‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 132 sur 155 · Tite Tive, XLV · texte numérisé non relu

Tite Tive, XLV

représente si bien cette grandeur, eût dû remonter à sa source. Il devait faire voir, comme Plutarque, qu'elle vient des traditions de famille et des mœurs patriciennes ; un lioble comme Paul Emile , que sa naissance destine aux honneurs , que son nom seul porte aux charges , qui naît homme public , considère les affaires de Rome comme les siennes, et sa patrie comme son héritage. Son rang explique sa vertu , et sa vertu expliquée devient naturelle ; le grand homme se trouve homme. Il reste à une place éminente , mais il n*est plus guindé en Tair comme par miracle; nous comptons Jes degrés qui mènent jusqu'à lui. J'ajoute que ses traits , devenus plus humains, deviennent plus distincts. En s'approchant de nous il s'anime. La noble statue du moraliste se meut sous la main du biographe. Tite Live représenterait mieux sa vie, s'il saisissait mieux la vérité.

Tout ce que nous venons de blâmer ou de louer dans cette conception des caractères est l'effet de l'esprit oratoire. Singulier spectacle que celui d'une qualité dominante qui traverse toutes les parties d'un talent, laissant partout les marques de son passage! Tite Live est orateur. C'est pourquoi la passion entre avec lui dans l'histoire. Un souffle pénètre dans les dissertations de Polybe. Les sèches anna. les, qui d'un ton monotone récitaient une liste de notes, reprennent un accent; devant nos yeux pas-

sent des figures expressives ; du milieu des poudreuses chroniques sort la multitude des personnages morts et des nations éteintes; et l'histoire n'est plus une combinaison d'idées, mais un combat d'hommes. Tite Live est éloquent. C'est pourquoi il exprime avec une force extrême les grandes qualités des grands hommes, l'amour de la liberté et delà patrie, la fierté et le courage indomptables , la majesté calme, l'élan de l'inspiration. L'imagination anime ce qu'elle touche, et dans ce qu'elle touche ce qu'il y a de plus beau. Mais le but de l'orateur est d'exciter une émotion dans notre cœur, non d'imprimer dans notre esprit un caractère. C'est pourquoi , quand il devient historien , il ressuscite les passions universelles et simples , et non ces assemblages complexes de sentiments particuliers qui sont les âmes. Il peint plutôt des qualités que des personnages^ S'il marque leur passion dominante, il en omet les causes ou les efl'ets'. Il ne l'explique point par les circonstances qui l'ont développée ; il n'explique pas le reste par. elle ^ S'il fait parler un personnage , il songe à la cause plus qu'à l'orateur, et rend le plaidoyer moins naturel que parfait ; il adoucit les rudesses, corrige les négligences, efface le laid, le bas, le mesquin, l'excessif ^ et cache la

1. Fabius. — 2. Annibal, Paul Emile. ^ 3. Scipion. — 4. Caton, le peuple romain.

vérité sous Téloquence. Les êtres ainsi recomposés sont trop beaux pour être réels ; Fauteur parait derrière ses vagues figures , et, dans celte longue galerie , le portrait de Tite Live est le plus précis et le plus complet.

S 1. Narrations.

I. Redites. — Lieux communs. — Admirer n'est pas raconter. — II. Élan et enchaînement du récit. — Fabius et Papirius. — Force jde la narration oratoire. — Les Fourches caudines. — Récit de la mort de Lucrèce par Tite Live et par Denys. — Récit du passage des Alpes par Pclybe et par Tite Live.

Gomment dans Tite Live agissent et parlent les personnages? Ici les défauts sont moindres et les qualités plus grandes : non qu'à son éloquence s'ajoute un talent nouveau; mais le récit et le discours conviennent mieux à Vesprit oratoire que la composition des caractères , la critique ou la philoso^ pbie. Tite Live reste le même , mais son ouvrage est plus parfait.

Quelles narrations fait l'orateur? Des narrations oratoires. Ses narrations ne sont donc pas toujours parfaites. Le plaisir n*est point pur quand on lit celles de Tite Live; il faut choisir chez lui, et voici pourquoi :

L Les actions dépendent des caractères. Dans Tite Live, ils sont peu marqués^ sans tfaits person^

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nels, les mènies dans les temps de politesse et dcins les âges de barbarie. Vous prévoyez que les récils seront parfois trop semblables, et renfermeront des lieux communs. Que de fois, dans les dix premiers livres , ne revoit-on pas la même bataille ! Les cavaliers ôtent la bride à leurs chevaux , et s'élancent avec tant d'impétuosité qu'ils enfoncent l'ennemi. Les fantassins entrent par cette brèche, tout est pris ou tué, et l'armée revient à Rome chargée de butin. Cette monotonie ôte l'intérêt; et mieux vaudrait omettre un fait que se répéter tant de fois.

Lesorateurs.de profession ont au fond de leur mémoire plusieurs phrases toutes faites , utiles ou plutôt inutiles partout, moyens de métier, touchants peut-être où habiles, mais qui conviendraient mieux dans une école que dans une histoire. Tite Live en a comme Gicéron^ : des enfants qui pleurent, des femmes qui, en gémissant, s'attachent à leurs maris, les temples des dieux renversés, les tombeaux des ancêtres violés, etc. Ces détails vrais, mais communs , ne méritent d'être mis nulle part , parce qu'ils peuvent être mis partout.

L'art et le besoin d'agrandir sont oratoires ; car le but de l'orateur n'est pas de peindre , mais de toucher l'auditeur par ses peintures ; il traite la vé-

1. Tite Live, V, dO; I, 29; III, 52. Discours de Sdpion avant la bataille duTésin; discours de Fabius contre Scipîon; discours de Vibius Virius, etc.

rite comme un moyen , non comme une fin. Au lieu de raconter, ïite Live prouve. Il veut non qu'on connaisse ses héros, mais qu'on les admire ; il n'expose pas leurs actions, il les exalte. Quand il ouvre le récit

[ du combat des Horaces : < Les glaives en avant,

[ dit-il, comme une armée en bataille, les six jeunes gens, portant le courage de deux grandes armées,

j s'avancent l'un contre Tautre. Ils n'ont point devant les yeux leur propre péril, mais la domination

I ou la servitude de leur patrie, et la fortune de l'État qui sera ce qu'ils l'auront faite K » Jamais Tite Live ne nous laisse la liberté de juger. Il se tient

j derrière ses personnages, attentif à les faire paraître, à les mettre dans un jour éclatant, préparant la place avant leur venue, ne les montrant que lorsqu'il a mis notre esprit dans la disposition qui convient. Il les annonce. Voyez cet exorde de la bataille de Zama* : « Le lendemain, pour décider cette querelle, s'avancent les deux plus braves armées, les deux plus illustres ' généraux des deux plus puissants peuples de la terre, devant ce jour-là même mettre le comble à tant de gloire acquise ou la renverser. » Cette magnificence de langage est d'une oraison funèbre. Tite Live emporte l'admiration de haute lutte, à coups redoublés d'épithètes; il ferait mieux de la laisser naître. Ce luxe de style met en

1. Tite Live, I, 25. — 2. Ihid., XXX, 32. — 2. Le latin est plus fort : er Longe praBclarissimi. »

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défiance ; nous voulons voir, non être éblouis. Les faits qu'on nous montre ainsi ne sont plus intacts; transformés dans la pensée de Fauteur, ils en portent la marque. Il valait mieux les laisser purs dans leur nudité native que les parer de tout cet éclat. Quand les trois cents Fabius partent contre les Véiens : « Jamais, ditTite LiveS armée si petite par le nombre, si grande par la renommée et l'admiration publique, ne traversa la ville. Trois cent six soldats, tous patriciens, tous d'une même maison, dont aucun n*eût paru indigne de présider le sénat dans les plus beaux temps de la république, partaient, menaçant de ruiner le peuple véien avec les forces d'une seule famille. » Cet accent est celui d'une harangue. Bossuet prend le même ton pour célébrer les campagnes du prince de Gondé. Seulement, l'éloquence approche ici de la déclamation, et le besoin d'embellir conduit à l'emphase : dans une famille de trois cent six membres, trois cent six dignes d'être princes du sénat ! Cela est d'un rhéteur* Ces exemples distinguent nettement l'orateur du peintre. Celui-ci, qui ne songe ni à juger, ni à imposer son jugement, n'a d'autre désir que de voir clairement tous les sentiments , toutes les résolutions, toutes les actions, toutes les attitudes de ses personnages, ni d'autre but que de les imprimer

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