‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 9 sur 155 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

acquises S pourquoi la religion épurée devient une espèce de conviction raisonnée, pourquoi Dieu est une sorte de roi majestueux régulièrement institué par la tradition et confirmé par la réflexion. Toutes ces qualités et les autres semblables dérivent de la formule primitive; et elles ne sont importantes que parce qu'elles en dérivent. Elles seules appartiennent à la nature du siècle ; elles viennent de son fonds et non du dehors ; elles composent un ensemble dont rien ne peut être détaché sans que le reste ne périsse ; elles manifestent une force universelle, partout présente et agissante, souveraine de toutes les grandes choses, directrice de tous les grands événements. Cette force seule intéresse le philosophe : car, selon le mot d'Aristote, l'universel est l'unique objet de la science. C'est à la former que tout le siècle précédent s'est employé ; c'est sous sa pression que tout le siècle suivant va naître. Chacun d'eux suppose ahisi son devancier et prédit ainsi son successeur. Le but de l'histoire n'est point de se noyer, comme on le veut aujourd'hui, dans la mul- I titude des détails, mais de remonter jusqu'à cette force maîtresse, de l'enfermer pour chaque siècle dans sa formule, de lier les formules entre elles, de noter les

1 . De là sort la physique de Descartes , sa preuve de Dieu, etc.

PRÉFACE. xm

nécessités par lesquelles elles dérivent les unes des autres, et de démêler enfin le type héréditaire et la situation primitive d'où tout le reste est provenu. Alors seulement Fhlstoire cessera d'être une compilation et deviendra une science; alors seulement nous pourrons apercevoir et mesurer les puissances secrètes qui nous mènent; alors peut-être on pourra prévoir.

Quelle sécheresse» dira-t-on, et quelle laide figure ferait l'histoire réduite à une géométrie de forces! — Peu importe, elle n'a pas pour objet de divertir. • D'ailleurs si j'écris froidement, ce sera ma faute; n'accusez pas la méthode, mais l'écrivain. Car ces forces qui gouvernent l'homme sont tout humaines. Ce ne sont que des passions employées par des facultés, et des facultés déployées par des passions. Ce ne sont que des manières de penser et de sentir permanentes, attachées à l'homme ou à la race, depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Il y en a de semblables en nous-mêmes, et nous ne pouvons les apercevoir en autrui sans les sentir qui s'éveillent et qui frémissent au plus profond de notre cœur. J'ose dire plus; elles sont nous-mêmes; elles composent notre substance et notre être ; elles nous sont arrivées à travers les siècles, et sont entrées en nous avec notre intelligence et notre sang. Il n'y a pas en nous

XIV prBfage.

une idée ni un sentiment dont on ne puisse >^onlrer le trajet £t la source. Cette habitude d'a- ! nalyse vient du xvii* siècle; cette liberté de penser a commencé à là Renaissance ; cette profonde source de tristesse a été creusée par le moyen âge ; cette idée de Dieu naquit en Judée; cette subtilité logique se retrouve au berceau de la race , au fond de rinde. L'histoire entière a contribué à fabriquer rètre que vous êtes ; et le passé revit auisi » conservé dans le présent. Il intéresse donc autant que le présent; il intéresse mille fois davantage. Car ces facultés et ces passions, mesquines en chacun de nous, deviennent sublimes dans les grands hommes et dans les grandes masses. Elles reçoivent l'ampleur du génie qui les porte, ou du siècle qu'elles régissent. Celle-ci a créé une religion en Judée ; celle-là, un empire à Rome; cette autre, une philosophie en Grèce ; cellesci, un monde entier dans la Chine et dans l'Inde. Elles senties divinités du monde humain, toujours vivantes, partout agissantes, sources de toute beauté et de toute harmonie; elles donnent la main au-dessous d'elles à d'autres puissances, Mes de la même race, maltresses de la matière, comme elles le sont de l'esprit; et toutes ensemble forment le chœur invisible dont parlent les vieux poètes, qui circule à travers les êtres, et par qui palpite Tunivers étemel.

Page 1