Tile Live, III, 11. — 2. Ibid.^ XXI
OU à raisonner. Tite Lîve se garde bien d'être philosophe, publiciste, savant à contre-temps. Il prend toujours les expressions simples ; il sait, ou plutôt il sent que les idées et les mots forment une échelle, qu*au bas sont les termes faciles à entendre, nés les premiers, qui réveillent des images sensibles, tout vivants encore ; que plus haut sont des expressions tirées avec travail des précédentes, accessibles à la réflexion, non à l'imagination, qui, comme des chiffres, ne réveillent que des idées pures. Il choisit les premières, parce qu'elles conviennent seules à l'éloquence, étant seules propres à exciter des images et à remuer des sentiments. Toutes ses expressions f • sont belles, parce qu'elles sont toutes naturelles. C'est le charme du bon style, et nous en jouissons . aujourd'hui par contraste, élevés parmi les abstrac- j
tions pédantes qui défigurent nos écrits et prennent la pensée vivante pour la jeter morte dans des formules banales et sèches. Telle est la tyrannie de l'habitude ; le langage usuel est un serviteur nécessaire; si mauvais qu'il soit, nous sommes forcés de l'employer. Tite Live, né dans des temps meilleurs, a été plus heureux que nous.
L'orateur, pour être d'abord compris, cherche les expressions pures, comme il a cherché les expressions simples ; il évite les mots techniques et surannés, autant que lesmots abstraits. Il n'emploie que les termes dont tous se servent et qui sont de son temps.
f Ce mérite amène un défaut. A la vérité, le style en / devient plus limpide \ le docteur suit volontiers le discours d'un homme du monde, dont la parole ne se sent d'aucun métier, qui traite un sujet spécial dans un langage universel, qui ne se montre ni lé* giste, ni antiquaire, ni économiste, ni géographe, mais seulement homme, qui nous évite jusqu'au choc léger d'un mot inaccoutumé. C'est le style de Hume, de Robertson, du Siècle de Louis XIV, de YHistoire ck Charles XIL Maintenant avouons que seuls les mots propres peignent avec vérité et frappent l'imagination; que, pour marquer les faits d'une empreinte précise et nette, il ne faut pas craindre les termes de jurisprudence, de religion, les antiques formules légales, le texte des traités, les paroles grossières et authentiques des âges barbares. Un mot transcrit de Grégoire de Tours vaut vingt phrases de Mably et de l'abbé Dubos. Ce défaut est sensible dans Tite Live, parce que trois ou quatre fois une formule religieuse se détache sur son récit soutenu, comme une pierre brute, reste des premiers âges, se dresse entre les monuments réguliers d'un art moderne. On voudrait qu'il eût osé plus souvent copier quelques phrases des rituels, des grandes Annales, des lois anciennes, des éloges funèbres ; et si l'on entendait les propres paroles des Appius parmi les mots du siècle d'Auguste, on ne s'en choquerait pas.
La phrase oratoire est la période, c'est-à-dire l'expression d'une idée complète qui marche avec un large cortège de propositions secondaires» toutes entourées de plusieurs idées particulières, comme une armée disciplinée qui, d'un mouvement unique, s'avance vers un but marqué. La . harangue, naturellement grave, a besoin de cette forme si ample, et l'éloquence, pour produire la persuasion, doit réunir sous l'idée dominante toutes les idées secondaires qui la prouvent, et appuyer cellesci sur toutes les idées plus particulières qui peuvent les soutenir. Ce n'est pas que les phrases courtes' manquent dans Tite Live ; la narration oratoire ellemême les emploie; mais il revient avec complaisance à la période, afin d'attacher h, sa phrase les preuves, les explications, les restrictions, les commentaires qui peuvent la compléter, la corriger, lui donner plus de jour et son vrai jour. Cette phrase, si vaste et si bien Uée, exprime-t-elle parfaitement les faits qui, par nature, sont successifs et détachés? Quand Tite Live amène un événement sur la scène, ne lui fournit-il pas une suite trop nombreuse et trop bien ordonnée? Peut-être voudrait-on couper en deux ou trois cette période que je prends au hasard dans la première page: « Soutenu par le zèle et la fidélité de ces deux peuples qui, de jour en jour, s'unissaient davantage, quoique FÉtrurie fût si puissante qu'elle remplissait du bruit de son nom,
non-seulement la terre, mais la mer, dans toute la longueur de l'Italie, depuis la mer jusqu'au détroit de Sicile, Énée, qui pouvait repousser la guerre à l'abri de ses murailles, fit sortir ses troupes pour ^'Combattre*. » Mais cette abondance n'est jamais j excessive ou vide. On se laisse aller à ce fgrand courant sans ennui ni fatigue, tant le mouvement est aisé et puissant, tant ou sent bien . qu'on ne pourrait le précipiter ni le ralentir, sans lui ôter de sa force ou de sa douceur ou de sa majesté.
Cette gravité et cet agrément de style conviennent à l'orateur, qui doit plaire pour être écouté, et imposer pour être cru. En cela, Tite Live l'emporte sur les autres historiens. La phrase de Salluste est saccadée, brusque et pourtant monotone; L*auteur se hâte, mais toujours du même pas. A chaque instant, il fait défiler sous les yeux du lecteur toutes les parties d'une idée les unes après les autres, le plus vite qu'il peut. Cette affectation fatigue; l'esprit n'aime pas à courir toujours, et du même train. Tite Live est plus varié et plus aisé ; avec lui, on marche rapidement, mais sans perdre haleine. Après une suite de petites phrases courtes, se déroulent de larges périodes, riches de pensées, qui communiquent à
1. Tite Live, I, 2. Il y a des phrases semblables dans les Provinciales de Pascal, dans la prose de Corneille, dans le Discours de la Méthode, Tite Live, raisonneur et classique comme eux, écrit comme eux.
l'esprit leur mouvement régulier et calme. On aime un écrivain qui ne prétend pas penser plus vite que les autres, qui ne se contraint pas pour poursuivre un genre de talent, et qui reste mesuré, parce qu'il i reste naturel. \
Non-seulement Tacite ramasse les idées particulières en phrases brèves et concises comme Salhiste ; mais encore il les relie sous une idée dominante en une période unique, souvent aussi lai^e que celle de Tite Live : de sorte que le lecteur, contraint de s'arrêter à chaque mot pour sonder la profondeur de tant de pensées accumulées dans un si petit espace, est encore obligé, par l'enchaînement des membres de la phrase, d'assembler cette multitude en un raisonnement continu. Au bout de quelques pages, la fatigue est extrême. Car mettre une idée dans la période à un rang secondaire, c'est supposer qu'elle est assez familière à l'esprit pour être reconnue en passant d'un coup d'œil, et pour éclairer d'abord la conclusion. Au contraire, dans Tacite les phrases subordonnées, exigeant chacune une réflexion attentive, nous font perdre de vue l'idée principale que nous devons saisir, de même que des collines trop hautes cachent au voyageur le but qu'il veut toucher. Tite Live n'est pas prodigue des mots, mais'l il n'en est pas avare ; il laisse à la pensée sa liberté ; et son ampleur native. On ne se repose pas de l'avoir ^ lu. Chez lui, les idées accessoires, comprises à l'in--
stant, mènent sans effort à l'idée dominante. On l'entend, on ne le devine pas ; il ne prétend pas penser plus profondément que les autres ; il n'a aucun défaut brillant. Et qu'est-ce que la perfection du style, sinon le talent d'éviter les belles exagérations, l'art de tenir en équilibre les qualités opposées de son esprit, et la faculté de rester dans le juste milieu où habitent la raison et la vérité.
Des phrases claires, naturelles, variées, agréables, parfois un peu trop amples ; des mots simples et vivants, ni abstraits, ni techniques, ni antiques, tous de la langue usuelle et moderne, que chacun entend, mais qui ôtent un peu de relief au récit; des expressions magnifiques, éclatantes, audacieuses, d'une entraînante éloquence, tel est le style de Tite Live et de l'orateur. Peut-être était-il curieux de retrouver dans son dictionnaire et dans sa grammaire les marques distinctives du talent qu'on a observé dans sa vie, dans sa philosophie, dans sa critique, dans sa conception des caractères, dans ses narrations et dans ses discours.
§ 1. Construction du génie de Tite Live. — Gomment le talent oratoire transforme et produit le talent de rhistorien.
Il est fâcheux, puisque le génie d'un homme est une chose indivisible, d*en séparer les parties ; dès qu'il n'est plus un, il n'est plus vivant, et l'on ne connaîtra bien Tite Live qu'en rassemblant ses traits dispersés. Ils forment un système. Us sont les effets d'une qualité unique. Ils montrent, par un illustre exemple, que le monde moral comme le monde physique est soumis à des lois fixes, qu'une âme a son mécanisme comme une plante, qu'elle est une matière de science, et que, dès qu'on connaît la force qui la fonde, on pourrait, sans décomposer ses œuvres, la reconstruire par un pur raisonnement.
Son génie oratoire, conforme à son caractère, qui est celui d'un citoyen et d'un honnête homme, romain comme son caractère, explique le reste. Voyons-le transformer tour à tour toutes les parties de l'histoire.
D'abord la critique. Par conscience, Tite Live appuie chaque fait sur des preuves, s'autorise des documents les plus accrédités, donne parfois tort à
sa patrie, avoue ses doutes, use de règles sages dans le choix des témoignages, et, quand ses auteurs sont exacts, peint les mœurs avec vérité. Par éloquence et amour de Rome, il conserve la poésie oratoire des anciennes légendes et la grandeur du caractère romain. Mais, parce qu'il aime Rome, il est involontairement partial envers les siens ; parce qu'il n'est qu'orateur, il manque du sens et de la passion critiques, néglige les monuments originaux, contrôle mal les annalistes qu'il consulte, ne raconte que les faits oratoires, et efface la rudesse de la barbarie sous l'uniformité d'un style trop parfait.
Le génie oratoire, en touchant la philosophie de l'histoire, la transforme en discours qui résument et expliquent les révolutions et les guerres ; en s'appliquant à la morale, il blâme la corruption des mœurs et trouve la loi dominante de l'histoire romaine. Mais il n'ordonne pas tous les faits sous des idées générales, en une science régulière; il omet un grand nombre de lois, il cache les autres sous la forme de motifs oratoires, et laisse les événements se ranger, année par année, dans un ordre que la science n'admet pas.
Ces discours d'un orateur, tout animés de passions, expriment des caractères. Ces discours d'un orateur homme de bien et romain expriment avec une force extraordinaire tout ce qu'il y a de grand et d'héroïque dans le caractère de Rome
et des grands hommes. Mais une passion dominaiite, source vive d'éloquence, ne compose pas un caractère. Ses personnages, qui plaident tous dans un même style achevé, se ressemblent tous ; et par amour de Rome, l'orateur efface tout ce qu'il y a de petit et de grossier dans l'esprit romain.
La narration oratoire approche quelquefois du lieu commun, cherche à embellir et à agrandir son sujet, montre rarement dans les objets la forme physique et la couleur sensible ; mais elle décrit avec force et vérité le jeu dramatique des passions, et 'S'ordonne avec la perfection d'un discours. Le discours lui-même est quelquefois trop habile, parce que la régularité de la harangue étudiée ne convient pas aux émotions brusques, aux tumultes populaires, à l'aventureuse et naturelle improvisation. Mais l'éloquence, atteignant ici son domaine, s'y déploie par la multitude la plus variée des chefsd'œuvre les plus complets, et, développant la raison et la passion l'une par l'autre, fait presque de Tite Live l'égal de Cîcéron. ^,
Enfin elle rencontre le style; si elle écarte quelques termes expressifs, utiles à l'histoire, si parfois elle élargit trop la période, elle assemble des mots si naturels, si choisis, si animés, en phrases si variées et, si claires, qu'elle est agréable en restant •noble; et, quand arrive le torrent de la passion, ^ elle couvre le style d'expressions splcndides et
superbes, parure de diamants sur la pourpre de son manteau.
Ainsi, à mesure que traversant l'histoire elle
s'applique à une matière mieux appropriée à sa nature, son œuvre devient plus achevée ; et le dernier sentiment qu'elle laisse en nous est l'admiration. Tel était celui qu'imprimait alors la Rome d'Auguste. Dans cet entassement de monuments qui couvraient le Forum, on sentait la main puissante de la cité souveraine ; mais* à l'aspect de ces marbres précieux , de ces colonnes du Capitule enlevées à Jupiter Olympien, de ces lames d'airain doré qui étincelaient au soleil sur les toits du temple, on reconnaissait que l'art et la magnificence des vaincus ornaient la force des vainqueurs. Ainsi dans le souffle puissant qui court parmi les débris de cette histoire immense, dans les caractères grandioses, et dans l'épopée de la guerre éternelle, vit l'esprit romain. Mais l'heureuse abondanccy la convenance et l'harmonie soutenues du récit montrent que l'art grec a réglé et tempéré l'inspiration romaine, et que la beauté s'est jointe à la grandeur.
§ 2. Tite Live panni les historiens ancietis* — Hérodote. Xénophon. — Céear. — Sallusle. — Tacite* — Thucydide.
On peut maintenant amener Tite Live dans le chœur de ses pareils. Il n'y sera pas le dernier.
I. Quintilien lui a comparé Hérodote. Autant vaudrait mettre ensemble Froissard, voyageur et curieux comme Hérodote, et un historien" du dernier siècle. Hérodote , un des premiers en Grèce qui aient écrit en prose , est un autre Homère ; s'il n'invoque pas la muse en commençant, chacun de ses livres porte le nom d'une muse, et son ouvrage est une épopée, recueil de toutes les connaissances et de toutes les fables de son temps. H prend tant de plaisir aux beaux contes, que, comme Nestor, il resterait volontiers « cinq ou même six ans » à en faire ou à en écouter. Non qu'il y croie fermement ; la critique a déjà commencé avec la prose. Mais s'il les donne comme des traditions , il les développe tout au long, avec autant de complaisance que des faits. Son imagination , [comme celle des Grecs, que son histoire à Olympie transportait de plaisir, est celle d'un enfant qui devient homme, demi-crédule, mais déjà amateur du vrai, qu'une grossière fausseté choque, et qui pourtant est encore rempli des gracieuses et fabuleuses images dont son Ame toute nouvelle a d'abord été enchantée, qui volontiers quitte le récit des guerres et l'exposé des institutions pour le songe de Mandane , pour les aventures de Gygès, de la fille de Rhampsinit, de la déesse monstrueuse^ mère des premiers Scythes, qui se lasse vite du visage sévère de la vérité, et tourne les yeux vers les doux et riants mensonges avec les-
quels il s'est joué si longtemps. Nulle idée préconçue. S'il a un plan, c'est, comme Homère, moins par réflexion que par bonheur et par instinct. Il s'arrête ici pour expliquer ime coutume, là, pour citer ime anecdote, pour répéter un mot singulier, une inscription, un oracle, attiré par tout ce qui brille. « Je vais parler plus au long de l'Egypte , dit-il, parce qu'elle a plus ie choses étonnantes que toute autre terre, et fournit, plus que les autres terres, des ouvrages au-dessus de toute parole. A cause de cela j'en dirai davantage sur elle*. » Ne cherchez en lui ni un choix raisonné de faits généraux, ni un ordre régulier, ni une idée dominante. Il n'est ni philosophe , ni politique, ni géographe, ni moraliste, mais simplement curieux, et raconte aussi volontiers la manière dont les Égyptiens font l'huile, que la distribution du peuple en castes, ou la conquête de Gambyse. Mais s'il est conteur comme Homère, il n'est pas créateur comme Ho- ( mère. H est chroniqueur et non poëte ; point de 1 caractères marqués; point de souffle oratoire dans ; ses discours, ni de rapidité entraînante dans sa ] narration ; son ton est toujours facile, son récit tou« , jours abondant; les idées et les événements se re- \ flètent dans son imagination limpide , sans l'émou- I voir ni la troubler. On songe , en l'écoutant, à ce