Tome VIII de l'Histoire de France
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parez ceux de Victor Hugo!’ à cette page sur Fontainebleau, qu'avait choisi pour ses promenades François [er malade et vieilli.
Fontainebleau est surtout un paysage d'automne, le plus original, le plus sauvage et le plus doux, le plus recueilli. Ses roches, chaudement soleillées, où s’abrite le malade, ses ombrages fantastiques, empourprés des teintes d'octobre, qui font rêver avant l'hiver, à deux pas la petite Seine entre des raisins dorés : c’est un délicieux dernier nid pour reposer et boire encore ce qui resterait de la vie, une goutte réservée de vendange. |
Il y amenait ses artistes d'Italie qui, livrés à euxmêmes, se livrèrent aux hasards de leur génie et à tous les caprices de l’art. « De là ces Mercures, ces mascarons effrayants de la cour Ovale; de là ces Atlas surprenants qui gardent les bains dans la cour du Cheval blanc, hommes-rochers qui, depuis trois cents ans, cherchent encore leur forme et leur âme, témoignant du moins qu'en la pierre il y a le rêve inné de l'être et la velléité du devenir. »
Cette dernière phrase n'est-elle pas frappante? Il a découvert leur vie; il souffre de leur effort. L'apparence extérieure et sensible, traversant l'imagination de l'artiste, est allée frapper jusqu’à son cœur.
Le Rosso ôta la bride à son coursier effréné. N'ayant affaire qu'à un maître qui ne voulait qu'amusement et qui disail
LL On entendait gémir le Simoun meurtrier.
Et sur les cailloux blancs les écailles crier Sous le ventre des crocodiles.
Les obélisques gris s’élançaient d’un seul jet; Comme une peau de tigre au couchant s’allongeait Le Nil jaune tacheté d'iles.
ESSAIS DE CRITIQUE, s 7
af . M. MICHELET,
toujours : Osez, il a, pour la petite galerie favorite du malade, fondu tous les arts ensemble dans la plus fantasque audace, Rien n’est plus fou, plus amusant. Triboulet, Brusquet, sans nul duute, ont donné leurs sages conseils. Le beau, le laïd, le monstrueux, s’arrangent pourtant sans disparate. Vous diriez le Gargantua harmonisé dans l'Arioste. Prêtres gras, vestales équivoques, héros grotesques, enfants hardis, toutes les figures sont françaises. Pas un souvenir d'Italie. Ces filles espiègles et jolies, d'autres émues, haletantes, telle qui souffre et dont la voisine touche le sein avéc une douce main de sœur, toutes ces images charmantes, ce sont nos filles de France, comme Rosso les faisait venir, poser, jouer devant lui. Rougissantes, inquiètes, rieuses de se voir au palais des rois, d’autres boudeuses, et pleurantes d'être trop admirées sans doute, il a tout pris. C'est la nature, et c’est un ravissement.
Ce second tableau peint à l'âme ce que celui de Rosso peint aux yeux. Nulle épithète d'atelier; nul mot pour marquer la forme d'un contour ou la nuance d'une couleur; tous expriment des émotions, des joies, des peines, des pensées, des actions de l'être intérieur et invisible. Les sensations se sont traduites en sentiments, la peinture en poésie ; et cette traduction si exacte, st involontaire, si heureuse, indique et explique le besoin le plus intime et la faculté maitresse de l’auteur. ms
Le premier effet de ce genre d'imagination est l'éloquence. M. Michelet est si vivement ému qu'il ne peut manquer d'émouvoir les autres. Les événements qu'il raconte l'atteignent au vif; il combat avec ses personnages ; bien plus, il combat avec les idées philosophiques qu'il aime et qu'il voit entrer dans le monde pour le gouverner. Ce volume, par exemple, est un long plaidoyer en faveur de l'esprit moderne qui s’efforce de naïîlre, et qui amène avec lui l'art, la science, la hberté et l'hu-
manité. Les ennemis qu'il rencontre sont pour l’auteur des ennemis personnels. Chaque blessure qu’ils font à son idole, 1l la ressent et 1l la venge. Railleries armères, insulles outrageantes, mépris brûlant, haine et colère, toutes les passions violentes s'accumulent en lui, débordent et vont rouler sur eux pour les accabler. En même temps, les trarisports d'amour, les exclamations de joie, les élans de tendresse, les cris d’admiration, naissent d'eux-mêmes au passage de la divinité qu'il proclame, qu'il adore et qu'il défend.
Gette histoire est une ode ; elle est composée, comme une ode, d’apostrophes, de figures téméraires, de phrases brisées, de métaphores éblouissantés ; on entend partout le chant lyrique. Il sent plus que les autres hommes, et Je ne sais si le fanatisme de Genève montait plus haut que l exaltation de ce morceau.
Contre l'immense et réieux filet où l’Europe tombait par l’abandon de la France, il ne fallait pas moins que ce séminaire héroïque. À tout peuple en péril, Sparte, pour armée, envoyait un Spartiate. Il en fut ainsi de Genève. À l'Angleterre, elle donna Pierre Martyr, Knox à l'Écosse, Marnix aux Pays-Bas : trois hommes et trois révolutions,
Et. maintenant commence le combat! Que, par en bas, Loyola creuse lés souterrains! Que, par en haut, l’or espagnol, l'épée des Guise, éblouissent où corrompent! Dans Cet étroit enclos, sombre jardin de Dieu, fleurissent, pour le salut des libertés de l’âme, ces sanglantes roses sous la main de Calvin. S'il faut quelque part en Europe du sang et des supplices, un hômmé pour brûler ou rouer, cet homme est à Genève, prêt et dispos, qui part eñ remerciant Dieu et lui chantant ses psaunies. |
Cette sensibilité de l'imagination donne l'instinct historique, je veux dire l’art de déméler, à travers une foule
de faits et de causes, la cause et le fait importants. Elle supplée à l'analyse rigoureuse, et, par une autre voie, atteint le même but. Chaque manuscrit que l'auteur déchiffre, chaque gravure qu'il feuillette, laisse en lui, après mille impressions, une impression dominante. Au bout de quelques mois, cette émotion, sans cesse accrue, devient une passion, et il se trouve naturellement que c'est celle du siècle. En se faisant contemporain des générations éteintes, 1l a pris involontairement leur manière de sentir; par sa capacité d'être ému, il a recueilli les sentiments qui semblaient détruits pour toujours et ensevelis dans la poussière des vieux livres. La faculté de souffrir et de jouir ainsi au contact du passé est pour l'esprit ce que l'enduit chimique délicat est pour la plaque brillante où on l'étale. L'une garde les empreintes morales, l’autre garde les empreintes physiques; et le même mécanisme fait l'art du photographe et le talent de l'historien.
Prenons pour exemple la A TAR de Luther. À re considérer en lui que sa doctrine, et par la méthode ordinaire, on le regardera comme un ennemi de la liberté et un destructeur de l'homme. Il exagère le dogme de la corruption originelle; il écrit le traité du serf arbitre; il exalte la grâce plus que les plus âpres jansénistes; il outre les doctrines outrées de saint Augustin et de saint Paul. Mais prenez l'autre méthoae : entendez comme M. Michelet la rude voix, les effusions passionnées, la trivialité puissante et généreuse du tribun populaire ; vous verrez le funeste système se changer en une prédication bienfaisante, [a théorie du despotisme produire la pratique de l'indépendance, et le mysticisme spéculatif engendrer la vertu active. Ce vaillant Allemand, sensuel,
brutal, distributeur d'injures, que la chair tourmente, dont le sang s’agite et fermente comme le vin, musicien, chanteur, poète, bon père de famille, ne peut pas établir une doctrine d'ascètes. C'est aux logiciens français, aux magistrats, aux lettrés, aux savants de Port-Royal, de reconstruire dans un coin la méthode de mortification el de direction spirituelle, et de faire revoir au monde « la face pâle du crucifié ».
Tant vaut l’homme, tant vaut la doctrine. Proclamée de cette voix pure et forte, candide, héroïque, elle fut le pain des forts, un cordial avant la bataille : elle fit à l'homme la belle illusion de sentir, au lieu de son cœur, battre en son sein le cœur d’un Dieu.
Malentendu sublime! Quand de sa voix tonnante à faire crouler des trônes, Luther criait : L'homme n'est rien, le peuple entendait : L’homme est tout.
Traduisons clairement sa prédication. Replaçons-la au vrai jour populaire : « Bonnes gens, on vous vend la dispense des œuvres. Remettez l'argent dans vos poches, Dieu vous sauve gratis. Des œuvres, la seule nécessaire est de croire en lui, de l'aimer. »
Chose curieuse! Le pape recommandait les œuvres, et tout s’est réduit aux œuvres de la caisse. Luther dispense des œuvres, et elles recommencent, les vraies œuvres morales, celles de piété et de vertu. Il disait : « Aime et crois. » Qui aime n’a pas besoin qu’on lui impose et prescrive des œuvres agréables à l’objet aimé. Il les fera bien de lui-mème, et il les ferait malgré vous.
Prenons pour second exemple une découverte de M. Michelet, très nouvelle et très curieuse. On a lu dans Robertson les dernières années de François I‘. Pourquoi le roi change-t-il de politique? Pourquoi se livre-t-il à son rival? D'où vient cette négligence croissante, cette unpuissance, ce discrédit ? Les solides raisonnements de
l’ecclésiastique anglais n'expliquaient pas grand’chose ; il fallait, pour comprendre cette décadence, l'habitude de se mettre à la place des personnages, et de retrouver leurs sentiments en les éprouvant. Sortons du conseil où Robertson écoute les délibérations des politiques ; entrons dans la chambre à coucher du roi, que soigne Gunther, à qui Barberousse envoie des pilules merçurielles. Déjà, en 1535, il parle difficilement; la violence de la maladie lui a fait perdre la luette; souffrant et morose, il va chercher un peu de gaieté sous le soleil de Fontainebleau. Réduit à ne plus jouir que par les yeux, 1l lit Rabelais, ou regarde les bacchanales et le carnaval que Rosso peint sur ses murailles. En 1538, un abecès affreux le mène à deux doigts de la mort; on le guérit à peine, par des remèdes aussi terribles que le mal. Il reste bouffi, la machine bouleversée, l'âme à demi éteinte. Désormais, il laisse régner Montmorency, puis les cardinaux; il n'a plus que des réveils, et sans cesse il s'affaisse et retombe.
Telles sont les phases bizarres du gouvernement personnel. Le règne de Louis XIV se partage en deux parts ;: Avant la fistule, après la fistule. Avant, Colbert et les conquêtes; après, Mme Scarron et les défaites, la proscription de 500 000 Français, François [* varie de même : Avant l’abcès, après l'abcès. Avant, l'alliance des Turcs, etc. Après, l’éléyation des Guises et le massacre des Vaudois, par lequel finira son règne.
Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre.
Saisi de dégoût à -la vue des derniers portraits du prince, l'historien a compris deux phrases d'Hubert et de Brantôme. Il a vu le triste « galant » flétri, gâté, balbutiant des phrases embrouillées, signant sans lire l’ordre
de détruire les Vaudois, pendant que Diane de Poitiers et le dauphin jouent au roi de son vivant. Cette alcôve où travaillent les médecins, où intriguent les maîtresses, lui .a donné la nausée; sa sensation lui a servi de critique et l'a bien servi.
Cette faculté de pénétrer dans l’âme des personnages fait de l’auteur un psychologue. Noter au passage les sentiments les plus délicats, les plus singuliers, les plus obseurs, suivre les détours de leur ligne capricieuse et brisée, sans fatigue, sans efforts, sans erreur, se plier de soi-même aux ondulations incessantes de la passion changeante et sinueuse, ainsi qu'une feuille légère qui coule et tourne avec les remous incertains de l’eau qui la mène, on a déjà vu par l'Histoire de la direction au xvni siècle combien ce genre d'imagination est en lui naturel et puissant. On le reconnaît ici dans le récit de la passion que la pauvre Marguerite eut pour François [° son frère. Petite-fille du poète Charles d'Orléans, poète elle-même, savante, d'une curiosité infinie, et d'une finesse charmante, un peu mystique, délicate, nerveuse, maladive, elle aima le roi, uniquement, toute sa vie, comme un frère, comme un fils, comme un dieu. « Ge qui étonne et ce qui confond en elle, c’est l’invariable permanence d’un sentiment toujours le même, qui n’a ni phases ni crises de diminution ou d’aggravation, ni haut ni bas; jamais l’are ne fut si constamment tendu. » La vive et ardente imagination s'était prise, et ce fut pour toujours. Elle fut sacrifiée, selon la règle ordinaire; elle souffrit sans cesse, c'est le lot de ceux qui aiment beaucoup. On l’eût deviné d'avance en voyant le contraste de cette frêle, mignonne et pensive créature, et du vigoureux gaïllard, chasseur, homme d'armes, trois fois égoiste à titre d'enfant gâté, de fat
sensuel et de roi. Il est brusque, inégal avec elle; de temps en temps reviennent des accès de tendresse, par exemple lorsqu'il est malheureux; puis il la néglige ou la rudoie, ne sentant pas que, pour une âme si tendre, tous les coups sont des blessures. Un jour, par caprice, le cœur abaissé par les jouissances vulgaires, « il conçut l'idée indigne de voir jusqu'où irait sa puissance sur une personne si dévouée ». Elle parvint à s'enfuir, brisée, « pis que morte » ; et, craignant encore d'avoir blessé cet être tyrannique et brutal, elle Lui écrivit une lettre humble, gémissante, pour le supplier d’être généreux, de lui faire grâce, de n'exiger d'elle que ce qu'il a déjà, l'entière, l'absolue, l'éternelle possession de son cœur. Le roi,
impatienté, et pour complaire à sa maitresse, finit par marier celle qui l'avait sauvé dans sa prison de Madrid,
au jeune d’Albret, roi sans royaume. « Elle épousait l'exil, la pauvreté, la ruine; elle en pleura, comme elle le dit, à creuser le caillou. » A la vérité, en manière de reconnaissance, on lui avait fait une pension. Vous aviez déjà vu ces fines et touchantes analyses, et vous retrouvez dans l’historien de Marguerite l'historien de madame de Chantal.
Mais la sensibilité d'imagination est un instrument aussi dangereux qu'utile. Elle guide et elle égare. Elle assemble en amas les découvertes et les erreurs. Aucune sorte de talent ne pénètre le lecteur d'impressions plus vives et plus contraires. On admire l'auteur et on se révolte contre lui à la même page. On jette le livre de dépit, et on le reprend avec enthousiasme. Il étonne en toutes choses, dans le mal comme dans le bien. Il ressemble à ces aveugles d'Écosse dont la vue merveilleuse perçait les murs, franchissait l'espace, atteignait les
| M. MICIELET. 105 secrets par une révélation prophétique, et qui trébuchaient contre la première pierre du chemin.
Comprend-on qu’en expliquant la religion des Vaudois, il parle ainsi des Alpes : « Leurs glaciers bienfaisants dans leur austérité terrible, qui donnent à l'Europe les eaux et la fécondité, lui versent en même temps la lumière, la force morale. » Quoi! s'il y a des hommes courageux et sensés en Allemagne, en Angleterre, en France, c'est l'aspect des glaciers qui les a produits? Comprend-on qu’en comptant les effets de l'avènement de Charles-Quint et de la réunion de tant d’États, il dise de l'Espagne : « L'Espagne, comme un taureau blessé qui se percerait de ses cornes, est furieuse, contre qui? contre sol. Volée par les Flamands, elle va se voler ellemême. Indigente par eux, elle se fait mendiante en détruisant les Maures. » Concevez-vous qu'un taureau se perce de ses cornes? et croyez-vous que l'Espagne ait chassé les Maures par fureur contre soi?
Comprend-on que l'historien du peuple, l’apôtre de la sagesse des foules, le lucide révélateur des grandes causes, déclare que, si l'électeur eût livré Luther, l’avenir du monde était changé? « La Réforme, étouffée encore une fois, eût laissé le vieux système pourrir sa pourriture paisiblement. Point de protestants, dès lors, ni de jésuites. Point de jansénistes, point de Bossuet, point de Voltaire; autre était la scène du monde. » Saviez-vous que les causes du protestantisme en France furent les dévastations de Charles-Quint? « Ces terribles calamités, l’abaissement et le mépris de soi où la France tomba, la jetèrent violemment dans ce mystique désespoir et dans l'appel à Dieu qu'on appelle Réformation. »
Le mécanisme de ces étranges affirmations est visible. Une idée entre à l’improviste dans cette âme si sensible, la trouble et la transporte comme par une vision. Sur un
añtre homme, elle n'agirait pas; il resterait tranquille
dans son fauteuil, manierait l'hypothèse, et finirait par la rejeter, la trouvant trop fragile. Sur celui-ci, elle agit aussi fortement qu'une vérité évidente; l'émotion la transforme en conviction; il sent si violemment qu'il ne peut s'empêcher de croire; les causes de doute sont effacées; il n'aperçoit plus que son rêve : le voilà pour lui prouvé. Il affirme la chose comme si elle était réelle et présente; pour lui, en effet, elle est réelle et présente;
etil ne la verrait pas mieux, si elle était en ce moment
devant ses yeux.
L'émotion trop vive l'empêche de douter quand il com-
pose; l'émotion trop vive l'empêche d’être clair quand il
écrit. Car supposez un homme qui sente trop : pourra-t-il s'astreindre à suivre en logicien et en narrateur le fil des événements, à les exposer eux-mêmes tels qu'ils se sont passés, à réfléchir le passé comme fait une glace pure, à n'y rien ajouter de son émotion personnelle, à faire abstraction de soi-même, à ne pas paraître dans son récit? Au contraire, il rompra à chaque instant la narration, il sautera d'un siècle à l’autre et d’un pays à l'autre, pour noter les rapprochements subits où s’aventure son imagination effrénée; il expliquera un portrait
de Marguerite par un portrait de Fénelon; il mêlera une
discussion de textes au récit d'une bataille; il appellera Anquetil Duperron et Eugène Burnouf au secours de Reuchlin et de Pic de la Mirandole; il parcourra par des voyages subits et surprenants tout le royaume de la fantaisie et toutes les régions du réel: il forcera le lecteur
* dérouté, qui à grand'peine se traîne à terre, sur la grande
. route frayée et au pas de promenade, à s'envoler avec fui
dans les domaines de l'air, franchissant d'un coup d’aile montagnes et précipices, étourdi, ébloui de la violence de son élan et des caprices de son guide, incapable de reconnaître son chemin, ne distinguant rien que l'essor furieux de sa course involontaire, et le souffle de feu du génie ailé qui l'emporte avec Ini. Avec la suite naturelle des faits disparaîtra leur couleur naturelle. Ils se trans-
forment en exclamations, en cris d'allégresse, en invec-
tives sanglantes. Je disais tout à l'heure qu'ils formaient une ode : une ode est-elle facile à comprendre? Prenez du sable, des minéraux, du fer, des roches, tels que vous les trouvez dans la nature, et comme vous les présentent les montagnes et les vallées; jetez-les dans une fournaise
ardente : ils s'embrasent, ils pétillent, ils se fondent :
les flammes serpentent et tourbillonnent, sifflent et grondent sous la vaste lueur qui rougit l’antre mugissant. (est un chaos étrange et terrible, où toutes les natures s'altèrent, où toutes les formes se confondent, où rien ne subsiste de ce que vous aviez vu dans la
) campagne, où l'œil du chimiste peut seul reconnaitre
sous leur figure nouvelle les pierres et les métaux calcinés, transformés ou tordus. Telle est l’image de cette histoire; on a besoin de se la traduire. Pour la com-
prendre, il faut dépouiller les faits de leur apparence
oratoire, déchirer la parure étincelante d’allégories et de métaphores qui couvre et cache les idées générales, changer la fantasmagorie d'images en récits simples et en raisonnements nus.
Je copie le commencement du chapitre 1v, et je demande au lecteur s'il est aisé de l'entendre au premier
coup. [I s'agit de la vente des indulgences et de l'électicn de Charles-Quint. o
Si Plutus est aveugle, comme on l'a dit, il dut le regretter. Le temps dont nous contons l’histoire eût pu satisfaire ses regards. L’heureuse extension des activités en tous sens semblait n’avoir eu lieu que pour propager son empire. Pour lui, la terre avait été doublée. Pour lui, par lui, les trois grandes choses modernes apparaissent, bureaucratie, diplomatie et banque; l’usurier, le commis, l’espion.
Soyons francs, soyons justes. Et que les anciens dieux descendent de l'autel. Assez de vains mystères. Plus modestes et plus vrais les dieux grecs dans Aristophane. D’eux-mêmes ils introduisent leur successeur, Le bon Plutus. Ils avouent franchement que sans lui ils mourraient de faim. Mercure quitte son métier de Dieu qui ne va plus; pour Olympe, il prend la cuisine, lave les tripes, et dit en sage : « Où l’on est bien, c’est la patrie. » |
Cela est franc et net. Mais combien est détestable l’hypo= crisie moderne! cet effort d'accorder l’ancien et le. nouveau, de coudre et saveter la rapacité financière de férocité fanatique!
Pour s'expliquer ce passage, il faut d’abord connaître, et très bien, Aristophane. Or, combien de gens ont étudié Aristophane ?
Il faut de plus être depuis longtemps en commerce avec les idées, pour deviner que cette allégorie et ces allusions mythologiques signifient simplement qu'au xvi® siècle le besoin et la puissance de l'or sont plus grands qu'autrefois.
Il faut en outre savoir l'histoire ancienne et moderne pour comprendre d'abord cette indication lyrique du fanatisme et de l’avidité des Espagnols, de l'avidité et de la tolérance des peuples anciens. |
Il faut enfin avoir l'habitude du style pour n'être point
effarouché par la violence et l'étrangeté de cette expression : saveler de férocité fanatique la rapacité financière. Et surtout il faut avoir l'esprit naturellement très calme : ‘car quiconque se laisserait saisir par l'enthousiasme et la verve amère du morceau serait troublé jusqu'au fond de l'âme, et les idées seraient en lui noyées sous les émotions. |
Or, le volume entier et tous les volumes de l'Histoire de France sont de ce style. M. Michelet sans doute n’écrit pas pour quelques lettrés amateurs d'analyse. Il veut . persuader le public; bien plus, le peuple. Il considère l'histoire comme une école populaire de patriotisme et de morale. Est-il probable qu'avec cette manière d'écrire il se fasse entendre de l'ouvrier qui sort de sa fabrique ou qui, pour se reposer, ouvre un livre sur son établi?
Encore un mot sur.le style. Il est composé d’exagérations. La sensibilité chez l’auteur est devenue maladive. Les chocs que nous sentons à peine le font crier. Plusieurs diront même qu'il crie de parti pris et par habitude. Cette fièvre de l'âme déborde en expressions convulsives. IL outre l'excès de la passion. Il n’écrit que par petites phrases saccadées, qui ressemblent à des accès de douleur. J'en prends au hasard, elles sont par milliers. « C’est en 1517 qu'éclate la dispute de Las Casas et de Sépulvéda, le jour horrible qui révèle la fosse où, pour l'amour de ; wr, on a jeté deux mondes, le noir par-dessus l'Indien. » Ün peu plus loin, après l'élection de Charles- Quint : « On avait fait un monstre : l'Espagne et l’Allemagne collées l'une sur l'autre et, face contre face, Torquemada contre Luther. » Ces phrases ne sont que violentes. Mais, une fois que le violent devient le beau, il n'y a plus de limites, et l'on finit par tomber dans la
rhétorique, ou même dans le ridicule. Est-ce M. Michele! qui, après avoir exposé la détestable grossièreté de François [er et la fuite de Marguerite, écrit en manière de résumé cette phrase vague qui n'est qu'une phrase : € La terre avait vaincu le ciel et l'avait abaissé jusqu'à soi »? — « Faute d'idée, dit Béranger, il allait faire une ode. » Très certainement c'est dans une ode de cette espèce que trébuche l'auteur en racontant la mort de Zwingle : « Son ami Myconius, pour sauver son cœur des outrages, le jeta au courant du Rhin; le fleuve des anciens héros en reste plus héroïque. » — Enfin, n'est-il pas curieux de voir un historien, à bout d'expressions, chercher des métaphores dans les découvertes de la physique moderne, et dire, en style de précieuses, que Guichardin écrivit l'arrivée de Bourbon et de ses mercenaires d'une encre froide à geler. ‘ du mercure? I n'y a que lui pour assembler de tels contrastes, et pour amener devant l'imagination, la main dans la main, le marquis de Mascarille et M. Gay-Lussac. Pouvait-il éviter ces taches? Non; par malheur, son talent tient à ses défauts. [l est comme un peintre qui puiserait sur sa palette l'écarlate éclatante et au même endroit la maudite huile qui viendrait brouiller et salir sa toile. Notre esprit est une machine construite aussi mathématiquement qu’une montre. Si tel ressort l'em-. porte, 1} accélère ou fausse le mouvement des autres, et l'impression qu'il leur communique échappe au gouvernement de notre volonté, parce qu'elle est notre volonté même. L'impulsion donnée nous emporte; nous allons irrésistiblement dans la voie tracée; et l'automate spirituel qui fait notre être ne s'arrête plus que pour se briser. Le moteur tout-puissant chez M. Michelet est cette sensibilité exaltée qu'on a nommée l'imagination du cœur.
M. MICHELET. an Elle lui donne l'éloquence, l'instinct de la vérité historique, le sens psychologique, la faculté de faire revivre les âmes. Elle lui impose avec une nécessité égale l'obligation de prendre des hypothèses douteuses pour des vérités certaines, de transformer les faits en exclamations, les idées générales en allégories, d’obscureir son style, d'exagerer et de fausser ses expressions. Elle lui met devant les yeux, comme modèle et comme souveraine, une beauté idéale, souffrante, passionnée, tendre, au sourire terrible ou gracieux, parfois divin, mais maladive et boiteuse. Heureux pourtant ceux qui en ont une, qui peuvent y croire, et qui n’ont point perdu leur foi première en étudiant le mécanisme de l'admiration !
Revue de l'Instruction publique, 19 juillet 1855.
L'OrsEau.
il y a des jours de beau soleil, même à Paris, et l'on éprouve parfois l'envie de s'en aller, à dix heures du matin, au Jardin des plantes. Personne encore; les bêtes sont seules; on est en bonne compagnie. Entre les lamas et les ours est un ruisseau limpide. Deux filets d’eau, qui courent entre les racines d’'acacias, se dégorgent dans un petit lac, en soulevant de longues ondulations brillantes, Des canards lustrés, de forme bizarre, aux plumes splendides, y barbotent et travaillent de leurs pattes et de leurs ailes. La grue de Numidie, délicate et frêle. s'avance comme une demoiselle timide, et considère avec
inquiétude ces turbulents ébats. Le héron éuique piqua de son bec pointu les vers qui se tortillent dans la vase, puis, debout sur une patte, regarde d'un air résigné devant lui, sans savoir quoi. Des flottes d'oies asiatiques abordent gravement sur la plage. Les mouettes rieuses vont sautant, voletant, bavardes, infatigables, plongeant furieusement, éclaboussant toute la mare; elles se culbutent, elles caquettent, elles se battent dans l’eau et sur le sable jusqu'entre les pieds des bœufs noirs, leurs bons amis, jusque sur les branches des jeunes saules penchés, qui commencent à s'habiller d'une verdure cotonneuse. Au plus haut des arbres, les moineaux chantent; du fond du jardin arrive une sourde rumeur : cris de gypaëtes, gloussements de poules, piaulements de faisans, de râles, d'alouettes, ramages d'oiseaux chanteurs, concert lointain de toute la création aiïlée, volatiles huppés, aigrettés, palmés, aquatiques, aériens, terrestres, croasseurs, musiciens, dont l'âme tressaille à l'aspect de la lumière agile, des belles eaux frissonnantes, des jeunes pousses qui s'ouvrent, de la sève qui fait éclater les boutons rouges, de la vie printanière qui fleurit la terre et qui entre avec l'air suave jusqu'au plus profond de leur cœur. Au bout d'une heure, il faut s'en aller. Voici venir ce désagréable bipède, l'homme, les goutteux et les marmots, les soldats et les servantes. Mais, une fois dans votre chambre, si vous ouvrez Ce livre, vous pourrez vous croire encore devant l'étang, en compagnie du héron, du rossignol et du cygne. Il vaut une volière et un muséum.
Comment M. Michelet est-il devenu naturaliste? Par hasard, par bonté et par compagnie. Malade, occupé d'une personne malade, 1l a regardé la campagne avéc ie. Un rossignol, un rouge-sorge dans sa chambre, des
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puales dans sa cour, des corbeaux, des hirondelles sous son toit, ont tourné ses yeux vers les oiseaux. Involontairement il les a aimés, et le voilà qui plaide leur cause. « Que fautil pour les protéger? révéler l'oiseau comme âme, montrer qu'il est une personne. L'oiseau donc, un seul oiseau, s'est tout le livre, mais à travers les variétés de sa destinéè, se faisant, s'accommodant aux mille conditions de la terre, aux mille vocations de la vie ailée..…. Tel il nous apparut dans son idée chaleureuse, celle de la primitive alliance que Dieu a faite entre les êtres, du pacte d'amour qu'a mis la mère universelle entre ses enfants. »
M. Michelet reste donc ici dans son œuvre. Ce volume de psychologie poétique ne fait point disparate avec les autres ; il les complète. L'historien que vous connaissez paraît à travers le naturaliste que vous découvrez. Le Jivre de l'Oiseau n’est qu'un chapitre ajouté au livre du Peuple. L'auteur ne sort pas de sa carrière; il élargit sa carrière, Il avait plaidé pour les petits, pour les simples, pour les enfants. pour le peuple. Il plaide pour les bêtes et pour les oiseaux.
Nulle philosophie n'est plus conforme à son génie. Ce génie est l'inspiration passionnée, la sensibilité extrême et poétique, la faculté de découvrir les émotions en les éprouvant, de connaître les êtres en se transformant en eux. Pour lui la science et l'histoire ne sont pas des œuvres de l’analyse, mais des œuvres de l'instinct. Au lieu de constater les faits un à un, avec circonspection, de raisonner pas à pas, de prouver chaque proposition, d'établir des classifications régulières, de dégager lentement des lois générales, de les noter par des formules sèches, et les vérifier vingt fois avec les doutes d'un sceptique, de corriger minutieusement chaque expression
pour atteindre à l'exactitude parfaite, il entre violem:ment dans l’histoire avec des cris de colère ou d'enthousiasme, devinant un caractère d’après un mot, jugeant un homme sur un portrait, ami ardent ou ennemi acharné | de ses personnages, prenant pour guides ses sympathies et ses colères, ayant pour critique le délire de l'ode, et courant à travers l'émotion à la vérité. Les autres écartent la passion comme un voile; il l’accepte comme une lumière. Les autres rejettent l'instinct comme une faiblesse; il le recueille comme une force. Les autres évitent le dithyrambe comme un trompeur; il se livre à lui comme à un révélateur.
De là sa philosophie et la philosophie de ce livre. Chacun de nous fait la sienne à son image. Chacun prescrit à la science les habitudes de sa pensée. Chacun offre à l'univers l'idéal qu'il se propose à lui-même. Chacun impose à la nature les besoins qu'il porte en soi. — M. Michelet a l'instinct pour méthode: c’est pourquoi il glorifie l'instinct, hier dans le peuple, aujourd'hui dans les bêtes. Il rabaisse le raisonnement et l'analyse; il relève la croyance spontanée et la divination irréfléchie. Iier, il préférait le bon sens du paysan aux théories du lettré, et demandait au peuple la-vérité sur la Révolution française. Aujourd'hui, il s'indigne contre ceux qui traitent l'instinct de force aveugle, qui ne voient pas « combien cette raison commencée diffère peu en nature de la haute raison humaine »; qui ne démélent point dans l'oiseau le génie du constructeur, de l'artiste, du musicien, la faculté d'enseigner et d'apprendre, le profond amour, le dévouement, le courage, les plus beaux sentiments et les plus belles forces de notre âme, une âme sohn parente de la nôtre: — M; Michelet a la sympathis
pour talent; c'est pourquoi il glorifie la sympathie, hier, celle des hommes entre eux, aujourd’hui celle des hommes et des bêtes. Il déteste l’orgueil, la dureté, la vie solitaire. Il exalte la bonté, la fraternité, la vie sociale. Hier, il appelait la patrie « une grande amitié », enseignant pour devoir à l’homme le dévouement et la tendresse, appelant les classes opposées à la concorde, donnant pour devise à la révolution future, non la liberté orgueilleuse, non légalité niveleuse, mais la fraternité généreuse. Aujourd'hui, il essaye d'établir la paix entre les oiseaux et l'homme, montrant que plusieurs sont nos serviteurs, que presque tous sont nos alliés et nos amis, que ces jeunes âmes, à peine ébauchées, enfantines, doivent être traitées en sœurs par la nôtre, et que le destin de l’homme barbare et brutal encore est de rallier tous les vivants en une grande république au souffle de l’universel amour.
Cette philosophie donne-t-elle la vérité? À tout le moins elle donne le talent. Si elle n’est pas conforme à la science, elle est conforme à la poésie. Si elle ne fait pas des savants, elle fait des artistes. Quel don que de retrouver tous les sentiments, d'entrer dans l'âme de tous les êtres de reproduire dans l'étroite enceinte de soi-même toutes les formes de la vie et la variété infinie de l'univers! Ce don paraît grand déjà, lorsqu'il s'applique à reformer les pensées et les passions des hommes, choses communes, vulgaires, que nous apercevons en nous-mêmes, et qui n'ont point pour nous l'attrait de la nouveauté. Combien plus grand, lorsqu'il s'emploie à faire comprendre l’âme des êtres muets, séparés de nous par l’abime des espèces, à révéler la vie mystérieuse des animaux, des forêts et des flots!
D'abord les oïseaux-poissons, pingouins, manchot,
immubiles en longues rangées sur les îles de glace, parmi les cristaux aigus des terres australes. «A leur tenue verticale, à leur robe blanche et noire, on croirait voir des bandes nombreuses d'enfants en tabliers blancs. Ces fils ainés de la nature, confidents des vieux âges de transformation, parureut aux premiers qui les virent d'étranges hiéroglyphes. De leur œ1l doux, mais terne et pâle comme la face de l'Océan, ils semblaient regarder l'homme, ce dernier né de la planète, du fond de leur antiquité. » Chez d'autres, l'aile peu à peu se dégage, s'agrandit, devient aérienne; l'oiseau ne nage plus, 1l vole; et vous voyez les goëlands criards qui planent imperturbablement au-dessus des vagues de la Biscaye, pendant que la houle marine, accumulée depuis l'Amérique, escalade en grondant les escarpements de la côte. « Jour ou nuit, midi ou nord, mer ou plage, proie morte ou vivante, tout leur est un. Usant de tout, chez eux partout, ils promènent vaguement des flots au ciel leur blanche voile. Le vent nouveau qui tourne et change, c'est toujours le bon vent qui va où ils voulaient aller. » Leur oil clair et froid a la couleur de la mer du Nord, grise, indifférente. « Que dis je? Cette mer est plus émue. Le vieux père Océan, sournois, colère, souvent, sous sa face pâle, semble rouler bien des pensées. Sés fils lés goëlands semblent moins animaux que lui. »
Bien plus haut, « le premier de la race ailée, l'audacieux navigateur qui ne ploie jamais la voile, le prince de la tempête, contempteur de tous les dangers », l'aigle de mer balance son pelit corps sur ses immenses ailes, et, de l'Europe à l'Amérique, rame avec la vitesse de l'orage, d'un vol si égal qu'il semble endormi. Bien certainement M. Michelet a dû se croire oiseau plus d'une fois en écri-
vant ces pages, Il a souhaité cette récompense au naturaliste Wilson. Une fois, écoutant la chanson d’une fauvette : « Moi-même, dit-il, ailé en ce moment, je l'accompagnai dans son rêve. » Il a causé avec les bêtes, comme les an-ciens brahmes ; un jour, voyant le héron mélancolique qui, perché sur une patle, contemplait dans l'eau terne sa maigre image, 11 se hasarda à interroger ce rêveur :
Je lui dis de loin ces paroles que sa très fine ouïe perçut exactement : « Ami pêcheur, voudrais-tu bien me dire (sans délaisser ta station) pourquoi, toujours si triste, tu sembles plus triste aujourd'hui? As-tu manqué ta proie? Le poisson trop subtil a-t-il trompi tes yeux? La grenouille moqueuse te défie-t-elle au fond de l’onde?
— Non, poisson ni grenouilles n’ont pas ri du héron……. Mais le héron lui-même rit de lui, se méprise quand il entre en pensée de ce que fut sa noble race, et de l'oiseau des anciens Jours...
« La terre fut notre empire, le royaume des oiseaux aquatiques dans l’âge intermédiaire où, Jeune, elle émergeait des eaux. Temps de combat, de lutte, mais d’abondante subsistance. Pas un héron qui ne gagnât sa vie. Besoin n'était d’attendre ni de poursuivre : la proie poursuivait le chasseur; elle sifflait, coassait de tous côtés. Des millions d’êtres de nature indécise, oiseaux-crapauds, poissons ailés, infestaient les limites mal tracées des deux éléments. Qu’auriez-vous fait, vous autres faibles et derniers nés du monde? L'oiseau vous prépara la terre. Des combats gigantesques eurent lieu contre les monstres énormes, fils du limon; le fils de l'air, l'oiseau, prit taille de géant. Si vos histoires ingrates n’ont pas trace de tout cela, la grande histoire de Dieu le raconte au fond de la terre où elle a déposé les vaincus, les vainqueurs, les monstres exterminés par nous et celui qui les détruisit.
« Vos fictions mensongères nous bercent d’un Hercule humain. Que lui eût servi sa massue contre le plésiosaure? Qui eût attendu face à face cet horrible léviathan? Il y fallait le vol, l'aile forte, intrépide, qui du plus haut lançait. rele-
vait, relançait l’Hercule-oiseau, l’épiornis, un aigle de vingt pieds de haut et de cinquante pieds d'envergure, implacable chasseur qui, maître de trois éléments, dans l’air, dans l’eau, dans la vase profonde, suivait le dragon sans repos. »
Consumé dans cette lutte gigantesque, il s’est amoindri quand s’est amoindri l'élément humide. Les oiseaux de la vase, aux longues échasses, insensiblement, ont disparu. Leurs frères les pélicans, les cygnes, deviennent rares «On chercherait en vain ces blanches flottes qui couvraient de leurs voiles les eaux du Mincio, les marais de Mantoue, qui pleuraient Phaéton à l'ombre de ses sœurs, ou, dans leur vol sublime, poursuivant les étoiles d’un chant harmonieux, leur portaient le nom de Varus. »
C'est la tendresse du poète qui ranime ses créatures. Celui-ci les aime tant qu'il les aime trop. Le rossignol est dieu dans ce livre, et M. Michelet est son prophète. Il a eu des visions en l'écoutant, tout comme Mahomet. Il écrit à propos de lui des dialogues comme ceux du Coran. Il l'aperçoit qui passe, timide, muet, dans son habit obscur, sous les feuillages rougissants de l'automne. Pourquoi pars-tu? Que ne restes-tu en Provence, dans les gorges où le tiède soleil d'hiver luit aussi doucement qu'au plus beau printemps?
« Non, il me faut partir. D’autres peuvent rester : ils n’ont que faire de l’Orient. Moi, mon berceau n’appelle; il faut que je revoie ce ciel éblouissant, ces ruines lumineuses et parées où mes aïeux chantèrent; 1l faut que je me pose sur mon premier amour, sur la rose d’Asie, que je me baigne de soleil... Là est le mystère de ma vie; là, la flamme féconde où renaîtra mon chant; ma voix, ma muse est la lumière. »
[ part, et le voilà devant la grande porte de l'Italie,
devant les Alpes froides et blanches, peuplées de tous les brigands de l'air, qui l'attendent.
Il s’arrête à l’entrée, sur une maïson amie que je sais bien, ou au bois sacré des Charmettes, délibère et se dit : « Si je passe de jour, ils sont tous là : ils savent la saison; l'aigle fond sur moi, je suis mort. Si je passe la nuit, le grand-duc, le hibou, l’armée des horribles fantômes aux yeux grandis dans les ténèbres, me prend, me porte à ses petits... Las! que ferai-je? J’essayerai d'éviter et la nuit et le jour. Aux sombres heures du matin, quand l’eau froide détrempe et morfond sur son aire la grosse bête féroce qui ne sait pas bâtir un nid, je passe inaperçu... Et quand il me verrait, j'aurais passé avant qu’il pût mettre en mouvement le pesant appareil de ses ailes mouillées. »
Bien calculé. Pourtant vingt accidents surviennent. Parti en pleine nuit, il peut, dans cette longue Savoie, rencontrer de front le vent d’est qui s’engouffre et qui le retarde, qui brise son effort et ses ailes... Dieu! il est déjà jour... Ces mornes géants, en octobre, déjà vêtus de blancs manteaux, laissent voir sur leur neige immense un point noir qui vole à tired’aile. Qu’elles sont déjà lugubres, ces montagnes, et de mauvais augure, sous ce grand linceul à longs plis! Tout immobiles que sont leurs pics, ils créent sous eux et autour d’eux une agitation éternelle, des courants violents, contradictoires, qui se battent entre eux, si furieux parfois qu’il faut attendre. « Que je passe plus bas, les torrents qui hurlent dans l’ombre avec un fracas de noyades, ont des trombes qui m’entraineront. Que je monte aux hautes et froides régions qui s'illuminent, je me livre moi-même; le givre saisira, ralentira mes ailes. »
N'y a-t-il point là tout un drame? Qui ne serait touché des anxiétés du pauvre petit voyageur, perdu dans les tempêtes de neige? Qui ne voit, sous cette main magique, l'automne des montagnes, les noires profondeurs des gorges où rampent des nuages, les crêtes arides qui s'é-
clarent à l'aurore d'un triste sourire glacé? Le drame finit par une ode qui est l'hymne du rossignol. Ce qu'il chante, c'est son amour, sa douleur, ses Joies, ses espérances infinies. Buffon avait noté, avec une prodigalité de mots nobles, les roulades, les coups de voix, les trilles, les arpèges de son ramage, bon observateur, analyste attentif, définissant toutes les opérations de ce gosier, n'apercevant que la partie extérieure de l'hymne. Ce que M. Michelet en aperçoit, c'est la source intérieure, c'est la passion musicale, c'est l'âme créatrice. « Le rossignol voit les bois, l'objet aimé qui les transfigure : il voit sa vivacité tendre, et mille grâces de la vie ailée, que la nôtre ne peut rendre. [Il lui parle, elle lui répond; il se charge de deux rôles, à la grande voix mâle et sonore, réplique par de doux petits cris. Quoi encore? Je ne fais nul doute que déjà ne lui apparaisse le ravissement de sa vie, la tendre intimité du nid, la pauvre petite maison qui aurait été son ciel... Rapprochez-vous, c'est un amant; mais éloignez-vous, c'est un dieu. La mélodie, ici vibrante ct d'un brûlant appel aux sens, là-bas grandit et s'amplifie par les effets de la brise; c'est un chant religieux qui emplit toute la forêt. De près, il s'agissait du nid, de l’amante, du fils qui doit naître; mais de loin, autre est cette amante, autre est le fils : c’est la Nature, mère et fille, amante éternelle qui se chante et se célèbre; c'est l'infini de l'amour qui aime en tous et chante en tous; ce sont les attendrissements, les cantiques, les remerciements qui s'échangent de la terre au ciel. » — Voilà le panthéisme profond, passionné, mystique, où : aboutit ce talent, où s'achève cette philosophie. L'artiste aperçoit en toutes choses l'Amour et la Vie. Au plus bas degré de l'être, les substances inertes se fondent les unes
dans les autres par les violentes affinités chimiques, aspirant, avec une soif ardente, celles qui doivent transformer et compléter leur être; et lé monde, qui semble immobile, est le mariage incessant, mystérieux, invisible, des corps qui s'unissent, précipités les uns vers les autres ‘par un aveugle désir. La sourde volonté qui attache au - sol la pierre pesante, et retient autour du soleil le cortège des planètes, développée dans la plante par des besoins plus compliqués et par une œuvre plus savante, y végète encore engagée dans la matière, et ne se déploie que par la structure qu’elle compose et qu'elle soutient. Dégagée dans l'animal, elle habite en lui sous forme d'instinct et de rêve. Elle se change en idée dans l'homme, et le poète, apercevant par elle l'universelle parenté des choses, reconnait l’âme infinie, la créatrice immortelle, la grande mère incessamment occupée à amener des vivants sous la clarté du jour. Au fond des bois, pendant les jours d'été, lorsque les exhalations odorantes montent dans l'air, quand le long murmure des feuilles, des oiseaux, des insectes, vient emplir l'oreille, lorsque l'air épais enivre comme le vin, et qu'un nuage de lumière enveloppe le dos des collines, on est tenté comme lui de confondre les choses en un seul être, et l'on comprend comment un artiste, entrevoyant la face de l'éternelle déesse, a dit qu'elle s'appelle l'Amour.
Laissez-le s'abandonner à sa sensibilité exaltée, à sa sympathie passionnée, à son émotion nerveuse : avec les animaux, il ressuscitera les êtres Inanimés. Avec la pensée des oiseaux, il nous montrera la pensée des arbres et des pierres. Quels paysages let que le cœur est meilleur peintre que les yeux! En vain votre esprit serait un miroir où vous apercevriez la forme exacte de chaque contour et la
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nuance précise de chaque couleur. En vain vous me nommerez le vert et le bleu, la ligne brisée et la ligne sinueuse. Ce que vous me ferez voir est peu de chose. Il faut que vous découvriez le sentiment sous la forme qui l’exprime, et le seul moyen de susciter en moi des images est de soulever en moi des émotions. Si l’on voit les paysages de M. Michelet, c'est qu'on les sent, et qu'il les sent. Il les sentait, lorsqu'il a décrit sa colline nantaise étendue entre les eaux grises de la Vendée et les eaux jaunes de la Bretagne, antique jardin abandonné, plein de grandes charmilles et de cerisiers rouges, où les pluies sans écoulement nourrissent une verdure exubérante, encombrée de plantes domestiques et sauvages, fouillis de hautes herbes, luxe de végétation négligée, « efflorescence molle et débordante, sous un ciel humide, tiède et doux ». Il les sentait, quand il peignait ces marais d'Amérique, larges bras de mer abandonnés dans la retraite des eaux, où le peuple des cèdres enfonce ses pieds dans la vase qui fermente, et sous ses flèches entre-croisées étend un crépuseule sinistre. Mais la vraie patrie de cette imagination ardente est le pays du soleil, la région brûlée du globe, la dévorante nature des tropiques; sa violence, sa concentration fiévreuse en imite l'énergie insensée et les furieux excès. Méry l'a peinte aussi; mais sa-riche imagination et son enthousiasme n'égalent point l'ivresse maladive et nerveuse, les accès de poésie convulsive, les phrases vibrantes, les petits mots dardés en traits de feu, le pétillement d'éclairs qui éclatent ici : l'artiste parle de ces insectes, acharnés chasseurs, insatiables, gloutons, excités, piqués par la chaleur, par l'excitation d’un monde d'épices et de substances âcres, qui pullulent dans les forêts vierges « où tout vous parle de vie, o&
fermente éternellement le bouillonnant creuset de ]la nature ».
Ici et là, leurs vivantes ténèbres s'épaississent d’une triple voûte, et par des arbres géants, et par des enlacements de
lianes, et par des herbes de trente pieds à larges et superbes feuilles. Par places, ces herbes plongent dans le vieux limon primitif, tandis qu'à cent pieds plus haut, par-dessus la grande nuit, des fleurs altières et puissantes se mirent dans le brûlant soleil.
Aux clairières, aux étroits passages où pénètrent ses rayons, c'est une scintillation, un bourdonnement éternel, des scarabées, papillons, oiseaux-mouches et colibris, pierreries animées et mobiles, qui s’agitent sans repos. La nuit, scène plus étonnante! commence l’illumination féerique des mouches luisantes, qui, par milliards de millions, font des arabesques fantasques, des fantaisies effrayantes de lumière, des grimoires de feu.
Avec toute cette splendeur, aux parties basses clapote un peuple obscur, un monde sale de caïmans, de serpents d’eau. Aux troncs des arbres énormes, les fantastiques orchidées, filles aimées de la fièvre, enfants de l'air corrompu, bizarres papillons végétaux, se suspendent et semblent voler. Dans ces meurtrières solitudes, elles se délectent et se baignent dans les miasmes putrides, boivent la mort qui fait leur vie, et traduisent, par le caprice de leurs couleurs inouïes, l'ivresse de la nature.
N'y cédez pas, défendez-vous, ne laissez point gagner au charme votre tête appesantie Debout! debout! sous cent formes le danger vous environne. La fièvre jaune est sous les fleurs, et le vomito negro ; à vos pieds traînent les reptiles. Si vous cédiez à la fatigue, une armée silencieuse d’anatomistes implacables prendrait possession de vous, et d’un million de lancettes ferait de tous vos tissus une admirable dentelle, une gaze, un souffle, un néant.
Quoi! c’est vous, fleurs animées, topazes et res ailés, c’est vous qui serez mon salut? Votre âpreté libératrice, acharnée à l’épuration de cette surabondante et furieuse fécondité, rend seule accessible l'entrée de la dangereuse féerie,
Ceux qu’il apostrophe ici, ce sont ses frères. Le colibri, l'oiseau-mouche, sont la vivante image de son génie Il a leur éclat éblouissant, leur passion folle, leur vélo-
cité, leur furie, leurs ailes. Il fait taire la critique, et
se peint lui-même dans ce portrait :
La vie, chez ces flammes ailées, est si brûlante, si intense, qu’elle brave tous les poisons. Leur battement d’ailes est si vif que l’œil ne le perçoit pas; l’oiseau-mouche semble immobile, tout à fait sans action. Un hour! hour! continuel en sort, jusqu'à ce que, tête basse, il plonge du poignard de son bec au fond d’une fleur, puis d’une autre, en tirant les sues, et pêle-mêle les petits insectes : tout cela d’un mouvement si rapide que rien n’y ressemble ; mouvement âpre, colérique; d’une impatience extrême, parfois emporté de furie, contre qui? contre un gros oiseau qu'il poursuit et chasse à mort, contre une fleur déjà dévastée à qui il ne pardonne pas de ne pas l'avoir attendu. Il s'y acharne, Du en fait voler les pétales.
Les feuilles absorbent, comme on sait, les poisons de Pair, les fleurs les résorbent. Ces oiseaux vivent des fleurs, de ces pénétrantes fleurs, de leurs .sucs brüûlants et âcres : en réalité, de poisons. Ces acides semblent leur donner et leur âpre cri, et l’éternelle agitation de leurs mouvements colériques. Ils contribuent peut-être bien plus directement que la lumière à les colorer de ces reflets étranges qui font penser à l'acier, à l'or, aux pierres précieuses, plus qu’à des plumes et à des fleurs.
Et nous aussi nous dirons que ce n'est point la lumière de l'art et le sens de La beauté qui colorent ce style, mais la passion dévorante où il s'abreuve et s'exalte. Un autre y perdrait la raison; il y gagne le génie; et l'incessante tension de sa machine nerveuse, au lieu de le consumer, le nourrit. : |
De là ces formes de langage étranges qui semblent la
violation de la syntaxe et le renversement de la grammaire. Quand il fait des fautes de langue, il les veut, presque toujours avec raison. Nul n'a plus étudié a langue. On dira qu'il l’a tordue; c’est qu'il l'a façonnée à son usage. Il parle autrement que les autres, parce qu'il pense autrement que les autres. Sa phrase se raccoureil pour égaler la concentration de sa pensée. Le verbe la quitte, disparaît; lancée comme une révélation, elle enjanibe par-dessus pour aller plus vite. Tantôt elle prend des attitudes pénibles, et se compose d'inversions; tantôt elle prend un air négligé, et se compose de répétitions. Elle copie l'idée telle qu'elle vient, à mesure qu'elle vient, imitant le mouvement naturel de l'esprit et le progrès saccadé de l'inspiration. « Ges oiscaux, disaitil tout à l'heure, vivent des fleurs, de ces pénétrantes fleurs, de leurs sucs brülants et Âcres : en réalité, de poisons. » Trois fois le mot primitif est corrigé, développé. Mettez à la place : « ces oiseaux vivent sur les fleurs, de sucs âcres et brûlants qui sont des poisons : » vous avez écrit du premier coup l'expression définitive ; mais vous n'avez pas exprimé le tâtonnement, l'allure passionnée de l'esprit qui cherche et qui trouve. — Ailleurs, afin d'exprimer un mouvement, il est obligé d'employer une préposition pour une autre : « La longue belette s'insinue au nid sans frôler une feuille. » S'il mettait : € La longue belette s’insinue dans le nid », la phrase n'imiterait point l'action de la bête. — Pour traduire les sentiments par les sensations, pour confirmer les impressions de l'âme par les impressious de l'oreille, il est artiste jusque dans les prépositions et les articles : nul style n'est plus imitatif. « Le chat-huant vole d’une aile silencieuse, comme étoupée de ouate. »
Ces voyelles étouffées qui se heurtent font glisser la phrase aussi silencieusement que l'oiseau. — Chez jui l'ordre des mots n'est point l'ordre grammatical, mais l'ordre logique. Il note les différentes parties de sa vision à mesure qu'elles passent en lui, tour à tour, et la construction marque leur suite. Regardez plutôt cette phrase : « Mais le temps noir se dissipe, le jour reparaît, je vois un petit point bleu dans le ciel. Heureuse et sereine région qui gardait la paix au-dessus de l'orage. Dans ce point bleu, royalement, un petit oiseau d’aile immense nage à. dix mille pieds de haut. Goëland? Non: l’aile est noire. Aigle? Non : l'oiseau est petit. » « Heureuse » doit être le premier mot, parce que l'émotion dominante première est un élan de bonheur. Même raison pour la construction renversée de la phrase suivante. Quant à ces mots, « Aigle ? Goëland? » ce sont des cris d'interrogation qu'on ne pouvait noter d'autre manière. Ailleurs, un passage sur les hirondelles montre comment l'abréviation de la phrase et la position du mot font entrer la sensation dans l'âme et dans les yeux : « Souvent elles se précipitaient tombant presque, rasant la terre, mais si vite relevées qu'on les aurait crues lancées d’un ressort ou dardées d’un arc. » Un écrivain régulier aurait coupé la phrase après le mot « terre », et la. phrase, n'ayant plus de continuité, n'eût pas exprimé la continuité du vol. La dernière syllabe de « presque », muette et tronquée, peint avec une force étonnante la chute arrêtée subitement; si on eût mis « par un ressort, par un arc », on perdait tout l'élan imitatif. Pardessus tout, sa phrase est un chant. Tout poète est musicien. Celui-ci, ami de Virgile, l’est plus qu’un autre. Ila besoin de bercer sa pensée aux sons cadencés de la
période, et la mélodie qu'il heurte ou qu'il déroule, douloureuse ou tendre, ajoute la rêverie à l'idée et la poésie à la passion.
J'avais noté beaucoup de passages qui paraîtraient extraordinaires dans un autre, les bizarreries naïves d’un panthéiste allemand, les oïseaux comparés au Messie, « et participant au divin privilège du Saint-Esprit, d’être présents partout »; des bénédictions données aux phoques; des mouvements d'envie à l'occasion des baleines ; une multitude d’apostrophes, de cris, de transports, l'exaltation d'un fakir, l'abandon d'une femme nerveuse, l'habitude de penser tout haut et trop haut. Doit-on blâmer ces excès ? Les beautés les rachètent, et sans eux elles ne seraient pas; sa passion fait son génie. D'ailleurs, cette forme d'esprit est un type ; elle a droit d'exister au même titre que toute autre; ce qui serait déraison ailleurs est raison chez elle. Chaque type est bien comme il est, dans le monde pensant comme dans le monde animal. Sa perfection et sa loi sont de développer son êlre, et, si jamais esprit fut complet dans son genre, c'est celui-ci. Personne ne reproche au héron ses longues jambes fragiles, son corps maigre, son attitude contemplative et immobile. Personne ne bläme dans la frégate les ailes immenses, les pieds raccourcis : cette maigreur est une beauté dans le héron; cette disproportion est une beauté dans la frégate. L'une et l’autre manifestent une idée de la nature, et l'œuvre du naturaliste est de les comprendre, non de les railler. — Le critique est le naturaliste de l'âme. Il accepte ses formes diverses; il n'en condamne aucune et les décrit toutes; il juge que l'imagination passionnée est une force aussi
- légitime et aussi belle que la tacuité métaphysique ou
que la puissance oratoire; a. lieu de Fa repousser avec mépris, il la dissèque avec précaution; il Ja met dans le même musée que les autres et au même rang que les autres; il se réjouit, en la voyant, de la diversité de la nature; il né lui demande point de se diminuer, de subir l'autorité de facultés contraires, de se faire raisonnable et circonspecte; il aime jusqu'à ses folies et ses misères. Il fait . plus : à force de l'obsérver, il se transforme en elle; à force de s'expliquer ses démarches et de Les trouver conséquentes, il répète involontairement ses démarches. Geoffroy Saint-Hilaire disait qu'en Égypte, couché sur le sable du Nil, il sentait s’éveiller en lui les instincts du crocodile. À force d'analyser l'imagination passionnée, le critique participe à ses visions et à sa passion, jusqu'à trouver sa passion et ses visions raisonnables. S'il la juge, ce n’est point pour dire qu'elle est belle ou laide, mais pour montrer qu'elle est propre ou impropre à un tel emploi. Un naturaliste prononce que le héron est fait pour vivre dans les marécages, que la frégate doit planer sur les mers, et que le héron transporté dans une plaine sèche, et la frégate enfermée dans un bois, ne pourront vivre. Un critique pense que la sensibilité passionnée, appliquée comme ouvrière à la philosophie et à l’histoire, doit découvrir des vérités supérieures, commettre beaucoup d'erreurs, hasarder beaucoup d'hypothèses, prouver peu, exagérer beaucoup; mais qu'appliquée à l'art, elle formera les caractères les plus vivants, les drames les plus émouvants, le style le plus attachant, les paysages les plus visibles; que, d'un souffle de feu, elle animera les êtres inertes; que, promenée du pôle à. l'équateur, de l'Amérique à l'Asie, elle éveillera dans notre cerveau une fantasmagorie de visions l'inineuses.
partout créatrice, impélueuse, ardente,' universelle, pareille à la grande nature qui, dans la vie furieuse de ses tropiques, étale une image de sa violence et de son éelat. On dit qu'il ya aujourd'hui trois poètes! en France : celui-ci est le quatrième, et sa prose. pour l’art et le génie, vaut leurs vers.
1. Alfred de Musset, Lamartine, Victor Hugo. — Béranger est un
prosateur, homme d'esprit, très appliqué, et qui a mis des rimes à sa prose.
Revue de l'Instruction publique, 21 mars 1856.
ESSAIS DF CRITIOUR et C
Hisrotre DE LA RÉVOLUTION D'ANGLETERRE
Il y a deux avis sur le talent de M. Guizot: voici le premier; nous sommes du second.
M. Guizot, disent les adversaires, n'est pas curieux. Il n'a pas de goût pour le détail, pour les événements crus et petits. Il néglige les circonstances distinctives et piquantes qui donnent au récit le relief et la couleur. Il n'est point biographe, chroniqueur, peintre de mœurs, amateur d’anecdotes. S'il connaît le parlement, le champ de bataille, la place publique, il ne connaît point la cuisine, l'alcôve, la salle à manger, le boudoir. Si parfois il approche du fait précis, il n'y entre pas. Voici l'arrivée de Charles Il; comparez son récit aux documents : « Au’ moment où le roi mit pied à terre, Monk s'empressa vers lui avec tant d'humilité qu'il avait l'air, dit l’un de ses panégyristes, de demander pardon plutôt que de recevoir des remerciments. Charles l'em-
M. GUÜIZOT. 131 brassa avec uné déférencé filiale, et sé répandit, de facon à être bien enténdu des assistants, ën témoignäges de la plus affectueusé reconnaissance. » — « Le roi, dit M. dé Bordeaux, témoin oculaire, débarqua le 4 dé ce mois à ” Douvrés. Lé général le reçut sur la côté, à genoux et avée touté l'armée. Le oi lui fic foules les caresses qui se péuvént imäginér, l'appela son père, et, après qu'il eut reçu le salut de la noblesse sous un duis qui lui avait été dressé, fïonta én carrosse, ayatil à ses côtés les ducs d'York et de Glocester, qui recutéut lés mêmes réspects eh iñème térnps et couvéris. » Ün voit la scèné dans M. de Bordeaux, ôn ne la voit pas dans M. Guizot. C'est péu que de parler de « l'hunulité » dé Monk; mettez-le à genoux, par térre, Sur la grève, sous les veux de sés soldats. C'est peu dé parler de la « déférence filiale » du roi. Qu'il dise le mot vrai èt bas; qu'il appellé mon pèré l'arni intitne du meurtrier de son pére. Cette jolie expres= sion du temps, lés caresses du rot, &e dais, machine monarchiqué où Île prince s'étale coinme dans une châsse, cés ducs qui restetit couverts, tous cés traits du cérëmonial nous transportent au xvué siècle; M. Guizot ne nôus y transporté pas. — Un peu plus loin il ajouté : « Les déux orateurs, le comte de Manchester et sir Harbottle Grimstone, adréssèrent au foi des discours à la fois porpeux et sincères, où respiraient également, à lravérs une éloquencé ün peü lourde, l'enthousiasme monarchique et l'attachement à la feligion ét aux libertés du pays. » Dôtinéz-nous quelques lañibeaux dé léurs phrases. Nous rirons ét nous ferons altention en apprénant qu'il fut appelè « grand roi, Souvérain rédouté, fils dés Sages y, les orateurs prophétisant « qu'il serait l'exemple de tous les rois par $4 piété, Sa Justice, $à prudence, sa puissance,
le plus grand des rois qui eussent jamais porté le nom de Charles, qu’il était, à juste titre, le roi des cœurs, qu'il recevrait de son peuple une couronne de cœurs, qu'il ne pouvait manquer d'être le plus heureux et le plus. glorieux des rois du plus heureux des peuples. » Cette
platitude, héritage de plusieurs siècles monarchiques, se
sent des mœurs monarchiques et rappelle la littérature contemporaine, fille emphatique et dégénérée du dernier siècle. M. Guizot, évitant de marquer cette HE évite de marquer la vérité.
C'est pourquoi ses puritains manquent de vie. Nulle part il ne nous fait voir ces troupeaux de fanatiques, Bedlams déchainés qui firent la faiblesse, le ridicule et la force de la Révolution. Comparons un de ses récits phrase à phrase avec le journal de sir Thomas Burton : « Un sectaire, dit M. Guizot, James Nayler, d'abord soldat, puis quaker, et insensé parmi des insensés, prétendait que le Christ, descendu de nouveau sur la terre, s'était incarné en lui, et, à ce titre, il se livrait à toutes sortes de manifestations et d'actes extravagants ou licencieux ; des femmes, des vagabonds fanatiques le suivaient partout, chantant ses louanges et presque l'adorant. Il fut arrêté à Bristol et conduit à Londres, où la Chambre, au lieu. de le renvoyer devant ses juges ordinaires, se fit faire sur ce qui le concernait un long rapport, le manda ‘à sa barre et décida qu'elle le jugerait. » — Voyez quels précieux détails il supprime; c’est négliger de gaieté de cœur la pathologie de la Révolution : « James Nayler, disent les rapporteurs du Parlement, se tient ordinairement assis sur une chaise, et sa compagnie, hommes et femmes, se mettent de temps en temps à genoux. Et, quand ils sont fatigués d'être à genoux, ils s'asseyent par
M. GUIZOT. Merci
terre devant lui, chantant ces paroles et diverses autres du même sens : Saint! saint! au Tout-Puissant ! au grand Dieu! au vrai Dieu! et gloire au Tout-Puissant! Voilà ce qu'ils {ont habituellement tout le long du jour; mais le témoin n'a jamais entendu Nayler chanter comme cidessus. Il dit aussi qu'il y à un grand concours de gens - auprès de Nayler, lesquels, pour la plupart, s’'agenouillent devant lui à la manière susdite. Et Martha Simons, dans la posture susdite, chanta : Voilà le jour heureux! regardez, le roi de justice est venu! Et un membre de la Chambre, étant dernièrement dans l'endroit où maintenant Nayler est prisonnier, informe la commission qu'il vit Nayler et sa compagnie dans la posture susdite, et entendit John Stranger et une des femmes chanter : Saint, saint, saint, Seigneur Dieu! Et : Saint, saint, à toi, toi, toi, Seigneur Diéu! Et, pendant que John Stranger chantait ces paroles, il regardait parfois en haut, parfois James Nayler. Et, au dernier interrogatoire de Nayler, une Sarah Blackbury vint à lui et le prit par la main et lui dit : « Lève-toi, mon amour, ma colombe, ma beauté, et viens-ten. Pourquoi restes-tu assis de cette façon entre les pots? — Et, au même moment, elle posa sa bouche sur la,main de Nayler et se prosterna par terre devant lui. » Une de ses fidèles, Dorcas Erbury, qui jeta ses habits devant lui lorsqu'il traversa le Sommerset- shire, affirma qu’elle était restée morte deux jours dans les prisons d’Exeter, et que Nayler, en lui imposant les mains, l'avait ressuscitée. — Nayler fut fouetté, ms au pilori, marqué au front. Il souffrit en martyr, tendit la langue de lui-même quand le bourreau prit son fer rouge pour la percer. Ses disciples étaient autour de lui, pleurant, chantant, frappant leur visage, baisant ses pieds,
léchant ses plaies. — Ces fous n'étaient pas les seuls. Les hommes de la cinquième monarchie croyaient que le . Christ allait descendre en personne sur la terre, pour y régner mille ans avec les saints comme ministres, Les muggletoniens professaient que les « deux derniers prophèles et messagers de Dieu étaient John Reëve et Ludovic Muggleton ». Fox courait avec ses culottes de cuir, et prêchait à Cromwell la lumière intérieure. Une femme entra dans la chapelle de Whitehall complètement nue, le lord protecteur présent, Un autre vint à la porte du Parlement avec une épée tirée et blessa plusieurs des assistants, disant que le Saint-Esprit lui avait inspiré de tuer tous ceux qui siègeaient dans la Chambre, Faut-il parler des soldats chanteurs de psaumes, docteurs improvisés qui chassaient le prédicateur de sa chaire, et, l'épée au côté, dissertaient sur la justification en poussant des éjaeulations « savoureuses »? Ces accès sont les symptômes extrêmes de la grande maladie mentale qui fit et perdit la Révolution d'Angleterre, M. Guizot évite ces menus détails de vérité scandaleuse, Ce sont eux pourtant qui distinguent une époque des autres, qui marquent l'espèce et le degré des passions dominantes, qui, par leur familiarité, produisent l'illusion, qui, par leur force, excitent l'intérêt. La sottise, le fanatisme, la violence, toutes les qualités morales sont des grandeurs. Nul jugement, nulle louange, nul blâme, nulle phrase générale ne les mesure, Les faits circonstanciés et nus expriment seuls la quantité; si on les omet, on ne présente que des approximations vagues, Mais dans Ja nature, les grandeurs sont déterminées, et les œuvres: d'art ne peuvent nous toucher qu'en ressemblant à la nature, M. Guizot s'ôte ainsi la puissance avec l'exactitude; ses récits ne
sont pas assez précis ri assez frappants; son histoire n’est ni assez historique ni assez populaire, Chez lui, on ne se croit pas en Angleterre; une fois dans son Angleterre, l'on ne se trouve pas forcé d'y rester.
Avec la curiosité, il a supprimé en lui la passion. Il n’a qu'un ton et qu'un style. Toujours froid et grave, il semble s'être retiré au-dessus de l'histoire, et regarder les événements sans les ressentir. Point de mots vifs, de réquisitoires violents, d’éloges empressés, de railleries perçantes. Il ne descend pas dans les âmes, il ne participe pas aux joies, aux douleurs, aux haines acharnées, aux dévouements enthousiastes, aux mouvements du cœur ; il ne se livre point, il n’est paint artiste ; quand Cromwell passe en Irlande, il marque le nombre et la qualité des gens massacrés, et puis c'est tout. Et cependant quels beaux massacres! Quelle occasion pour pénétrer le lecteur de la froide fureur qui poussait les épées des fanatiques ! Deux mille hommes égorgés en une nuit à Drogheda, tous les prêtres passés par les armes, les femmes et les enfants tués avec le reste, les officiers partout fusillés de sang-froid, l’évêque de Ross pendu en habits pontificaux : le sang monte aux yeux quand on lit ces meurtres; on respire l'odeur et l'enivrement de la boucherie ; on entend la sourde aeclamation qui, au moment de l'assaut, sortait des poitrines puritaines ; on revoit les sombres piquiers de Cromwell, préparés la veille par le jeûne, par les psaumes, par la lecture meurtrière de l'Ancien Testament. À peine leurs officiers pouvaient-ils les retenir, quand, en Angleterre, ils apercevaient un reste de catholicisme, un surplis, une image de la Vierge. Ici, en pays catholique, contre les papistes idolâtres. adorateurs de la grande bête, ennemis du
DTA TE ë
156 M. GUIZOT. o
Seigneur, ils lâchaient leurs mains et triomphaient dans le sang à l'exemple de Josué et de Moïse, qui avaient exterminé les peuples de la Palestine, hommes, femmes, enfants, jusqu'aux bêtes: à l'exemple d'Ahod, qui avait fendu les entrailles du roi moabite; à l'exemple de Samuel, qui avait coupé Agag en morceaux; à l'exemple de David, qui avait brûlé ses ennemis dans des fours à briques et déchiré ses vaincus sous des râteaux de fer. A travers trente siècles, le même livre armait le même fanatisme du même couteau. M. Guizot nèglige ce superbe spectacle ; il n'ose ressentir ces passions sauvages ; il analyse pour le politique la lettre de Cromwell, et refuse au peintre et au psychologue le tableau qu'ils demandaient. — Consent-il du moins à ressentir les émotions pacifiques et humaines? Me fera-t-il éprouver l'ardent désir et la joie folle avec laquelle le peuple anglais rappela et reçut les Stuarts? Je transcris son morceau le plus animé, et je n'y trouve que les détails extérieurs d’une cérémonie. « Sa route, de Saint-George s-Fields à Whiteball, fut une ovation continue. Il marchait, précédé et suivi par de nombreux escadrons de cavalerie municipale et volontaire magnifiquement harnachés. Les milices de la Cité et de Westminster, et les diverses corporations avec leurs bannières, formaient partout une haie sur son passage. Les shériffs, les aldermen, et tous les officiers municipaux de la Cité, avec une multitude de serviteurs en grande livrée, se pressaient autour de lui. Le lord maire, ayant à ses côtés Monk et le duc de Buckingham, portait devant lui l'épée. Cinq régiments de cavalerie de l'armée formaient le cortège. Les rues étaient jonchées de verdure, les maisons pavoisées de drapeaux, les fenêtres, les balcons et les toits garnis d'innombrables spectateurs,
hommes et femmes, nobles et bourgeois dans leurs plus belles parures ; les canons de la Tour, les cloches des églises, la musique des régiments, les acciamations de la foule, remplissaient l'air d’un bruit immense et joyeux. « J'étais dans le Strand, dit un témoin oculaire, et je contemplais ce spectacle, etj'en bénissais Dieu. Tout cela s'était fait sans une goutte de sang versée, et par cette même armée naguère révoltée contre le roi. C'était bien l'œuvre du Seigneur ; Car, depuis le retour des Juifs de la captivité de Babylone, aucune histoire, ancienne ou moderne, n'avait eu à raconter une restauration semblable, et jamais cette nation n'avait vu briller un jour d’un si grand bonheur, d’un bonheur qu'aucune politique humaine ne pouvait accomplir ni espérer. » Où sont les sentiments de cette foule? Qui me montrera les causes de leur joie ? Je veux voir la passion qui a amené ces événements, qui a renversé dix gouvernements, qui a vaincu les vainqueurs, qui est allée chercher un fugitif, un mendiant, un proscrit, le fils d'un décapité, pour l'asseoir au-dessus de toutes les têtes, et pour lui livrer les libertés publiques, parmi les respects enthousiastes de trois nations. Qu'on me montre les souvenirs qui agitaient les cœurs : vingt ans de guerres civiles, la loi détruite par ses restaurateurs, le Parlement mutilé, chassé, rétabli, disloqué, puis rétabli encore ; l'ancienne constitution inutilement brisée et inutilement remplacée par des tyrannies passagères ; le despotisme au centre, la révolte aux extrémités, la justice violentée, la force souveraine, la propriété, la liberté, la vie des citoyens soumise aux caprices privés et publics d’une armée fanatique; la perspective de révolutions incessantes, nul espoir dans la résistance, nulle sûreté dans l’obéissance : le peuple qui
accourait sur les routes, qui couvrait les rues, qui pavoisait les maisons, qui buvait autour des feux de joie, voyait rentrer l'ordre, la loi, la sécurité et la paix, et les cavaliers, ruinés par les confiscations, emprisonnés par les majors généraux, taxés au dixième de leur revenu, soumis à l'arbitraire des fils de leurs fermiers, se pressaient en triomphe autour de leur jeune roi, fils du roi martyr, sous qui ils avaient combattu, avec qui ils avaient souffert, pour qui, depuis douze ans, ils priaient tous les soirs, qui leur rapportait leurs honneurs, par qui ils remontaient au pouvoir, par les mains duquel ils allaient trouver leur vengeance. Mettez ces faits aux mains d'un orateur, de Macaulay par exemple; qu'il plaide l’enthousiasme publie. Au bout d'une page, vous participerez à l'ivresse nationale, et vous comprendrez la révolution, parce que vous l'aurez sentie. M. Guizot oublie que le talent le plus efficace est la sympathie, que les grands événements ne sont pas les actions extérieures de l’homme, mais les mouvements intérieurs de l'âme, qu’en psychologie la lucidité c’est l'émotion, que le lecteur n'aperçoit les secousses morales qu'en les éprouvant luimême, que l'historien doit se faire tour à tour puritain et royaliste pour peindre les puritains et les royalistes, que le cœur, aussi bien que l'intelligence, est un ouvrier de l'histoire, et que, pour représenter la vie humaine, si variée et si complexe, il faut imposer à son talent toutes les allures et tous les tons. Ce n'est pas assez d’être grave et solide. Les trois quarts des faits échappent à cette façon de raconter. [l y a dans l’histoire des aventures bouffonnes, des événements de cuisine, des scènes d'abattoir et de cabanon, des comédies, des farces, des odes, des drames, des tragédies. Il faut
donc que l'historien soit tour à tour plaisant, sublime, trivial, terrible. Il doit renfermer en lui cinq ou six poètes. Il n’y a qu'un seul écrivain dans M. Guizot, Tout à l'heure nous lui reprochions d'omettre les mœurs et la diversité des faits caractéristiques ; maintenant nous lui reprochons de supprimer la passion et la diversité des émotions intéressantes. Nous trouvions qu'il manquait de curiosité; nous trouvons qu'il manque de sympathie, Nous eoncluons que, par le retranchement des mœurs et par le manque de curiosité, il amoindrit l'histoire; que, par le retranchement des passions et par le manque de sympathie, il amoindrit son talent.
La‘réponse est aisée et la voici :
Quel est l’objet du livre? La révolution d'Angleterre, c'est-à-dire la chute de cinq ou six gouvernements successifs et l'établissement définitif de la liberté politique. C’est done une histoire politique, et, pour la bien faire, il ne faut faire que celle-là, Un esprit exact ne mêle point les genres. Quand il se propose un but, il y va droit, sans s'arrêter ni se détourner en chemin; s'il explique la succession des gouvernements, il ne songe point à expliquer autre chose. Pourquoi Charles [9 a-t-1l été détrôné? Comment Cromwell est-il devenu maitre? Pourquoi le protectorat n'a-t-il pu se changer en royauté? Pourquoi la république n'a-t-elle pu subsister? C'est à ees questions qu'il s'attache et non’ à d'autres. S'il touche aux autres, c'est pour résoudre celles-là. S'il cite des traits de mœurs, ce sont des traits de. mœurs poli-
tiques. S'il expose la naissance et les dogmes de sectes, c'est parce que de religieuses elles sont devenues politiques. Il ne prend dans chaque matière que ce qui se rapporte à son sujet. Il ne prend dans chaque histoire que ce qui fait partie de son histoire. Tout à l'heure vous Jui reprochiez de n'être pas curiéux, c'est qu'il est conséquent. Vous le blâmiez d'éviter les anecdotes frappantes; c’est qu’il aime l'unité rigoureuse. Vous l’accusiez d'avoir supprimé dans le procès de James Nävyler les détails scandaleux et lumineux qui peignent les fanatiques; c'est qu'il ne fait point l’histoire des fanatiques. S'il conte cette aventure, c’est pour montrer une faute du Parlement, qui se rend odieux en usurpant le pouvoir judiciaire, et une ruse de Cromwell, qui rena cette usurpation visible pour discréditer le Parlement. Comprenez que le premier plaisir et le premier soin d'un grand logicien est de se proposer un but unique, de l'avoir présent à chaque page et à chaque ligne, de s'y porter de tout son effort et par chaque effort. Vous venez vous jeter à sa traverse; vous voulez l’entraîner dans l'histoire amusante, dans le roman vrai, dans l'imitation de Walter Scott; vous lui demandez de vous peindre un camp puritain, une assemblée de quakers, une taverne de cavaliers. Il repousse de la main les importuns et les inconsidérés qui veulent le guider sans connaître la route, et qui le font sortir de sa voie sous prétexte de l'y faire entrer. A NS
Considérons-le donc dans sa voie, c'est-à-dire dans l'histoire politique : il y a mis précisément ce que vous demandez, les circonstances frappantes, les paroles crues, les mots authentiques. Il n’est point resté comme Hume el Robertson dans les explicalions générales et dans la
M. GUI/0T. 141 narration indirecte. Il a fait des scènes de roman, austeres si l'on veut, mais aussi intéressantes qu'une séance du Parlement ou du Conseil. Rien de plus curieux dans le genre grave que la comédie sérieuse par laquelle Cromwell demande et refuse la couronne. Jour par jour, on écoute les discours des personnages. Les lettres de Thurloe donnent le soir les impressions du matin. Henri Cromwell répond; on assiste aux conjectures, aux doutes, aux conversations du public. Les officiers viennent pétitionner contre le rétablissement de la royauté. Cromwell s'étonne de les voir « rechigner », et déclare, avec la sincérité d’un grand politique, qu’il se soucie peu du titre. « C’est une plume à un chapeau. » Un peu après, survient l’orateur du Parlement avec la pétition attendue, semblable, dit-il lui-même, « à un jardinier qui cueille des fleurs dans le jardin de son maître, et en compose un bouquet, offrant à Son Altesse ce qu'il a cueilli dans le jardin du Parlement ». Cromwell, en recevant ce bouquet parlementaire, leur fait la harangue la plus obscure, la plus embarrassée, la plus inintelligible, la plus habile qui fut jamais, tellement que personne n'y put trouver le moindre indice de sa décision future. Le Parlement revient à la charge, lui envoie et lui renvoie son bouquet; Cromwell ne cesse pas d'avoir des scrupules. On institue des conférences. Les commissaires du Parlement se relayent pour le convaincre. Le grand homme d’État épanche son cœur en récits, en confidences, en allusions, coupant brusquement ses idées, les reliant, découvrant et cachant tour à tour ce qu'il ne pense pas et ce qu’il pense, véritable Tibère, plus hypocrite et plus trivial que l’autre, mais si clairvoyant et si maître de luimême qu'au moment de monter sur le trône il s'arrête,
tag M. GUIZOT. TON
et se rassied sur sa chaise de Protecteur. Ces allées, ces
venues, cette main si avidement tendue vers le sceptre,
et tant de fois retirée, ces débats du Parlement exéités
ou apaisés en cachette, ces inanœuvres infatigables, et,
par-dessus tout, les enroulements de ces dialogues entor-
tillés à dessein, composent un petit drame qui parait
froid au lecteur ordinaire et qui semble vivant au lecteur attentif : c'est la diplomatie en action. — Avec l'art, : M. Guizot y porte la science, A l'intérêt il ajoute la vérité.
Là-dessus 1l est spécial, et on s'en aperçoit. Pour faire
l'histoire de la chimie, il faut avoir manié les substances
chimiques. Pour écrire l'histoire de la politique, il faut
avoir manié les affaires d'État. Ce Sont mâtières distinctes
qui exigent une pratique distincte. Ün littérateur, un. psychologue; un artiste se trouve hors de chez lui quand. il juge un traité, une ambassade, une manœuvre parle-
mentaire, l'opportunité d'une convocation, les effets d'une
loi. Il ne peut décider qu'à tâtons, par improvisation témé-
raire, ou sur l’avis des autres; si son jugement est original,
il ne peut être accrédité; s'il est aecrédité, il ne peut être
original. Ici nous avons confiance, et nous sentons vite que
nous devons avoir confiance. Rien de mieux exposé ët de
mieux jugé par exemple, que les relations de Mazarin ét
de Cromwell. M. Guizot a pris plaisir de recueillir tous les
détails de cette correspondance. En grand joueur d'échecs,
il explique et admire la partie de deux fameux joueurs
d'échecs, Les voilà qui s'observent, qui s'épient, qui s'inquiètent, qui rusent l'un contre l'aütre, et qui, à
force d'estime l'un pour l’autre, finissent par agir à
découvert, « C'est l'art suprême des grands politiques de
traiter les affaires simplement et avec franchise, quand
ils se savent en présence de rivaux qui ne sé laisseront
M. GU1ZOT. LL.
ni intirnider ni trompér. Mazarin en était capable et Cromwell lé réduisait presque toujours à cette nécessité. C'était entre ces deux hoïntnes un échange contiñuel de concessions et de résistances, de sérvices et dé refus, dans léquéel ils risquaient peu dé se brouiller; car ils se comprenaient rmutuellernént, êt n'etigeaient pas l'un dé l'autre 6e qu'ils n'auraient pu s'accorder sans sé nuiré plus que leur aëcord ne léur aurait sérvi. » == Par:dessus ces exposés d'affaires il y a l'exposé des causes. Pardessus es négociations de cabinets il y a lës révolutions morales. Par-déssus les fautes ou l’habileté des chefs il v ä les inclinations et les volontés des nations. M: Guizot, à chaque grande affaire, tourne ses regards vers lé public, et, les dotuments à la main, montré les vicissitudes de l'opinion. C'est la même solidité ét la même expérience, et, ah bout de son livre, il n'est personne qui ne trouve nécessaire la Révolution et la Réstaüration.
Ce goût et ce talent pour l'histoire politiqué lui imposent un ton dominant ét un style unique. Car remarques qu'on he se donné pas son style; on le reçoit des faits avec qui l'on est en cominerce. Il est grave, s'ils sont gfaves. On subit léür eontre-eoup ‘et l'on répète léur accent. = Vous voici peintre de mœurs; vous vous intéréssez aux variations des séntiments; vous courez les auberges, les corps de garde et les églises; Vous étudiez et vous mesurez les passions de l'an 1648. [nvolontairement vous perdez la gravité et vous éprouvez l'émotion. Devenu curieux et psychologue; vous notéz avec moquerié où âvec colère les bizarreries, la folie, l'énergié des sen: timents. Vous vous livrez à la verve. Vous pouvez rire de Cromwell ou trembler avec Bunvyañ: Nul souéi pressant ne ride votre front et ne charge votre cervelle. Vous êtes
au théâtre. Cromwell est pour vous un acteur chargé par le hasard ou la nature de mettre sous vos yeux le jeu de
la machine humaine. Vous sympathisez avec lui ou vous le sifflez, peu importe; la mort vient, qui le tire par les pieds hors de la scène, faisant la placé nette pour d'autres tragédies et d'autres comédiens. — Devenez historien politique, à l'instant tout est changé. Vous voilà politique et sérieux. Vous ne regardez dans les événements que leurs effets généraux, contre-coups énormes qui ébranlent ou affermissent la prospérité et la liberté de toute une nation. Vous êtes avec Cromwell à la tête des affaires et, dans ce poste, on n'a point la permission de s'émouvoir, ni l’'occssion de rire. Vous êtes obligé sans cesse de juger les événements, de peser les hommes; et vous avez besoin, pour une telle œuvre, de tout votre sang-froïd et de toute votre attention. Vous sentez, à chaque instant, que l'An-
gleterre vous revient ou vous échappe, et vous n'êtes
point disposé à écrire un drame, ni une comédie, ni un
roman. Que James Nayler se dise le Christ ou que le cha-
pelain de Cromwell fasse la cour à la fille de Cromwell, ces accidents bouffons de la vie privée et du fanatisme national n'altéreront pas la contention soutenue de l'esprit calculateur qui, en ce moment, examine les chances de la Révolution qui s'arrête et de la Restauration qui arrive. Ainsi fait M. Guizot. Toujours maître de lui-même, 1l avance d’un pas égal, mesuré et ferme, appropriant son style à son sujet, politique dans la construction des phrases comme dans le choix des événements, et partout austère. Macaulay écrit les affaires en orateur, comme on les plaide. M. Guizot écrit les affaires en homme d’État, comme on les fait. |
Cromwell aussi était homme d’État. À son style pour-
tant, je doute qu'il eût su écrire l'histoire. Si M. Guizot l'a fait, c'est qu'il possède un autre talent. Il est phnosophe. La philosophie de l'histoire a été son premier goût et son premier emploi. Il porte aujourd'hui dans l'histoire narrative le talent qu'il avait porté dans l’histoire spéculative. Ce talent ne consistait pas, à l’allemande, dans l'improvisation risquée de théories sublimes, mais dans la collection lente et complète de détails innombrables, dans la classification prudente et perpétuelle, dans le dégagement méthodique de hautes idées prouvées, dans la vérification assidue de toutes les vues d'ensemble; cet art de grouper les faits et d’en tirer les idées générales, après avoir construit l'Histoire de la civilisation en France et en Europe, a construit l'Histoire de la révolution d'Angleterre. 11 a donné au style une vigueur étonnante, et, quand l'occasion s’en est présentée, dans le récit du despotisme de Charles Ie, dans le procès de Strafford, du roi, de lord Hamilton, de lord Cappel, il a produit des morceaux d’une éloquence admirable, d'autant plus entrainante qu'elle est contenue, et que l'historien s’efface pour laisser parler les événements. Car c’est l'ordre qui donne la force. Lorsque des faits tous semblables viennent, sans interruption ei d'un mouvement croissant, frapper tous au même endroit de notre âme, nous fléchissons sous leur continuité et sous leur véhémence, et nous sommes emportés dans le courant qu'ils ont formé. Un ordre inviolable soutient toutes les parties de cette histoire. Chaque page aboutit à son idée générale ; chaque. chapitre ou demi-chapitre réunit ses pages en une conclusion unique; chaque volume laisse son impression distincte; et l’on a le plaisir très noble et très pur de sentir les faits épars se changer, sans contrainte et par le
seul effet de leurs affinités mutuelles, en un tissu continn de solides raisonnements. , L'esprit philosophique qui apprend à grouper les idées apprend aussi à les manier. Le philosophe est chez lui dans les idées générales. Il les assemble et les oppose à l'instant et sans peine. Il n’est point comme le vulgaire qui ne les soulève que pour plier sous leur poids. Il a la force, et il en use. Je connais peu de phrases aussi fortes que ce passage sur l’état du parti presbytérien (1645), et il y a beaucoup de phrases semblables : « Le moment approchait où les vices intérieurs du parti jusque-là dominant, l'incohérence de sa composition, de ses principes, de ses desseins, devaient infailliblement éclater. Chaque jour il était forcé de marcher dans des voies opposées, de tenter des efforts contraires. Ce qu'il sollicitait dans l'Église, il le repoussait dans l'État; il fallait que, changeant sans cesse de position et de langage, il invoquât tour à tour les principes et les passions démocratiques contre les évêques, les maximes et les influences -monarchiques ou aristocratiques contre les républicains naissants. C'était un spectacle étrange de voir les mêmes hommes démolir d’une main et construire de l’autre, tantôt prêcher les innovations, tantôt maudire les novateurs; alternativement téméraires et timides, rebelles et despotes à la fois; persécutant les épiscopaux au nom des droits de la liberté, les indépendants au nom des droits du pouvoir; s'arrogeant enfin le privilège de l'insurrection et de la tyrannie en déclamant chaque jour contre la tyrannie et l'insurrection. » Il y a dans cette vigueur une sorte de luxe; c'est une force qui triomphe de se déployer. — À mesure qu'il avance, M. Guizot se contient davantage. Dans les derniers volumes, écrits
trente ans après les autres, il a diminué la couleur pour préciser le dessin. Il a condensé ses idées générales en résumés brefs, dont chaque mot est tout un chapitre.
Lisez dix fois cette phrase, vous la trouverez chaque fois plus belle, et à la dixième vous n'aurez pas ’épuisé ce qu'elle contient : « Loin de la cour, dans les villes au sein d'une bourgeoisie laborieuse, dans les campagnes chez des familles de propriétaires, de fermiers, de laboureurs, se refugièrent le protestantisme ardent et rigide, les mœurs sévères, et ce rude esprit de liberté qui ne s’inquiète ni des obstacles ni des conséquences, endurcit Les hommes pour eux-mêmes comme envers leurs ennemis, et leur fait dédaigner les maux qu'ils subissent ou qu'ils infligent, pourvu qu'ils accomplissent leur devoir, et satisfassent leur passion en maintenant leur droit. La Restauration laissait à peine entrevoir ses tendances, et déjà les puritains se roidissaient contre elle, méprisés en attendant qu'ils fussent proscrits, mais passionnément dévoués, n'importe à quels risques et avec quelle issue, au service de leur foi et de leur cause; sectaires farouches et souvent factieux, mais défenseurs et martyrs indomptables de la religion protestante, de l’austérité morale et des libertés de leur pays. » Il n’y a plus aujourd'hui de style ni d'esprit de cette trempe. Pour lui trouver des pareils, il faudrait remonter jusqu'à Thucydide ou Machiavel.
Le dernier effet de l'esprit philosophique est la grandeur. Les idées générales sont comme un trône où, d'un œil tranquille, le philosophe, assis au-dessus des autres hommes, regarde défiler le cortège des événements. Il leur impose des lois ; il semble leur maître. Il fait davantage. Sortant de l'histoire particulière qu'il raconte, il
embrasse l’histoire universelle qu'il ne raconte pas. Il trouve des leçons pour tous les hommes, et devient moraliste entre deux événements. « Quand les révolutions penchent vers leur déclin, c'est un triste, mais grand enseignement que le spectacle des mécomptes et: des angoisses de leurs chefs longtemps puissants et triomphants, mais enfin arrivés au jour où, par un Juste retour de leurs fautes, leur empire s'évanouit, sans que leur obstination soit éclairée ou vaincue : divisés entre eux comme des complices devenus des rivaux, détestés comme des oppresseurs, décriés comme des rêveurs, frappés à la fois d’impuissance et d’une amère surprise, s'indignant contre leur pays qu'ils accusent de lâcheté et d'ingratitude, et se débattant sous la main de Dieu sans comprendre ses coups. » Ce ton est celui d'un Bossuet protestant. M. Guizot y revient naturellement et sans efforts. Quelques-uns s'en choqueront peut-être, trouvant que les axiomes tranchants ne sont vrais qu'en mathématiques, et qu’à moins d'être prophète, on ne doit pas faire intervenir Dieu dans les affaires humaines. D'autres phrases sont si grandes, qu'elles suppriment les objections et ravissent du premier coup; la critique n'a pas le temps de naître, Si, après le premier enthousiasme, elle essaye de s’y attaquer, elle se brise contre lur solidité majestueuse. Ce sont des statues de dieux taillées dans le pur granit. En voici une qui me semble sublime par la puissance de la structure et par la hauteur de la vérité, Il s'agit du moment où naît la secte raisonneuse des indépendants, et où la nation semble glisser sur une pente inclinée, comme un navire qu'on lance et qui va s’engloutir dans la mer ou la traverser. « L'Angleterre était dans une de ces crises glorieuses et redoutables où
l'homme. oubliant sa faiblesse pour ne se souvenir que de sa dignité, a cette sublime ambition de n'obéir qu à la vérité pure, et le fol orgueil d'attribuer à son opinion tous les droits de la vérité. » Il y a ici comme un chant tendu et passionné. C’est de la poésie philosophique, il est vrai, et protestante; n'importe : l'émotion n'en est que plus belle, quand elle a traversé, comme ici, la double cuirasse de la logique et de la foi.
Ni curieux, ni artiste, disait-on? Peut-être. Mais il est politique et philosophe, et, dans une histoire politique et philosophique, on ne peut rien souhaiter de mieux.
Revue de l'Instruction publique, T juin 1856.
XÉNOPIION
L'ANADASE.
Quand on a passé ur mois a hre des revues, des livres sérieux, des articles graves, des dissertations de philosophie ou d'histoire, on s'éveille un matin avec l'envie de n'en plus lire. On prend une échelle, on monte au plus haut de sa bibliothèque, on tire à soi un volume de mémoires, ceux de Montluc, par exemple, et l'on feuillette la bataille de Cerisoles ou le siège de Sienne. Ces grands coups de pique et ces beaux coups d’arquebuse font plaisir à voir. À cheval, par monts et par vaux, parmi les surprises, les régalades, les aubades, les spec-
tacles nouveaux, les dangers inattendus, dans les villes
parées d'Italie, dans les vignes dorées du Languedoc, on respire en plein air, aux fanfares des trompettes, et l'on comprend une autre vie que la nôtre. On comprend en même temps un autre esprit, plus naïf et moins nourri
d'idées, mais plus viriÿ et muni d'idées plus nettes;
et l’on sent comme un souffle de santé et de jeunesse qui perce à travers notre civilisation artificielle, nos paperasses imprimées et nos vieux bouquins.
Les Grecs ont aussi leurs mémoires, plus poétiques
Lu
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XÉNOPTHON. 151
encore et plus naturels. Républicains, exempts du point d'honneur et des habitudes chevaleresques, très raison-
neurs, très lettrés, inventeurs des arts et des sciences. ils
savaient agir avec autant de hardiesse que nos aventuriers, avec plus de concorde que nos gentilshommes, et, de plus, ils savaient écrire. Par-dessus tout, ils avaient les plus beaux sujets. L’Asie valait l'Amérique, et Artaxerxès valait mieux que Montézuma. J'ai relu l’Anabase de Xénophon, et avec tant de plaisir que je demande la permission d'en citer et d'en commenter quelques pages. Rien de plus curieux que cette armée grecque, république voyageuse qui délibère et qui agit, qui combat et qui
vote, sorte d'Athènes errante au milieu de l'Asie, avec ‘ses sacrifices, sa religion, ses assemblées, ses séditions,
ses violences, tantôt en paix, tantôt en guerre, sur terre et sur mer, dont chaque événement éprouve et révèle une
faeulté et un sentiment. Mais la beauté du style surpasse
encore l'intérêt du récit. Supposez que chez nous la science eût été laïque en naissant, et que quelque bon génie nous eût délivrés de la scolastique; probablement la civilisation moderne aurait commencé quatre siècles plus tôt, et nos premiers chroniqueurs auraient atteint dans leur naïveté le style parfait du xvu® siècle. C'est ce qui alors arrivait en Grèce; Platon, infiniment plus hardi et plus inventif que Descartes, a des familiarités et des
grâces d'enfant, et Xénophon, le politique, le philosophe,
le moraliste, l'historien, est aussi simple qu'un conteur du moyen âge. Je le traduirai mot pour mot, et je le lasserai parler presque toujours. Il s’expliquera luimême, et la différence de son style et du nôtre marquera, mieux qu'un commentaire, la différence des deux civilisations.
Il faut appliquer à Xénophon ce mot de Mme de uaunay : « Son esprit n'emploie ni tours, ni figures, ni tout ce qui s'appelle invention. Frappé vivement des objets, il les rend comme la glace d'un miroir les réfléchit, sans ajouter, sans omettre, sans rien changer » Le contraste
est d'autant plus frappant que notre langue d'aujourd'hui s'est chargée de métaphores, de termes abstraits, de
tournures convenues, et que, sous l'invasion de la philosophie et de la poésie, elle a perdu une partie de sa justesse et de sa clarté; si on voulait exprimer celle de Xénophon par une image, on devrait la comparer à l'eau d'un ruisseau au sortir de la source, encore sans mé-
lange, légère et limpide, plus belle que lorsqu'elle sera
grossie et troubléé par le progrès de son cours. Voici comme il commence, et une page de lui en dira plus que toutes les comparaisons. On entre à l'instant en matière. Xénophon ne parle pas de lui-même; point de réflexions générales; rien que des faits, exposés avec autant de naïveté que de concision :
Après que Darius fut mort et Artaxerxès établi roi, Tissapherne calomnie Cyrus, disant qu’il complote contre son frère; celui-ci se laisse persuader, et fait saisir Cyrus pour le tuer. Mais leur mère, ayant obtenu sa grâce, le renvoie dans son gouvernement. Après ce danger et cet outrage, Cyrus cherche le moyen de n'être plus soumis à son frère, et, s'il peut, de régner à sa place. Leur mère Parysatis l'y poussait, Paimant mieux que le roi Artaxerxès. Dès ce moment, personne de chez le roi ne vint voir Cyrus, sans partir mieux dis: posé pour Cyrus que pour le roi. Quant aux barbares de son gouvernement, il avait soin de les rendre bons soldats et affectionnés pour lui. Il levait des troupes grecques le plus secrètement possible, afin de surprendre le roi plus à l’improviste. Voici comme il les rassemblait : dans toutes les villes-
4 il avait garnison, il ordonnait aux chefs de prendre des soldats péloponésiens les meilleurs et le plus nombreux qu'ils pourraient, disant que Tissapherne avait des desseins contre elles. En effet, les villes ioniennes étaient une ancienne possession de Tissapherne, données par le roi, ét en ce moment, sauf Milet, elles s'étaient toutes remises à Cyrus. Tissapherne, pressentant qu’à Milet on complotait la même défection, tua les uns, bannit les autres. Cyrus, ayant accueilli les fugitifs et levé une armée, assiégeait Milet par terre et par mer, et tàchait de ramener les bannis; et c'était pour lui encore un autré prétexte de rassembler une armée. Il avait envoyé vers le roi pour lui dire qu'étant son frère, il devait avoir ces villes plutôt que Tissapherne; et-leur mère prenait son parti. En sorte que le roi ne se doutait pas de l’entreprise préparée contre lui, et croyait que son frère se ruinait en armées pour combattre Tissapherne : aussi n’était-il pas fâché de les voir en guerre. D'ailleurs Cyrus lui envoyait les tributs des villes qui se trouvaient aux mains de Tissapherne.
Dans la Chersonèse, qui est en face d’Abydos, il rassemblait une autre armée de la manière que voici : Cléarque le Lacédémonien était banni; Cyrus l'ayant rencontré, l’admira fort et lui donna dix mille dariques. Celui-ci leva une armée avec cet or, et faisait la guerre dans la Chersonèse, attaquant les Thraces qui habitent au-dessus de l'Hellespont, et aidant les Grecs : en sorte que les villes de l’Hellespont contribuaient volontairement de leur argent pour nourrir son armée. Voilà encore une armée que Cyrus entretenait sans qu'on le sût. — Aristippe le Thessalien était son hôte. Opprimé chez lui par ceux de la faction contraire, il va vers Cyrus et lui demande la solde de deux mille soldats pour trois mois, afin de venir à bout de ses adversaires. Cyrus lui donne celle de quatre mille soldats pour six mois, et le prie de ne point faire la paix avec ses adversaires, avant d’en avoir consulté avec lui. De cette façon, il entretenait secrètement une autre armée en Thessalie. Il ordonna à Proxénos le Béotien, son hôte, de lever le plus d'hommes qu'il pourrait, et de venir, disant qu’il voulait marcher contre les Pisidiens qui inquiétaient son territoire. Enfin il ordonna # Sophænétos le Stymphalien et à Socrate l’Achéen, qui étaient aussi ses hôtes, de venir avec le plus
d'hommes qu'ils pourraient, afin d'attaquer Tissapherne de
concert avec les bannis de Milet. Et ils firent ainsi.
Ainsi préparé, Cyrus se mit en marche sous prétexte de faire la guerre aux Pisidiens. Il avait une grande armée de barbares, et ses troupes grecques rejoignaient son camp à mesure qu'il avançait. Ces Grecs n'étaient pas des mercenaires affamés et obligés de se vendre pour
vivre. Ils étaient venus par esprit d'aventure, attirés par.
le grand renom de Cyrus; plusieurs avaient quitté leurs enfants, d’autres avaient fui de chez leurs parents; ils allaient en Asie, comme les premiers navigateurs dans le nouveau monde, espérant gagner gloire et fortune. Arrivé en Phrygie, Cyrus fit leur dénombrement dans un grand parc que Xerxès avait planté en revenant de Grèce
après sa défaite; et il trouva onze mille hommes pesam-
ment armés, et deux mille hommes d'infanterie légère.
- Le livre est un journal de marches, sans commentaires, ce qui lui donne un air de vérité frappant. Les Grecs traversent un pays rempli de lieux célèbres, et ces souvenirs répandent sur leur voyage un singulier intérêt : c'est le fleuve près duquel Apollon vainquit Marsyas ; c'est la fontaine aux bords de laquelle Midas enivra le satyre; à Peltæ, Xénias l'Arcadien sacrifie à Pan, donne des jeux et propose en prix des strigiles d'or; leurs traditions mythologiques les suivent, et l'antique poésie orne le paysage de ses aimables mensonges. De petits faits intéressants rompent l’uniformité du journal et peignent aux yeux les objets et à l'esprit les mœurs. La reine de Cilicie vint trouver Cyrus avec de grands trésors, et le pria de lui montrer son armée. Ils regardaient les troupes défiler, dit Xénophon, Cyrus sur un char, la
Cilicienne dans un chariot couvert. « Les Grecs avaient tous des casques d'airain, des tuniques de pourpre, des cnémides et des boucliers brillants; Cyrus, arrêtant son . char devant eux, envoya aux généraux l'interprète Pigrétès, pour ordonner à la phalange de présenter les armes et de marcher tout entière en avant. La trompette sonna, et les soldats, les armes en avant, s’ébranlèrent. Puis, pressant le pas, et poussant des cris, ils se mirent à courir d'eux-mêmes du côté des tentes. Les barbares et les autres eurent grand'peur. La Cilicienne s'enfuit de son chariot; les gens du marché, abandonnant leurs denrées, s’enfuirent, et les Grecs allèrent en riant vers leurs tentes. La Cilicienne, voyant l'éclat et la belle ordonnance de l’armée, l’admira, et Cyrus se réjouit de la peur que les Grecs faisaient aux barbares. » — Les Péruviens craignaient autant les Espagnols. Les expéditions de Cortez et. de Pizarre ressemblent beaucoup à celles de Xénophon et d'Agésilas. |
Lorsqu'on fut arrivé en Cilicie, les soldats soupçonnèrent qu'on les menait contre le roi et refusèrent d'avancer. Cléarque voulut obliger les siens à marcher. Is frappèrent ses chevaux, ils le frappèrent lui-même, et il s'enfuit, ayant manqué d'être lapidé; alors il les convoqua, « et resta longtemps debout devant eux en pleurant »; puis il leur dit qu'il ferait leur volonté. Cependant des hommes qu'il avait gagnés se levaient dans l'assemblée, et montraient qu'on ne pouvait avancer ni reculer sans l'appui de Cyrus. Point de guides, point de vaisseaux, les passages occupés par devant et par derrière ; on résolut d'envoyer vers Cyrus, qui déclara qu'il allait sur l'Euphrate combattre son ennemi Abrocomas. Les soldats n'étant guère persuadés,
Cyrus promit à chacun d'eux trois demi-dariques par mois au lieu d'un darique, et ils se remirent en marche. Enfin. il se déclara à Thapsaque, sur l'Euphrate, et
ordonna aux généraux d'annoncer aux'soldats que l'expé-
dition était contre Artaxerxès. « Ceux-ci s'irritèrent, et dirent que les généraux savaient le dessein depuis longtemps, et l'avaient caché, et déclarèrent qu'ils ne marcheraient pas, si on ne leur donnait autant d'argent qu'aux soldats qui avaient accompagné Cyrus dans son premier voyage. Cyrus promit de donner à chaque homme
cinq mines d'argent lorsqu'on serait à Babylone, et de
leur payer la solde entière jusqu’à ce qu’il les eût ramenés en [onie. Ce qui persuada la plupart des Grecs. » Ce
trait naïf n'est point un aveu. Xénophon rapporte sans.
commentaire un fait qu'il trouve naturel. Il ne songe pas à représenter les Grecs comme aventureux, désintéressés et héroïques. Rien ne lui paraît plus simple que de demander de l'argent pour un service. Nous sommes séparés par vingt-deux siècles des idées modernes.
Ils laissèrent l'Euphrate sur leur droite et ‘entrèrent dans l'Arabie, pays désert :
Dans ce lieu, la terre était une plaine tout unie comme la mer, et peuplée d'absinthes. S'il y avait quelque peu d’autres plantes ou roseaux, elles avaient toutes une bonne odeur comme des aromates. Mais point d'arbres. Des bêtes sauvages de toutes sortes, des onagres en très grand nombre, beaucoup d’autruches de la grande espèce : il y avait aussi des outardes et des chevreuils. Les cavaliers poursuivaient ces bêtes. Les onagres qu'on chassait couraient en avant, puis s’arrêtaient ; car ils allaient beaucoup plus vite que les chevaux; et, quand les chevaux se rapprochaient, ils recommencçaient, de sorte
qu’on ne pouvait les prendre, sinon lorsque les cavaliers, se postant de distance en distance, les chassaient en se relayvant. :
La chair de ceux qu’on prenait ressemblait à celle des cerfs, mais était plus tendre. — Pour les autruches, personne n’en prit; et ceux des cavaliers qui les poursuivirent cessérent bientôt; car elles les distançaient de fort loin par la vitesse de leurs pieds, et grâce à leurs ailes qui les soulevaient, et dont elles se servaient comme d’une voile. Quant aux outardes, si on les fait lever brusquement, on peut les prendre; car elles ont le vol court comme les perdrix et se lassent vite. Leur chair était très bonne.
Il y a beaucoup de ces petits tableaux vrais, courts et pleins de choses, où le dessin est plus marqué que la couleur, mais où le dessin est si précis et si juste, qu'on voit les faits et Les objets comme s'ils étaient présents.
Ils traversèrent le désert à grandes journées, pressés par la disette, et n'ayant que de la viande pour se nourrir. Un jour, dans un passage étroit où il y avait de la boue, les chariots restèrent embourbés; Cyrus fit venir des hommes pour les dégager, et, comme on n'allait pas assez vite, 11 dit avec colère aux premiers de sa suite de faire avancer les chariots. « Aussitôt ils jetèrent leurs robes de pourpre, chacun où il se trouvait, et coururent, comme s'ils allaient à la victoire, du haut d’une colline escarpée, avec leurs magnifiques tuniques et leurs larges pantalons brodès, quelques-uns ayant des colliers autour du cou et des bracelets aux mains. Ainsi vêtus, 1ls sautèrent à l'instant dans la boue, et dégagèrent les chariots, plus vite qu'on n'eût jamais pensé. » — Aucun office n'était vil aux yeux des Perses, lorsqu'il était imposé par le prince. — Cet empressement dans l'obéissance faisait contraste avec l'indépendance des Grecs. Chacun d'eux faisait ce qui lui plaisait; les mœurs républicaines les avaient habitués à n'obéir qu'à leur volonté propre, ou
au vote auquel ils prenaient part. Deux capitaines, qui n’approuvaient pas l'expédition, prirent les vaisseaux qu'ils trouvèrent en Cilicie et s'embarquèrent avec leurs hommes. Lorsqu'on eut pour la seconde fois passé l'Eupbrate, « il y eut une dispute entre les hommes de Cléarque et ceux de Ménon. Cléarque, ayant jugé que le soldat de Ménon avait tort, le fit battre. Celui-ci alla vers son corps d'armée, raconta l'affaire, et là-dessus les soldats s'irritèrent et voulurent beaucoup de mal à Cléarque. Le même jour, Cléarque, étant allé au passage du fleuve, et ayant examiné le marché qui se trouvait là, revient à cheval avec peu de monde, et pour aller à sa tente traverse l'armée de Ménon. Un soldat qui fendait du bois le voit passer, lui lance sa hache et le manque. Un autre lui jette une pierre, puis un second, puis une foule d'autres avec de grands cris. Cléarque s'enfuit vers son armée et ordonne aussitôt qu'on prenne les armes. Il commande à ses hoplites de rester le bouclier incliné sur le genou, et, prenant lui-même les Thraces et les cavaliers qui étaient plus de quarante, il pousse vers les hommes de Ménon. Ceux-ci se troublent et Ménon pareillement ; ils courent aux armes et se tiennent prêts de leur côté à tout hasard. Proxénos, qui arrivait après eux et suivi de son corps d'hoplites, mena aussitôt ses hommes entre les deux troupes, et pria Cléarque de ne point agir comme il le faisait. Celui-ci s'irrite de voir prendre aussi doucement l'injure d'un homme qui a manqué d'être lapidé, et lui ordonne de faire place. En ce moment survenait Cyrus, qui apprit l'affaire. Aussitôt, il prit ses javelots dans ses mains, accourut entre les deux troupes avec ceux de ses fidèles qu'il avait là, et dit : « Cléarque, Proxénos, et vous autres Grecs qui êtes
ici, vous ne savez ce que vous faites. Si vous engagez quelque combat entre vous, comptez que de ce jour-là je serai perdu, et vous aussi bientôt après. Car, sitôt que nos affaires iront mal, tous ces barbares que vous voyez nous seront plus hostiles que ceux du roi. » À ces mots, Cléarque revint à lui, des deux côtés on s'arrêta, et ils posérent leurs armes sur la place.
On était entré en Babylonie; on apercevait les traces d'un grand nombre d'hommes et de chevaux, et l'on savait que le roi était proche. Le bruit courait que son armée était de douze cent mille hommes; qu'il avait-soixante mille cavaliers et douze cents chars armés de faux. Cyrus assembla les Grecs, et promit à chaque Soldat une couronne d'or. Gaulitès le banni, homme de Samos, se leva et dit : « Cyrus, quelques-uns pensent que tu fais maintenant beaucoup de. promesses, parce que le danger approche, mais que, si le succès arrive, tu ne t'en souviendras pas. Quelques-uns ajoutent que, quand tu t'en souviendrais et voudrais les tenir, tu ne pourrais donner autant que tu promets. » — « O0 hommes, répondit Cyrus, le royaume de mon père va du côté du midi jusqu'à l’endroit où l’on ne peut habiter à cause de la chaleur, et du côté du nord jusqu'à l'endroit où l’on ne peut habiter à cause du froid. Tous les pays dans l'intervalle ont pour satrapes les amis de mon père. Si nous sommes vainqueurs, il faudra bien que vous, qui êtes mes amis, en soyez les maîtres; en sorte que je crains, non d'avoir trop peu pour donner à tous mes amis, mais d’avoir trop pour que vous puissiez tout prendre. » Atahualpa promettait aux compagnons de Pizarre de leur donner une chambre remplie de vases d'or aussi haut qu'il pouvait lever son bras.
Le roi reculait et n’essaya pas de défendre un immense fossé qu'il avait pour arrêter Cyrus. On crut qu'il renonçait à combattre, et l’armée se mit à marcher sans beaucoup d'ordre; un grand nombre de soldats avaient déposé leurs armes sur les chariots, et Cyrus lui-même, fort tranquille, faisait la route assis sur un char.
(était l'heure où le marché est rempli de monde, et on approchait de l'étape où l'on devait s'arrêter, lorsqu'on voit le Perse Pataguas arriver en toute hâte, poussant son cheval en sueur; à tous ceux qu'il rencontre, il crie aussitôt en langue barbare et en grec que le roi s’avance avec une grande armée, préparé pour le combat. Il y eut un grand trouble, car les Grecs et les autres crurent qu'ils allaient être surpris en désordre. Cyrus saute de son char, met sa cuirasse, monte à cheval, et, prenant ses javelots dans ses mains, ordonne à tout le monde de s’armer et à chacun de prendre son rang, Puis, à grande hâte, ils se rangent en bataille... On était déjà au milieu du jour, et les ennemis ne se montraient pas encore. Mais, lorsque le soir vint, on vit apparaître une grande .poussière comme une nuée blanche, et peu de temps après quelque chose de noir qui s’étendait au loin dans la plaine. Bientôt, lorsqu'ils furent plus près, l’airain brilla, et les lances et les rangs devinrent visibles. À la gauche des ennemis étaient des cavaliers avec des cuirasses blanches; Tissapherne, dit-on, les commandait; à côté d’eux, les soldats qui portaient des boucliers d’osier, puis les hoplites avec des boucliers de bois qui leur descendaient jusqu'aux pieds; on les disait Égyptiens; ensuite, d’autres cavaliers et des archers. Tous ces hommes marchaient par nations, chaque nation en bataillon carré. Devant eux étaient des chars armés de faux, assez éloignés les uns des autres. Îls avaient des faux aux essieux, allongées obliquement, d’autres sous le char qui regardaient la terre, ‘afin de couper ce qu’elles rencontreraient, Le bruit courait qu'on devait les pousser contre les rangs des Grecs pour les rompre. Cependant Cyrus, courant le long des files avec Pigrétès l'interprète et trois ou quatre autres, criait à Cléarque
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de conduire l'armée contre le centre de l’ennemi, parce que le roi y était. « Et, si nous vainquons là, dit-il, tout sera fini. » Mais Cléarque ne voulut pas éloigner du fleuve son aile droite, de peur d’être entouré des deux côtés, et répondit à Cyrus qu’il aurait soin que tout fût bien. |
En ce moment, l’armée des barbares s’avancait d’un mouvement égal; celle des Grecs, demeurant en place,remplissait ses rangs de tous ceux qui rejoignaient. Et Cyrus, poussant . un peü en avant de l’armée, jetait ses regards des deux côtés, considérant ses ennemis et ses amis. Xénophon Athénien, l’ayant vu de l’armée grecque, s’approcha et lui demanda s’il ordonnaïit quelque chose. Cyrus s'arrêta, lui dit et lui commanda de dire à-tous que les sacrifices étaient favorables. Disant cela, il entendit un bruit qui allait à travers les rangs, et s'enquit de ce bruit : Cléarque lui répondit que c'était le mot qui passait pour la seconde fois. Cyrus s'émerveilla qui l'avait donné, et demanda le mot. On lui dit que c’était « Jupiter sauveur et victoire ». L’ayant entendu : « Je l’accepte, dit-il; qu’il en soit ainsi. » Après ces paroles il alla à son rang.
Les deux phalanges n'étaient pas séparées de plus de trois ou quatre stades, lorsque les Grecs chantèrent le Paean et . marchérent à la rencontre de l'ennemi. Dans ce mouvement, la première ligne se détacha comme un flot qui déborde, et ceux qui restaient en arrière se mirent à courir. À ce moment, ils poussèrent tous le cri de guerre et prirent tous leur course. Quelques-uns disent qu'ils heurtaient leurs lances contre leurs boucliers, afin de faire peur aux chevaux. Avant d'arriver à . portée du trait, les barbares plient et prennent la fuite. Alors les Grecs les poursuivirent de toutes leurs forces, en se criant les uns aux autres de ne point courir à la‘débandade, mais de poursuivre en bon ordre. Les chars furent emportés, les uns à travers les ennemis eux-mêmes, les autres, vides de leurs conducteurs, à travers les Grecs. Mais, lorsqu'on les voyait venir, on s’écartait. Il y eut un homme qui fut atteint, comme ceux qui se laissent étourdir dans un hippodrome. Cependant on dit qu'il n’eut pas de mal; et il n’y eut aucun autre Grec qui reçut le moindre coup, excepté un seul à l'aile gauche qui, dit-on, fut blessé d'une flèche. Cyrus, voyant les Grecs vainqueurs de leur côté et courant après les fuyards, plein de Joie
et déjà salué roi par les siens, ne se laissa point pourtant emporter à la poursuite, mais, tenant ses six cents cavaliers ensemble, il observait ce que faisait le roi. Le roi, qui était au centre de son armée, dépassait pourtant encore l'aile gauche de Cyrus, et ne trouvant personne qui lui fit face, ni qui résistât à ses premières lignes, tournait pour l’envelopper. Alors Cyrus, craignant que les Grecs ne soient pris par derrière el détruits, pousse en avant, charge avec ses six cents hommes, défait et met en fuite les six mille cavaliers du roi, et tue, diton, de sa propre main, Artagersès leur chef. À la vue de cette déroute, les six cents cavaliers de Cyrus s’élancent à la poursuite et se dispersent aussi, excepté un très petit nombre qui restèrent auprès de lui, étant presque tous de ceux qu'on nommait les convives du prince. Ainsi délaissé, il voit le rot et sa troupe, ne se contient plus, et disant : « Je vois l'homme!» il va sur lui, le frappe à la poitrine et le blesse à travers sa cuirasse, ainsi que le rapporte Ctésias, le médecin qui dit avoir guéri la blessure. Pendant qu'il porte ce coup, un Perse l'atteint violemment au-dessus de l’œil avec son javelot. Dans ce combat du roi, de Gyrus et de leurs hommes, plusieurs tombérent du côté du roi. Ctésias les nomme, car il était là. De l’autre côté, Gyrus périt, et huit de ses plus braves compagnons furent tués sur son corps. Artapatès, le plus fidèle de ses officiers, sauta, dit-on, de son cheval lorsqu'il le vit renversé, et se jeta sur lui en l’embrassant. On rapporte que le roi ordonna à quelqu'un de l'égorger sur le corps de Cyrus, . d’autres racontent qu'il se coupa lui-même la gorge avec son cimeterre; car il en avait un d’or, et portait un collier, des bracelets, et les autres ornements, comme les premiers des Perses; Cyrus l'honorait pour son zèle et sa fidélité.
On coupa la tête et les mains de Cyrus. Les cent mille barbares qu'il avait s’enfuirent ; les Grecs seuls firent ferme et mirent en déroute Artaxerxès qui revenait sur eux. L'armée perse s'enfuit jusqu'à une éminence où les Grecs aperçurent l'étendard royal, l'aigle d’or au bout d'une lance. Ils approchèrent, et rersonne ne les attendit.
lucios de Syracuse était monté suf l'éminence, vit ja plaine immense à perte de vue couverte de tuyards, et les Grecs campèrent au milieu des chariots abandonnés et remplis de vivres.
Le lendemain, inquiet, ils attendaient d'heure en heure des nouvelles de Gyrus. Ils apprirent enfin qu'il était mort, ét qu’Ariæos, le chef de ses barbares, fuyait ; un peu après, le roi envoya un Grec ami de Tissapherne pour leur commander de se rendre. Cette petite scène est d'une vérité frappante. Les caractères de Cléarque, du vieux général Cléanor, du jeune Théopompe sont indiqués avec cette sobriété et cette netteté qui sont le propre des artistes grecs. Il y a plaisir surtout à retrouver dans les phrases de Théopompe une trace de l'esprit raisonneur que les maîtres d’éloquence et de sagesse avaient déveluppé dans les jeunes gens.
Phalinos et les hérauts du roi arrivent, et, appelant les chefs des Grecs, disent que le roi ordonne aux Grecs, puisqu'il est vainqueur et qu’il a tué Cyrus, de livrer leurs armes et de véhir à ses portes pour y être bien traités. Voilà ce que dirent les hérauts du roi. Les Grecs les écoutèrent avec colère. Cependant Cléarque se contenta de dire que ce n’était pas aux vainqueurs à livrer leurs armes. « Vous, généraux, dit-il, faites à ces hommes la plus belle et la meilleure réponse que vous pourrez. Je reviendrai tout à l'heure. » Un de ses serviteurs l’appelait, pour qu'il pât voir les victimes choisies; car il se trouvait qu'il était occupé à sacrifier.
Alors Cléanor, Arcadien, le plus âgé des chefs, répondit qu'ils mourraient avant de livrer leurs armes. Et Proxénos le Thébain : « Je m'étonne fort, Phalinos, si c’est en maitre que Je roi nous demande nos armes, ou si c’est comme don d'amitié; si c’est en maître, pourquoi les demande-t-il et ne . vient-il pas les prendre? S'il veut les avoir par persuasion, qu’il dise ce qu'auront les soldats lorsqu'ils lui auront fait ce
présent. » À cela Phalinos répondit : « Le roi pense être vainqueur puisqu'il a tué Cyrus; car qui est-ce qui maintenant lui dispute l'empire? Il juge que vous êtes aussi en son. pouvoir, puisqu'il vous tient au milieu de son pays, en deçà de fleuves infranchissables, et qu il peut &:inener contre vous … une telle multitude d'hommes, que, quand il vous les donnerait à tuer, vous n’en viendriez pas à bout. » Après Phalinos, Théopompe, Athénien, parla ainsi : (O0 Phalinos, en ce moment, comme tu le vois, nons n'avons d’autres biens que nos armes et notre courage; nous pensons qu'en gardant nos armes nous pourrons nous servir de notre Courage, et qu’en les livrant, nous serons aussi privés de nos vies. N’imagine donc pas que nous livrerons les seuls biens qui nous restent; nous combattrons avec eux et pour eux. )»
Phalinos entendant ces paroles se mit à rire et Jui dit : « Jeunc homme, tu as l'air d’un philosophe, et ton discours n’est point mal tourné. Sache pourtant que tu es fou, si tu espères que votre courage pourra surmonter la puissance du roi. » Quelques autres, dit-on, répondirent plus doucement, disant qu'ils avaient été fidèles à Cyrus et qu’ils rendraient de grands services au roi, si le roi voulait être leur ami; et que, s’il jugeait à propos de les envoyer contre l'Égypte ou de les employer à quelque chose, ils se soumettraient tous à lui. En ce moment, Cléarque revint et demanda s'ils avaient répondu. Phalinos prenant la parole : « Cléarque, l’un dit une chose, l’autre une autre. Toi, dis-nous ce que tu décides. — Pour ma part, Phalinos, dit Cléarque, je t’ai vu avec plaisir et tous les autres aussi, je pense; car tu es Grec, comme nous tous tant que nous sommes. Dans l’état où nous voilà, nous te consultons sur ce que nous devons faire. Pour toi, au nom des dieux, donne-nous le conseil qui te semble le meilleur et le plus beau et qui te fera honneur, lorsque dans l'avenir on dira que Phalinos, envoyé par le roi pour ordonner aux Grecs de livrer leurs armes, et consulté par eux, leur à conseillé telle ou telle chose, et tu sais qu'on ne peut manquer de répéter en Grèce ce que tu auras conseillé. » Cléarque lui insinuait ainsi sa réponse, voulant que l'envoyé | du roi conseillât lui-même de ne pas livrer les armes, ce qui aurait encouragé les Grecs. Mais Phalinos, trompant son
attente, répondit : « Si de dix mille espérances vous en avez une seule de vous sauver en faisant la guerre au roi, je vous conseille de ne pas livrer vos armes; mais, si vous n’avez aucune espérance de salut avec le roi pour ennen:i, Je vous conseille de vous sauver comme vous pouvez. » — «Phalinos, dit-Cléarque, voilà ton avis. De notre part, annonce au roi qu'à notre jugement, s'il nous veut pour amis, nous lui serons des amis plus utiles en gardant nos armes qu’en les livrant, et que, s’il nous faut combattre, nous combattrons mieux avec nos armes que sans elles. » — « Nous lui annoncerons cela, répondit Phalinos; mais le roi nous a encore ordonné de vous dire que, si vous restez ici, vous aurez trêve, et que, si vous avancez ou reculez, vous aurez guerre. » Cléarque répondit : « Annonce que nous nous en tenons là-dessus à ce que dit le roi.» — « À quoi? dit Phalinos. » — « La trêve si nous restons, la guerre si nous avançons ou reculons. » Phalinos demanda de nouveau : « Annoncerai-je la paix ou la guerre? » Cléarque fit encore la même réponse : « La trêve si nous restons, la guerre si nous avançons ou reculons. » Mais 1l ne leur découvrit pas ce qu'il ferait.
Cléarque, au coucher du soleil, partit pour rejoindre Ariæos, et l’atteignit au milieu de la nuit. « Les généraux et les capitaines des Grecs, Âriæos et les premiers de ceux qui étaient avec lui jurèrent de ne se point trahir les uns les autres et d’être alliés. Les barbares jurèrent en outre de guider l’armée sans tromperie. Ils firent ce serment après avoir immolé un taureau, un sanglier, un bélier et un loup sur un bouclier, les Grecs trempant leur épée dans le sang, et les barbares leur lance. » Puis ils commencèrent la retraite. Le soir, ils campèrent dans un village d'où l’armée du roi avait enlevé jusqu'au bois des maisons. Les premiers s’y établirent. Les autres arrivant dans l'obscurité bivaquèrent comme ils purent, et firent grand bruit en s'appelant les uns les autres, en sorte que les ennemis les entendirent, et que les plus
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voisins s'enfuirent de leurs tentes. » À la nuit, 1l y eut du tumulte et une panique chez les Grecs, « Cléarque, qui avait par hasard auprès de lui Tolmidés, Éléen, le meilleur des hérauts d'alors, lui dit de commander le silence, et de proclamer que les généraux offraient en récompense un talent d'argent à celui qui dénoncerait l'homme qui avait lâché l'âne dans l'enceinte du camp. Par cette proclamation, les soldats connurent que leur crainte était vaine et que leurs chefs étaient saufs. » Bien des historiens auraient honte de raconter des faits aussi pelils et en apparence aussi ridicules. On veut absolument qu'une grande expédition ne soit composée que de grandes résolutions et de grands événements. Et cependant ce sont ces détails méprisés qui. parlent à l'imagination, lui font toucher les objets et ôtent à la narration la couleur romanesque, Tout le monde aujourd'hui connait et admire dans la Chartreuse de Parme, de Stendhal, le récit de la bataille de Waterloo Il semble, quand on l'a lu, qu'on vient d'apprendre pour la première fois ce qu'est une bataille. Il m'a semblé souvent, en lisant la Retraite des dix-mille, que j'apprenais pour la première fois ce qu'est la marche d'une armée. Xénophon parle à chaque page du fourrage, des vivres, de la pluie, de la poussière ; il raconte comment, la nuit d'après la bataille, « ils tuèrent les bœufs et les ânes qui étaient cà et là, et les firent cuire, en brûlant des boucliers, des chariots et les flèches qu'ils ramassaient dans la plaine. » Un peu plus loin il décrit la beauté et la grandeur des palmiers près desquels on campa, comment les soldats en coupaient la cime et en faisaient un manger délicieux, mais qui faisait mal à la tête; comment ces palmiers fournissaient en outre des dattes, du vin
et du vinaigre. On voit dans son livre une foule de ces tapleaux comme en font les peintres de scènes militaires, le campement, les groupes qui se forment, les tentes qu'on dresse, les cuisines qu'on installe, la fumée qui monte dans les arbres, tout le laisser-aller de la vie errante, toute la régularité de la vie disciplinée, et ce mélange de poësie et de vérité, de détails intimes et d'aventures singulières, qui, touchant le goût par tous ses points sensibles, lui apportent le plaisir de tous côtés. |
Le lendemain, le roi envoya des hérauts pour demander une trêve. « Annoncez-lui, dit Cléarque, qu'il faut combattre auparavant ; car les soldats n'ont point à diner, et il n’est personne qui ose parler de trêve aux Grecs. sans leur procurer de quoi manger. » Les hérauts revinrent bientôt après, disant que cela convenait au roi, et conduisirent l'armée dans un village où il y avait des provi- - sions. Trois jours après vint Tissapherne, qui, au nom du roi, fit un traité avec eux, et promit de les ramener dans leur patrie, de leur fournir un marché sur la route, et de leur laisser prendre des vivres quand ils ne trouveraient pas à en acheter. On se mit en marche vers la Médie, on traversa deux grands fossés, puis le Tigre, puis les villages de Parysatis, mère de Cyrus, que Tissapherne leur dit de piller. Mais les barbares d'Ariæos avaient fait la paix avec Tissapherne, et chaque jour l'armée de Tissapherne et les Grecs se défiaient davantage les uns des autres. Ils campaient séparés, s’entouraient de fortes gardes, et les hommes se battaient au fourrage. Cléarque, pour sortir d'inquiétude, alla trouver Tissapherne, lui montra que les Grecs ne lui voulaient point de mal, puisque leur salut dépendait de lui, qu'ils
étaient prêts à servir le roi contre les Mysiens, les Pisidiens et les Égyptiens, si on voulait les employer, et finit . par demander le nom de ceux qui le mettaient en défiance. Tissapherne parut persuadé : « Demain, dit-il, amène tes généraux et tes capitaines, pour que je leur fasse connaître les calomniateurs. » Cléarque vint avec cinq généraux, vingt capitaines et environ deux cents soldats.
Au même signal, les Grecs qui étaient dans la tente de Tissapherne furent saisis, ceux qui étaient dehors égorgés, puis des cavaliers courant à travers la plaine se mirent à tuer tous les Grecs qu'ils rencontraient, esclaves ou libres. Les Grecs, qui du camp les voyaient courir, s'étonnaient, et ne savaient ce que ce pouvait être, lorsque arriva l’Arcadien Nicarque, blessé au ventre, et retenant ses entrailles dans ses mains, qui leur raconta tout ce qui s'était passé.
On voit que le récit de Xénophon est la pure image des événements. Il n'’annonce rien d'avance, il n'intervient pas dans la narration, il ne s’indigne pas, il ne cherche pas à toucher le lecteur. Que l’auteur s’efface, qu'il n'y ait rien entre nous et les faits, que notre impression soit libre, qu'elle soit produite uniquement par les événements et jamais par le commentaire, n'est-ce point là le but et la perfection du récit?
Les portraits des généraux assassinés sont d’une netteté singulière. Je traduirai celui de Cléarque, qui est d'une logique pressante et naïve, rempli de termes répétés avec une négligence aimable, et composé de deux démonstrations. Xénophon cherche dans son général deux qualités qui résument toutesles autres, et il Les met en lumière en exposant les actions et les talents qui les prouvent. Etil développe cette preuve avec un soin, une preuve et une exactitude qui nous paraissent presque en-
fantines, parce qu'aujourd'hui nous sommes habitués à de-
viner sur un mot une foule d'idées, à juger à l'aventure, à
-croire à la volée, tandis que le Grec, écrivant sans for-
mules copiées et sans phrases toutes faites, est obligé d'inventer ses opinions et ses expressions, de réfléchir sur tout ce qu’il avance, et de marcher pas à pas, pièces en mains, en homme qui découvre un nouveau pays. Ce style ne serait pas trop éloigné de celui de Commines, qui, comme lui, écrit à l'aurore des idées générales, si l'on osait comparer un barbare du xv° siècle, Bourguignon et conseiller de Louis XI, au Grec artiste et philo-
sophe qui fut le disciple de Socrate et l'ami de Platon.
Cléarque, de l’areu de tous ceux qui avaient fait épreuve
de lui, avait au plus haut degré le goût et le talent de la guerre. En effet, tant qu’il y eut guerre entre les Lacédémoniens et les Athéniens, il resta en Grèce. Quand la paix fut faite, ayant persuadé aux siens que les Thraces faisaient tort
aux Grecs, et s'étant procuré comme il put le consentement
des éphores, il s’'embarqua pour combattre les Thraces qui habitent au-dessus de la Chersonèse et de Périnthe. Lui parti, les éphores eurent quelque regret de cette entreprise; il était déjà à l’isthme, lorsqu'ils essayèrent de le faire revenir. Mais il n’obéit point et fit voile vers l’Hellespont. Là-dessus, il fut condamné à mort par les magistrats de Sparte, comme ayant désobéi. Banni dès ce moment, il va trouver Cyrus. J'ai dit ailleurs par quels discours il persuada Cyrus, et comment Cyrus lui donna dix mille dariques. 11 ne tomba
point pour cela dans la mollesse ; mais, ayant, avec cet argent,
rassemblé une armée, il fit la guerre aux Thraces, les vain-
. quit dans un combat, puis ravagea et pilla leur pays, et con-
tinua la guerre jusqu'au moment où Cyrus eut besoin de cette armée. Il partit alors pour recommencer la guerre avec lui. C’est là, ce me semble, avoir le goùt de la guerre, que choisir la guerre lorsqu'on peut jouir de la paix sans honte ni dommage; préférer les travaux de la guerre, lorsqu'on peut
LS
vivre dans l'oisiveté et le bien-être; diminuer ses richesses p'r la guerre, lorsqu'on peut les posséder entières sans dan-
gr, Cléarque aimait à dépenser pour la guerre, comme un PTE pour ses amours ou pour tout autre plaisir. Voilà comme il avait le goût de la guerre. — Maintenant on voyait qu'il en avait le talent, parce qu'il aimait le danger, parce que nuit et jour il conduisait les troupes contre l'ennemi, paree qu'il était avisé dans le danger, comme tous ceux qui l'y ont vu en toute occasion le reconnaissent, On le disait aussi bon général que possible, à cause des deux qualités que voici et qu'il avait: il savait mieux que personne prévoir comment l'armée aurait les choses nécessaires et les lui procurer, et il savait imprimer en tous ceux qui l'entouraient l’idée qu'il fallait obéir à Cléarque. Son moyen était la sévérilé; car il avait l’air sombre, la voix rude, et il punissait toujours durement, quelquetois avec colère, tellement que parfois il s’en repentait. [1 punissait par principe. Il pensait que sans punition une armée n'est bonne à rien. Il disait mûme, à ce qu’on rapporte, que le soldat doit craindre son chef plus que les ennemis, si l'on veut qu’il garde son poste, qu’il se sépare de ses amis, et marche à l'ennemi sans chercher d'excuses. Aussi, dans les dangers, les soldats souhaitaient fort de l'entendre, et ne voulaient point d'autre chef que lui; car alors son visage sombre prenait, dit-on, une apparence de joie, et son air dur semblait une menace contre les ennemis, en sorte qu'on ne le trouvait plus dur, mais encourageant. Lorsque les soldats étaient sortis de danger et avaient la facilité de passer sous d’autres chefs, beaucoup labandonnaient; car il n'avait rien d’aimable, mais toujours il était sévère et dur, de façon que les soldats étaient avec lui comme des enfants avec leur maitre. Jamais il n’y avait d'homme qui le suivit par amitié ou bon vouloir. Tous ceux qui étaient attachés à sa personne, soit par ordre de l'État, soil parce qu'ils avaient besoin de lui, soit par quelque autre nécessité, étaient tenus dans une stricte obéissance. Lorsqu'ils commençaient, sous lui, à vaincre, il y avait de grandes causes pour qu'ils devinssent bons soldats; car ils acquéraient de la hardiesse contre les ennemis, et la crainte de ses punitions les rendait dociles. Ainsi commandait Cléarque. On disait qu’il n’aimait
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pas beaucoup à être commandé par d’autres. Il avait, quand il mourut, environ cinquante ans.
Après cette trahison, « les Grecs sé trouvèrent dans une grande perplexité, songeant qu'ils étaient aux portes du roi, entourés de toutes parts par beaucoup de nations et de villes ennemies, que personne ne leur fournirait de marché, qu'ils étaient éloignés de la Grèce d'au moins dix mille stades, qu'ils n'avaient point de guides, qu'ils étaient séparés de leur pays par des fleuves infranchissables, que les barbares de Cyrusles avaient trahis, qu'ils restaient seuls, n'ayant pas un seul cavalier pour allié, en sorte qu'il était visible que vainqueurs, ils ne tueraient personne, et que vaincus, pas un d'eux ne survivrait. Il y en eut beaucoup qui ne vinrent pas au camp cette nuit, et se couchèrent où ils se trouvaient, ne pouvant dormir à cause du chagrin et du regret qu'ils avaient de leur patrie, de leurs parents, de leurs femmes et de leurs enfants, qu'ils ne croyaient jamais revoir. »
lei Xénophon commence à parler de lui-même sans orgueil ni fausse modestie, disant naturellement ce qu'il a fait, sans songer à prendre dans le réeit ni plus ni moins de place qu’il n’en a eu dans l'expédition, parlant de lui à la troisième personne, et, cesemble, avec autant de simplicité et d’inditférence que s’il parlait en effet d'un tiers. Il avait suivi Cyrus comme volontaire, appelé par Proxénos son hôte, un des généraux. Il était fort affligé, et s'endarmit pourtant un moment. Il vit en sange la foudre tomber sur la maison de son père et l'embraser.
Réveillé en sursaut, il se leva, rassembla les capitaines de Proxénos, leur montra le danger, et dit qu'il fallait nommer des chefs et pourvoir au salut commun. Un certain Apollonide qui avait l'accent béotien, proposa de se rendre au roi. On le chassa en l'appelant lâche ; on fit venir tous les autres chefs de l’armée, et Xénophon recommença son discours devant eux. Là- orne il fut nommé général avec trois autres.
Alors on convoqua les soldats; car l’armée était une
sorte de cité libre, et on ne la gouvernait que par des harangues et des raisons. Les généraux exposèrent l'un après l’autre ce qu'il fallait faire, et encouragèrent les troupes. Xénophon se leva à son tour, revêtu de ses plus belles armes, et dit qu'avec l’aide des dieux on avait beaucoup de belles espérances de salut. « À ce moment quel-
qu'un éternua, et les soldats, entendant ce présage, d’un
commun mouvement se prosternèrent tous pour adorer les dieux. — O0 hommes, dit Xénophon, puisque, lorsque nous parlions de notre salut, il nous est venu un présage de Jupiter Sauveur, il me semble que nous devons promettre de lui faire un sacrifice lorsque nous serons en pays ami. Que celui qui est de cet avis lève la main. — Ils la levèrent tous. Puis ils firent le vœu et chantérent
le Paean. » Xénophon reprit alors la parole et leur
expliqua tous les motifs qu'ils avaient d’espérer.
Aux yeux d'un moderne, il n’y a pas de discours plus étonnant que celui-là. Les proclamations qu'on fait dans nos guerres modernes semblent l'accompagnement naturel de l’eau-de-vie qu’on verse aux soldats avant la bataille. Il ne s'agit que de leur mettre le sang en mouvement, opération que produisent les phrases emphatiques et les lieux communs sublimes. On emploie la littérature
comme mécanique d'enthousiasme. Xénophon n'a pas cette éloquence bruyante, et ses soldats, hommes pratiques, habitués, grâce à l'éducation républicaine, à juger par eux-mêmes, lui demandent, non de beaux mensonges et des mouvements d'imagination, mais des faits concluants et des raisonnements solides. Il n’y à pas une exelamation dans tout le discours; le ton reste partout le même; 1l n’y a pas un trait de forfanterie militaire : tout est sensé, vrai, mesuré. Il explique pourquoi il ne faut pas regretter la défection d'Ariæos, comment on pourra se passer de cavalerie, trouver des guides, se procurer des vivres, passer les fleuves ; pourquoi il convient de brüler les chariots et le superflu de l’armée, et autres choses semblables. Les modernes passent pour des hommes positifs, et on leür parle comme à des poètes ; les Grecs passent pour poètes, et on leur parlait comme à des hommes positifs. Aussi, ce qu'on doit admirer le plus dans leur retraite, c’est moins leur courage que les motifs de leur courage. Ils ne sont point soutenus par cette vanité généreuse qu'on appelle l'honneur, mais par leur bon sens et leur droit jugement.
Ils brûlèrent leurs tentes, leurs chariots, le superflu de leurs bagages, passèrent le fleuve Zapata, et marchèrent vers le nord, afin d'atteindre la mer Noire, rangés en bataille, et ayant au centre les femmes, les valets et les bêtes de somme. Un des anciens chefs de Cyrus, Mithridate, s'approcha en apparence comme ami, et une fois à portée, fit tirer sur eux. Les Grecs souffrirent beaucoup, car les flèches de leurs archers crétois ne portaient pas assez loin pour atteindre les Perses, et les cavaliers ennemis reculaient quand la phalange se retournait contre eux. L'armée, ce jour-là, fit peu de chemin et eut beau-
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coup de blessés. Le soir, on choisit deux cents Rhodiens qui lançaient des balles de plomb avec leurs frondes, et deux fois plus loin que les Perses, et on leur donna de l'argent pour ce service. Preuve singulière de l'extrême indépendance de chaque particulier et de la faiblesse du point d'honneur. Aujourd'hui, pour transformer des soldats de ligne en tirailleurs, il suffirait d'un mot du . général, et ils rougiraient de demander double solde, Du reste, ceux-ci, le lendemain, mirent en déroute les barbares, et les Grecs mutilèrent les morts pour faire peur à l'ennemi, : |
Ils rencontrèrent deux grandes villes désertes, Larissa et Mespila: « La base des murs de Mespila était en pierre coquillière polie, épaisse et haute de cinquante pieds; sur elle était bâti un mur de briques, épais decinquante pieds, haut de cent ; l'enceinte avait neuf lieues. » L'Orient a toujours été rempli de ruines. C’est le pays des grands empires et des grandes destructions, et les Grecs rencontrèrent plus d'une fois pareils débris, squelettes de cités monstrueuses, restes de civilisations qui avaient péri.
Tissapherne les suivait avec sa grande armée, en sorte que tout le jour ils marchaient et combattaient ; l'ennemi occupait d'avance les hauteurs, et ils étaient obligés de les prendre d'assaut. Le nombre de leurs blessés saugmentait ; il fallait des soldats pour les porter et d'autres soldats pour porter les armes des porteurs. Ils campèrent trois jours dans des villages où il y avait des provisions pour up satrape, et établirent huit médeeins pour soigner les blessés.
Lorsqu'ils atteignirent les bords du Tigre, ils trouvèrent qu'il était impossible de le passer; car, en sondant avec toute la longueur des lances, on n'atteignait pas ie
fond. Les généraux firent venir les prisonniers et s’informèrent des routes. Celle du nord conduisait dans les montagnes des Carduques, peuplades très guerrières, qui n'obéissaient point au roi, et qui avaient détruit dass les défilés une armée de cent vingt mille hommes, envoyée pour les réduire. Mais il fallait suivre cette route pour passer le Tigre à sasource. Ils partirent la nuit en grande hâte, afin de surprendre les barbares. Le récit est si curieux et si animé, que je vais essayer de le traduire tout entier :
Ghirisophos monte sur la hauteur avant qu'aucun des ennemis s'en aperçoive; puis il ordonne de marcher. Le reste de l’armée le suivait à mesure, et occupait des villages, des vallées et des gorges. Les habitants, abandonnant leurs maisons, s'étaient enfuis avec leurs femmes et leurs enfants sur les montagnes. Mais il y avait chez eux force vivres à prendre. Leurs maisons étaient fournies aussi d’ustensiles d’airain en grand nombre. Les Grecs n’en emportèrent aucun et ne poursuivirent pas les habitants. On les ménageait pour voir s'ils voudraient laisser passer l’armée chez eux, comme en pays ami, ce qui était naturel, puisqu'ils étaient comme elle ennemis du roi. Pour les vivres, chacun en prit ce qu’il trouva, car il y avait nécessité. Les Carduques qu'on appelait n’écoutèrent point et ne firent aucun signe amical. — Lorsque les derniers des Grecs déscendirent de la hauteur vers les villages, il était déjà nuit, car, la route étant étroite, ils avaient passé tout le jour à monter et à descendre, Quelques Carduques se rassemblèrent, chargèrent les derniers rangs, ‘ tuèrent quelques hommes, et en blessèrent d’autres avec des pierres et des flèches. Ils étaient peu nombreux, car les Grecs étaient tombés sur eux à l’improviste; mais, s'ils s'étaient assemblés en plus grand nombre, une partie de l’armée aurait couru risque de périr. — On campa ainsi cette nuit dans les villages. Les Garduques allumèrent beaucoup de feux en cercie sur les hauteurs et se voyaient les uns les autres. Au jour
naissant, les généraux et les capitaines des Grecs <e réunirent, et décidèrent de marcher avec les bêtes de somme nécessaires et les plus robustes, en abandonnant les autres, et de relâcher aussi tous les prisonniers qu'on avait faits récemment..Car ces animaux et ces captifs, étant nombreux, retardaient la marche : il fallait beaucoup d'hommes pour les garder, et c'était autant de soldats inutiles. [Il fallait se procurer et porter avec soi le double dé vivres pour tant de bouches. La chose étant décidée, on la fit proclamer par le héraut.
Lorsque les soldats eurent diné et se furent mis en marche, les généraux s’arrêtèrent dans un passage étroit pour les examiner. Si les soldats avaient gardé quelque chose contre l'ordre, ils le leur ôtaient, et ceux-ci obéissaient, sauf lors. qu’un d’eux furtivement faisait passer un jeune garçon quil désirait ou une belle femme. Ce jour-là, ils marchèrent de la sorte, tantôt combattant, tantôt faisant halte. — Le lendemain, il y eut un grand orage, et cependant il fallait avancer, parce qu'il n'y avait pas assez de vivres. Chirisophos/conduisait, Xénophon était à l’arrière-garde. Les” ennemis attaquèrent vigoureusement, s’approchant à cause de Pétroitesse du passage, et lançant des pierres et des flèches; en sorte que les Grecs, obligés de poursuivre et de revenir ensuite, avançaient lentement. Et plusieurs fois Xénophon, lorsque les ennemis chargeaient trop vivement, ordonna qu’on fit ferme. Dans ces moments, Chirisophos averti s’arrêtait; mais la dernière fois, il ne s'arrêta pas: au contraire, il hâta le pas et fit dire à l’arrière-garde de le suivre, de façon qu’on vit bien qu'il y avait quelque chose. Mais on n’avait pas le loisir d’aller voir la cause de cette hâte. Aussi la marche de l’arrière- | garde devint semblable à une fuite. Là mouiut un homme brave, Cléonyme, Laconien, atteint d’une flèche dans le côté, à travers son bouclier et sa casaque, et Basias, Arcadien, qui eut la tête traversée. Lorsque les troupes furent arrivées au campement, Xénophon alla du même pas trouver Chirisophos, et lui reprocha de ne pas les avoir soutenus, et de les avoir obligés de fuir en combattant : « A présent, deux bons et braves soldats sont morts, et nous n’avons pu ni emporter mt ensevelir leurs corps!» — « Regarde du côté des montagnes,
répond Chirisophos, et vois comme elles sont toutes infranchissäbles. Il n’y à qu'un chémin, celui que tu vois, à pic. occüpé par cette foule d'hommés que tu peux voir, et qui S'y sont établis d'avance pour gardér le passagé. Je mé suis hâté et je ne t'ai point soutenu, afin de tâcher d’arriver avant que la hauteur fût prise. Lés guides que nous avons disent qu'il n’y à pas d’autré route. » — « J'ai deux hommes, dit Xénophon. Lorsque là-bas nous nous sommes trouvés dans l'embaïras, nous avons fait ferme pour respirer, nous en avons tué quelques-uns, et nous avons eu l’idée d’en prendré, justement pour avoir dés guides qui connussent lé pays. )
Aussitôt on fit venir les deux hommes et ôn les interrogea séparément, leur deriandant s’ils savaient quelqué autre route que célle qu’on voyait. L’un d'eux répondit que non, quoiqu’on employât toutes les menaces. Et, comme il ne disait rien d'ütile, on le tua en présence de l’autre. Le survivant dit que celui-là s'était tu, parce que sa fille était mariée à un des homes de la hauteur. Il promit pour lui de conduire l’armée par une routé praticable même aux bêtes de somme. Interrôgé si elle renfermait quelque passage difficile, il répondit qu'il ÿ avait uné hauteur qu’il fallait occuper d'avance, sans quoi il serait impossible de passer. Là-déssus, on jugéa à propos dé convoquer les capitaines des peltastes et des hoplites pour leur dire-ce qui en était, et leur demander si quelqu'un d’entre éux voulait se montrer homme brave et S’offrir pour marcher én volontaire. Aussitôt S’offrent parmi les hoplites Aristonymos de Méthydie, Arcadien, et Agasias de Stymphalie, Arcadien, puis par rivalité Callimaque de Parrhasie, Arcadien. Celui-ci dit qu'il $e proposait. pour l’expédition, et qu’il préndrait avec lui des volontaires de toute l’armée. « Car je sais, dit-1l, que si Je commande, beaucoup d’entre les jeunes gens mé suivront. » Après cela, on demanda si quelqu'un des taxiarqués voulait aussi partir. Aristéas de Chios sé présenta. Il fut très utile à l’armée, et à plusieurs reprises, dans cette expédition.
Il était déjà tard: On leur donna l'ordre de manger et de partir. On lié le guide, on le mét entre leurs mains, ét l’on convient que, la nuit, ils gardéront là haäuteur, s'ils peuvent l'uccuper ; qu’au jour naissant ils donneront le signal avec la
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trompette, qu’alors ils attaqueront les ennemis qui occupent l'issue phone et que le reste de l’armée viendra à leur aide le plus vite qu'on pourra. Étant ainsi convenus de leurs mouvements, les volontaires partent au nombre de deux mille hommes ; il tombait du ciel beaucoup d’eau. Cependant Xénophon, ayant avec lui l’arrière-garde, marcha vers lissue apparente, pour détourner de ce côté l'attention des ennemis, et les empêcher de remarquer ceux qui faisaient le circuit. Lorsqu'il fut avec l’arrière-garde devant le ravin qu'il fallait traverser pour gravir la route, les barbares roulèrent des blocs qui auraient fait la charge d’un chariot, d'autres plus grands, d’autres moindres, qui allaient heurter contre les rochers, et dont les éclats rebondissaient lancés comme par des frondes. Il était tout à fait impossible d'avancer par cette route. Quelques-uns des capitaines, à défaut de celle-là, en essayèrent une autre, et l’on continua cette manœuvre jusqu'à la nuit, Lorsqu'on crut qu’on pouvait se relirer sans être vu, les troupes s’en allèrent pour souper. Ceux qui faisaient l’arrière-garde n'avaient pas même diné. Ceperdant les ennemis, montrant qu'ils avaient peur, ne cessèrent point de toute la nuit de rouler des pierres. On le conjecturait au bruit. Ceux qui avaient le guide font un détour, et surprennent les gardiens du poste, assis autour du feu. Ils tuent les uns, et ayant poursuivi les autres, restent là, croyant occuper la hauteur. Mais ils ne l’occupaient pas. Il y avait au-dessus d'eux un mamelon, le long duquel était la route étroite sur laquelle ils avaient trouvé les gardiens ; celle-ci du reste conduisait aux ennemis qui s'étaient postés sur l'issue apparente. Les Grecs passèrent la nuit en cet endroit. Quand le jour parut, ils marchèrent en silence et en ordre contre les barbares. Il y avait du brouillard, de sorte qu'ils approchèrent sans être aperçus. Lorsque les deux troupes se virent, la trompette sonna, les Grecs poussèrent le cri de guerre, et chargèrent les ennemis. Ceux-ci ne les attendirent pas, et abandonnèrent la route. [l n’y en eut que peu de tués dans la fuite, car ils étaient agiles. Aussitôt, de leur côté, les hommes de Chirisophos, ayant entendu la trompette, gravirent la route qui était en vue. D’autres généraux, chacun de son côté, priren las chemins non frayés qu'ils rencontraient, et montèrent
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comme ils purent, en se hissant les uns les autres avec leurs lances. Ge ‘furent eux qui se réunirent les premiers aux hommes qui avaient occupé la hauteur.
Pour Xénophon, ayant la moitié de l’arrière-garde, il suivit le même chemin que ceux qui avaient le guide. Car c'était la route la plus aisée pour les bêtes de somme; il avait rangé sa troupe derrière elles. En avancçant, ils rencontrent au-dessus du chemin une éminence occupée par les ennemis, qu’il fallait chasser, sous peine d’être séparés de l’armée. Car les hommes auraient bien passé par la même route que leurs camarades, mais il n’y avait point d’autre voie que celle-là
pour les bêtes de somme. Là-dessus, s’exhortant les uns les
autres, ils courent vers l’ennemi, rangés par colonnes, non .pas en cercle, mais laissant une issue aux ennemis, s’ils voulaient fuir. Pendant qu’ils montaient, chacun par où il pouvait, les barbares les frappaient et leur tiraient des flèches, mais ils ne se laissèrent point approcher, et s’enfuirent abandonnant leur poste. Les Grecs le dépassent et voient en avant une autre éminence occupée aussi, et contre laquelle il fallait aussi marcher. :
Xénophon craignant que, s’il laisse libre celle qu’il vient d’emporter, les ennemis ne la reprennent, et ne tombent sur les bêtes de somme qui passent (car la file était longue à cause de l’étroitesse de la route), laisse sur l’éminence les capitaines Céphisodon, fils de Céphisophon, Athénien, et Amphicrate, fils d’Amphidème, Athénien, et Archagoras, Argien banni. Il marche lui-même avec les autres vers la deuxième éminence, et ils la prennent de la même façon que la première. Il restait un troisième mamelon beaucoup plus escarpé : c’est celui qui dominait le feu du poste que les volontaires avaient surpris la nuit. Lorsque les Grecs en furent proches, les barbares le quittent sans combat; ce qui étonna tout le monde, et fit soupçonner qu’ils l’avaient abandonné de peur d’être entourés et cernés. Xénophon monta sur le mamelon avec les plus jeunes, et ordonna aux autres d'avancer en suivant la route, pour que les derniers rangs pussent rejoindre, et de faire halte en terrain uni. En ce moment arrive Archagoras l’Argien qui fuyait. Il dit qu’ils ont été accablés, qu’ils ont perdu la première éminence, que Céphisodon et Amphi-
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crate sont morts et avec eux tous les autres excepté ceux qui ont sauté du haut du rocher et regagné l'arrière -garde. Après cette action, les barbares vinrent sur la hauteur qui faisait . face au mamélon, et Xénophon, au moyen d'un interprète, traita avec eux d’une suspension d’ armes, ét redemanda les morts. Ils dirent qu'ils les rendraient à condition qu’on ne brülerait pas leurs villages. Xénophon y consentit. Pendant que le reste de l’armée passait et qu’on traitait, tous ceux de l'endroit accoururent, ét s’assemblérent: ils s'étaient arrêtés là, mais lorsque les Grecs eurent commenté à descendre du mamelon pour rejoindre les autres à l'endroit où lon avait fait halte, ils vinrent sur eux en grande loule et à grand bruit; et lorsqu” ils furent sur le sommet de la hauteur d’ où Xénophor était descendu, ils rouléreut des pierres. Un soldat eut la jambe cassée. Le porte- -bouclier de Xénophon l’abandonna. Euryloque de Lousée, Arcadien, courut à lui, et fit la retraite en s ‘exposant pour deux. Les autres réjoignirent aussi Jeurs compagnons. Toute l’armée grecque se trouva alors ensemble, et campa sur la place dans un grand nombre de belles maisons, avec quantité de vivres; car il y avait force vin que les barbares gardaient dans des” puisards enduits de chaux. Xénophon et Chirisophos composèrent pour obtenir les: morts en échange du guide ; ils leur rendirent, selon leur pouvoir, tous les honneurs qu’on est dans l’usage de rendre aux hunmes braves.
Il fallut encore livrer plusieurs combats et emporter d'autres passages. Les barbares lançaient des flèches longues de trois pieds qui perçaient boucliers et cuirasses. Enfin les Grecs descendirent en plaine, et se trouvérent sur la frontière d'Arménie, en face du fleuve Centritès, qui était profond et roulait de grosses pierres. Les Carduques assemblés en grandes troupes menaçaient leurs derrières. Sur l’autre rive du fleuve 1l y avait une armée d'Arméniens. On était fort embarrassé, lorsque deux jeunes gens vinrent trouver Xénophon, et lui dient
qu'en cherchant du bois sec pour le feu, ils avaient vu
un vicillard, une femme et des jeunes filles déposer dvs
coffres de vêtements dans une grotte. Ils s'étaient déshabillés, et, gardant leurs poignards, ils avaient essayé de traverser le fleuve à la nage ; avant trouvé qu'en cet endroit on n'avait d'eau que jusqu'aux hanches, ils avaient pris les vêtements et étaient revenus. Xénophon fit aussitôt des libations aux. dieux, et avertit Chirisophos qui, « la couronne sur la tête », passa le gué le premier avec l'avant-garde. En même temps, Xénophon faisait mine de traverser la rivière sur un autre point. Les Arméniens craignant d'être enveloppés s’enfuirent. Une charge brusque fit reculer les Carduques. L’arrière-garde passa en courant, et l'on eut seulement quelques hommes blessés à coups de flèches.
Ils franchirent le Tigre à sa source, toujours suivis par | l'armée ennemie. Une nuit, il tomba tant de neige que le camp et les hommes couchés à terre en furent couverts. Les bêtes de somme ne pouvaient se dégager. Xénophon se leva nu, fendit du bois, un soldat vint l'aider, puis un
second ; les autres furent bientôt debout, allumèrent du feu, et se frottèrent d'huile de sésame, d'amande, de térébenthine, qu'ils avaiént trouvée dans le pays. Le lendemain, ils prirent un Perse qui les conduisit vers les hauteurs où campaient Tiribaze et l’armée arménienne. Ils prirent la tente de Tiribaze, ses lits à pieds d'argent, ses vases à boire, ses boulangers et ses ait Les Perses trainaient partout l'attirail de leur luxe.
Ils passèrent aussi l'Euphrate à sa source, et furent assaillis par une tempête affreuse. Le vent du nord leur soufflait au visage, brülait la chair et gelait les hommes. La neige avait six pieds de profondeur. Une foule de che-
vaux et d'esclaves périrent et avec eux trente soldats. Le lendemain, ilsæse remirent en marche à travers la . neige. Beaucoup d'hommes tombaient, saisis decette faim subite qu'on nomme fringale ; Xénophon prit ce qu'il y avait de vivres sur les bêtes de somme, et les leur fit
manger. Alors ils se relevaient et marchaient. Cependant
Chirisophos arriva à un village « devant lequel des jeunes
filles et des femmes puisaient de l'eau à la fontaine ».
Détail gracieux qui rappelle l'histoire de Nausicaa et
d'Ulysse, qu'un Romain eût omis, que Xénophon, élevé
dans l'amour des poètes, recueille avec autant de soin
qu'Homère. Elles demandèrent aux Grecs qui ils étaient.
L'interprète répondit qu'ils venaient de la part du roi
trouver le satrape. En même temps ils entrèrent avec
elles dans le village et s'y établirent sans faire de mal
aux habitants.
Mais les autres soldats, qui ne pouvaient achever la route, passèrent la nuit sans vivres et sans feu, et quelques-uns périrent. Plusieurs restaient en chemin, aveuglés par la neige. D’autres avaient les doigts de pied gelés, et leurs membres leur refusaient le service. Pour préserver sa vue, il fallait marcher en se mettant devant les yeux quelque chose de noir; pour garantir ses pieds, il fallait les remuer sans jamais prendre de repos, et se déchausser la nuit, sans quoi les courroies entraient dans la chair, et Ja chaussure se collait à la peau. Ils aperçurent un’ endroit noir, où la neige avait été fondue par une source « qui coulait dans le bois en exhalant une vapeur ». Ils s’assirent là et dirent qu'ils n'iraient pas plus loin Xénophon, qui arrivait avec l’arrière-garde, les exhorta par toutes les raisons à ne pas perdre courage. « Les cnnemis, disait-il, vont arriver sur vous. » Après de
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longues prières, il finit par s'irriter. « Tuez-nous, répondirent-ils, nous ne pouvons plus avancer. » « IL était déjà nuit, les barbares approchaient à grand bruit. Xénophon les chargea avec les hommes valides de l'arrièregarde, pendant queles malades criaient le plus fort qu'ils pouvaient et heurtaient leurs boucliers contre leurs lances. L'ennemi s'enfuit dans le bois. Et le lendemain les jeunes gens de l’armée transportèrent les malades dans les villages. »
On voit combien ce style est sobre et combien peu Xénophon cherche le pathétique. La description des viilages va montrer qu'il ne travaille pas plus à frapper l'imagination que le cœur. Les artistes grecs s'occupent moins de toucher fort que-de toucher juste. Ils songent à bien imiter la nature, et non à faire impression sur le lecteur. « Les maisons étaient souterraines, l'ouverture en forme de puits, le dessous large. L'entrée pour les bestiaux était cachée, les hommes descendaient avec une échelle. H y avait dans l'intérieur des chèvres, des brebis, des oiseaux, des bœufs, de l'orge, du blé, une boisson faite avec de l'orge très forte, et qu'on aspirait dans les grandes urnes avec un chalumeau. Xénophon fit manger avec lui le chef du village, lui dit d’avoir bon courage, et lui promit qu'on ne lui ferait aucun mal, s'il servait fidèlement les Grecs. Celui-ci se mit en belle humeur et leur découvrit où était le vin. Puis il alla avec Xénophon dans plusieurs villages, et tout le monde les retenait et leur faisait festin. Partout on mettait sur la table de la chair de porc, de chèvre, de brebis, des pains d'orge et de froment. Lorsqu'ils voulaient boire à la santé de quelqu'un, ils le tiraient vers l’urne, et le convié devait y plonger sa tête et avaler le vin à grand bruit comme un
bœuf. Ensuite Xénophon et le guide allèrent vers Chirisophos, et trouvèrent les Grecs sous leurs tentes, couronnés d'herbes sèches, servis par de jeunes gar çons arméniens, en longues robes barbares, et leur apprenant comme à des novices ce qu'ils avaient à faire. » Cette abondance grossière et cette fête rustique improvisée font un contraste agréable et subit avec la lamentable marche qu'on vient de décrire. Xénophon ne nous en avertit point ; il ne fait que raconter; c’est à nous de sentir l’art caché sous le naturel, et l'opposition des tableaux dissimulée sous l’uniformité du récit.
Près du Phase, ils rencontrèrent les Phasianiens et les Chalybes rangés en bataille derrière le fleuve, les vainquirent et entrèrent dans les terres des Tasques. Ceux-ci renfermaient leurs troupeaux et leurs provisions dans des lieux fortifiés, et l'on fut obligé de les assiéger pour avoir des vivres. Un jour Xénophon, arrivant avec l'arrièregarde, trouva Chirisophos arrêté devant un de ces forts. Les barbares roulaient des pierres énormes, et déjà plusieurs soldats avaient les jambes ou les côtes rompues. Xénophon mit des hommes derrière quelques arbres proches du mur. Ils s'avançaient de deux où trois pas, et les pierres tombaient en quantités étonnantes. Quand ils les crurent épuisées, ils s'élancèrent; le fort fut pris, «et 1l y eut alors un affreux spectacle. Les femmes précipitaient leurs enfants du haut du rempart, et se précipitaient, et les hommes aussi. Le capitaine Œnéas, Stymphalien, voyant un d'eux qui avait une belle robe et allait se précipiter, le retint par son vêtement; l'autre l'entraina, et tous deux tombèrent sur les rochers et périrent. On prit très peu d'hommes, mais beaucoup de bœufs, d'ânes et de moutons. » :
[ls entrèrent alors dans le pays des Chalybes, les plus braves des barbares. Ces hommes avaient des cuirasses de lin, des casques, des lances de quinze coudées, et ne cessèrent de suivre les Grecs et de les attaquer de près. « Ils avaient à la ceinture une sorte de couteau dont ils égorgeaient leurs ennemis abattus. Ils leur coupaient la tête et l'emportaient, et, toutes les fois que leurs ennemis pouvaient les voir, ils chantaient et dansaient., » — Ces #aits de désespoir et de férocité ne font-ils pas voir à l'imagination, en abrégé, et comme en passant, les figures sauvages de ces races inconnues que pour la première fois on découvrait ?
Le cinquième jour, ils gravirent le mont Thécès. Aussitôt que les premiers rangs y furent arrivés, ils poussèrent de grands cris. « Xénophon et les siens crurent que l'ennemi attaquait. Car les gens de la contrée brûlée suivaient l'armée; et l'arrière-garde, ayant fait halte, en avait tué plusieurs, et pris d’autres avec des boucliers couverts de cuir cru et velu, au nombre de vingt environ. Comme le cri devenait à chaque instant plus fort et se rapprochait, et que ceux qui marchaient en avant se mettaient à courir vers les autres qui criaient toujours, et que la clameur augmentait encore à mesure qu'il y avait plus d'hommes, Xénophon crut la chose plus grave. Il monte à cheval, et prenant avec lui Lucios et les cavaliers, il va au secours. Bientôt ils entendent les soldats qui crient la mer! la mer! et de bouche en bouche se passent la nouvelle. Là-dessus, ils courent tous, l'arrièregarde aussi et les bêtes de somme et les chevaux. Lorsque l'armée fut réunie sur la hauteur, les hommes s’embrassèrent les uns les autres, et embrassèrent leurs capilaines et leurs généraux en pleurant. Tout d'un coup, sur
l'idée d'un soldat, ils apportent des pierres et élèvent un grand tertre. Ils y mettent quantité de peaux de bœufs crues, des bâtons, et les boucliers qu'ils avaient pris. » — Jls étaient au bord oriental de la mer Noire, et dressaient un monument comme au terme de leur voyage. Les Grecs, comme les Anglais, se croyaient chez eux quand ils voyaient la mer. |
Ils traversèrent le pays des Macroniens, avec qui ils firent paix, et mirent en déroute les Colchiens qui leur barraient le passage. Ils avaient comme une fureur d’arriver. Xénophon criait aux siens dans cette dernière bataille: « Hommes, ceux-là sont les derniers qui soient entre nous et l'endroit que nous désirons depuis -si longtemps. Si
nous pouvons, il faut les manger crus! » — C'est le mot
d'Achille, lorsqu'il posait le pied sur la poitrine d'Hector.
Enfin, après huit marches, ils arrivèrent au rivage, à Trapezunte, ville grecque qui les reçut en hôtes. Ils campèrent trente jours aux environs, pillant la Colchide. Ils immolèrent un grand nombre de bœufs à Jupiter sauveur, à Hercule conducteur, et aux autres dieux, selon leur vœu, et donnèrent des jeux sur la montagne où ils campaient. Les exercices du corps et la gloire de vaincre en public étaient le premier plaisir et le premier besoin de ce peuple d'athlètes et d'artistes; mais leurs jeux étaient rudes comme il convenait à de tels soldats. Ils avaient élu Dracontios, Spartiate, pour y présider et pour choisir l'emplacement; après le sacrifice, ils lui demandèrent de les y conduire : « L'autre leur montra le lieu où ils se trouvaient, et dit :
« Cette colline est un terrain excellent pour courir où l'on voudra. » — « Mais comment pourra-t-on lutter sur Le sol si dur et si boisé? » — « Tant pis pour qui tom-