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LES SUJETS ET LES CARACTERES

Ce n'est pas qu'il faille tracer une ligne de démarcation rigoureuse entre les romans de Feuillet et ses comédies. La nature de l'invention est sensiblement la même dans les uns et les autres. Une de ses œuvres. La Clef d'or , est un roman par lettres encadré entre un début et une conclusion sous forme dramatique. C'est la seule fois qu'il se soit essayé dans ce genre mixte. Mais il est aisé de remarquer, en étudiant son théâtre, que le mode de conception, la nature de certains épisodes . sont plutôt romanesques que dramatiques, et d'autre part on trouve dans ses romans un grand nombre de scènes qui sembleraient devoir réussir au théâtre.

S s deux thèmes de prédilection , ceux qu'il a traités sous des formes très variées et avec une grande souplesse de talent, c'est d'abord la question du mariage, ensuite la question morale ou plutôt religieuse, celle de savoir si l'homme est capable de se conduire lui-même sans recourir à une aide sur-

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naturelle, sans être soutenu par un dogme, un culte, une tradition. Ces deux problèmes, sans avoir la même importance théorique, ont au point de vue pratique un intérêt égal , Surtout dans une société comme la nôtre, où les règles de la croyance et celles de la vie ont été plus d'une fois remises en question. Dans le succès qu'ont obtenu les romans et les comédies de Feuillet, je ne doute pas qu'il ne faille faire une part , à côté du talent de l'auteur, à la nature des sujets qu'il a abordés. Il y a sans doute des lecteurs qui se passionnent pour l écriture artiste; mais la plupart s'intéressent davantage aux livres où l'on ne se désintéresse pas trop d'eux, où on ne traite pas les hommes comme de simples accidents du paysage. On dit que les romans à thèse, comme les écrivait George Sand, ont vieilli. C'est bien possible : les œuvres qui ne vieillissent pas sont rares. Mais je ne suis pas sûr que Jacques et Le compagnon du tour de France parussent moins démodés si, au lieu de poser le problème de l'amour dans le mariage ou d'attaquer l'inégalité sociale , l'auteur se fut amusé, comme les Goncourt, à nous peindre minuinent les dessous du Paris bohème ou les faits et gestes d'une servante hystérique.

Si donc c'était par calcul que Feuillet eût choisi comme thèmes de ses romans quelques-uns des problèmes qui nous préoccupent, le calcul n'aurait pas été mauvais. Mais il n'a fait que suivre la pente naturelle de son esprit, en même temps que la tradition de ses devanciers. Les romantiques, qu'il est de mode aujourd'hui de représenter comme n'ayant

innové que dans la forme , ont cependant posé les premiers certaines questions d'ordre moral ou social sur lesquelles on a beaucoup écrit depuis. Ce qui était nouveau dans les œuvres de début de Feuillet, ce n'était donc pas qu'on y discutât des théories, c'est que l'auteur prenait le contre-pied de ce qu'on avait soutenu avant lui. « C'est de Musset qu'il procède, » dit avec raison Sainte-Beuve, « mais en homme d'esprit il ne songea à l'imiter qu'en le contredisant. » Il faut ajouter que, ses préférences personnelles mises à part, Feuillet subissait, comme Augier à ce même moment, l'influence d'une réaction générale contre les théories et les tendances romantiques. Les jeunes de 1830 avaient sapé les bases delà société, le mariage, la famille ; les jeunes de 1850 travaillèrent à les raffermir, et on ne les applaudit pas seulement parce qu'ils avaient du talent, mais parce qu'ils rassuraient les esprits effrayés.

La réhabilitation du mariage était donc à la mode ; mais comment s'y prendre pour le réhabiliter ? Augier, dans Gabrielle. avait opposé à une femme déséquilibrée et romanesque, sorte de Madame Bovary en herbe, un mari doué de toutes les qualités, y compris une qui risque de lui coûter cher, une confiance généreuse en la vertu de sa femme. Le procédé de Feuillet est moins simple , et me parait témoigner d'une observation plus fine, d'une connaissance plus approfondie du sujet. Voici en substance ce qu'il en pense et ce qu'il en a dit sous vingt formes diverses. Le mariage tel qu'il existe, con-

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Btitué par l'Eglise, affermi par une tradition de

plusieurs siècles, est une institution qui a fait s»-s preuves. Non seulement elle est La pierre angulaire de la famille, mais elle est pour ceux qu'elle unit par des liens indissolubles un soutien et une garantie. Dans le mariage seul nous trouvons la dignité de la vie, le développement de nos meilleurs instincts, et une image affaiblie, imparfaite, terrestre pour tout dire, mais une image de ce bonheur céleste que le prêtre promet aux deux .poux au pied de l'autel. En retour des avantages qu'il nous confère, il serait étrange que le mariage n'exigeât pas de nous certains sacrifices, et il en exige en effet. Enchaîner sa liberté à jamais , jurer d'être toujours fidèle, alors qu'on n'est qu'une créature de chair, d'aimer non pas pendant quelques mois, mais jusqu'au tombeau, un époux qu'on connaît à peine, une femme qu'on connaît moins encore (car qui peut deviner dans une mariée de vingt ans ce que la femme sera à trente ?), ce sont là de graves engagements. Et cependant, si l'on n'est pas résolu à les tenir, il vaut mieux s'abstenir du mariage, qui en dehors de ces conditions n'est plus qu'une comédie indécente, un marché honteux, une source de malheurs certains et à peu près irrémédiables.

Or, si Ton compare sans parti pris le mariage tel qu'il se pratique autour de nous avec l'idéal que nous venons de tracer, il est facile de voir que l'idéal et la réalité ne se ressemblent guère. La critique que George Sand en a faite dans Valeniine «'t dans Tndiana renferme une grande part de vérité.

Seulement les remèdes qu'elle propose pour guérir le mal sont pires que le mal lui-même. A quoi bon, dit Feuillet , imaginer un type nouveau et chimérique, alors qu'il existe un type achevé, qui est le mariage chrétien tout simplement"? Ce n'est pas l'institution, ce sont les hommes qu'il faut corriger. Et la première chose à faire pour cela , c'est de ne point s'aveugler volontairement et de voiries choses telles qu'elles sont. Envisager sans illusions le mal dont on souffre , c'est la première étape de la guérison.

Feuillet n'est pas un moraliste de profession, mais ce n'est pas davantage un pur artiste, et l'inspiration morale de ses romans ou de ses drames en est un des caractères essentiels. Il a des idées arrêtées sur le mariage, et ses œuvres sont des preuves à l'appui de ses théories. Lisez l'un après l'autre ces quatre romans : Un Mariage dans le Monde. Histoire d'une Parisienne, La Morte, Honneur d'artiste, vous reconnaîtrez que malgré de grandes différences dans la conception et surtout dans le dénouement, il s'agit de nous montrer les conséquences quelquefois tragiques, toujours graves, d'une erreur commise au début d'un mariage. Inégalité d'âge ou d'éducation, divergences radicales de nature ou d'opinion sur des points essentiels, un de ces germes de discorde et de malheur y a été déposé, et c'est à son développement que l'auteur nous fait assister.

Dans dé pareils sujets, l'art du romancier consiste à grouper les plus importants parmi les mille détails dont se compose notre vie de tous les jours, à obser-

ver les gradations insensibles par Lesquelles se préparent et s'opèrent les transformations profondes des cœurs M. de Rias. le héros d'tfn Mariage dans le Monde, a fait à la fois un mariage d'amour et un mariage de raison. Non seulement toutes les convenances y sont réunies, mais surtout il semble que les deux époux y apportent cette harmonie naturelle des cœurs et des intelligences, cette bonne volonté réciproque, qui sont les plus sûres garanties de bonheur. Cependant leur ménage ne tarde guère à tourner aussi mal que la plupart de ceux de leur monde. Pourquoi? Pour vingt raisons, dont pas une, prise à part, ne parait avoir d'importance, mais qui, réunies, aboutissent à un désaccord irrémédiable, à une faillite de toutes les espérances que les deux époux avaient pu légitimementeoncevoir. M. de Rias, qui a trente ans, se plait moins au bal et au spectacle que sa femme, qui en a vingt. 11 aimerait à passer quelquefois la soirée avec elle au coin de son feu; mais elle n*en a guère envie, et l'éducation qu'elle a reçue ne l'y a guère préparée. Intelligente, mais trop ignorante pour soutenir une lecture ou une conversation sérieuse, elle craindrait de s'ennuyer et peut-être aussi d'ennuyer son mari. Celuici reprend donc ses habitudes de cercle, et laisse sa femme aller au bal avec sa mère. Il ne la voit plus qu'aux heures des repas. Il y a entre eux un véritable divorce moral, et il suffira d'un incident quelconque pour qu'ils se voient tout à coup au bord de l'abîme où peut sombrer l'honneur de la femme et le bonheur de tous deux.

Dans la Morte, les caractères sont différents, mais c'est la même façon de les peindre, en étudiant au jour le jour l'action lente et continue des petites causes qui déterminent les grands changements dans notre vie morale. C'est un peu par bravade, par entêtement, par amour de la difficulté, que M. de Vaudiicourt, libre penseur, a tenu à épouser la pieuse et charmante Aliette de Gourteheuse, qu'on lui refusait à cause de ses opinions. Il s'est flatté que la vie de Paris aurait raison des excès de piété de sa femme, de même que celle-ci a espère amener peu à peu son mari à ses croyances, non par une prédication maladroite, mais par la douce influence de soi exemple et de ses vertus. Tous les deux se sont tromet le progrès de leur désillusion réciproque esl marqué par l'auteur avec beaucoup de précision el de finesse. C'est une contre-partie assez piquante d'Un Mariage dans le Monde. M. de Rias voulait retenir sa femme chez elle, lui donner le goût de la vie d'intérieur. M. de Yaudricourt. au contraire, sans empêcher la sienne d'aller à la messe tous les jours, voudrait qu'elle l'accompagnât au Bois le matin , qu'on la vit quelquefois au bal, qu'elle ne craignit pas d'aller avec lui au Palais-Royal ou aux Variétés. Il est vaincu dans la lutte; il renonce à Paris, il s'installe à la campagne, à la grande joie de sa femme. Mais c'est elle alors qui s'inquiète en voyant M. de Yaudricourt. qui n'a pas de goûts bucoliques, bailler et regretter le boulevard. Encore un ménage désuni, à la merci des accidents, qui ne manquent jamais de se produire en pareil cas.

A ce don d'analyser les inflnimenta petits de la vie du cœur. Feuillet joint celui d'inventer des situations saisissantes, de celles qu'on appelle couramment et improprement des situations dramatiques. Une situation dramatique véritable, c'est celle que fauteur a su nous faire prévoir ou désirer; c'est la BCène de Rodrigue et de Chimène après La mort du Comte; c'est la situation d'OEdipe, dont toutes les paroles, toutes les démarches, annoncent ou préparent Forage prêt à fondre sur sa tête. Un autre signe auquel on reconnaît les situations dramatiques, c'est qu'elles sont grosses de conséquences immédiates ou lointaines, quelles marquent un tournant de l'action. Lorsque Phèdre apprend par un mot de Thésée qu'elle a une rival»'. qu'Aricie a trouve le chemin du cœur d'Hippolyte, les remords qui le torturaient font place pour un instant à la jalousie, à la haine; elle se tait, et elle perd par son silence celui qu'elle avait voulu sauver. Les situations qu'imagine Feuillet ne sont pas conçues avec cette puissance ; elles ont cependant leur mérite et leur intérêt.

Dans l'Histoire d'une Parisienne , M. de Maurescamp a provoqué Jacques de Lerne, qu'il soupçonne à tort d'être l'amant de sa femme. En vain celle-ci Ta supplié, s'est jetée à ses pieds; le mari est resté inflexible : le duel doit avoir lieu dans l'après-midi à la frontière belge , et Jeanne de Maurescamp attend la dépêche qui lui annoncera le résultat. Il y a dans Un Cœur de femme, de Paul Bourget, une situation analogue , mais traitée d'une toute autre ma-

nière. Bourget nous fait suivre d'heure en heure, parfois de minute en minute, les sentiments, les angoisses . et comme les pulsations du cœur de son héroïne. C'est le triomphe de l'analyse. Chez Feuillet tout est en action. Nous assistons à cette longue, à cette mortelle journée d'attente, depuis le moment où elle a entendu son mari partir à l'aube jusqu'à celui où elle ouvre la dépêche fatale. Elle essaye de tuer les heures; elle se promène dans son jardin, elle va assister à la toilette matinale de son enfant; elle fait venir sa mère, espérant qu'elle soutiendra son courage. Mais elle a beau faire, pas une minute sa pensée ne peut se fixer sur autre chose que sur ce duel qu'elle voudrait oublier. Au milieu de ses perplexités, elle entend sonner, et elle voit passer dans le jardin le prévôt Lavarède qui vient donner sa leçon d'escrime à M. de Maurescamp. Elle le met au courant, et l'interroge sur l'issue probable du duel. « Le nom de l'adversaire? — M. de Lerne. — Dans ce cas , Madame, je crois que vous pouvez être bien tranquille. » Et Lavarède explique à Jeanne que M. de Lerne. blessé au bras dans un duel précédent, se fatigue vite et ne pourra tenir tète à son mari : « Alors vous croyez qu'il va tuer M. de Lerne ? — Oh! le tuer..., j'espère que non, mais certainement il le blessera ou il le désarmera, ce qui est le plus probable..., du moins si la querelle n'est pas très sérieuse. — Mais enfin, Monsieur, vous êtes sûr que je n'ai rien à craindre pour mon mari, qu'il ne peut être blesse, lui? — J'en suis persuadé, Madame. » La scène est aussi sobrement exécutée que

fortement conçue. Chaque mot que di1 le prévôt pour rassurer Mme de Maurescamp esl pour elle un coup «lr poignard, el pendanl que Lavarède explique

son trouble par les inquiétudes que lui cause le danger de son mari, nous devinons trop que c'est dans un autre sens qu'il faut l'interpréter. Il n'y a

rien dans le théâtre de Feuillet qui soit supérieur pour l'effet dramatique à cette scène épisodique d'un de ses romans.

Ce genre de talent n'est nulle part plus visible que dans Monsieur de Camors, la plus forte des œuvres où Feuillet a développé sa thèse favorite, sur l'impossibilité d'une morale séparée de la religion. i - scènes dramatiques qui abondent dans ce roman, au point qu'on se demande si l'auteur ne l'avait pas d'abord conçu sous forme de pièce, naissent pour la plupart d'une même situation diversifiée avec beaucoup d'art. M. de Camors doit tout à son parent , le général de Campvallon . qui l'a aidé de sa bourse alors qu'il n'avait rien , qui l'a fait nommer député, qui l'a traité en toute occasion comme un fils adoptif. Le général a épouse à soixante ans une fille de vingt-cinq, une orpheline belle et sans fortune, Mlle Charlotte d'Estrelles, cousine de Camors, éprise de celui-ci, et qui lui a offert sa main avant d'accepter celle de M. de Campvallon. Camors a refusé, non sans hésitation, car la beauté de Charlotte a fait grande impression sur lui, mais il a craint qu'un mariage pauvre n'entravât sa carrière. Il a bien prévu qu'en face de la cousine qui après s'être offerte à lui est devenue la femme

d'un autre, sa situation serait plus que délicate. Mais il s'est flatté d'en sortir à son honneur; il s'eaj dit que la femme de son bienfaiteur devait être plus sacrée pour lui que pour tout autre : tromper le général serait de sa part une infamie, et il s'est juré qu'il ne la commettrait pas. Serment difficile à tenir, car Mme de Gampvallon le soumet à des épreuves d'autant plus terribles que derrière ses coquetteries on sent la sincérité . et qu'elle tient moins encore à se venger de l'homme qui l'a dédaignée qu'à satisfaire une passion que les obstacles ne font qu'aviver.

Ce qui caractérise la plupart des scènes entre Camors etMme de Campvallon. c'est qu'elles sont théâtrales encore plus que dramatiques. Le décor y joue un grand rôle, et les attitudes des personnages y ont autant d'importance que leurs sentiments. Il y en a une qui se passe dans le jardin du château de Campvallon : pendant que la jeune femme se promène au bras de son cousin , un orage éclate et les force à se réfugier dans une vieille chapelle à demi ruinée ; les éclairs et les coups de tonnerre scandent les paroles, pleines tour à tour de colère et d'amour, de menaces et d'aveux mal déguisés . que Mme de Campvallon adresse à M. de Gamors. Une autrefois c'est à l'Opéra : on joue Les Huguenots. A la fin du quatrième acte. Camors vient saluer sa cousine, qu'il trouve seule dans sa loge, et cachant malles larmes qu'elle vient de répandre. Elle lui parle avec émotion de ces belles amours du seizième siècle auxquelles le danger toujours prochain communi-

quait une grandeur el une poésie qui manquent à nos petites intrigues de salon. Elle rêve ainsi tout haut devant lui, pendant que les lorgnettes sont braquées sur elle, el qu'elle entend dans le couloir les pas des promeneurs parmi Lesquels est son mari. Une partie de l'intérêt de la scène tient au cadre dans lequel elle est placée.

En voici une autre qui vaut non plus seulement par des qualités d'exécution, mais par la conception elle-même, véritablement ingénieuse et forte. Une lettre anonyme a dénoncé au général l'intrigue de Camors avec Mme de Campvallon. Il a eu l'idée de les épier, mais il en a rougî, et il vient simplement d franchement mettre la lettre sous les yeux de sa femme. Elle pâlit, mais elle reste calme, malgré la terreur dont elle se sent envahir. Elle comprend qu'il n'y a qu'un moyen d'en finir avec les soupçons du général, c'est de lui offrir de faire avec son aveu ce qu'il n'a pas voulu faire à son insu ; elle lui propose d'assister, caché, à son entretien avec M. de Camors , qui va venir dans un instant , après la béance de la Chamhre. Mais que de dangers dans cette comhinaison, la seule cependant qui s'offre à elle! Impossible de prévenir Camors : comment faire pour qu'il ne se trahisse pas dès son entrée, dès ses premiers mots? Et quand même elle aurait franchi <•'• premier pas, comment tourner l'entretien de façon a rassurer le général? Pendant qu'elle dissimule de son mieux son anxiété, on entend le timbre qui annonce l'arrivée de Camors ; le général se retire dans le salon voisin. Les deux amants sont face

à face. Camors. qui arrive souriant et vainqueur, est frappé de l'expression du regard de sa maîtresse. Il se dit que le danger est là: il attend. Mme de Campvallon rompt le silence la première :

— Vous êtes aimable de me tenir parole, dit-elle.

— Mais c'est tout simple, dit Camors, qui s'assit.

— Non, car vous savez que vous venez encore ici pour y être tourmenté .. Eh bien ! voyons, m'arrivez-vous un peu converti à mon idée fixe?

— Quelle idée fixe? Il me semble que vous en avez plusieurs...

— Oui, mais je parle de la bonne ; de la meilleure au moins.... de votre mariage enfin...

Le mot décisif est lâché ; Camors sait enfin dans quel sens il doit manœuvrer. Il n'avance que pas à pas. avec la plus extrême prudence, suivant fidèlement les indications que sa maîtresse lui donne, et lisant dans ses regards ce que ses paroles ne peuvent dire. Quand elle lui parle mariage . il croit d'abord que c'est une feinte ; il prend la chose légèrement : " Je me sauve, » dit-il ; mais comme il fait mine de se lever, un regard terriblement significatif l'avertit qu'il fait fausse route, et il se rassied. Il comprend qu'il ne s'agit pas seulement de parler de son mariage, qu'il faut que ce mariage soit décidé avant qu'il sorte du salon. Avec un sang-froid parfait , en ménageant les transitions , en faisant quelques objections pour garder la vraisemblance, il laisse l'entretien s'acheminer vers le terme que Mme de Campvallon lui a assigné.

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S'il s'agissait d'un drame, la scène Berait un peu différente, plus développée surtout. L'auteur, ne pouvant pas intervenir pour compléter ce que disent

ses personnages, devrait trouver d'autres moyens de Be faire comprendre de nous. Mais, sauf ces changements de pure forme, cette conversation pourrait fort bien être transportée au théâtre. Exceptis excipiendis, elle rappelle la scène fameuse entre Junie et Britannicus, épiés par Néron invisible et présent. La situation est poignante, sans avoir rien de mélodramatique. Je n'en dirai pas autant de la scène où le général de Gampvallon surprend sa femme et Camors dans un rendez-vous nocturne. Il s'avance sur eux la main levée; mais l'émotion a été trop forte , il bat l'air de ses bras , et la congestion le renverse aux pieds des deux amants. C'est une vraie scène de cinquième acte à la Porte Saint-Martin. Feuillet a montré ailleurs qu'il ne craint pas ces effets un peu gros, et qu'il se souvient d'avoir à ses débuts collaboré avec Paul Bocage. Au dénouement du Sphinx, Blanche de Ghelles s'empoisonne sur le théâtre. Dans Un roman parisien le banquier Chevrial est frappé d'apoplexie en plein souper, au moment où il porte son fameux toast à la matière. Rappelons encore, dans l'Histoire de Sibyllr, le suicide de Ganderax et la scène d'amour mélodramatique qui suit entre Clotilde et Raoul. Je ne parle pas de la mort de Julie , tuée fort à propos par un anévrisme, ni du match au pistolet dans Honneur d'artiste, renouvelé de la fameuse partie entre Richelieu et d'Aubigny dans Mademoiselle de Belle-Isle. Ce sont

là des ficelles utiles pour tirer un auteur d'embarras, ce ne sont pas des preuves d'un vrai tempérament dramatique.

C'est surtout dans Montjoye que Feuillet a use. non sans habileté, mais sans ménagement, de ces moyens trop faciles. Ce qui a contribué au gros succès de la pièce , c'est ce qui au point de vue de l'art en faisait l'inconvénient et le danger. C'est un vrai sujet de mélo, ou de pièce écrite en vue du prix Montyon. Lorsque Molière empruntait aux Espagnols Le Festin de Pierre, son instinct de grand artiste lui faisait transformer ce qu'il croyait imiter, et l'œuvre écrite par Tirso de Molina avec des intentions édifiantes devenait entre ses mains un drame philosophique aussi hardi que Le Tartufe. Hélas! le Montjoye de Feuillet n'a rien du Don Juan de Molière. C'est un athée en baudruche, qui se convertit parce que sa fille se trouve mal. Ses tirades du premier acte, ses affectations de libertinage en paroles et en conduite , ne servent qu'à préparer son retour dans le giron de la morale et de la famille. Chemin faisant, l'auteur a prodigué les combinaisons savamment banales, les scènes dont l'effet est sûr, car elles ont été faites vingt fois, et elles ont toujours réussi. Montjoye a jadis, par des manœuvres peu loyales, ruiné ou laissé ruiner son associé, Sorel, qui, à la veille d'être mis en faillite, s'est tiré un coup de revolver. Le fils de Sorel ,. Georges , vient de débuter au barreau avec succès. Montjoye l'attire chez lui, et veut lui donner sa fille. C'est au moment où le mariage va se conclure que Georges ajjprénd toute

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la vérité par un vieil employé de la maison. L'ignorance invraisemblable <>ù il esl resté jusqu'alors n'a d'autre raison que de fournir à l'auteur une péripétie et une scène à effet. Dans l'explication qui s'ensuit, Georges insulte et provoque Montjoye. Ils se battent au pistolet. Georges est blesse grièvement; on le rapporte chez lui , c'est-à-dire dans la propre maison de Montjoye, où il occupe un appartement. Juste à ce moment la fille de Montjoye, Cécile, est dans la chambre de son père , à qui elle vient d'apporter, connue tous les jours, un bouquet de violettes. Elle entend du bruit, se met à la fenêtre, aperçoit Georges qu'on descend de voiture, pâle et inanimé. A côté de ces effets dramatiques, nous avons des scènes comiques, propres à distraire et cà reposer l'auditoire. Une soirée chez Montjoye à Nanterre. Un soi-disant général péruvien, dont la femme est sa maîtresse, raconte une étonnante chasse au jaguar. Arrivée du maire de la commune, qui vient, accompagné des pompiers et de la fanfare, présenter la rosière, couronnée dans la journée. Discours de Montjoye, lazzis de son fils Roland. C'est du Labiche, avec plus de prétentions et moins de gaieté. Quant au dénouement, c'est du d'Ennery tout pur. Montjoye a sacrifié sa fortune pour désintéresser les créanciers de Sorel ; il rentre au bras de son fils, blessé à Magenta et décoré. Georges épousera Cécile, et tout le monde sera content. Evidemment, lorsque Feuillet a servi au public cette étrange macédoine , les lauriers de Sardou l'empêchaient de dormir. Mais il v a entre lui et son mo-

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déle deux différences essentielles: il a moins d'habileté que Sardou, et plus de conviction.

En étudiant la nature de l'invention chez Feuillet, .en voyant quels en sont les mérites et les lacunes, nous avons pu déjà pressentir ce que sera chez lui la peinture des caractères. Caractères et situations se tiennent étroitement : les circonstances d'un récit, les péripéties d*un dj-ame , nous intéressent surtout par ce qu'elles nous apprennent sur les sentiments des personnages. Ce qui fait que Monsieur de Camors est si supérieur à Montjoye, c'est que dans son roman Feuillet a essayé tout de bon de nous peindre un homme, tandis que sa pièce, malgré l'analogie du sujet, ne fait que flotter entre des inventions de vaudeville et des combinaisons de mélodrame.

Il est certain que les romans de Feuillet plaisent surtout aux femmes, et que les peintures de femmes y sont supérieures aux autres. Sauf M. de Camors, aucune de ses figures d'homme ne se grave dans notre imagination. Je ne dis pas qu'elles n'aient leur vérité et qu'elles ne donnent un jour à nos descendants une idée suffisamment exacte de ce qu'était un homme du monde aux environs de 1860, comme les Bajazet et les Xipharès de Racine nous font comprendre ce qu'était l'amoureux idéal deux siècles auparavant. Il y a çà et là quelques silhouettes assez nettement découpées qui tranchent sur la monotonie distinguée des autres figures : par exemple . dans l'Histoire d'une Parisienne, le sportsman millionnaire, positif et brutal, haut en couleur, infatué de sa belle

prestance, de ses écus, et aussi de Bea idées, ou de ce qu'il appelle ainsi; dans l'Histoire de Sibylle, le comte de Vergnes, l'ancien beau, qui s'obstine à rester jeune malgré les années, et dont Feuillet indiquer d'un trait oet et vif i'égoïsme el les ridicules, en même temps que la grâce, la bonne humeur, la courtoisie, qui les atténuent. Mais ce sont surtout les portraits de femmes qu'il a peints avec amour, et où il a été vraiment lui-même.

Les femmes d'Octave Feuillet sont surtout des amoureuses, et ce qu'il a étudié, ce sont les nuances que l'amour revêt suivant l'âge, l'éducation, les circonstances, les tempéraments. Ce qui donne leur charme aux vieilles femmes qu'il met en scène, c'est qu'elles se souviennent pour la plupart d'avoir été aime. •>. Si irréprochable qu'ait été leur passé, ce souvenir les rend indulgentes pour des tentations et des faiblesses qu'elles ne connaissent plus. Elles sont romanesques comme il est permis de l'être h leur âge, pour le compte des autres, et elles aiment que les jeunes gens le soient aussi, comme on aime à voir les fleurs s'épanouir au printemps. Les jeunes -filles de Feuillet sont moins aimables que ses vieilles femmes. Elles ont l'intransigeance de leur âge, sans avoir toujours la grâce qui la corrige et la fait pardonner. L'héroïne du Roman d'un jeune homme pauvre. Marguerite Larroque, à force de monter à cheval, a trop pris l'habitude de mener tout le monde à la cravache. Quant à Sibylle, c'est une insupportable petite pécore qui fait la leçon au curé de son village, en attendant de la faire à son amoureux.

Les jeunes femmes conservent quelquefois un peu de cette manie prêcheuse. Charlotte, dans Le Journal d'une femme, a l'amour de la vertu et la vocation du sacrifice, mais elle s'en sait trop bon gré. Dans La Morte, Aliette, qui a épousé un incrédule avec l'arrière-pensée de le convertir, réussit à l'ennuyer si bien qu'il cherche des distractions ailleurs. Berthe de Savigny. dans Le Sphinx, et Jeanne de Tryas, dans Chamillac, savent être irréprochables avec moins de raideur. Elles y ont d'autant plus de mérite que l'une voit son mari la tromper sous ses yeux avec sa meilleure amie, et que le fiancé de l'autre pousse l'amour des convenances mondaines jusqu'au pédantisme le plus agaçant. Mais ces aimables femmes, qui n'ont jamais eu la pensée d'une faute, sont moins intéressantes peut-être que celles qui ont eu âes luttes à soutenir et à qui leur vertu a coûté plus cher. Le sujet que Feuillet affectionne entre tous, c'est ce que lui-même, dans une de ses premières comédies, a appelé la crise, c'est-à-dire l'épreuve qui se produit tôt ou tard dans la vie de beaucoup de femmes, et qui décide de leur destinée. Quelles en sortent vertueuses ou coupables , c'est cette épreuve qui les révèle ce qu'elles sont, et qui les force elles-mêmes à lire jusqu'au fond de leur cœur.

Il serait injuste de ne les juger que sur l'issue de la lutte. Elles n'ont pas toutes les mêmes combats à livrer, et il dépend quelquefois de fort peu de chose qu'elles soient vaincues ou victorieuses. Dans Julie, la faute de l'héroïne tient à un hasard. Que son mari lui eût accordé tout de suite ce qu'elle lui deman-

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dait, de garder sa fille auprès d'elle, elle trouvait dans sa présence un soutien et une protection contre l'amour de Turgy. Si Mma de Rias, l'héroïne à! Un Mariage dans le Monde, ne devient pas, dans un coup de folie, la maîtresse de M. de Pontis, ce n'est pas par vertu, c'est parce que M. de Kévern, qu'elle aime déjà à son insu, intervient à temps et la sauve d'une faute qu'elle allait commettre par désespoir plutôt que par amour. C'est un trait fort bien observé par Feuillet, que le seul sentiment du devoir est un faible préservatif pour une femme. Ce qui défend ses héroïnes contre un amour, c'est un autre amour, à moins que ce ne soit le respect de leur personne v cette horreur quasi physique de la souillure , qui le fait penser à ce qu'on dit de l'hermine; instinct poétique plutôt que sentiment moral, tel qu'il le représente chez cette charmante Cécile d'Eblis (Journal d'une femme), qui ne veut pas survivre à sa faute d'un jour, et qui va en robe de bal se coucher dans la neige comme dans un linceul. Je ne vois guère que Mme de Tècle qui, dans sa résistance à M. de Camors, semble soutenue par des principes moraux et religieux. Encore trouve-t-elle un appui dans l'amour de sa fille , comme la gracieuse vicomtesse d'Aymaret (Honneur d'artiste), qui avoue à Pierrepont, quand elle peut le faire sans danger, qu'elle l'a aime, qu'elle l'aime encore, et que c'est la pensée d'avoir à rougir un jour devant ses fils qui l'a défendue contre lui.

Madame Octave Feuillet considère Dalila comme le chef-d'œuvre de son mari, et c'est peut-être en effet

ce qu'il a écrit de plus original pour le théâtre. Le

personnage de la princesse Falconieri, cette Céli-

mène romantique, lui fait grand honneur. Cette fois

sa main n'a pas tremblé : son portrait de la grande

dame coquette est impitoyable sans déclamation.

C'est le seul caractère de ce genre qu'on trouve dans

toute son œuvre. Blanche de Chelles dans Le Sphinx,

MmedeCampvallon dans Monsieur de Camors, ont Lien leurs moments de coquetterie, mais de coquetterie fiévreuse et passionnée : elles ne sont jamais de sang-froid; leurs nerfs les dominent; leur amour, violent et sincère, leur fait commettre des imprudences dont une vraie coquette est incapable. Madame de Palme, dans La Petite Comtesse, leur ressemble par la spontanéité des sentiments et l'audace de la conduite; elle s'en distingue par la naïveté, la jeunesse, la candeur, qui éclatent en elle lorsqu'elle se montre telle qu'elle est . parmi les bravades et les fanfaronnades de perversité dont elle est coutumière. Quel que soit le mérite de ces créations, le personnage de Julia de Trécœur leur est bien supérieur; le jour où Feuillet l'a conçu, il a atteint au grand art. Oser refaire la Phèdre de Racine et y réussir, cela suffirait à la gloire d'un romancier. Feuillet, en traitant ce sujet scabreux, n'a été ni moins chaste ni moins hardi que son modèle. Comme lui. il a osé et su tout dire, sans qu'à l'intérêt passionné qu'excite en nous le caractère de son héroïne se mêle l'ombre d'un sentiment équivoque. Feuillet écrit un roman et non un drame ; il n'a donc pas eu à chercher, comme Racine, des péripéties

qui aident au développement de Faction e1 d'autres

qui la conduisent à son dénouement. Depuis le moment où les deux personnages essentiels, M. de Lucan et Julia, se trouvent face à face, il s'est contenté d'indiquer, par une série d'incidents adroitetement choisis, la passion, qui, d'abord cachée dans L« cœur de la jeune femme et y grandissant maigre elle, exaspérée par les luttes mêmes qu'elle livre et par la résistance contre laquelle elle se brise, déborde enfin comme un torrent et menace de tout emporter. Tantôt ce sont des bouderies, des silences, ou bien des paroles arnères, des allusions pénibles; tantôt. au contraire, sous prétexte de repentir et de réparation, des scènes plus dangereuses, des avances compromettantes de la jeune femme à son beau-père, des tête-à-tête inquiétants et mystérieux. Lucan craint à chaque minute que sa femme et le mari de Julia ne prennent l'éveil ; il tremble par moments de devenir coupable à son tour, et qu'en présence de tant de beauté et de tant de souffrance, un amour criminel ne se glisse en lui sous forme de pitié. L'allure du récit devient de plus en plus dramatique ; nous sentons que le dernier acte approche, et que la mort seule peut dénouer une telle situation. Une dernière fois Julia a voulu revoir Lucan, lui parler; il s'est dérobé à une tentation qu'il juge audessus de ses forces. Dans l'ombre du bois où il se croyait caché, et où elle l'a aperçu, il l'entend lui jeter ce mot : « Adieu ! » Lorsque le lendemain matin il la voit avec terreur pousser son cheval vers le bord de la falaise, il comprend qu'elle s'est jugée

et qu'elle va se punir. L'émotion poignante qui s'empare de lui et de son ami Moras, seuls témoins du suicide, nous la partageons en lisant ces admirables pages. L'impression, profondément dramatique, est produite par d'autres moyens que dans un drame : à l'analyse fine et forte des sentiments, à la marche rapide de l'action, s'ajoutent des descriptions d'un charme pénétrant. La figure de Julia reste inséparablement unie au souvenir de cet étang sombre et triste au bord duquel elle promenait sa souffrance, de cette source dans le bois où elle rafraîchissait son front brûlant , de cette lande d'ajoncs et de bruyères où elle lance son cheval pour aller chercher dans la mer profonde la mort et le repos. Telle qu elle est, elle est d'une beauté achevée, digne des chefs-d'œuvre du théâtre comme de ceux du roman.

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