TiteLive, IV
hauteur d'estime où il est de lui-même est sa passion dominante ^ ; il tue un tyran ; parce qu*il veut êlre lyran lui-même, non par culte du juste , mais par amour de l'empire. Ce besoin de conimander est si naturel en lui qu'il lui semble de droit divin; c'est une profanation que l'avertir d'être équitable; et quand les Latins, qui depuis deux cents ans forment la moitié de son armée et font la moitié de ses conquêtes, réclament l'égu* lité de droits qu'ils m^itent, il s'en indigne comme d'un sacrilège. Le consul dit ouvertement « que , si les Pères conscrits étaient assez insensés'pour recevoir la loi d'un homme de Sétia, il viendrait dans le sénat avec une épée, et que tout Latin qu'il verrait dans la curie , il le tuerait de sa main. Puis se .tournant vers la statue de Jupiter : « Écoute ces « crimes, Jupiter ! écoutez-les, Droit et Justice ! Des
1 . Corneille connaît les Romains aussi bien que Tite Live ; la poésie commente ici Thistoire.
Songez toutes les deux que vous êtes Romaines.
Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encor.
Un si glorieux titre est un digne trésor.
Un jour, un jour viendra que par toute la terre
Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre,
Et que tout l'univers tremblant dessous ses lois,
Ce grand nom deviendra l'ambition des rois.
Corneille sent ici, comme Tite Live, que la vertu ne se soutient pas toute seule, qu'il lui faut une passion pour appui, que l'orgueil fonde l'héroïsme. Le Romain aime sa patrie, mais parce qu'elle satisfait le plus grand de ses désirs en rétablissant roi sur le reste des hommes. Ici comme en beaucoup de cas, le dévouement est une manière d'être égolsteé
« consulsétrangerSyUn sénat étranger, Jupiter, dans « son temple inauguré, toi-même captif et opprimé, « voilà ce que tu verrais* ! » Celte insolence sublime prouve que ces hommes ont des âmes de rois. Il faut voir comment , après la guerre d'Annibal , le sénat et les généraux godrmandent ou louent les peuples et les princes, d'un style bref^ en maîtres qui épargnent leurs paroles, et suppriment les mé-* nagements et les délicatesses, sachant qu'ils ont la force et qu'on est trop heureux de leur obéir. Un gouvernement comme un homme a son style. On sent dans les proclamations de Démosthène* la généreuse indignation et la douleur éloquente d'un peuple artiste et philosophe, qui en appelle aux dieux et aux hommes contre la force brutale, et s'enveloppe de sa gloire avant de tomber. Les décrets du sénat sont les sentences d'un juge qui accable le cœur par sa dureté impérieuse avant d'abattre l'ennemi sous ses armées. Quand Cotys le prie de fixer la rançon de son fils , et s'excuse d'avoir aidé Per- ^ sée , en disant qu'il y était contraint \ « Le peuple romain, lui répondit-on % se souvient de l'amitié qu'il y eut entre lui et Cotys, les ancêtres de Cotys, et la nation des Thraces. Les otages donnés à Persée sont un grief, non une excuse. Persée tran(Jilillé n'était point à craindre aux Thraces, bien moins
1. Tite Live, VIII, 4. — 2. Par exemple, le décret qu précède la bataille de Ghéronée. — 3. Tite Live, XLV, 42.
encore Persée occupé par la guerre romaine. Au reste y quoique Cotys ait préféré la faveur de Persée à Tamitié du peuple romain , le sénat considérera moins ce qu*il mérite que ce qui est digne de Rome. Il lui renverra son fils et ses otages. Les bienfaits du peuple romain sont^ratuits. Il aime mieux en laisser le prix dans l'àme de ceux qui les reçoivent que se les faire payer comptant* » Quand Popilius, traçant un cercle avec sa baguette autour du roi de Syrie, lui ordonnait de répondre avant d'en sortir, il ne faisait rien d'extraordinaire. Tout Romain traitait les étrangers en sujets.
De cet orgueil public et privé, né avec Rome, nourri par une succession de victoires et par l'habi* tude deia domination, naissait un genre particulier de courage. Les Romains ne combattent pas par élan de bravoure et d'imagination, comme les Athéniens, par besoin d'action et de mouvement , comme les barbares, mais par maximes d'orgueil et par obsti* nation. Leurs défaites sont admirables. Près delà Trébie , à Trasimène , des corps de troupes percent toute l'armée victorieuse qui les enferme. A Cannes, rangés en cercle, cinquante mille hommes mouru^ rent jusqu'au dernier, ceux des bords tombant sans cesse , ceux du centre prenant leur placée Dix mille hommes laissés dans le camp étaient restés prison-
J.Polybe,
niers ; ils demandèrent à être rachetés, et sur la place des comices, une foule de femmes suppliantes tendaient en pleurant leurs mains vers la curie ; alors le consuLManlius fit ce discours plus beau que le dévouement de tous les morts : « Si les députés avaient seulement demandé pour ceux qui sont au pouvoir des ennemis qu'on les rachet&t, j'aurais en quelques mots donné mon avis , sans attaquer aucun d'entre eux ; car, que fallait-il faire, sinon vous rappeler que vous devez , par un exemple nécessaire à la discipline, conserver une coutume reçue de nos pères? Mais puisqu'ils se sont presque glorifiés de s'être livrés aux ennemis, Pères conscrits , je ne vous '^laisserai rien ignorer de tout ce qui s'est passé. Pendant presque toute la nuit, P. Sempronius Tuditanus n'a cessé de leur conseiller et de les presser de marcher avec lui, tandis qu'il n'y avait que peu d'ennemis autour du camp, que tout était dans le repos et le silence, et que la nuit couvrait l'entreprise. Avant la lumière , on pouvait parvenir en lieu sûr, dans des villes alliées. Du temps de nos pères , Publius Décius, tribun des soldats dans le Samnium, du temps de notre jeunesse dans la première guerre punique, C. Flamma avec trois cents volontaires , les menant prendre une hauteur située au milieu des ennemis, leur dit : «Mourons, soldats , « et par notre mort, délivrons d'un siège les légions « entourées. » Si P. Sempronius vous eût dit cela, et
que personne ne se fût présenté pour être le com*^ pagnon d'un si grand courage, il ne vous eût regar-*» dés ni comme des hommes, ni comme des Romains. Il vous montré un chemin qui conduit non^seulement à la gloire, mais au salut. Il vous ramène dans votre patrie y vers vos parents , vos femmes et vos enfants. Pour vous sauver vous-mêmes le cœur vous manque ! Que feriez* vous s*il vous fallait mourir pour la patrie? Cinquante mille citoyens et alliés tués ce jour-là même gisent autour de vous. Si tant d'exemples de courage ne vous touchent pas, jamais rien ne vous touchera ; si un tel carnage ne vous donne pas le mépris de la vie, jamais rien ne vous le donnera* Regrettez vetre patrie , oui, mais libres et sauvés « ou plutôt regrettez*la quand elle est en^ core votre patrie, quand vous êtes ses citoyens. Vous la regrettez trop tard aujourd'hui y frappés de mort civile , exclus des droits de citoyens , esclaves des Carthaginois. Remonterez-vous à prix d'argent au rang d'où vous êtes tombés par lâcheté et par bassesse? Vous n'avez pas écouté Sémpronius votre concitoyen , qui vous ordonnait de prendre les armes et de le suivre* Un peu après, vous avez écouté Ânnibal qui vous ordonnait d'abandonner votre camp et de livrer vos armes. Et j'accuse ces gens de lâcheté quand je pourrais les accuser de crime! Que je vous rachète ? vous qui , lorsqu'il faut sortir du camp, hésitez et restez ; lorsqu'il faut rester et défen-
drele camp par les armes, livrez et le camp et vousmêmes et vos armes à l'ennemi î Mon avis , Pères conscrits, est que nous ne devons pas plus racheter ces hommes que livrer à Annibal ceux qui sont sortis du camp à travers l'ennemi, et à force de bravoure se sont conservés à leur patrie*. » Ce courage intraitable est plus qu'une passion, c'est une vertu. Les Romains combattent par honneur et devoir , incapables de fléchir, parce qu'un cœur d'homme se révolte à la moindre approche ou apparence de pardon, parce que l'humiliation est pire que la ruine, parce qu'il vaut mieux perdre tout que céder rien •• . C'est pour cela que Rome augmente ses prétentions avec ses revers , qu'elle ne consent à traiter que pour faire grâce , qu'elle ne souffre autour d'elle que des protégés, des suppliants et des sujets, et « porte son empire aussi loin que la terre, son courage agssi haut que le ciel. »
1. Tite Live, XXII, 60. Comparez cet accent à celui de Corneille :
Ne me parlez jamais en faveur d'un infâme ; Qu'il me fuie à l'égal des frères de sa femirie. Pour conserver nn sang qu'il tient si précieux, Il n'a rien fait encor, s'il n'évite mes yeux....
Je sais trop comme agit la vertu véritable ; C'est sans en triompher que le nombre Taccable, Et sa mâle vigueur, toujouri en môme point,* Succombe sous la force, et ne lui cède point.