Tite Live, XXXIV
nous , Romains, avait conservé sur sa femme les droits et l'autorité de mari, nous n'aurions pas affaire aujourd'hui à toutes les femmes ensemble. Maintenant notre liberté, vaincue à la maison par leur révolte, est foulée et écrasée encore ici dans le forum, et, parce que nous n'avons su résister à chacune d'elles, nous les redoutons toutes ensemble. » Il est amer et mordant, et quand il frappe, il blesse. « Quel prétexte, honnête au moins à dire, donnent-elles à cette émeute? Nous voulons, disentelles, être brillantes d'or et de pourpre; nous voulons, les jours de fête et les jours ordinaires, être portées par la ville sur des chars, comme pour triompher de votre loi vaincue et abrogée , de vos suffrages conquis et arrachés ; nous voulons qu'il n'y ait pas de bornes aux dépenses, au luxe.... Du temps de nos pères , Ginéas essaya de séduire par des dons non-seulement les hommes, mais les femmes. Aucune d'elles n'accepta; si maintenant il parcourait la ville avec ses présents, il les trouverait debout dans les rues pour les recevoir. » Cette rudesse est brutale , cynique : « Quelle est cette manière de courir sur la place publique, d'assiéger les rues, d'arrêter des étrangers? Cela même, ne pouviez-vous le demander chacune à votre mari ? Êtes- vous plus caressantes en p.ublic qu'en particulier, pour ceux des autres que pour les vôtres ?... Vous voulez mettre des rivalités entre vos femmes,
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Romainâ ! Celle qui le pourra achètera de son argent; celle qui ne le. pourra pas demandera à son mari. Malheureux le mari , s'il cède et s'il ne cède pas ! puisque ce qu'il n'aura pas donné, il le verra donné par un autre. » Ce discours est virulent et acerbe ; et pourtant il parait faible à qui rassemble les anecdotes de Plutarque et lit les véritables écrits de Gaton. Dans Tite Live, ses paroles sont des pé« riodes; ses développements sont pleins de force, mais tels qu'il en ferait s'il eût étudié sous un Grec. Us ne ressemblent pas aux phrases courtes , brus* ques, perçantes, lancées et accumulées comme des coups par cette main de combattant. Écoutez celte accusation : « Il dit que les décemvirs n'avalent pas assez de soins de ses provisions. Il ordonne qa*on leur arrache leurs vêtements, qu'on les batte de verges. Des Bruttiens frappèrent les décemvirs. Beaucoup d'hommes l'ont vu. Qui supporterait cet outrage) qui cette tyrannie? qui cette servitude? Nul roi ne l'a osé faire. Faire cela à des hommes de bien et de bonne race, le trouvez-vous bon ? Où est l'alliance ? Oin la foi de nos ancêtres ? Injures signalées, coups, meurtrissures, douleurs et tortures, avec la honte et le dernier opprobre, sous les yeux de leurs concitoyens et de beaucoup d'hommes, tu as bien osé cela ! » Dans le traité de l'Agriculture , pas un ornement, pas un mouvement, pas un sen* timent : des sentences sèches, nues, précises comme
les articles d'un code; le langage abrégé comme raction, les mots traités en simples moyens comme les hommes; point de style, rien que des pen«* sées et qui vont toutes à l'utile. Son ironie est violente ; elle est une arme comme toutes ses qualités; elle est barbare mèipe en conseillant l'humanité, c II semble, dit-il, pour faire relâcher les Grecs déportés, que nous n'ayons rien à faire qu'à discuter si quelques Grecs décrépits seront enterrés par leurs fossoyeurs ou par ceux d'Italie. » Son style est cru, parfois grossier; mais il est tout nerf, tant il met la pensée en relief, tant il est une action parlante : arrivant de Carthage , il laisse tomber de sa robe dans le sénat des figues toutes fraîches. < La terre qui les produit, dit-il, n'est qu'à trois jours de Rome. » Son caractère est, comme son esprit, roide et terrible. Son esclave Paccus , ayant acheté trois jeunes prisonniers pour en faire commerce» et voyant que Gaton le sait, se pend d'effroi. Tout en lui est propre à l'action , tendu vers le gain. Il n'épargne ni soi, ni les autres, et s'en vante, n'ayant jamais dépensé plus de trente as à un repas, buvant le même vin que ses esclaves, les exploitant et les accouplant en bon éleveur et trafiquant de bétail humain, à la fin avare et avide avec impudence, disant que l'homme divin est celui qui peut prouver par ses comptes qu'il a acquis plus de bien qu'il n'en a reçu de ses ancê-
très. Il ne rougit de rien ; tontes les parties de son &me sont également invulnérables à tout trait, n se loue ouvertement , et voyant un citoyen qui a commis une faute : « Pardonnez-lui, dit-il , ce n'est pas un Gaton. » Il consacre ses passions haineuses et inflexibles. Un jeune homme avait fait condanmer l'ennemi de son père mort. Caton l'embrasse : « Voilà, dit-il, les sacrifices funèbres que nous devons à nos parents. > Use vante des minuties et des ridicules de sa vertu , par exemple d'avoir vendu son cheval en Espagne, pour épargner à la république les frais de transport. Un dernier trait rassemble tout ce qu'il y a de résolu , de cynique , de railleur dans son caractère. Vieux, il avait pour maltresse une de ses esclaves. Son fils la voyant passer, indigné, baissa les yeux. Gaton, le jour même, demande en mariage la fille de son greffier; quand son fils voulut savoir s'il avait contre lui quelque sujet de plainte : « A Dieu ne plaise ! mon fils, répondit Gaton d'une voix forte. Mais je veux laisser à la république des citoyens tels que toi. > Vertus , défauts, magnanimité , petitesses , esprit et caractère, tout en lui tend et travaUle à l'utilité publique et privée. Toute sa vie est un efi'ort, une acquisition, un combat.
« Paul Emile, dit Plutarque, était de tous les Romains celui qui aimait le plus ses enfants. Il les faisait instruire dans la discipline grecque et ro-
maine, tenant auprès d'eux grammairiens, sophistes, rhéteurs, sculpteurs, peintres, écuyers, veneurs habiles,» Selon Tite LiveS il disait que « celui qui sait vaincre à la guerre doit savoir aussi préparer des jeux et ordonner un festin. » On reconnaît l'effet des idées grecques. Cependant cette âme, comme celle de Caton, est encore toute romaine. Mais Caton « aboie » contre la noblesse. « Ce qu'il y eut de particulier et de remarquable en Paul Emile, dit Plutarque', c'est qu'il resta toujours attaché au parti des nobles; il ne dit et ne fit jamais rien en vue de flatter la multitude. Il se concerta toujours avec les premiers et les plus distingués d'entre les citoyens. » En patricien hautain et austère, il s'abstint dès sa jeunesse de plaider pour les plébéiens , de les saluer par leur nom , de leur prendre la main dans la rue. Plutarque ajoute encore qu'il étudia très-attentivement la science des augures , patrimoine des anciennes familles ; il observait scrupuleusement tous les rites, rejetait les moindres innovations, passait de longues heures en temps de guerre dans les expiations et les sacrifices. Que Caton , homme nouveau , s'emploie à devenir riche; Paul Emile, comme Cincinnatus et Curius, méprise l'argent par orgueil de naissance. Son nom suffit pour le mettre à sa place, et il se
,1. Tite Live, XLV, 35. — 2. Plutarque, Vie de Paul ' Emile, ch. 41.
relève en dédaignant ce que désirent les autres. II donne sa fille à Tubéron , homme d'une frugalité antique, qui vit auprès de Rome avec quinze autres chefs de là même famille sur une petite campagne , leur unique bien. Lui* même, en mourant, laisse à peine assez de fortune pour rembourser la dot de sa femme. Il a toute la hauteur des Appius. Nommé par le peuple pour être général en Macédoine , il lui déclare à la tribune que , choisi par besoin , II ne lui a aucune obligation. Ses paroles sont ici plus fortes et plus vraies dans Plutarque que dans Tite Live. « Si vous croyez quelque autre plus capable de conduire cette guerre , je lui cède le commandement; sinon , ne vous mêlez pas de ce qui regarde ma charge, mais faites en silence ce que je jugerai bon. Si vous voulez commander à vos généraux , vous serez dans vos expéditions plus ridicules encore qu'auparavant. » Arrivé au camp, il rétablit Tobéissance antique, enseigne aux officiers et aux soldats ce qu'ils ont à faire ; et tous confessent que depuis ce discours seulement ils savent ce qu'est la discipline. Son commandement est si despotique que ses soldats, vainqueurs et chargés d'argent, veu« lent lui refuser le triomphe. Quand Persée le supplie de lui épargner la honte du triomphe, il répond en souriant d'une telle lâcheté : < Gela est en son pouvoir. » L'orgueil engendre aisément la froideur et la dureté. On comprend maintenant le
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calme et la magnanimité du discours dans lequel , après son triomphe et la mort de ses deux fils , il rend compte au peuple de la campagne : c Lorsque je n'eus plus rien , dit-il en finissants à demander aux dieux pour la république, je souhaitai , puisque la fortune a coutume de nous préci« piter après nous avoir élevés au faite , de voir ma maison plutôt que TÉtat souffrir ses vicissitudes. C'est pourquoi j'espère que par mon insigne malheur la fortune publique désormais est garantie, puisque mon triomphe , comme en dérision de la prospérité humaine, a été placé entre les funérailles de mes deux enfants. Persée et moi , nous offrons d'illustres exemples du sort des mortels : lui, qui captif a vu conduire devant lui ses enfants captifs, les a pourtant encore ; moi , qui ai triomphé de lui, j'ai quitté les funérailles de l'un pour monter au Capitole, et du Gapitole, je suis. allé voir expirer l'autre. De tant d'enfants, il n'en est aucun qui porte le nom de Paul Emile; deux ont été donnés en adoption aux familles Gomélia et Fabia , quand ma postérité semblait nombreuse. Dans la maison de Paul Emile , il ne reste plus qu'un vieillard. Hais, parmi ces désastres de ma race , votre bonheur et la prospérité publique me consolent. » Ces pa« rôles sont dignes de Corneille ; mais Tite Live , qui