui quitte la ville en la maudissant.
C'est l'état moral de Florence, bien plus que son éclat artistique ou le côté pittoresque de ses mœurs, que Musset nous a représenté. Florence a été récemment une république, et elle s'en ressent encore: les citoyens ont encore de la fierté et osent quelquefois parler de leurs droits. Ce qui fait la force du despote brutal que l'accord de Charles- Quint et du pape leur a imposé, ce n'est pas seulement la garnison étrangère établie dans la citadelle, c'est que les mœurs sont en décadence, c'est que la mollesse domine chez les uns. l'ambition chez les autres, et surtout qu'ils ne s'entendent pas pour résister à l'oppresseur commun \Les familles nobles, !'■> Ruccellaï. les Aldobrandini, les Strozzi. frémissent sous le joug, mais elles sont trop divisées pour permettre à l'une d'elles de prendre la tête du mouvement. D'ailleurs, la cruelle expérience des désillusions antérieures leur a ôté la confiance et le goût d'agir. Ceux qui sont capables de frapper un coup sont des têtes brûlées comme Pierre Strozzi ; ceux qui. comme son père le vieux Philippe, ont à la fois de la tête et du cœur et pourraient être des chefs ^' véritables, sont trop découragés pour entreprendre quoi que ce soit : ils craignent que, le lendemain de la chute du tyran, une autre tyrannie ne renaisse, et ils savent que c'est eux. leurs enfants, leurs amis, qui seraient kjs premières victimes d'une réaction. Ainsi, chez le peuple, de l'indignation, des murmures, mais tout s'évapore en paroles; chez les nobles,
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de L'indifférence, de l'égoïsme ou du découragement ; tel est, «-il résumé, le tableau que Musset nous présente.
Mais ce tableau n'est fait que pour encadrer la figure de Lorenzaccio, car c'est elle qui avant tout intéressait l'auteur et qui lui avait ré l'idée
d'entreprendre sa pièce. Ce qui passionne dans un caractère de ce genre, c'est ce qu'ila de mystérieux,
si Le problème psychologique qu'il nous pose. En effet, qu'est-ce que l'histoire nous apprend sur Lorenzo de Médicis ? Qu'il assassina son cousin Alexandre, duc de Florence, le 6 janvier 1637, On sait de plus que, pour gagner la confiance d'Alexandre . il lit fait son complaisant et son entremetteur. On sait enfin que ce fut un meurtre inutile, car au despote assassiné en succéda un autre, moins brutal et plus rusé, Cosme de Médicis. Il y a, dans ces renseignements que nous donne l'histoire, de quoi exciter notre curiosité, mais non pas de quoi la satisfaire. Lorenzo de Médicis était-il un Brutus, se faisant le flatteur d'un nouveau Tarquin pour le frapper plus sûrement? C'est la conception qu'Alexandre Dumas a adoptée dans son drame de Lorenzino, joué en 1842, et dont le sujet est le même que celui de Musset. Mais, si c'est là une conception qui parait naturelle, la première qui se présente à l'esprit et celle qui semble le mieux d'accord avec les faits, que d'objections ne soulève-t-elle pas! On nous dit que Lorenzo a le cœur pur et qu'il a vécu dans la débauche, qu'il est ardemment républicain et qu'il
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d'un tyran. Cela est-il possible ? Pour tromper Tarquin, Brutus a contrefait l'insensé, mais il 'ne s'est pas fait le valet dévoué et sans scrupules du des* pote. L'homme qui pendant des mois se sera fait le pourvoyeur et l'espion du duc Alexandre aura-t-il, le jour venu, l'énergie de le frapper?
Et cependant les faits sont là ; on peut essayer de les interpréter, mais on ne peut les supprimer; tout invraisemblable que paraisse la conduite de Lorenzo, il faut bien admettre qu'il l'a tenue. Ne peuton pas l'expliquer en se représentant quelle éducation il avait reçue des hommes, des mœurs, des idées de son temps? Figurons-nous un jeune Florentin de noble race , tout enflammé des souvenirs classiques, et qui a, comme Lorenzo , composé une tragédie de Brutus en sortant du collège. Il est nourri des anciens, mais il est nourri aussi de Machiavel, et c'est au moyen des doctrines du Prince qu'il a commenté Tite-Live et Plutarque. Il se dit que la politique et la morale sont deux; que dans un monde corrompu et sanguinaire la vertu pure et farouche est une duperie ; que, pour assurer la liberté et le salut de l'Etat, il ne s'agit pas de faire la petite bouche, qu'il faut employer les moyens efficaces et surtout ne pas avoir peur des mots. Pour conquérir le titre de libérateur de l'Italie , tous les moyens lui seront bons. Il a voulu d'abord tuer le pape Clément VII, un Médicis comme lui ; mais on l'a banni de Rome avant qu'il eût pu faire son coup. Il est donc venu à Florence, et il s'est insinué dans la faveur du duc Alexandre, on sait par quels moyens.
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Les insultes des Florentins, le mépris de ses amis et de ses parents, le dégoût que sa conduite lui inspirait à lui-même, il a tout supporté dans l'attente du jour désiré où il tuera le duc, et où du même coup il reconquerra, avec sa propre estime, la reconnaissance de ses concitoyens.
Ainsi conçu, Lorenzo n'est pas un Brutus, c'est un imitateur de Brutus, ce qui est différent, et ce qu'il y a de paradoxal dans sa conduite, ce mélange de nobles motifs et de vilaines actions qui la caractérise, peut s'expliquer par les influences de l'éducation, par les idées de son pays et de son siècle, en même temps que par une certaine exaltation maladive qui lui est naturelle/ L'originalité de Muss consiste à ne pas s'en être tenu là. Après avoir cherché comment Lorenzaccio avait pu concevoir son étrange résolution, il a voulu étudier les effets que cette resolution même a pu produire dans son esprit et dans son âme/Admettons qu'au début Lorenzo n'ait écouté que l'amour de la patrie, et qu'il se soit persuadé qu'on pouvait rester pur en se faisant le complaisant d'un débauché sans scrupules. Mais son illusion n'a pu être de longue durée ; à jouer le rôle d'un ruffian on entre peu ou prou dans la peau de son personnage, et un jour vient où l'on s'aperçoit qu'on a pris l'habitude du vice, qu'on l'a dans les moelles et qu'on n'en guérira plus. Ce n'est pas tout. A mesure qu'il faisait son métier de corrupteur, Lorenzaccio a appris à connaître les hommes, et il est effrayé de ce qu'il a découvert en si peu de temps.i Beaucoup sont méprisables, la plupart sont médio-
cres : les honnêtes gens n'ont pas l'énergie qu'il faudrait pour triompher des coquins habiles. Il pourra bien tuer le tyran, mais comment empêcher la tyrannie de renaître de ses cendres? Ce peuple que Lorenzo a voulu affranchir n'est pas digne de la liberté : il n'a ni le désintéressement ni le courage qui permettent de fonder une république durable. A quoi bon alors ? S'il ne croit plus ni aux autres ni à lui-même, pourquoi persiste-t-il dans son projet ? N'est-ce plus qu'une idée fixe, une manie ? C'est la question que lui pose Philippe Strozzi, dans une scène du troisième acte qui est la scène capitale de l'ouvrage. Philippe, honnête homme, bon citoyen, est un des rares Florentins qui aient conservé pour Lorenzaccio quelque sympathie. Il est persuadé qu'il vaut mieux que les apparences, et qu'il poursuit un but élevé et mystérieux. Lorenzo vient de lui ouvrir le fond de son cœur, et Philippe lui demande pourquoi il veut tuer le duc, s'il croit ce meurtre inutile :
Lorenzo. — Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je m'empoisonne ou que je saute dans l'Arno?... Songes-tu que ce meurtre, c'est tout ce qui me reste de ma vertu?... Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu , si mon apprentissage de vice pouvait s'évanouir, j'épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs. Mais j'aime le vice, le jeu et les filles; comprends-tu cela? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce quo tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de honte et d'infamie; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent et que l'exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche... J'en ai assez d'entendre brailler en plein vent le
bavardage humain ; il faut que le monde sache un pou qui je suis et qui il est... que les hommes me comprennent ou non, qu'ils agissent ou qu'ils n'agissent pas, j'aurai dit tout ce que j'ai à dire... qu'ils m'appellent comme ils vou-fj| dront, Brutus ou Erostrate, il ne me plaît pas qu'ils m'ou-H blient. Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tète en m'entendant frapper, je jette la nature humaine pile ou face sur la tombe d'Alexandre; dans deux jours, les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté.
Cette tirade est curieuse, et si elle n'éclaire p complètement l'âme de Lorenzaccio, elle nous aide à comprendre comment Musset a composé son personnage. Il est visible qu'il a craint par-dessus tout de le faire trop simple, et peut-être bien qu'il /L^L-compliqué au point de le rendre peuintelligible/On comprend bien que Lorenzaccio. même dégoûte de lui-même, même desillusionné sur les honnie persiste cà commettre un meurtre où il voit son rachat \ et sa justification. On a beau mépriser les hnnimes, il est bien rare qu'on renonce absolument à être es- : timé ou admiré d'eux/Mais la fin de la tirade semble contradictoire avec le commencement. Qu'on m'appelle Brutus ou Erostrate, dit Lorenzo, que m'importe"? Il n'aurait donc voulu que faire du bruit dans le monde, et, grand citoyen ou destructeur imbéci s'il y avait réussi, il serait content. Il est fort possible que le vrai Lorenzaccio ait pensé ainsi, que l'amour de la liberté n'ait été pour rien dans sa conduite, que c'ait été un virtuose du crime ou une tête vide, ambitieuse de la renommée à tout prix. Mais. entre cette conception et celle que nous avons <'\-
posée plus haut il faut choisir. Lorenzaccio ne saurait être ces deux hommes à la fois, sous peine de n'être plus rien du tout.
Il ne faut sans doute pas attacher trop d'importance à quelques mots détachés d'une scène, et il vaut mieux se reporter à l'ensemble du rôle pour saisir la vraie pensée de Musset. On peut admettre aussi qu'à mesure que l'heure du meurtre approche, Lorenzo est en proie à une exaltation nerveuse qui par moments touche à la folie, et qui peut lui faire dire ou faire d'étranges choses ; qu'à la fin de cette conversation avec Strozzi, où il a regardé douloureusement jusqu'au fond de lui-même, il lui arrive d'outrer, de fausser sa pensée. Est-ce plus étonnant que de le voir, au moment d'aller tuer Alexandre, se mettre à danser dans la rue et crier aux passants ce qu'il va faire ? Il parait certain aussi qu'il y a dans tout cela de la littérature, de l'imitation plus ou moins consciente, et que le souvenir à'Hamlet a hanté l'esprit de Musset pendant qu'il traçait le caractère de son héros. Son Florentin de la Renaissance semble pressentir Shakspeare , et il y a dans sa rêverie plus de mystère, dans son âme plus de brumes et d'obscurités qu'on n'en attend d'une âme italienne. Peut-être aussi y a-t-il plus d'amertume et d'ironie, et, chez un homme d'action, excès de méditation oisive. Je crois que Musset, après avoir . conçu très nettement son personnage, s'est laissé aller, en le composant, à y verser beaucoup de ses propres pensées et de ses propres sentiments, et que. s'il y a de l'Hamlet dans son héros, il y a aussi
de l'homme de notre temps. Il semble môme que Musset y ait mis des souvenirs personnels , et le spectre de Lorenzo, dont il est question dans la scène IV du deuxième acte, rappelle singulièrement celui dont il est question dans la Nuit de décembre. D'ailleurs, dans l'intérêt que nous inspire le personnage de Lorenzaccio, les confidences que Musset, à dessein ou à son insu, nous fait sur lui-même entrent certainement pour beaucoup ; ce mélange de l'imagination qui reconstruit ce personnage sur quelques données historiques, avec des souvenirs personnels et les pensées propres au poète qui viennent s'y ajouter, contribue au charme et à l'originalité de la pièce.