PRÉFACE. XY
Ce spectacle me parait noble ; la méthode est rinstrument qui le fom^nit ; cet instrument , fabriqué par Aristote et Hegel, mérite seul qu'on le défende ; je n'ai que des pardons à demander pour TouTrier.
Janvier 1867.
ESSAIS
M. MAGAULAY.
Gritical and historical essays '.
SI-
Ceci est un recueil d'articles; j'aime, je l'avoue, ces sortes àe livres. D'abord on peut jeter le volume au bout de vingt pages, commencer par la fin, ou au milieu ; vous n'y êtes pas serviteur mais maître ; vous pouvez le traiter comme journal ; en effet c'est le journal d'un esprit. — En second lieu il est varié ; d'une page à l'autre, vous passez de la Renaissance au xix* siècle, de l'Inde à l'Angleterre; cette diversité surprend et plaît. — r Enfin, involontairement, l'auteur y est indiscret ; il se découvre à nous, sans rien
t. Essaii de critique et éChistoire,
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réserver de lui-même; c'est une conversation intimé, et il n'y en a point qui vaille celle du plus grand historien, de l'Angleterre. On est content d'observer les origines de ce généreux et pfuissant esprit, de découvrir quelles fiicultés ont nourri son talent, quelles recherches ont formé sa science, quelles opinions il s'est faites sur la philosophie, sur la religion, sur l'État, sur les; lettres, tout ce qu'il était et ce qu'il est devenu, ce qu'il veut et ce qu'il croit.
Assis sur un fauteuil , les pieds au feu , on voit peu à peu, en tournant les feuillets, une physionomie animée et pensante se dessiner sur la toile obscure de l'imagination paresseuse; ce visage prend de l'expression et du relief; ses divers traits s'expliquent et s'éclairent les uns les autres ; bientôt l'auteur revit pour nous et devant nous ; nous sentons la nécessité de toutes ses pensées , nous prévoyons ce qu'il va dire ; ses façons d'être et de parler nous ^sont aussi familières que celles d'un homme que nous voyons tous les jours; ses opinions corrigent ou ébranlent les nôtres ; il entre pour sa part dans notre pensée et dans notre vie ; il est à deux cents lieues de nous, et son livre imprime en nous son image, comme la lumière réfléchie va peindre au bout de l'horizon l'objet d'où elle est partie. Tel est le charme de ces livres qui remuent tous les sujets, qui donnent l'opinion de l'auteur sur toutes choses , qui nous promènent dans toutes les parties de sa pensée, et, pour ainsi dire, nous font faire le tour de son esprit. M. Macaulay traite la philosophie à la façon des Anglais, en homme pratique. Il est disciple de Bacon, et le met au-dessus de tous les philoBophes ;
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il' juge que Ta "véritable sdence date de lui ; que les spècnlatious des anciens penseurs ne sont que des jeux d'esprit; que pendant deux mille ans l'esprit humain a fait fausse route, que depuis Bacon seu* lement il a découvert le but vers lequel il doit tendre et la méthode par laquelle il peut y parvenir. Ce but est YutUê. L*objet de la science n'est pas la théorie , mais l'application. L'objet des mathématiques n'est pas la satisfaction d'une curiosité oisive , mais l'invention de machines propres à alléger le travail de l'homme, à augmenter sa puissance, à dompter la nature, à' rendre la vie plus suce, plus commode et plus heureuse. L'objet de l'astronomie n'est pas de fournir matière à d'immenses calculs et à des cosmogonies poétiques, mais de servir à la géographie, et de guider la navigation. L'objet de l'anatomie et des sciences zoologiques n'est pas de suggérer d'éloquents systèmes sur la nature de l'organisation, ou d'exposer aux yeux l'ordre des animaux par une classification ingénieuse, mais de conduire la main du chirurgien et les prévisions du médecin. L'objet de toute recherche et de toute étude est de diminuer la douleur, d'augmenter le bien-être, d'améliorer la condition de Iliomme; les lois théoriques ne valent que par leurs usages pratiques; les travaux du laboratoire et du cabinet ne reçoivent leur sanction et leur prix que par l'emploi qu'en font les ateliers et les usines; l'arbre de la science ne doit s'estimer que par ses fruits. Si l'on veut juger d'une philosophie, il faut regarder ses effets ; ses œuvres ne sont point ses livres mais ses actes. Gelle des anciens a produit de beaux écrits, des phrases "sublimes, des
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disputes infinies, des rêveries creuses, des systèmes renversés par des systèmes, et a laissé le monde aussi ignorant, aussi malheureux et aussi méchant qu'elle Ta trouvé. Celle de Bacon a produit des observations, des expériences, des découvertes, des machines, des arts et (les industries entières. « Elle a allongé la vie, elle a diminué la douleur, elle a éteint des maladies ; elle a accru la fertilité du sol ; elle a enlevé la foudre au ciel ; elle a éclairé la nuit de toute sa splendeur du jour ; elle a étendu la portée de la vue humaine; elle a accéléré le mouvement, anéanti les distances ; elle a rendu l'homme capable de pénétrer dans les profondeurs de Focéan, de s'élever dans l'air, de traverser la terre sur des chars qui roulent sans chevaux, et l'océan sur des navires qui filent dix nœuds à l'heure contre le vent. » L'une s'est consumée à déchiffrer des énigmes indéchiffrables, à fabriquer les portraits d'un sage imaginaire, à se guinder d'hypothèses en hypothèses, à rouler d'absurdités en absurdités; elle a méprisé ce qui était praticable; elle a promis ce qui était impraticable, et, parce qu'elle* a méconnu les limites de l'esprit humain, elle en a ignoré la puissance. L'autre, mesurant notre force et notre faiblesse, nous a détournés des routes qui nous étaient fermées, pour nous lancer dans les routes qui nous étaient ouvertes ; elle a connu les faits et leurs lois, parce qu'elle s'est résignée à ne point connaître leur essence ni leurs principes ; elle a rendu l'homme plus heureux, parce qu'elle n'a point prétendu le rendre parfait ; elle a découvert de grandes vérités et produit de grands effets, parce qu'elle a eu le courage et le bon sens d'étudier de petits objets et de se tral-
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ner longtemps sur des expériences vulgaires ; elle est devenue glorieuse et puissante, parce qu'elle a daigné se faire humble et utile. La çcience autrefois ne formait que des prétentions vaniteuses, et des conceptions chimériques, lorsqu'elle se tenait à l'écart, loin de la vie pratique, et se disait souveraine de rhomme. La science aujourd'hui possède des vérités acquises, l'espérance de découvertes plus hautes, une autorité sans cesse croissante, parce qu'elle est entrée dans la vie active, et qu'elle s'est déclarée servante de l'homme. Qu'elle se renferme dans ses fonctions nouvelles ; qu'elle n'essaye pas de pénétrer dans le domaine de l'invisible ; qu'elle renonce à ce qu'il faut ignorer; elle n'a point son but en elle-même, elle n'est qu'un moyen ; l'homme n'est point fait pour elle, elle est faite pour l'homme; elle ressemble à ces thermomètres et à ces piles qu'elle construit pour ses expériences; toute sa gloire, tout son mérite, tout son office est d'être un instrument.
c Un disciple d'Êpictète et un disciple de Bacon , compagnons de route, arrivent ensemble dans. un village où la petite vérole vient de se déclarer ; ils trouvent les maisons fermées, les communications suspendues, les malades abandonnés , les mères saisies de terreur et pleurant sur leurs enfants. Le stoïcien assure à la population désolée qu'il n'y a rien de mauvais dans la petite vérole , et que pour un homme sage la maladie, la difformité , la mort, la perte des amis ne sont point des maux. Le baconien tire sa lancette et commence à vacciner. — Us trouvent une troupe de mineurs en grand effroi. Une explosion de vapeurs délétères a tué plusieurs de ceux qui étaient à Touvrage , et les survivants n'osent entrer dans la caverne. Le stoïcien leur assure qu'un tel accident n'est rien qu'un simple è^noirpoTiY^iiévov. Le baconien, qui n'a pas
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de si beaux mots à sa disposition, se contente de fabriquer une lampe de sûreté. — Ils rencontrent sur le rivage un marchand naufragé qui se tord les mains. Son navire vient de sombrer avec une cargaison d'un prix énorme, et lise trouve réduit en un moment de Fopulence à la mendicité. Le stoïcien l'exhorte à ne point chereher le bonheur en des objets qui sont hors de luHméme, et lui rédte tout le chapitre d'Épiétète : à oeuœ qui ermgmnt la putimsfë. Le baconien construit une cloche à plongeur, y entre, descend et revient avec les objets les plus précieux de la cargaison. Telle est iadififérence entre la philosophie des mots et la philosophie des effets, i
Je n'ai point à discuter ces opinions; c'est au lecteur de les blâmer ou de les louer, s'il le trouve à propos; je ne veux point juger des doctrines, mais peindre un homme ; et certainement, rien de plus frappant que ce mépris absolu de la spéculation et cet amour absolu de la pratique. Une telle disposition d'esprit est tout à Mt conforme au génie de la nation.; en Angleterre, un baromètre s'appelle enr core un instrument philosophique ; aussi la philosophie y est-elle chose inconnue. On y voit des moralistes, des psychologues, mais point de métaphysiciens ; si l'on en rencontre un, par exemple, M. Hamilton, il est sceptique en métaphysique ; il n'a lu les philosophes allemands que pour les réfuter ; il regarde la philosophie spéculative comme une extravagance de cerveaux creux, et il est obligé de demander grâce à seà lecteurs pour l'étrangeté de la matière, lorsqu'il essaye de tâcher de leur faire entendre quelque chose des conceptions de Hégei. Les Anglais, hommes positifs et pratiques, excellents pour la politique, l'administration, la gueiTe et l'action, ne sont pas plus propres que les anciens Romains aux abstractions de la dialectique
jsubtile et des systèmes ginadieses; et GioéroQ jadis s'excusait aussi, lorsqu'il tentait d'exposer à son auditoire de sénateurs et d'hommes publics les profondes et audacieuses déductions des stoïciens.
La seu)e partie de la philosophie .qui plaise aux hommes de ce caractère est la morale, parce qu'ainsi qu'eux elle est toute pratique, et ne s'occupe que des actions. On n'étudiait point autre chose à Rome, et chacun sait quelle part elle a dans la philosophie anglaise : Hutcheson, Price^ Ferguson, WoUaston, Adam Smith, Bentham, Reid, et tant d'autres, ont rempli le siècle dernier de dissertations et de discussions sur la règle qui fixe nos devoirs, et sur la faculté qui les découvre ; et les Essais de M. Macaulay sont un nouvel (temple de cette inclination nationale et dominante ; ses biographies sont moins des por-traits que des jugements. Quel est au juste le degré d'honnêteté et de malhonnêteté du personnage, voilà pour lui la question importante ; il y rapporte toutes les autres ; il ne s'attache partout qu'à justifier, excuser, accuser ou condamner. Qu'il parle de lord Clive, de Warren Hastmgs, de sir William Temple, d'Addison, de Milton, ou de tout autre, il s'applique avant tout à mesurer exactement le nombre et la grandeur de leurs défauts ou de leurs vertus ; il s'interrompt au milieu d'une narration pour examiner si Faction qu'il raconte est juste ou injuste ; il la considère en légiste et en moraliste, d'après la loi positive et d'après la loi naturelle ; il lient compte au prévenu de l'état de l'opinion pubU|ue, des exemples qui l'entouraient, des principes qu'il professait, de l'éducation qu'il avait reçue ; il appuie son opinion âur des analogies qu'il
tire de la YÎe ordinaire, de l'histoire de tous les peuples, de la législation de tous les pays ; il apporte tant de preuves, des faits si certains, des raisonnements si concluants, que le meilleur avocat pourrait trouver en lui un modèle, et quand enfin il prononce la sentence, on croit entendre le résumé d'un président de cour d'assises. S'il analyse une littérature, par exemple celle de la Restauration, il institue devant le lecteur une gorte de jury pour la juger. Il la fait d'abord comparaître, et lit l'acte d'accusation ; il présente ensuite le plaidoyer des défenseurs, qui essayent d'excuser ses légèretés et ses indécences ; enfin, il prend la parole à son tour, et prouve que les raisonnements exposés ne s'appliquent pas au cas en question, que les écrivains inculpés ont travaillé avec effet et préméditation à corrompre les mœurs, que nonseulement ils ont employé des mots inconvenants, mais qu'ils ont i dessein et de propos délibéré représenté des choses inconvenantes, qu'ils ont pris soin partout d'effacer l'odieux du vice, de rendre la vertu ridicule, de ranger l'adultère parmi les belles façons et les exploits obligés d'un homme de goût, que cette intention est d'autant plus manifeste qu*elle était dans l'esprit du temps, et qu'ils flattaient un travers de leur siècle. Si j'osais employer, comme M. Macaulay, des comparaisons religieuses, je dirais que sa critique ressemble au jugement dernier, où la diversité des talents, des caractères, des rangs, des emplois, disparaîtra devant la considération de la vertu et du vice, et où il n'y aura plus d'artistes, mais seulement des justes et des pécheurs.
La critique en France a des allures plus libres; elle
est moins asservie à la morale, et ressemble plus i Tart. Quand. nous essayons de raconter la yie ou de figurer le caractère d'un homme, nous le considérons assez volontiers comme un simple objet de peinture ou de science : nous ne songeons qu'à exposer les divers sentiments de son cœur, la liaison de ses idées et la nécessité de ses actions ; nous ne le jugeons pas, nous ne voulons que le représenter aux yeux et le faire comprendre à la raison. Nous sommes des curieux et rien de plus. Que Pierre ou Paul soit un coquin, peu nous importe, c'était l'afiEûre des contemporains ; ils souffraient de ses vices, et ne devaient penser qu'à le mépriser et à le condamner. Aujourd'hui nous sommes hors de ses prises, et la haine a disparu avec le danger. A cette distance et dans la perspective historique, je ne vois plus en lui qu'une machine spirituelle, munie de ressorts donnés, lancée par une impulsion première, heurtée par diverses circonstances : je cdcule le jeu de ses moteurs, je ressens avec elle les coups des obstacles, je vois d'avance la courbe que son mouvement va dé^ crire ; je n'éprouve pour elle ni aversion ni dégoût ; j'ai laissé ces sentiments à la porte de l'histoire, et je goûte le plaisir très-profond et très-pur de voir agir une âme selon une loi définie , dans un milieu fixé , avec toute la variété des passions humaines, avec la suite et l'enchaînement que la construction intérieure de rhomme impose au développement extérieur de ces passions.
Dans un pays où l'on s'occupe tant de morale et si peu de philosophie, il y a beaucoup de religion. Faute d'une théologie naturelle, on s'en tient à la
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théologie positive, ^t Ton demande à la Bible la métaphysique que ne donne pas la raison * . M. Macaulay est protestant, et quoique d'un esprit fort ouvert et fort libéral , il garde parfois les préjugés anglais contre la religion catholique'. Le papisme passe toujours en Angleterre pour une idolâtrie impie, et .pour une servitude dégradante. Depuis les deux révolutions, le protestantisme, allié à la liberté, a paru la religion de la liberté, et le catholicisme, allié au * despotisme, a paru la religion du despotisme; les deux doctrines ont pris, toutes les deux, le nom de >la causé qu'elles avaient soutenue. On a reporté sur la première l'amour et la vénération qu'on avait pour les droits qu'eUe défendait ; on a versé sur ja seconde le mépris et la haine qu'on ressentait pour la servitude qu'elle voulait introduire; les passions politiques ont enflammé les croyances reUgieuses ; le protestantisme s'est confondu avec la patrie victorieuse, le catholicisme avec l'ennemi vaincu; le préjugé a subsisté quand la lutte cessait, et aujourd'hui encoreies protestants' d'Angleterre n'ont point pour les doctrines des cathoUques la bienveillance que les catholiques de France ont pour les doctrines des protestants.