Tite Live, II
telles qu'elles sont dans Tesprit du spectateur. L'autre, uniquement attaché à nous toucher ou à nous convaincre» traite les faits en moyens oratoires, ne raconte que pour émouvoir, choisit, ordonne, expose, pour exciter en nous, non une image vive ou une idée exacte, mais une persuasion solide ou une forte passion. Si j'admire les Fabius, si à Zama Tattente de la bataille me tient suspendu , si je loue le cou* rage des Horaces, Tite Live m'a gagné à son opinion^ il est content. Des redites, quelques développe* ments communs , plusieurs exagérations passion* nées, tels sont les défauts que l'esprit oratoire met dans la narration.
II. Mais 11 7 apporte le plus noble mérite, le talent d'animer et de lier toutes leâ parties du récit. Car l'éloquence est l'art de bien convaincre, c'est-à-dire d'assembler en un corps de preuves toutes les parties d'un sujet, de transformer une suite de faits en un raisonnement continu, de disposer les idées or^ données en vue d'une conclusion unique ; et elle est encore le talent de bien persuader, c'est-à-dire la sagacité prompte qui incessamment devine les passions qu'un événement ou une situation peut faire naître, compte leurs attaches et leurs contrecoups, sait les abattre et les exciter. Les objets de l'imagination oratoire ne sont point les couleurs^ les sons , les formes corporelles , mais le monde
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intérieur de r&me ; elle n*est pas capricieuse^ brusque, ailée, comme Timaginatiou poétique ; elle ne peint pas par un mot ; elle n'enferme pas tout un caractère idans le raccourci d'une expression ; elle n'a pîis d'éclairs. Elle développe régulièrement, avec un enchaînement rigoureux et une abondance extrême, une multitude d'idées et de sentiments ; au lieu de mettre les événements sous nos yeux par des images, elle les rend sensibles à notre âme par des émotions. Par elle , l'historien , en apercevant les faits, saisit, sous la forme qui les manifeste, la passion qui les vivifie , et retrouve le drame intérieur qui les amène et qu'ils dénouent. Il est beau de le voir ainsi marcher parmi les documents inertes et morts, les toucher tour à tour pour y découvrir les signes de la vie, et tout à coup, par une conjecture certaine, tressaillir en comprenant la force et l'ardeur des sentiments éteints, comme un homme qui voit des jets de fumée sortir des toits d'un large édifice, et devine l'embrasement caché derrière les murs. Voyons dans l'histoire de Papirius et de Fabius l'exemple de cet ordre régulier et de ces passions ranimées. La narration* est si oratoire qu'elle est composée de discours.
c On partit pour le Samnium avec des auspices douteux. Ce vice des formes religieuses tourna non contre l'issue de la guerre, qui fut heureusement conduite, mais contre les généraux, dont il
causa la haine et les fureurs. Le dictateur Papirius, averti par le pullaire, étant retourné à Rome pour prendre une seconde fois les auspices, prescrivit au maître de la cavalerie de se tenir en place, et, lui absent, de ne point en venir aux mains avec Tennemi. Fabius, après le départ du dictateur , a;ant appris par ses éclaireurs que la négligence était aussi grande parmi les ennemis que s'il n*y avait pas de Romains dans le Samnium, soit poussé par une fierté de jeune homme, et indigné que le salut public parût reposer sur le dictateur, soit entraîné par Toccasion d'un succès, ayant disposé et préparé son armée , marcha sur Imbrinium ( c'est le nom du lieu), et livra aux Samnites une bataille rangée. Le sort de ce combat fut tel que, le dictateur présent, la chose en aucun point n'eût pu mieux être conduite*. »
Dans cette dernière phrase, Tite Live plaide d'avance pour Fabius. La première est un exorde qui annonce et résume tout le récit. Gicéron n'eût pas désavoué la grande période qui expose isi longue* ment les raisons de Fabius et exagère la négligence des Samnites. Lisez six lignes de suite dans Tite Live ; involontairement la voix s'élève, vous prenez le ton soutenu, vous défendez une cause, et vous prononcez un discours.