‹ Essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 6 sur 38 · PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION

Plusieurs critiques m'ont fait l’honneur tantôt de combattre, tantôt d'approuver ce qu’ils veulent bien appeler mon système. Je n'ai point tant de prétention que d’avoir un système : j'essaye tout au plus de suivre uné méthode. Un système est une explication de l’ensemble, et indique une œuvre faite; une méthode est une manière de travailler et indique une œuvre à faire. J’ai voulu travailler dans un certain sens et d’une certaine façon, rien de plus. La.question est de savoir si cette façon est bonne. Pour cela il faut la pratiquer; si le lecteur veut en faire l’essui, il pourra juger. Au lieu de réfuter des réfutations, je vais esquisser le procédé qui en est cause; ceux qui l’auront répété sauront par eux-mêmes s’il conduit à des vérités.

Il est tout entier compris dans cette remarque que : les choses morales ont, comme les choses physiques, des dépendances et des conditions.

4. Cette préface figure en tête de toutes les éditions des Essais, à partir de la deuxième. .

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Je suppose qu’on veuille vérifier cette maxime et en mesurer la portée. Le lecteur prendra par. exemple quelque artiste, savant ou écrivain notable, tel poète, tel romancier, et lira ses œuvres, la plume à la main. Pour les bien lire, il les classera en groupes naturels, et dans chaque groupe il distinguera ces trois choses distinctes qu’on appelle les personnages ou caractères, l’action ou intrigue, le style ou façon d'écrire. Dans chacune de ces provinces, il notera, suivant l’habitude de tout critique, par quelques mots brefs et vifs, les particularités saillantes, les traits dominants, les qua-. lités propres de son auteur. Arrivé au terme de sa première course, s’il a quelque pratique de ce travail, il verra venir au bout de sa plume une phrase involontaire, singulièrement forte et significative, qui résumera toute son opération, et mettra devant ses yeux un certain genre de goût et de talent, une certaine disposition d’esprit ou d'âme, un certain cortège de préférences et de répugnances, de facultés et d’insuffisances, bref, un certain état psychologique, dominateur et persistant, qui est celui de son auteur. — Qu'il répète maintenant la même opération sur les autres portions du même sujet; qu'il compare ensuite les trois ou quatre résumés auxquels chacune de ses analyses paruelles l’aura conduit; qu'il ajoute alors aux écrits de son auteur sa vie, j'entends sa conduite avec les hommes, sa philosophie, c’est-à-dire sa façon d'envisager le monde, sa morale et son esthétique, c’est-à-dire ses vues d'ensemble sur le bien et sur le beau; qu'il rapproche toutes les phrases abréviatives qui sont l’essence concentrée des milliers de remarques qu'il aura faites et des centaines de jugements qu'il aura portés. Si ses notations sont précises, s’il a l'habitude d’apercevoir les sentiments et les facultés sous les mots qui les désignent, si cet œil intérieur par lequel nous démélons 2t

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définissons à l’instant les diversités de l’être moral est . suffisamment exercé et pénétrant, il verra que ses sept | ou huit formules dépendent les unes des autres, que la première étant donnée, les autres ne pouvaient être différentes, que par conséquent les qualités qu’elles - représentent sont enchaînées entre elles, que si l’une variait, les autres varieraient d’une façon proportionnelle, et que partant elles font un système comme un corps organisé. Non seulement il aura le sentiment vague de cet accord mutuel qui harmonise les diverses . facultés d’un esprit, mais encore il en aura la perception distincte; il pourra prouver par voie logique que telle qualité, la violence ou la sobriété d'imagination, l'aptitude oratoire ou lyrique, constatée sur un point, doit étendre son ascendant sur le reste. Par un raisonnement continu, il reliera ainsi les divers penchants de l’homme qu’il examine sous un petit nombre d’inclinations gouvernantes dont ils se déduisent et qui les expliquent, et il se donnera le spectacle des admirables : nécessités qui rattachent entre eux les fils innombra- . bles, nuancés, embrouillés de chaque être humain. Ceci est le cas le plus simple. Je suppose maintenant que le lecteur veuille faire l'expérience sur un cas plus large et plus compliqué, sur une grande école, comme celle des dramatistes anglais ou espagnols, des peintres florentins ou vénitiens, sur une civilisation entière comme celle de l’ancienne Rome, sur une race comme les Sémites, même sur un groupe distinct de races comme les peuples aryens, et, pour prendre un exemple, sur une époque historique bien déterminée, le siècle de Louis XIV. Pour cela il a fallu d’abord lire et voir beaucoup, et probablement, de tant d'observations, il est resté dans l'esprit du lecteur quelque impression d’ensemble, je veux dire le sentiment vague d’une concordance mal définie entre les multitudes d'œuvres et de

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pensées qui ont passé sous ses yeux. Mais je lui demande d'aller plus loin, et par des voies plus sûres. Ici comme dans le cas précédent et comme en toute recherche exacte, il faut en premier lieu classer les faits, et considérer chaque classe de faits à part, d'un côté les trois grandes œuvres de l'intelligence humaine, la religion, l’art et la philosophie, de l’autré les deux grandes œuvres de l'association humaine, la famille et l’État, de l’autre enfin les trois grandes œuvres matérielles du labeur humain, l’industrie, le commerce ‘et l’agriculture, et dans chacun de ces groupés généraux les groupes secondaires en lesquels il se subdivise. N'en prenons qu'un, la philosophie; quand le lecteur aura

étudié la doctrine régnante de Descartes à Malebranche,; quand après avoir noté la méthode, la théorie de l'étendue et de la pensée, la définition de Dieu, la morale et le reste, il se sera figuré nettement le point de départ et le genre d'esprit qui ont déterminé l'œuvre entière, quand il aura précisé son idée en mettant en regard la philosophie imaginative et tumultueuse du siècle pré- cédent, la philosophie destructive et comprimante de l'Angleterre contemporaine, la philosophie expérimentale et scéptique du siècle suivant, il arrivera à déméler dans la philosophie française du xvir* siècle une certaine tendance distincte d'où dérivent comme d’une source sa soumission et son indépendance, sa pauvreté théologique et sa lucidité logique, sa noblesse morale et sa sèchéresse spéculative, son penchant pour les mathématiques et son dédain de l’expérience, d'une part ce mélange de .compromis et de roideurs, qui annonce une race plus propre au pur raisonnement qu'aux vues d'ensemble, d'autre part, ce mélange d’élévation et de froideur qui annonce un âge moins enthou

siaste que correct. Que l’on fasse maintenant une opération semblable sur Les autres portions contemporaines

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de l'intelligence et de l’action humaine; que l’on compare entre eux les résumés dans lesquels, sous forme maniable et portative, on aura déposé pareillement la substance de l’œuvre observée; si, par cette sorte de chimie qu’on nomme l’analyse psychologique, on prend soin de reconnaitre les ingrédients de chaque extrait, on découvrira que des éléments semblables se rencontrent dans les différentes fioles, que les mêmes facultés et les mêmes besoins qui ont produit la philosophie ont produit la religion et l’art, que l'homme auquel cet art, cette philosophie, cette religion, s’adressaient, était préparé par la société monarchique et par les bien: séances du salon à les goûter et à les comprendre; que le théâtre, la conversation, les jardins, les mœurs de famille, la hiérarchie de l’État, la docilité du sujet, la domesticité noble des grands, la domesticité humble des petits, tous les détails de la vie privée ou publique s’'accordaient pour fortifier les sentiments et les facultés régnantes, et que non seulement les diverses parties de cette civilisation si large et si complexe étaient jointes ensemble par des dépendances mutuelles, mais encore que ces dépendances avaient pour cause la présence univérselle de certaines aptitudes et de certaines inclinations, toujours les mêmes, répandues sous des figures diverses dans les divers compartiments où s'était moulé le métal humain. Entre une charmille de Versailles, un raisonnement philosophique et théologique de Malebranche, un précepte de versification chez Bu.leau, une loi de Colbert sur les hypothèques, un compliment d’antichambre à Marly, une sentence de Bossuet sur la royauté de Dieu, la distance semble infinie et infranchissabie; nulle liaison apparente. Les faits sont si dissemblables qu’au premier aspect on les juge tels qu'ils se présentent, c’est-à-dire isolés et séparéss Mais les faits communiauent entre eux var les définition.

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