XVII PRÉFACE DE LA DEUXIÈME EDITION
des groupes où ils sont compris, comme les eaux d° un bassin par les sommets du versant d'où elles découlent.
Chacun d’eux est une action de cet homme idéal et général autour duquel se rassemblent toutes les inven-tions et toutes les particularités de l’époque; chacun
d’eux a pour cause quelque aptitude ou inclination du modèle régnant. Les diverses inclinations ou aptitudes du personnage central s’équilibrent, s’harmonisent, se tempèrent les unes les autres sous quelque penchant
ou faculté dominante, parce que c’est le même esprit 1
et le même cœur qui a pensé, prié, imaginé et agi,
parce que c’est la même situation générale et le même naturel inné qui ont façonné et régi les œuvres sépa-
rées et diverses, parce que c’est le même sceau qui
s'est imprimé différemment en différentes matières.
Aucune des empreintes ne peut changer sans entrainer le changement des autres, parce que si l’une d'elles
change, c’est par le changement du sceau.
U reste un pas à faire. Jusqu'à présent, il ne s’agissait que de la liaison des choses simultanées; il s’agit maintenant de la liaison des choses successives. Le lecteur a pu vérifier que les choses morales comme les choses physiques ont des dépendances: à présent il doit vérifier que, comme les choses pee elles ont de conditions. |
Vous avez cherché et trouvé la définition d'un groupe, j'entends cette petite phrase exacte et expressive qui enferme dans son enceinte étroite les caractères essen- . tiels d’où les autres peuvent être déduits. Supposons ici qu'elle désigne ceux de notre xvur° siècle; comparez-la à celles par lesquelles vous avez désigné l’époque précédente et les autres plus anciennes de la même histoire dans le même pays; cherchez maintenant si les termes divers de cette série ne contiennent pas quelque élément commun. Il s’en trouve un, le caractère et l’es-
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prit propre à la race, transmis de génération en génération, les mêmes à travers les changements de la culture, les diversités de l’organisation et la variété des produits. Ce caractère et cet esprit, une fois constitués, se trouvent plus ou moins enclins à la discipline ou à l'indépendance personnelle, plus ou moins propres au raisonnement fin ou à l'émotion poétique, plus ou moins disposés à la religion de la conscience, ou de la logique, ou de l'habitude, ou des yeux. A un moment donné, pendant une période, ils font une œuvre, et leur nature, jointe à celle de leur œuvre, est la condition de l’œuvre qui suit, comme dans un corps organisé le tempérament primitif, joint à l’état antérieur, est la condition de l’état suivant. Ici comme dans le monde physique, la condition est suffisante et nécessaire; si elle esl présente, l’œuvre ne peut manquer; si elle est absente, l’œuvre ne peut apparaître. Du caractère anglais et du despotisme légué aux Stuarts par les Tudors est sortie la révolution d'Angleterre. Du caractère français et de l’anarchie nobiliaire léguée par les guerres civiles aux Bourbons est sortie la monarchie de Louis XIV. Pour produire sous Léon X cette superbe floraison des arts du dessin, il a fallu le précoce et pittoresque génie italien avec le règne prolongé des mœurs énergiques el des instincts corporels du moyen âge. Pour produire aux premiers siècles de notre ère cette étonnante végétation de philosophies et de religions mystiques, il a fallu l’aptitude spéculative de nos races aryennes, en même temps que l’écrasement du monde enfermé sous un despotisme sans issue et l’élargissement de l'esprit agrandi par la ruine des nationalités. Que le lecteur veuille bien faire l’expérience sur une période quelconque; s’il part des textes, s’il lit et juge par luimême, s’il épuise méthodiquement son sujet, s’il s'élève par degrés des caractères qui gouvernent les groupes
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moindres jusqu’à ceux qui gouvernent les groupes plus vastes, s’il est attentif à rectifier et préciser incessamment ses résumés, s’il s’habitue à voir clairement ces. qualités et ces situations générales. qui étendent leur empire sur des siècles et des nations entières, il se convaincra qu’elles dépendent de qualités et de situations antérieures aussi générales qu’elles-mêmes, que les secondes étant données, les premières doivent suivre, qu'elles jouent entré elles le grand jeu de l’histoire, qu'elles font ou défont les civilisations par leur désaccord ou leur harmonie, que notre petite vie éphémère n’est qu'un flot dans leur courant, que nous avons en elles et par elles l’action et l'être. Au bout d’un peu de temps, il embrassera d’un regard l’ensemble qu’elles gouvernent; il ne les verra plus comme des formules abstraites, mais comme des forces vivantes mêlées aux choses, partout présentes, toujours agissantes, véritables divinités du monde humain, qui donnent la main au-dessous d’ellés à d’autres puissances maîtresses de la matière comme elles-mêmes le sont de l'esprit, pour formetr toutes ensemble le chœur invisible dont parlent les vieux poètes, qui circule à travers les choses et PAC qui palpite l’univers éternel.
On voit qu’il s’agit ici d’une expérience pareille à celles que les savants font en physiologie ou en chimie. Dans l’un comme dans l’autre cas, un homme vous dit: « Prenez telle matière, divisez-la de telle façon, pratiquez sur elle telles et telles opérations et dans tel ordre; vous arriverez à constater telles dépendances et à dégager lel principe. J’y suis arrivé dans trente où quarante
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cas en choisissant des circonstances diverses » On ne peut accepter ou rejeter son idée qu'après contreépreuve. Ce n’est pas le réfuter que de lui dire : « Votre méthode est mauvaise, car elle rend le style rigide el désagréable. » Il vous répondra tout haut : « Tant pis pour moi. » — Ce n’est pas non plus le réfuter que lui dire : « Je repousse vos procédés, car la doctrine à “quelle ils conduisent dérange mes convictions morales. » Il vous répondra tout bas : « Tant pis pour vous. » L'expérience seule détruit l’expérience; car les objections théologiques ou sentimentales n’ont pas de prise sur un fait. Que ce fait soit une formation de tissus ‘observés au microscope, un chiffre d’équivalent constaté par la balance, une concordance de facultés et de sentiments démélés par la critique, sa valeur est la mêine; il n'y a pas d'autorité supérieure qui puisse le rejeter de prime abord et sans contrôle préalable; on est obligé, pour le démentir, de répéter l'opération qui l’a obtenu. Quand un physiologiste vous dit que les éléments anatomiques se forment par génération spontanée dans individu vivant, et que l'individu vivant est une agrégation d'individus élémentaires doués chacun d’une vie propre et distincte, vous croyez-vous en droit de protester au nom du dogme théologique de la création où du dogme moral dela personnalité humaine? Ces sortes d’objections qui pouvaient se faire au ‘moyen âge ne peuvent se faire aujourd'hui dans aucune science, en histoire non plus qu’en physiologie ou en chimie, depuis que le droit de régler les croyances humaines est passé tout entier du côté de l’expérience, et que les. préceptes ou doctrines, au lieu d’autoriser l'observation, reçoivent d'elle tout leur crédit. — D'’ailleurs il est aisé de voir que les objections de cette espèce proviennent toutes d’une méprise, et que l'adversaire. sans s’en douter, est la dupe des mots, Il vous reproche
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de considérer les caractères nationaux et les situations générales comme les seules grandes forces en histoire, et il part de là pour décider que vous supprimez l’individu. Il oublie que ces grandes forces ne sont que la somme des penchants et des aptitudes des individus, que nos termes généraux sont des. expressions collectives par lesquelles nous réunissons sous un de nos regards vingt ou trente millions d’âmes inclinées et agissantes dans le même sens, que lorsque cent hommes poussent une roue, la force totale qui déplace la roue n’est que l’assemblage des forces de ces cent hommes, et que les individus existent et opèrent aussi bien dans un peuple, un siècle ou une race, que les unités composantes dans une addition dont on n’écrit que le chiffre final. — Pareillement encore il vous reproche de transformer l’homme en machine, de l’assujettir à quelques rouages intérieurs, de l’asservir aux grandes pressions environnantes, de nier la personne indépendante et libre, de décourager nos efforts, en nous apprenant que nous sommes contraints et conduits au dehors et au dedans par des forces que nous n'avons pas faites et que nous devons subir. Il oublie ce qu'est une âme individuelle, comme tout à l’heure il oubliait ce qu'est une force historique; il sépare le mot de la chose; il le vide et le pose à part, comme un étre efficace et distinct. Il cesse de voir dans l’âme individuelle, comme tout à l’heure dans la force historique, les éléments qui la composent, tout à l’heure les individus dont la force historique n’est que la somme, à présent les facultés et les penchants dont l’âme individuelle n’est que l’ensemble. Il ne remarque pas que les aptitudes et les penchants fondamentaux d’une âme lui appartiennent, que ceux qu’elle prend dans la situation générale ou dans le caractère national lui sont ou lui deviennent personnels au premier chef, que lorsqu'elle agit par eux,
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c'est d’après elle-même, par sa force propre, spontanément,. avec une initiative complète, avec une responsabilité entière, et que l’artifice d'analyse par lequel on distingue ses principaux moteurs, ses engrenages successifs et les distributions de son mouvement primitif, n'empêche pas le tout, qui est elle-même, de tirer de soi son élan et sa direction, c’est-à-dire son énergie et son effort. Il ne remarque pas non plus que des recherches de ce genre, bien loin de décourager l’homme en lui représentant son esclavage, ont pour effet d’accroître ses espérances en augmentant son pouvoir; qu’elles aboutissent comme les sciences physiques à établir des dépendances constantes entre les faits; que la découverte de ces dépendances dans les sciences physiques a donné aux hommes le moyen de prévoir et de modifier jusqu’à un certain point les événements de la nature; qu'une découverte analogue dans les sciences morales doit fournir aux hommes le moyen de prévoir et de modifier jusqu’à un certain degré les événements de l’histoire. Car nous devenons d’autant plus maîtres de notre destinée que nous démélons plus exactement les attaches mutuelles des choses. Lorsque nous sommes parvenus à connaître la condition suffisante et nécessaire d’un fait, la condition de cette condition, et ainsi de suite, nous avons sous les yeux une chaïne de données dans laquelle il suffit de déplacer un anneau pour déplacer ceux qui suivent; en sorte que les der- ‘ niers, même situés au delà de notre action, s’y soumettent par contre-coup, dès que l’un des précédents tombe sous nos prises. Tout le secret de nos progrès pratiques, depuis trois cents ans, est enfermé là !; nous avons dégagé et défini des couples de faits tellement liés que,
4. Voir l’admirable Logique de Stuart Mill, surtout sa Théorie de l'Induction.
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le premier apparaissant, le second ne manque jamais de suivre, d’où il arrive qu’en opérant directement sur le premier, nous pouvons agir indirectement sur le second. C'est de cette façon que la connaissance accrue accroît la puissance, et la conséquence manifeste est que dans les sciences morales comme dans les sciences physiques, la recherche fructueuse est celle qui, démélant les couples, c’est-à-dire les conditions ét les dépenlances des choses, permet parfois à la main de l’homme de s’interposer dans le grand mécanisme pour déranger ou redresser quelque petit rouage, un rouage assez léger pour être remué par une main d'homme, mais tellement important que son déplacement ou son raccord puisse amener un changement énorme dans le jeu de la machine, et l’'employer tout entière, à quelque endroit qu'elle joue, ici dans la nature, là-bas dans l’histoire, au profit de l’insecte intelligent par lequel léconomie de sa structure aura été pénétrée C'est avec ce but et dans ce sens qu'aujourd'hui l histoire se transforme; c’est par ce travail que d’un simple récit elle peut devenir une science, et constater des lois après avoir exposé des faits. Nous apercevons déjà plusieurs de ces lois, toutes très précises et très générales, et qui correspondent à celles qu’on a trouvées dans la science des corps vivants. En cela la philosophie de l’histoire humaine répète comme une fidèle image la philosophie de l’histoire naturelle. — Les naturalistes ont remarqué que les divers organes d'un animal dépen-dent les uns des autres, que, par exemple les dents, l'estomac, les pieds, les instincts et beaucoup d’autres ‘onnées varient ensemble suivant une liaison fixe, si ben que l’une d’elles transformée entraîne dans le reste une transformation correspondante!. De même les his:
1. La connexion des caractères, loi de Cuvier. NC les ns nements dannés var Richard Owen
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- toriens peuvent remarquer que les diverses aptitudes et inclinations d’un individu, d’une race, d’une époque sont attachées les unes aux autres, de telle façon que l’altération d’une de ces données observée dans un individu voisin, dans un groupe rapproché, dans une époque précédente ou suivante, détermine en eux une allération proportionnée de tout le système. — Les naturalistes ont constaté que le développement exagéré d’un
.organe dans un animal, comme le kangourou ou la
chauve-souris, amenait l’appauvrissement ou la réduction des organes correspondants!'. Paroillement, les historiens peuvent constater que le développement extraordinaire d’une facullé, comme l'aptitude morale dans les races germaniques, ou l'aptitude métaphysique et religieuse chez les Hindous, amène dans les mêmes races l’affaiblissement des facullés inverses. — Les naturalistes ont prouvé que parmi les caractères d’un groupe animal ou végétal, les uns sont subordonnés, variables, parfois affaiblis, quelquefois absents; les autres, au contraire, comme la structure en couches concentriques dans une plante, ou l'organisation autour d’une chaîne de vertèbres dans un animal, sont prépondérants et déterminent tout le plan de son économie. De la même facon les historiens peuvent prouver qué parmi les caractères d'un groupe ou d’un individu humain, les uns sont subordonnés et accessoires, les autres comme la présence prépondérante des images ou des idées, ou bien encore l'aptitude plus ou moins grande aux conceptions plus ou moins générales, sont dominateurs et fixent d'avance la direction de sa vie'et l'espèce de ses inventions'. — Les naturalistes montrent que dans une classe ou même dans un embran-