‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 21 sur 155 · David Copperfield, scène du docteur et de sa femme · texte numérisé non relu

David Copperfield, scène du docteur et de sa femme

les caractères que vous allez tracer. Vous saisirez un personnage dans une attitude, vous ne verrez de lui que celle-là, et vous la lui imposerez depuis le commencement jusqu'au bout. Son visage aura toujours la même expression, et cette expression sera presque toujours une grimace. Us auront une sorte de tic qui ne les quittera plus. Miss Mercy rira à chaque parole ; Marc Tapley prononcera à chaque scène son mot : gaillardement; mistress Gamp parlera incessamment de Mme Harris ; le docteur Chillip ne fera pas une seule action qui ne soit timide; M. Micawber prononcera pendant trois volumes le même genre de phrases emphatiques , et passera cinq ou six cents fois avec une brusquerie comique de la joie à la douleur. Chacun de vos personnages sera un vice , une vertu, un ridicule incarné, et la passion que vous Ini prêterez sera si fréquente, si invariable, si absorbante, qu'il ne ressemblera plus à un homme vivant, mais à une abstraction habillée en homme. Les Français ont un Tartufe comme votre M. Pecksniff; mais Thypocrisie qu'il affiche n'a pas détruit le reste de son être ; s'il prête à la comédie par son vlçe, il appartient à l'humanité par sa nature. Il a, outre sa grimace, un caractère et un tempérament ; il est gros, fort, rouge, brutal, sensuel ; la vigueur de son sang le rend audacieux; son audace le rend calme; son audace, son calme, sa promptitude de décision, son mépris des hommes font de lui un granfl politique. Quand il a occupé le public pendant cinq actes, il offre encore au psychologue et'au médecin plus d'une chose à étudier. Votre Pecksniff n'offrira rien ni au médecin ni au psychologue. Il ne servira qu'à instruire et à

amuser le public. U sera une satire vivante de l'hypocrisie; et rien de plus. Si vous lui donnez le goût de Teau-de-vie, ce sera gratuitement; dans le tempérament que vous lui prêtez, rien ne l'exige ; il est si enfoncé dans la tartuferie, dans la douceur, dans le beau style, dans les phrases Uttéraires, dans la moralité tendre, que le reste de sa nature a disparu : e'est un masque et ce n'est plus un homme. Mais ce masque est si grotesque et si énergique, qu'il sera utile au public, et diminuera le nombre des hypocrites. C'est notre but et c'est le vôlre, et le recueil de vos caractères aura plutôt les effets d'un livre de satires que ceux d'une galerie de portraits.

« Par la même raison, ces satires, quoique réunies, resteront effectivement détachées, et ne formeront point de véritable ensemble. Vous avez commencé par des essais, et vos grands romans ne sont que des essais cousus les ims au bout des autres. Le . seul moyen de composer un tout naturel et solide, c'est de faire l'histoire d'une passion ou d'un caractère, de les prendre à leur naissance, de les voir grandir, s'altérer et se détruire, de comprendre la nécessité intérieure de leur développement. Vous ne suivez pas ce développement ; vous maintenez toujours votre personnage dans la même attitude; il est avare ou hypocrite, ou bon jusqu'au bout, et toujours de la même façon ; il n'a donc pas d'histoire. Vous ne pouvez que changer les circonstances où il se trouve; vous ne le changez pas lui-même ; il reste immobile, et à tous les chocs qui le frappent, il rend le môme son. La diversité des événements que vous inventez n*est donc qu'une fantasmagorie amusante ; ils n'ont

ItO CHABLES DKXfiNS.

pas de lien» ils ne forment pas ud système, ils ne Bonl qu'mi monceau. Vous n'écriTez que des vies^ des aventures, des mémoires, des esquisses, des collections de scènes, et vous ne saurez pas composer une àdion. — * Mais si le goût littéraire de voire nation, joint à la direction naturelle de voU^ génie, vous impose des intentions morales, vous interdit la grande peinture des caractères, vous défend la com« position des ensembles, il offre à votre observation, à votre sensibilité et à votre satire une suite de figures originales qui n'appartiennent qu'à TAngleterre, qui, dessinées par votre main, formeront une galerie unique, et qui, avec l'image de votre génie, ofitiront celle de votre pays et de votre temps, »

ni

Les personnages.

Otez les personnages grotesques qui ne sont là que pour occuper de la place et pour faire rire, vous trouverez que tous les caractères de Dickens sont compris dans deux classes : les êtres sensibles et lès êtres qui ne le sont pas. Il oppose les âmes que forme la nature aux âmes que déforme la société. Son dernier roman, Hard Times, est un: résumé de tous les autres. Il y préfère Tinstinct au raisonnement, rintuition du coBur à la science positive; il attaque l'éducation fondée sur la statistique, sur les dùffres et sur les faits ; il comble de malheurs et de

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ridicules Fesprit positif et mercantile ; il combat l'orgueil, la dureté, 1 égoîsme du négociant et du noble ; û maudit les villes de manufactures, de fumée et de boue qui emprisonnent le corps dans une atmosphère artificielle et l'esprit dans une vie factice. Il va chercher de pauvres ouvriers, des bateleurs, un enfant trouvé, et accable sous leur bon sens, sous leur générosité, sous leur délicatesse, sous leur courage et sous leur douceur, la fausse science, le faux bonheur et la Causse vertu des riches et des puissants qui les méprisent II fait des satires contre la société oppressive ; il fait des élégies sur la nature opprimée ; et son génie élégiaque, comme son génie satirique, rencontre à propos dans le monde anglais qui l'entoure la carrière dont il a besoin pour se déployer.

SI

Le premier fruit de la société anglaise est l'hypocrisie. Il y mûrit au double souffle de la religion et de la morale. On sait quels sont leur popularité et leur empire au delà du détroit. Dans un pays où il est scandaleux de rire le dimanche, où le triste puritanisme a gardé quelque chose de son ancienne animosité contre le bonheur, où les critiques qui étudient l'histoire ancienne insèrent des dissertations sur le degré de vertu de Nabuchodonosor, il est naturel que l'apparence de la moralité soit utile. C'est une monnaie qu'il faut avoir ; ceux qui n'ont pas la bonne en fabriquent de la fausse, et plus l'opiniou publique la dédare précieuse, plus on la contrefait. Aussi ce vice e^-il aurais. M. Pecksniff ne

peut pas se rencontrer en France. Ses phrases nous dégoûteraient. S'il y a chez nous une affectation, ce n'est pas celle de vertu, c'est celle de vice. Pour réussir, on aurait tort d'y parler de ses principes. On aime mieux confesser ses faibles, et s'il y a des charlatans, ce sont les fanfarons d'immoralité. Nous avons eu jadis nos hypocrites; mais c'est lorsque la religion était populaire. Depuis Voltaire, Tartufe est impossible. On n'essaye plus d'affecter une piété qui ne trompe personne et qui ne mène à rien. L'hypocrisie vient, s'en va et varie selon l'état des mœurs, de la religion et des esprits ; aussi voyez comme l'hypocrisie de Pecksniff est conforme aux dispositions de son pays! La religion anglaise est peu dogmatique et toute morale. Pecksniff ne lâche pas comme Tartufe des phrases de théologie ; il s'épanche tout entier en tirades de philanthropie. Il a marché avec le siècle. Il est devenu philosophe humanitaire. Il a donné à ses filles les noms de Mercy (compassion) et Charity. Il est tendre, il est bon , il s'abandonne aux effusions de famille. Il offre innocemment en spectacle, lorsqu'on vient le voir, de charmantes scènes d'intérieur; il étale le cœur d'un père, les sentiments d'im époux, la bienveillance d'un bon maître. Les vertus de famille sont en honneur aujourd'hui; il faut s'en affubler. Jadis Orgon disait, instruit par Tartufe :

Et je verrais périr parents, enfants et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela.

La vertu moderne et la piété anglaise pensent autrement ; il ne faut pas mépriser ce monde en vue de

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l'autre; il faut ^améliorer en vue de Fautre. Tartufe parlera de sa haire et de sa discipline ; Pecksniff, de son confortable petit parloir, du charme de Tintimité, des beautés de la nature. Il essayera] de mettre la concorde entre les hommes. Il aura l'air d'un membre de la Société de la paix. Il développera les considérations les plus touchantes sur les bienfaits et sur les beautés de l'harmonie. Il sera impossible de l'écouter sans avoir le cœur attendri. Les hommes sont raffinés aujourd'hui, ils ont lu beaucoup de poésies élégiaques ; leur sensibilité est plus vive ; on ne peut plus les tromper avec la grossière impudence de Tartufe. C'est pourquoi M. PecksnifT aura des gestes de longanimité sublime, des sourires de compassion ineflÈible, des élans, des mouvements d'abandon, des grâces, des tendresses qui séduiront les plus difficiles et charmeront les plus délicats. Les Anglais, dans leurs parlements, dans leurs meetings^ dans leurs associations et dans leurs cérémonies publiques, ont appris la phrase oratoire, les termes abstraits, le style de l'économie politique, du journalisme et du prospectus. M. Pecksniff parlera comme un prospectus. Il eh aura l'obscurité, le galimatias et l'emphase. Il semblera planer au-dessus du monde, dans la région des idées pures, au sein de la vérité. Il aura l'air d'un apôtre élevé dans les bureaux du Times, Il débitera des idées générales à propos de tout. Il trouvera une leçon de morale dans les beefsteaks qu'il vient d'avaler. Ce beefsteak a passé, le monde passera aussi; souvenons-nous de notre fragilité et du compte qu'un jour nous aurons à rendre. En pliant sa serviette, il s'élèvera à des contemplations gran-

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dioses : « L'économie de [la digestion, dira-t-il, à ce que m'ont appris certains anatomistes de mes amis, est un des plus merveilleux ouvrages de la nature. Je ne sais pas ce qu'éprouvent les autres, mais c'est une grande satisfaction pour moi de penser, quand je jouis de mon humble dîner, que je mets en mouvement la plus belle machine dont nous ayons connaissance, n me semble véritablement en de tels instants que j'accomplis une fonction publique. — Quand j'ai remonté celte montre intérieure, si je puis employer une telle expression, dit M. Pecksnîff avec une sensibilité exquise, et quand je sais qu'elle va, je sens que la leçon offerte par elle aux hommes fait de moi un des bienfaiteurs de mon espèce. > Vous reconnaissez un nouveau genre d'hypocrisie. Les vices changent à chaque siècle en même temps que les vertus.

L'esprit pratique, comme l'esprit moral, est anglais. A force de commercer, de travailler et de se gouverner, ce peuple a pris le goût et le talent des affaires ; c'est pourquoi ils nous regardent comme des enfants et des fous. L'excès de cette disposition est la destruction de l'imagination et de la sensibilité. On devient une machine à spéculation en qui s'alignent dés chiffres et des faits ; on nie la vie de l'esprit et les joies du cœur ; on ne voit plus dans le monde que des pertes et des bénéfices; on devient dur, âpre,avide et avare; on traite les hommes en rouages ; un jour on se trouve tout entier négociant, banquier, statisticien; on a cessé d'être homme. Dickens a multiplié les portraits de l'homme positif : Ralph Nickleby, Scroogs, Antony Chuzzlewit, Jonas, l'ai-

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derman Cote, M. Mnrdstone et sa sœur, Boonderby, Tom Gradgrind ; fl y en a dans tons ses romans. Les uns le sont par éducation, les autres le sont par nature; mais ils sont tous odieux, car ils prennent tous à t&che de railler et de détruire la bontés la sympathie, la compassion, les affections dé^nléressées , les émotions religieuses, l'enthousiasme de l'imagination, tout ce qu'il y a de beau dans l'homme. Ils oppriment des enfants, ils frappent des femmes, ils affament des pauvres, ils insultent des malheureux. Les meilleurs sont des automates de fer poli qui exécu-^ tent méthodiquement leurs deToirs légaux et ne savent pas qu'ils font souffrir les autres. Ces sortes de gens ne se trouvent pas dans notre pays. Lenr rigi*» dite n'est point dans notre caractère. Us sont produits en Angleterre par une école qui a sa philosophie, ses grands hommes, sa gloire^ et qui ne s'est jamais établie chez nous* Plus d'une fois, il est vrai, nos écrivains ont pemi des avares, des gens d'affaires et des boutiquiers; Balzac en est rempli. Mais il ks explique par leur imbécillité, ou il en fait des monstres curieux comme Grandet et Gobseck. Ceux de Dickens forment une classe réelle et représentent un vice national. Lisez ce passage <le Hard Times^ et voyez si, corps et âme, M..Gr^grind n'est pas tout anglais.

c A présent, ce qu'il me faut, ce sont des faits. N'enseîgiiec à ces filles el à ees garçons que des laits; on n'a besoin que de faits dans la vie. Ne plantez rien a«tre chose en eux; déracinez en eux toute autre chose. Vous ne pouvez former resfHrit d'un animal raisonnable qu'av«c des ûiits. Aucune autre chose ne pourra leur être utile. C'est là le principe

d'après lequel j*élève mes propres enfants, et c'est là le principe d'après lequel je veux que les enfants soient élevés. Attachez-vous aux faits, monsieur! 9

te scène était la voûte nue, unie, monotone d'une école, et le doigt carré de l'orateur donnait de l'autorité à ses observations, en soulignant chaque sentence par un trait sur la manche du mattre d'école. Cette autorité était accrue par le front de l'orateur, sorte de mur carré, ayant les sourcils pour base pendant que ses yeux trouvaient une cage commode dans deux caves noires qu'ombrageait le mur. Cette autorité était accrue par la bouche de l'orateur, qui était grande , mince et dure. Cette autprité était accrue par la voix de l'orateur*, qui était inflexible, sèche et commandante. Cette autorité était accrue par les cheveux de l'orateur, qui se dressaient sur les côtés de sa tète chauve , sorte de plantation de pins ayant pour but de protéger contre le vent la surface luisante, toute couverte de protubérances, ainsi qu'une croûte de pâté aux prunes , comme si la tête eût été un magasin insuffisant pour la dure masse de faits accumulés dans son intérieur. L'attitude obstinée de l'orateur, son habit carré, ses jambes carrées, ses épaules carrées, jusqu'à sa cravate, qui le prenait à la gorge de son nœud roide, comme un fait entêté qu'elle était, tout ajoutait à cette autorité.

c Dans cette vie, nous n'avons besoin de rien, excepté des faits, monsieur; de rien, excepté des faits 1 »

L'orateur et le mattre d'école et la troisième grande personne présenté reculèrent tous un peu et parcoururent des yeux le plan incliné des petits vases qui étaient là rangés en ordre pour recevoir les grandes potées de faits qu'on allait verser en eux, afin de les remplir jusqu'au bord.

c — Thomas Gradgrind , monsieur I Homme de réalités , homme de faits et de calculs , homme qui part de ce principe que deux et deus font quatre , et non d'un autre , et qui sous aucun prétexte et pour aucune raison n'accordera rien de plus! Thomas Gradgrind, monsieur! Thomas lui-même, Thomas Gradgrind avec une règle et une paire de balances, et la table de multiplication toujours dans sa poche, mon-

sieur, prêt à peser et à mesurer n'importe quel fragment de la nature humaine, et à vous dire exactement ce qu'on peut en tirer. C'est une pure question de chiffres, un simple cas d'arithmétique. Vous pourriez espérer de faire entrer quelque autre croyance dans la tête de Georges Gradgrind, ou d'Auguste Gradgring, ou de John Gradgrind, ou de Joseph Gradgrind (toutes personnes fictives, non existantes), mais dans la tète de Thomas Gradgring, — non, monsieur l »

C'est dans c«s termes que M. Gradgrind se présentait toujours lui-môme mentalement, soit au cercle de ses relations particulières, soit au public en général. C'est dans ces termes évidemment, en substituant le mot c jeunes élèves :» au mot c monsieur, j que Thomas Gradgrind présentait en ce moment Thomas Gradgrind aux petits vases rangés devant lui , lesquels devaient être si fort remplis de faits.

Un autre défaut que donne l'habitude de commander et de lutter est l'orgueil. Il abonde dans un pays d'aristocratie, et personne n'a raillé plus durement une arislocratie que Dickens ; tous ses portraits sont des sarcasmes : c'est celui de James Harthouse, dandy dégoûté de tout, principalement de lui-môme, et ayant parfaitement raison; c'est celui de sir Frederick, pauvre sot dupé, abmti par le vin, dont Tesprit consiste à regarder fixement les gens en mangeant le bout de sa canne ; c'est celui de lord Peenix, sorte de mécanique à phrases parlementaires, détraquée, et à peine capable d'achever les périodes ridicules où il a soin de toujours tomber ; c'est celui de mistress Skewton, hideuse vieille ruinée, coquette jusqu'à la njort, demandant pour son lit d'agonie des rideaux roses, et promenant sa fille dans tous les salons de l'Angleterre, pour la vendre à quelque mari vaniteux; c'est celui de sir John Chester, scélérat de

bonne compagnie, qui, de peur de se compromettre, refuse de sauver son fils naturel et refuse avec toutes sortes de grâces en achevant de manger son chocolat. Mais la peinture la plus complète et la plus anglaise de Tesprit aristocratique est le portrait d'un négociant de Londres, M. Dombey.

Ce n'est pas là qu'en France nous irions chercher nos types; c'est là qu'on les trouve en Angleterre, aussi énergiques que dans les plus orgueilleux châteaux. M. Dombey, comme un noble, aime sa maison autant que lui-même. S'il dédaigne sa fille et s'il souhaite un fils, c'est pour perpétuer Fancien nom de sa banque. Il a ses ancêtres en commerce, il veut avoir ses descendants. Ce sont des traditions qu'il soutient, et c'est une puissance qu'il continue. A cette hauteur d'opulence et avec cette étendue d'action, c'est un prince, et, comme il a la situation d'un prince, il en a les sentiments. Vous voyez là un caractère qui ne pouvait se produire que dans un pays dont le commerce embrasse le monde, où les négociants sont des potentats, où une compagnie de marchands a exploité des continents, soutenu des guerres, défait des royaumes, et fondé un empire de cent miUions d'hommes. L'orgueil d'un tel homme n'est pas petit, il est terrible ; il est si tranquille et si haut, que, pour en trouver un semblable, il faudrait relire les Mémoires de Saint-Simon. M. Dombey a toujours commandé, et il n'entre pas dans sa pensée qu'il puisse céder à quelqu'un ou à quelque chose. Il reçoit la flatterie comme un tribut auquel il a droit, et aperçoit au-dessous de lui, à une distance immense, les hommes comme des êtres faits pour

rimplorer et lui obéir. Sa seconde femme, 1& fière Edith Skewton, lui résiste et le méprise; l'orgueil du négociant se heurte contre l'orgueil de la iiUe n(d)le9 et les éclats contenus de cette inimitié croissante réyëlent une intensité de passion que des âmes ainsi nées et ainsi nourries pouvaient seules cont^ nir. Edith, pom* se Tenger, s'enfaiit le jour anntver'" saire de son mariage» et se donne les apparences de l'adultère. CTest alors que l'inflexible orgueil se dresse dans toute sa roideur. Il a chassé sa fille, qu'il croit complice de sa femme ; il défend qu'on s'occupe de Tune ni de l'autre ; il impose silence à sa sœur et à ses amis ; il reçoit ses hôtes du même ton et arrec la même froideur. Désespéré dans le cœur, dévoré par l'insulte, par la conscience de sa défaite, par l'idée de la risée publique, il reste aussi ferme, aussi hautain, aussi calme qu'il fut jamais. II pousse plus audacieusement ses afiûres et se nâne ; il va se tuer. Jusqu'ici tout était bien : la colonne de bronze était restée entière et inraineue ; mais les exigences de la morale publique pervertissent l'idée du livre. Sa fille arrive juste à point. Elle le supplie ; il s'attendrit ; elle remmène ; il devient le meilleur des pères, et gâte un beau roman.

Retournons la liste : par opposition à ces caractè^ res factices et mauvais que produisent les institutions nationales, vous trouvez des êtres bons tels que les fait la nature, et au premier rang les enfants.

Nous n'en avons point dans notre littérature. Le

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petit Joas de Racine n'a pu nattre que dans une pièce composée pour Saint- Cyr; encore le pauvre enfant parle-t-il en fils, de prince, avec des phrases nobles et apprises, comme s'il récitait son catéchisme. Aujourd'hui, on ne voit chez nous de ces portraits que dans les livres d'étrennes, lesquels sont écrits pour offrir des modèles aux enfants sages. Dickens a peint les siens avec une complaisance particulière ; il n'a point songé à édifier le public, et il l'a charmé. Tous les siens ont une sensibilité extrême; ils aiment beaucoup et ils ont besoin d'être aimés. Il faut, pour comprendre cette complaisance du peintre et ce choix de caractères, songer à leur type physique. Ils ont une carnation si fraîche, un teint si délicat, une chair si transparente et des yeux bleus si purs, qu'ils, • ressemblent à de belles fleurs. Rien d'étonnant si un romancier les aime, s'il prête à leur âme la sensibiUté et l'iimocence qui reluisent dans leurs regards, s'il juge que ces frêles et charmantes roses doivent se briser sous les mains grossières qui tenteront de les assouphr. Il faut encore songer aux intérieurs où ils croissent. Lorsqu'à cinq heures le négociant et l'employé quittent leur bureau et leurs affaires, ils retournent au plus vite dans le joli cottage où toute la journée leurs enfants ont joué sur la pelouse. Ce coin du feu où ils vont passer la soirée est un sanctuaire, et les tendresses de famille sont la seule poésie dont ils aient besoin. Un enfant privé de ces affections et de ce bien-être semblera privé de l'air qu'on respire, et le romancier n'aurU^pas trop d'un volume pour expUquer son malheur. Dickens l'a raconté en dix volumes, et il a fini par écrire l'histoire

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de David Copperfield. David est aimé par sa mère et par mie brave servante, Peggotty; il joue avec elle dans le jardin; il la regarde coudre, il lui lit Thistoire naturelle des crocodiles ; il a peur des poules et des oies qui se promènent dans la cour d'un air formidable : il est parfaitement heureux. Sa mère se remarie, et tout change. Le beau-père, M. Murdslone, et sa sœur Jeanne sont des êtres âpres, méthodiques et glacés. Le pauvre petit David est à chaque moment blessé par des paroles dures. Il n'ose parler ni remuer ; il a peur d'embrasser sa mère ; il sent peser sur lui, conmie un manteau de plomb, le regard froid des deux nouveaux hôtes. Il se replie sur lui-même, étudie en machine les leçons qu'on lui impose ; il ne peut les apprendre, tant il a crainte de ne pas les savoir. Il est fouetté, enfermé au pain et à l'eau dans une chambre écartée. Il s'effraye de la nuit, il a peur de lui-même. Il se demande si en effet il n'est pas mauvais ou méchant, et il pleure. Cette terreur incessante, sans espoir et sans issue, le spectacle de cette sensibilité qu'on froisse et de cette intelligence qu'on abrutit, ies^longues anxiétés, les veilles, la solitude du pauvre enfant emprisonné, son désir passionné d'embrasser sa mère ou de pleurer sur le cœur de sa bonne, tout cela tait mal à voir. Ces douleurs enfantines sont aussi profondes que des chagrins d'homme. C'est l'histoire d'une plante fragile qui fleurissait dans un air chaud, sous un doux soleil, et qui tout d'un coup, transportée dans la neige, laisse tomber ses feuilles et se flétrit.

Les gens du peuple sont comme les enfants, dépendants, peu cultivés, voisins de la nature et sujets

à l'oppressioD. C'est dire qae Dickens les relève. Cela n*est point nouveau en France : les romans de M. Eagène Sue nous en ont donné plus d'un exemple, et cette thèse remonte à Rousseau ; mais entre les mains de l'écriyain anglais elle a pris une force singulière. Ses héros ont des délicatesses et des dévouements admirables. Ils n'ont de populaire que leur prononciation ; le reste en eux n'est que noblesse et générosité. Vous voyez un bateleur abandonner sa fille, son unique joie, de peur de lui nuire en quelque chose. Une jeune femme se dévoue pour sauver la femme indigne de l'homme qui l'aime et qu'ell&aime ; cet homme meurt, elle continue, par pure abnégation, àsoigner la créature dégradée. Un pauvre charretier qui croit sa femme infidèle la déclare tout haut innocente, et pour toute vengeance ne songe qu'à la combler de tendresses et de bontés. Personne, selon Dickens, ne sent aussi vivement qu'eux le bonheur d'aimer et d'être aimé, les joies pures de la vie de la* mille. Personne n'a autant de compassion pour ces pauvres êtres déformés et infirmes qu'ils mettent sisouvent au monde, et qui ne semblent naître que pour mourir. Personne n'a un sens moral plus droit et plus inflexible. J'avoue même que les héros de Dickens ont le malheur de ressembler aux pères in^ dignes de nos mélodrames. Lorsque le vieux Peggotty apprend que sa nièce est séduite, 11 se met en route, un bâton à la main, et parcourt la France, l'Allemagne et l'Italie pour la retrouver et la ramener à son devoir. Mais par-dessus tout ils ont un sentiment anglais et qui nous manque : ils sont chrétiens. Ce ne sont pas seulement les femmes qui.

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eomme chez nous, se réfugient dans l'idée d*un autre monde; les honunes y pensent. Dans ce pays où il y a tant de sectes et où tout le monde choisit la sienne, chacun croit à la religion qu'il s*est faite, et ce sentiment si noble élèye encore le trône où la droiture de leur volonté et la délicatesse de leur cœur les ont portés.

Au fond, les romans de Dickens se réduisent tom à une phrase, et la voici : Soyez bons et aimez ; il n'y a de vraie joie que dans les émotions du cœur ; la senisibilité est tout Fhomme. Laissez aux savants la science, l'orgueil aux nobles, le luxe aux riches; ayez compassion des humbles misères ; l'être le pkis petit et le plus méprisé peut valoir seul autant que des milliers d'êtres puissante et superbes. Prenez garde de froisser les âmes délicates qui fleurissent dans toutes les conditions, sous tous les habits, à tous les Ages. Croyez que l'humanité, la pitié, le pardon, sont ce qu'il y a de plus beau dans l'homme; croyez que l'intimité, les épanchements, la tendresse, les larmes, sont ce qu'il y a de plus doux dans le monde. Ce n'est rien que de vivre ; c'est peu que d'être puissant, savant, illustre; ce n'est pas assez d'être utile. Celui-là seul a vécu et est un homme, qui a pleuré au souvenir d'un bienfait qu'il a rendu ou qu'il a reçu.

Nous ne pensons pas que ce contraste entre les faibles et les forts, ni que cette réclamation contre la société en faveur de la nature soient le caprice d'un

artiste ou le hasard d'un moment. Lorsqu'on remonte loin dans l'histoire du génie anglais, on trouve que son fond primitif était la sensibilité passionnée, et que son expression naturelle fut l'exaltation lyrique. L'une et l'autre furent apportées de Germanie et composent la littérature qui vécut avant la conquête. Après un intervalle, vous les retrouvez au XVI' siècle, quand eut passé la littérature française importée de Normandie ; elles sont l'âme même de la nation. Mais l'éducation de cette âme fut contraire à son génie ; sou histoire a contredit sa nature, et son inclination primitive s'est heurtée contre tous les grands événements qu'elle a faits ou qu'elle a subis. Le hasard d'une invasion victorieuse et d'une aristocratie imposée, en .fondant l'exercice de la liberté politique, a imprimé dans le caractère des ha^ bitudes de lutte et d'orgueil. Le hasard d'une position insulaire, la nécessité du commerce, la possession abondante des matériaux premiers de l'industrie ont développé les facultés pratiques et Tesprit positif. Le hasard d'une ancienne hostilité jcontre Rome et de ressentiments anciens contre une Église oppressive a fait naître une religion orgueilleuse et raisonneuse qui remplace la soumission par l'indépendance, la théologie poétique par la morale pratique, et la foi par la discussion. La politique, les a£fai?:es et la religion, comme, trois puissantes machines, ont formé, par-dessus l'homme ancien, im homme nouveau. La dignité roide, l'empire sur soi, le besoin de commander, la dureté dans le commandement, la morale stricte sans ménagements ni pitié, le goût des chiffres et du raisonnement sec, l'aversion pour les faits

qui ne sont pas palpables et pour lies idées qui ne sont pas utiles, l'ignorance du monde invisible, le mépris des faiblesses et des tendresses du cœur, telles sont les dispositions que le courant des faits et l'ascendant des institutions tendent à établir dans les âmes. Mais la poésie et la vie de famille prouvent qu'ils n'y réussissent qu'à demi. L'antique sensibilité, opprimée et pervertie, vit et s'agite encore. Le poète subsiste sous le puritain, sous le commerçant, sous l'homme d'État. L'homme, social n'a pas détruit l'homme naturel. Cette enveloppe glacée, cette morgue insociable, cette attitude rigide, cou- . vrent souvent un être bon et tendre. C'est le masque anglais d'une tête allemande, et lorsqu'un écrivain de talent, qui est souvent un écrivain de génie, vient toucher la sensibilité froissée ou ensevelie sous l'éducation et sous les institutions nationales, il remue l'homme dans son fond le plus intime, et devient le maitre de tous les cœurs.

Mars 1856.

HLSTOIHE DE LA. RÉVOLUTIOM d' ANGLETERRE.

Il y a deux avis sur le talent de M. Guizot ; ?oici le premier; nous sommes du second.

M. GuizDt, disent les adversaires, n'est pas curieux. Il n'a pas de goût pour le détail, pour les ëvénements crus et petits. Il néglige les circonstances distinctiTes et piquantes qui donnent au récit le relief et la coulenr. Il n'est point biographe, chroniqueur, peintre de mœurs, amateur d'anecdotes. S'il connaît le parlement, le champ de bataille, la place publique, il ne coonalt point la cuisine, l'alcÔTe, la salle k manger, irfois il approche du fait

précis, il ci l'arrivée de Charles II;

comparez juments : « Au moment

où le roi Monk s'empressa vers lui

avec tant rait l'air, dit l'un de ses

panégjrÏ! pardon plutAt que de re-

i28 M. GUIZOT.

cevoir des remerctments. Charles l'embrassa avec une déférence filiale, et se répandit, de façon à être bien entendu des assistants, en témoignages de la plus affectueuse reconnaissance. » — « Le roi , dit M. de Bordeaux, débarqua le 4 de ce mois à Douvres. Le général le reçut sur la côte, à genoux et avec toute l'armée. Le roi lui fit toutes les caresses qui se peuvent imaginer, l'appela son père, et après qu'il eut reçu le salut de la noblesse sous un dais qui lui avait été dressé, monta en carrosse, ayant à ses côtés les ducs d'York et de Glocester, qui reçurent les mômes respects en même temps et couverts. » On voit la scène dans M. de Bordeaux, on ne la voit pas dans M. Guizot. C'est peu de parler de « l'humilité » de Monk ; mettez-le à genoux, par terre, sur la grève, sous les yeux de ses soldats. C'est peu de parler de la « déférence filiale » du roi. Qu'il dise le mot vrai et bas; qu'il appelle mon père l'ami intime du meurtrier de son père. Cette jolie expression du temps, les caresses du roi, ce dais, machine monarchique où le prince s'étale comme dans une châsse, ces ducs qui restent couverts, fous ces traits du cérémonial nous transportent au XVII* siècle ; M. Guizot ne nous y transporte pas. — Un peu plus loin, il ajoute : « Les deux orateurs, le comte de Manchester et sir Harbottle Grimstone, adressèrent au roi des discours à la fois pompeux et sincères, où respiraient également, à travers une éloquence un peu lourde, l'enthousiasme monarchique et l'attachement à la religion et aux libertés du pays. > Donnez-nous quûlques lambeaux de leurs phrases. Nous rirons et nous ferons attention eu apprenant qu'il fut appelé « grand roi, souverain

redouté, fils des sages, » les orateurs prophétisant « qu'il serait l'exemple de tous les rois pai' sa piété, sa justice, sa prudence, sa puissance, le plus grand des rois qui eussent jamais porté le nom de Charles, qu'il était à juste titre le roi des cœurs, qu'il recevrait de son peuple une couronne de cœurs, qu'il ne pouvait manquer d'être le plus heureux et le plus glorieux des rois du plus heureux des peuples. » Cette platitude, héritage de plusieurs siècles monarchiques, se sent des mœurs monarchiques et rappelle la littérature contemporaine, tille emphatique et dégénérée du dernier siècle. M. Guizot, évitant de marquer cette platitude, évite de marquer la vérité.

C'est pourquoi ses puritains manquent de vie. Nulle part il ne nous fait voir ces troupeaux de fanatiques, • Bedlams déchaînés qui firent la faiblesse, le ridicule et la force de la révolution. Comparons un de ses 'récits phrase à phrase avec le journal de sir Thomas Burtou : « Un sectaire, dit M. Guizot, James Sfayler, d'abord soldat , puis quaker,' et insensé parmi des insensés, prétendait que le Christ, descendu de nouveau sur la terre, s'était incarné en lui, et, à ce titre, il se livrait à toutes sortes de manifestations et d'actes extravagants ou Ucencieux ; des femmes, des vagabonds fanatiques le suivaient partout, chantant ses louanges et presque l'adorant. Il fut arrêté à Bristol et conduit à Londres, où la chambre, au lieu de le renvoyer devant ses juges ordinaires, se fit faire sur ce qui le concernait un long rapport, le manda à sa barre et décida qu'elle le jugerait. » — Voyez quels précieux détaUs il supprime ; c'est négliger de gaieté de cœur la pathologie de la révolution : « James

Nayler, disent les rapporteurs, se tient ordinairement assis sur une chaise, et sa compagnie, hommes et femmes, se mettent de temps en temps à genoux, fit quand ils sont fatigués d'être à genoux, ils s'asseyent par terre devant lui, chantant ces paroles et diverses autres du même sens : Saint! saint! au Tout-Puissant! au grand Dieu ! au vrai Dieu ! et gloire au Tout- Puissant ! Voilà ce qu'ils font habituellement tout le long du jour; mais le témoin n'a jamais entendu Nayler chanter comme cirdessus. Il dit aussi qu'il y a un grand concours de gens auprès de Nayler, les* quels pour la plupart, s'agenouillent devant lui en la manière susdite, fit Martha Simons , dans la posture susdite, chanta : Voilà le jour heureux! regardez, le roi de justice est venu!... fit un membre de la chambre étapt dernièrement dans l'endroit où maintenant Nayler est prisonnier, informe la commision qu'il vit Nayler et sa compagnie dans la posture susdite, et entendît John Stranger et une des femmes chanter : Saint, saint, saint, Seigneur Dieu ! Et : Saint, saint, à toi, toi, toi. Seigneur Dieu 1 fit pendant que John Stranger chantait ces paroles, il regardait parfois en haut, parfois James Nayler. fit au dernier interrogatoire de. Nayler, une Sarah Blackbury vint à lui et le prit par la main et lui dit : Lève-toi, mon amour, ma colombe, ma beauté, et viens-t'en. Pourquoi restes* tu assis de cette façon entre les pots? — fit au même moment, elle posa sa bouche sur sa main et se prosterna par terre devant lui.» Une de ses fidèles, Dorcas Erbury, qui jetait ses habits devant lui lorsqu'il traversa le Somersetshire , affirma qu'elle était restée morte deux jours dans les prisons d'fixeler, et que

Nayler, en lui imposant les mains, Favait ressuscitée. Nayler fut fouetté, mis au pilori, marqué au front. Il souffrit en martyr, tendit la langue de lui-môme quand le bourreau prit son far rouge pour la percer. Ses (fisciples étaient autour de lui, pleurant, chaur tant, frappant leur visage, baisant ses pieds, léchant ses plaies, des fous n'étaient pas les seuls. Les hommes de la cinquième monarchie croyaient que le Ghri^ allait descendre en personne sur la terre, pour y ré« gner mille ans avec les saints comme ministres. Les Muggletoniens professaient que les « deux derniers prophètes et messagers àe Dieu étaient John Reeve et Ludovic Muggleton. » Fox courait avec ses culottes de cuir, et prêchait à Gromwell la lumière intérieure. Une femme entra dans la chapelle de White-Hall com* plétement nue, le lord protecteur présent Un autre * vint à la porte du pariement avec une épée tirée et Messa plusieurs des assistants, disant que le Saint- Esprit lui avait inspiré de tuer tous ceux qui siégeaient dans la chambre. Faut-il parler des soldats chanteurs de psaumes, docteurs improvisés qui chas* saient le prédicatem* de sa chaire, et, l'épée au côté, dissertaient sur la justification en poussant des éja* cuktions « savoureuses. » Ces accès sont les symptômes exti'èmes de la grande maladie mentale qui fit et * perdit la révolution d'Angleterre. M. Guizot évite ces menus détails de vérité scandaleuse. Ge sont eux pourtant qui distinguent une époque des autres, qui marquent Fespèce et le degré des passions dominantes, qui par leur Ëunilisjité produisent l'illusion, qui par leur force excitent l'intérêt La sottise, le fanatisme, la violence, toutes les qualités morales sont des çraH-

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deurs. Nul jugement, nulle louange, nul blâme, nulle phrase générale ne les mesure. Les faits circonstanciés et nus expriment seuls la quantité ; si on les omet, on ne présente que des approximations vagues. Mais dans la nature, les grandeurs sont déterminées» et les œuvres d'art ne peuvent nous toucher qu'en ressemblant à la nature. M. Guizot s*ôte ainsi la puissance avec l'exactitude ; ses récits ne sont pas assez précis ni assez frappants ; son histoire n'est Qi assez historique ni assez populaire. Chez lui on ne se croit pas en Angleterre ; une fois dans son Angleterre, Ton ne se trouve pas forcé d'y rester.

Avec la curiosité, il a supprimé en lui la passion. U n'a qu'un ton et qu'un style. Toujours froid et grave,' il semble s'être retiré au-dessus de l'histoire, et regarder les événements sans les ressentir. Point de mots vifs, de réquisitoires violents, d'éloges empres-» ses, de railleries perçantes. Il ne descend pas dans les âmes, il ne participe pas aux joies, aux douleurs, aux haines acharnées, %iux dévouements enthousiastes, aux mouvements du cœur; il ne se livre point, il n'est point artiste ; quand Gromwell passe en Irlande, il marque le nombre et la qualité des gens massacrés, et puis c'est tout. Et cependant quels beaux massa- • cres ! Quelle occasion pour pénétrer le lecteur de la froide fureur qui poussait les épées des fanatiques! Deux mille hommes égorgés en une nuit à Drogheda, tous les prêtres passés par les armes, les femmes et les enfants tués avec le reste, les officiers partout fusillés de sang-froid, l'évèque de Ross pendu en habits pontificaux : le sang monte aux yeux quand on lit ces meurtres ; on respire l'odeur et l'enivrement de

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la boucherie; on entend la sourde acclamation qui, au moment de l'assaut, sortait des poitrines puritai* nés; on revoit les sombres piquiers de Cromwell, préparés la veille par le jeûne, par les psaumes, par la lecture meurtrière de l'Ancien Testament. A peine leurs officiers pouvaient-ils les retenir, quand en Angleterre ils apercevaient un reste de catholicisme, un surplis, une image de la Vierge. Ici, en pays catholique, contre lès papistes idolâtres/ adorateurs de la grande hôte, ennemis du Seigneur, ils lâchaient leurs mains et triomphaient dans le sang, à l'exemple de Josué et de Moïse qui avaient exterminé les peuples de la Palestine, hommes, femmes, enfants, jusqu'aux bêtes ; à l'exemple d'Ahod qui avait fendu les entrailles du roi moabite; à l'exemple de Samuel qui avait coupé Agag en morceaux ; à l'exemple de David qui avait brûlé ses ennemis dans des fours à briques et déchiré ses vaincus sous des râteaux de fer. A travers trente siècles, le même livre armait le même fanatisme du même couteau. M. G|izot néglige ce superbe spectacle; il n'ose ressentir ces passions sauvages; il analyse pour le politique la lettre de Cromv\rell, et refuse au peintre et au psychologue le tableau qu'ils demandaient. — Consent-il du moins à ressentir les émotions pacifiques et humaines? Mefera-t-il éprouver l'ardent désir et fa joie folle avec laquelle le peuple anglais rappela et reçut les Stuarts? Je transcris son morceau le plus animé, et je n'y trouve que les détails extérieurs d'une cérémonie. « Sa route, de Saint- George's-Fields à White-Hall, fut une ovation continue. Il marchait, précédé et suivi par de nombreux escadrons de cavalerie municipale et volontaire ma-

gnifiquement harnachés. Les milices de la Cité et de Westminster, et les diverses corporations avec leurs bannières, formaient partout une haie sur son passage. Les shériffs, les aldermen, et tous les officiers municipaux de la Cité, avec une multitude de serviteurs en grande livrée, se pressaient autour de lui. Le lord-maire, ayant à ses côtés Monk et le duc de Buckingham, portait devant lui Tépée. Chiq régiments de cavalerie de Tarmée formaient le cortège. Les rues étaient jonchées de verdure, les maisons pavoisées de drapeaux, les fenêtres, les balcons et les toits garnis d'innombrables spectateurs, hommes et femmes, nobles et bourgeois, dans leurs plus belles parures ; les canons de la Tour, les cloches des églises, la musique des régiments, les acclamations de la foule, remplissaient Tair d'un bruit immense et joyeux. J'étais dans le Strand, dit un témoin oculaire, et je contemplais ce spectacle, et j'^en bénissais Dieu. Tout cela s'était fait sans une goutte de sang versée, etpar cette même armée n^^ère révoltée contre le roi. C'était bien l'œuvre du Seigneur, car depuis le retour des Juifs de la captivité de Babylone, aucune histoire ancienne ou moderne n^avait eu à raconter une restauration semblable, et jamais cette nation n'avait vu briller im jour d'un si grand bonheur, d'un bonheur qu'aucune politique humaine ne pouvait accomplir ni espérer. » Où sont les sentiments de cette foule? Qui me montrera les causes de leur joie? Je veux voir la passion qui a amejié ces événements, qui a renversé dix gouvernements, qui a vaincu les vainqueurs, qui est allée chercher un fugitif, un mendiant, un proscrit, le fils d'un décapité, pour l'asseoir au-

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dessus de toutes les tètes, et pour lui livrer les libertés publiques, parmi les respects enthousiastes de trois nations. Qu'on me montre les souvenirs qui agitaient les cœurs : vingt ans de guerres civiles^la loi détruite par ses restaurateurs, le parlement mutilé, cbassé, rétabli, disloqué, puis rétabli encore; l'ancienne constitution inutilement brisée et inutilement remplacée par des tyrannies passagères ; le despotisme au centre, la révolte aux extrémités, la justice violentée, la force souveraine ; la propriété, la liberté, la vie des citoyens soumises aux caprices privés et publics d'une armée fanatique ; la perspective de révolutions incessantes, nul espoir dans la résistance, nulle sûreté dans l'obéissance : le peuple qui accourait sur les routes , qui couvrait les rues, qui pavoisait les maisons, qui buvait autour des feux de joie, voyait rentrer l'ordre, la loi, la sécurité et la paix ; et les cavaliers, ruinés par les confiscations, emprisonnés par les majors généraux, taxés au dixième de leur revenu, soumis à l'arbitraire des fils de leurs fermiers, se pressaient en triomphe autour de leur jeune roi, fHs du roi marlyr, sous qui ils avaient combattu, avec qui ils avaient souffert, pour qui depuis douze ans ils priaient tous les soirs, qui leur rapportait leurs honneurs, par qui ils remontaient au pouvoir, par les mains duquel ils allaient trouver leur vengeance. Mettez ces faits aux mains d'un orateur , de M. Macaulay par exemple ; qu'il plaide l'enthousiasme public. Au bout d'une page, vous participerez à l'ivresse nationale, et vous comprendrez la révolution, parce que vous l'aurez sentie. M. Guizot oublie que le talent le plus efficace est la

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sympathie, que les grands événements ne sont pas les actions extérieures de l'homme, mais les mouvements intérieurs de Tâme, que la lucidité en psychologie c'est rémotion , que le lecteur n'aperçoit les secousses morales qu'en les éprouvant lui-même, que l'historien doit se faire tour à tour puritain et royaliste pour peindre les puritains et les royalistes, que le cœur aussi bien que l'intelligence est un ouvrier de l'histoire, et que pour représenter la vie humaine, si variée et si complexe , il faut imposer à son talent toutes les allures et tous les tons. Ce n'est pas assez d'être grave et solide. Les trois quarts des faits échappent à cette façon de raconter. Il y a dans , l'histoire des aventures bouffonnes, des événements de* cuisine, des scènes d'abattoir et de cabanon, des comédies, des farces, des odes, des drames, des tragédies. Il faut donc que l'historien soit tour à tour plaisant, sublime, trivial, terrible. Il doit renfermer en lui cinq ou six poètes. Il n'y a qu'un seul écrivain dans M. Guizot. Tout à Theure nous lui reprochions d'omettre les mœurs et la diversité des faits caractéristiques ; maintenant nous lui reprochons de supprimer la passion et la diversité des émotions intéressantes. Nous trouvions qu'il manquait de curiosité; nous trouvons qu'il manque de sympathie. Nous concluons que par le retranchement des mœurs et par le manque de curiosité, il amoindrit l'histoire; que par le retranchement des passions et par le manque de sympathie, il amoindrit son talent.

La réponse est aisée et la voici :

Quel est l'objet du livre ? La révolution d'Angleterre, c'est-à-dire la chute de cinq ou six gouvernements successifs et l'établissement définitif de la liberté politique. C'est donc une histoire politique, et, pour la bien faire, il ne faut faire que celle-là. Un esprit exact ne mêle point les genres. Quand il se propose un but, il y va droit, sans s'arrêter, ni se détourner en chemin; s'il explique la succession des gouvernements, il ne songe point à expliquer autre chose. Pourquoi Charles !•' a-t-il été détrôné ? Comment Cromwell est-il devenu maître? Pourquoi le protectorat n'a-t-il pu se changer en royauté ? Pourquoi la république n'a-t-elle pu subsister? C'est à ces questions qu'il s'attache et non à d'autres. S'il touche aux autres, c'est pour résoudre celle-là. S'il cite des traits de mœurs, ce sont des traits de mœurs poUtiques. S'il expose la naissance et les dogmes des sectes, c'est parce que de religieuses elles sont devenues politiques. Il ne prend dans chaque matière que ce qui se rapporte à son sujet. Il ne prend dans cha* que histoire que ce qui fait partie de son histoire. Tout à l'heure vous lui reprochiez de n'être pas curieux; c'est qu'il est conséquent. Vous le blâmiez d'éviter les anecdotes frappante»; c'est qu'il «aime l'unité rigoureuse. Vous l'accusiez d'avoir supprimé, dans le procès de James Nayler les détails scandaleux et lumineux qui peignent les fanatiques ; c'est qu'il ne fait point l'histoire des fanatiques. S'il conte

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cette aventure , c'est pour montrer une faute du Parlement, qui se rend odieux en usurpant le pouvoir judiciaire, et une ruse de Cromwell, qui rend cette usurpation visible pour discréditer le Parlement. Comprenez que le premier plaisir et le premier soin d'un grand logicien est de se proposer un but umquè, de ravoir présent à chaque page et à chaque Ugne, de s'y porter de tout son effort et par chaque eflbrt. Vous venez vous jeter à sa traverse ; vous voulez l'entraîner dans l'histoire amusante, dans le roman vrai, dans l'imitation de Walter Scott ; vous^ lui demandez de vous peindre un camp puritain, une assemblée de quakers, une taverne de cavaliers. Il repousse de la main les importuns et les inconsidérés qui veulent le guider sans connaître la route, et qui le font sortir de sa voie sous prétexte de l'y faire entrer.

Considérons-le donc dans sa voie, c'est-à-dire daûs l'histoire politique. Il y a mis précisément ce que vous demandez, les circonstances frappantes, les pa-* rôles crues, les mots authentiques. Il n'est point resté comme Hume et Robertsôn dans les expUcations gé^ nérales et dans la narration indirecte. Il a fait des scènes de roman , austères si l'on veut , mais aussi intéressantes qu'une séance du Parlement ou du Cottseil. Rien de plus curieux dans le genre grave que la comédie sérieuse par laquelle Cromwell demande et refuse la couronne. Jour par jour on écoute les discours des personnages. Les lettres de Thurloe donnent le soir les impressions du matin. Henri CromvpeQ répond; on assiste aux conjectures, aux doutes , aux conversations du public. Les officiers viennent pétitionner contre le rétablissement de la royauté. Crom-

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well s'éfonne de les voir « rechigner » et déclare avec la sincérité d'un grand politique , qu'il se soude peu du titre. « C'est une plume à un diapeau. » Un peu après, survient l'orateur du Parlement avec la pétition attendue, semblable, dit«-il lui-même, « à un jardinier qui cueille des fleurs dans le jardin de son maître, et en compose un bouquet, offrant à Son Altesse ce qu'il a cueilli dans le jardin dii Parlement. > Gromwell, en recevant ce bouquet parlementaire, leur fait la harangue la plus obscure, la plus embarrassée, la plus inintelligible, la plus habile qui fat jamais , tellement que personne n'y put trouver le moindre indice de sa décision future. Le Parlement revient à la charge, lui envoie et lui renvoie son bouquet ; Gromwell ne cesse pas d'avoir des scrupules. On institue des conférences. Les commissaires du Parlement se relayent pour le convaincre. Le grand bomme d'État épanche son cœur en récits , en confidences, en allusions, coupant brusquement ses idées, les reliant, découvrant et cachant tour à tour ce qu'il ne pense pas et ce qu'il pense, véritable Tibère, plus hypocrite et plus trivial que l'autre , mais si clairvoyant et si maître de lui-même qu'au moment de monter sur le trône , il s'arrête, et se rassied sur sa chaise de Protecteur. Ces allées, ces venues, cette main si avidement tendue vers le sceptre , et tant de fois retirée, ces débats du Parlement excités ou apaisés en cachette , ces manœuvres in&tigables, et pardessus tout les enroulements de ces dialogues entortillés à dessein, composent un petit drame qui paraît froid au lecteur ordinaire et qui semble vivant au lecteur attentif: c'est la diplomatie en action. —Avec

l'art, M. Guizot y porte la science. A l'intérêt ilajoute la vérité. Là-dessus il est spécial, et on s'en aperçoit. Pour faire l'histoire de la chimie , il faut avoir manié les substances chimiques. Pour écrire l'histoire de la politique , il faut avoir manié les affaires d'État. Ce sont matières distinctes qui exigent une pratique distincte. Un littérateur, un psychologue , un artiste se trouve hors de chez lui quand il juge un traité , une ambassade , une manœuvre parlementaire , l'opportunité d'une convocation , les effets d'une loi. Il ne peut décider qu'à tâtons , par improvisation téméraire, ou sur l'avis des autres ; si son jugement est original, il ne peut être accrédité ; s'il est accrédité, il ne peut être original. Ici nous avons confiance , et nous sentons vite que nous devons avoir confiance. Rien de mieux exposé et de mieux jugé par exemple que les relations de Mazarin et de Gromwell. M. Guizot a pris plaisir à recueillir tous les détails de cette correspondancCv En grand joueur d'échecs , il explique et admire la partie de deux fameux joueurs d'échecs. Les voilà qui s'observent , qui s'épient , qui s'inquiètent, qui rusent l'un contre l'autre, et qui, à force d'estime l'un pour l'autre, finissent par agir à d,écouvert, « C'est Fart suprême des grands politiques de traiter les affaires simplement et avec franchise , quand ils se savent en présence de rivaux qui ne se laisseront ni intimider ni tromper. Mazarin en était capable et Cromwell le réduisait presque toujours à cette nécessité. C'était , entre ces deux hommes , un échange continuel de concessions et de résistances , de services et de refus, dans lequel ils risquaient peu de se brouiller; car ils se comprenaient mutuelle-

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menly et n'exigeaient pas Tun de l'autre ce qu'ils n'auraient pu s'accorder sans se nuire plus que leur accord ne leur aurait servi. » — Par-dessus ces exposés d'affaires, il y a l'exposé des causes. Par-dessus les négociations de cabinets , il y a les révolutions morales. Par-dessus les fautes ou l'habileté des chefs, il y a les inch'nations et les volontés des nations. M. Guizot , à chaque grande affiiire , tourne ses regards vers le public , et , les documents à la main , montre les vicissitudes de l'opinion. C'est la même solidité et la même expérience , et , au bout de son livre, il n'est personne qui ne trouve nécessaires la Révolution et la Restauration.

Ce goût et ce talent pour l'histoire politique lui imposent un ton dominant et un style unique. Car remarquez qu'on ne se donne pas son style ; on le reçoit des faits avec qui l'on est en commerce. Il est grave , s'ils sont graves. On subit leur contre-coup et on répète leur accent. Vous "voici peintre de mœurs ; vous vous intéressez aux variations des sentiments ; vous courez les auberges, les corps de garde , et les églises ; vous étudiez et vous mesurez les passions de l'an 1648. Involontairement vous perdez la gravité , et vous éprouvez l'émotion. 'Devenu curieux et psychologue, vous notez avec moquerie ou avec colère les bizarreries, la folie , l'énergie des sentiments.' Vous vous livrez à la verve. Vous pouvez rire de Cromwell, ou trembler avec Bunyan. Nul souci pressant ne ride votre front et ne charge votre cervelle. Vous êtes au théâtre. Cromwell est pour vous un acteur, chargé par le hasard ou la nature de mettre sous vos yeux le jeu de la machine humaine. Vous

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sympathisez avec lui ou tous le sifflez, peu importe ; la mort vient , qui le tire par les pieds hors de la scène , faisant la place nette pour d*autres tragédies et d'autres comédiens. Devenez historien politique ; à l'instant tout est changé. Vous voilà politique et sérieux. Vous ne regardez dans les événements que les suites générales , contre-coups énonâes qui éhran* lent ou affermissent la prospérité et la liberté de toute une nation. Vous êtes avec Gromwell à la tète des affaires, et en ce poste, on n'a point la permission de s'émouvoir, ni l'occasion de rire. Vous êtes obligé sans cesse de juger les événements , de peser les hommes ; et vous avez besoin , pour une telle oeuvre, de tout votre sang-froid et de toute votre attention. Vous sentez , à chaque instant , que l'Angleterre vous revient ou vous échappe, et vous n'êtes point disposé à écrire un drame , ni une comédie, ni un roman. Que James Nayler se dise le Christ ou que le chapelain de Cromwell fasse la cour à la fille de Gromv^ell ; ces accidents bouffons de la vie privée et du fanatisme national n'altéreront pas la contention soutenue de l'esprit calculateur qui en ce moment examine les chances de la Révolution qui s'arrête et de la Restauration qui arrive. Ainsi fait M. Guizot. Toujours maître de lui-même , il avance d'un pas égal , mesuré et ierme , appropriant son style à son sujet , politique dans la construction des pjirases comme dans le choix des événements, et partout austère. M. Macau*^ lay écrit les affaires en orateur, comme on les plaide. M. Guizot écrit les affaires en homme d'État, comme on les fait.

Gromv^U aussi était homme d'État. A son style

pourtant , je doute qu'il eût su écrire Fliistoire. Si M. Guizot Ta fait, c'est qu'il possède un autre talent. Il est philosophe. La philosophie de l'histoire a été son premier goût et son premier emploi. Il porte aujourd'hui dans l'histoire narrative le talent qu'il avait porté dans l'histoire spéculative. Ce talent ne consistait pas ,. à l'allemande , dans l'improvisation risquée de théories sublimes , mais dans la collection lente et complète de détails innombrables , dans la classification prudente et perpétuelle , dans le dégagement méthodique de hautes idées prouvées, dans la vérification assidue de toutes les vues d'ensemble ; cet art de grouper les faits et d'en tirer les idées générales a construit Y Histoire de la révolution d'Au' gleterre. Il a donné au style une vigueur étonnante, et quand l'occasion s'en est présentée , dans le récit du despotisme de Charles I", dans le procès de Strafford, du roi , de lord Hamilton , de lord Cappel, il a produit des morceaux d'une éloquence admirable , d'autant plus entraînante qu'elle est contenue , et que l'historien s'eflface pour laisser parler les événements. Car c'est l'ordre qui donne la force. Lorsque des faits tous semblables viennent , sans interruption et d'un mouvement croissant , frapper tous au même endroit de notre âme , nous fléchissons sous leur continuité et soùs leur véhémence, et nous sommes emportés dans le courant qu'ils ont formé. Un ordre inviolable soutient toutes les parties de cette histoire. Chaque page aboutit à son idée générale; chaque chapitre ou demi-chapitre réunit ses pages en une conclusion unique ; chaque volume laisse son impression distincte, et l'on a le plaisir très-noble et

très-pur de sentir les faits épars se changer, sans contrainte et par le seul effet de leurs affinités mutuelles, en un tissu continu de solides raisonnements.

L'esprit philosophique qui apprend à grouper les idées apprend à les manier. Le philosophe est chez lui dans les idées générales. Il les assemble et les oppose à l'instant et sans peine. Il n'est point comme le vulgaire qui ne les soulève que pour plier sous leur poids. Il a la force, et il en use. Je connais peu de phrases aussi fortes que ce passage sur Tétat du parti presbytérien (1643) ; et il y a beaucoup de phrases semblables : » Le moment approchait où les vices intérieurs du parti jusque-là dominant, l'incohérence de sa composition, de ses principes, de ses desseins, devaient infailliblement éclater. Chaque jour il était forcé de marcher dans des voies opposées, de tenter des efforts contraires. Ce qu'il sollicitait dans l'Église, il le repoussait dans l'État ; il fallait que, changeant, sans cesse de position et de langage, il invoquât tour à tour les principes et les passions démocratiques contre les évèques, les maximes et les influences monarchiques ou aristocratiques contre les républicains naissants. C'était un spectacle étrange de voir les mômes hommes démolir d'une main et con^ruire de l'autre, tantôt prêcher les innovations, tantôt maudire les novateurs; alternativement téméraires et timides, rebelles et despotes à la fois; persécutant les épiscopaux au nom des droits de la liberté, les indépendants au nom des droits du pouvoir; s'arrogeant enfin le privilège de l'insurrection et de la tyrannie en déclamant chaque jour contre la tyrannie et l'insurrection^ » II y a dans

cette vigueur une sorte de luxe ; c'est une force qui triomphe de se déployer. A mesure qu'il avance, M. Guizot se contient davantage. Dans les derniers volumes, écrits trente ans après les autres, il a dimiirué la couleur pour préciser le dessin. Il a condensé ses idées générales en résumés brefs, dont chaque mot est tout un chapitre. Lisez dix fois cette phrase, vous la trouverez chaque fois plus belle, et à la dixième vous n'aurez pas épuisé ce qu'elle contient : « Loin de la cour, dans les villes, au sein d'une bourgeoisie laborieuse, dans les campagnes, chez des faimilles de propriétaires, de fermiers, de laboureurs, se réfugièrent le protestantisme ardent et rigide, les mœurs sévères et ce rude esprit de liberté qui ne s'inquiète ni des obstacles ni des conséquences, endurcit les hommes pour eux-mêmes comme envers leurs ennemis, et leur fait dédaigner les maux qu'ils subissent ou qu'ils infligent, pourvu qu'ils accomplissent leur devoir, et satisfassent leur passion en maintenant leur droit. La Restauration laissait à peine entrevoir ses tendances, et déjà les puritains se roidissaient contre elle, méprisés en attendant qu'ils fussent proscrits, mais passionnément dévoués, n'importe à quels risques et avec quelle issue, au service de leur foi et de leur cause ; sectaires farouches et souvent factieux, mais défenseurs et martyrs indomptables de la religion protestante, de l'austérité morale et des libertés de leur pays. » Il n'y a plus aujourd'hui de style ni d'esprit de cette trempe. Pour lui trouver des pareils, il faudrait remonter jusqu'à Thucydide ou Machiavel- Le dernier effet de l'esprit philosophique est la

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grap^eur. Les idées générales sont comme un trône où, d'un œil tranquille, |le philosophe, assis au-dessus des autres hommes, regarde défiler le cortège des événements. U leur impose des lois ; il semble leur maître. U fait plus. Sortant de l'histoire particulière qu'il raconte, il embrasse l'histoire universelle qu'il ne raconte pas. Il trouve des leçons pour tous les hommes, et devient moraliste entrev deux événements. « Qu^nd les révolutions penchent vers leur déclin, c'est un triste mais grand enseignement que le spectacle des mécomptes et des angoisses de leurs chefs longtemps puissants et triomphants, mais enfin arrivés au jour où, par un juste retour de leurs fautes, leur empire s'évanouit, sans que leur obstination soit éclairée ou vaincue : divisés entre eux comme des complices devenus des rivaux, détestés comme des oppresseurs, décriés comme des rêveurs, frappés à la fois, d'impuissance et d'une amère surprise, s'indignant contre leur pays qu'ils accusent de lâcheté et d'ingratitude, et se débattant sous la main de Dieu sans comprendre ses coups. » Ce ton est celui d'un Bossuet protestant. M. Guizot y revient naturellement et sans eJQtort. Quelques-uns s'en choqueront peutêtre, trouvant que les axiomes tranchants ne sont vrais qu'en mathématiques, . et qu'à moins d'être prophète on ne doit pas faire intervenir Dieu dans les affaires humaines. D^autres phrases sont si grandes, qu'elles suppriment les objections et ravissent du premier coup ; la critique n'a pas le temps de naître. Si, après le premier enthousiasme, elle essaye de s'y attaquer, eUe se brise contre leur solidité majestueuse. Ce sont des statues de dieux taillées dans le

M. GUIZOT. ikl

pur granit. En voici une qui me semble sublime, par la puissance de la structure et par la hauteur de la vérité. U s'agit du moment où naît la secte raisonneuse des indépendants, et où la nation semble glisser sur une pente inclinée, comme un navire qu'on lance et qui va s'engloutir dans la mer ou la traverser. « L'Angleterre était dans une de ces crises glorieuses et redoutables où l'homme, oubliant sa faiblesse poui* ne se souvenir que de sa dignité, a cette sublime ambition de n'obéir qu'à la vérité pure, et le fol orgueil d'attribuer à son opinion tous les droits de la vérité. » 'Il y a ici comme un chant tendu et passionné. C'est de la poésie philosophique, il est vrai, et protestante; n'importe : l'émotion n'en est que plus belle, quand elle a traversé, comme ici, la double cuirasse de la logique et de la foi.

Ni curieux, ni artiste, disait-on? Peut-être. Mais il est politique et philosophe, et, dans une histoire politique et philosophique, il n'y a rien au delà.

Juia 1856.

WILLIAM THAGKERAY.

Le roman de mœurs pullule en Angleterre, et il y a de cela plusieurs causes : d*abord il y est né, et toute plante pousse bien dans sa patrie. En second lieu, c*est un débouché : on n'y a pas la musique comme en Allemagne et la conversation comme en France; et les gens qui ont besoin de penser et de sentir y trouvent un moyen de sentir et de penser. D'autre part, les femmes s'en mêlent fort; dans la nullité de galanterie et dans la froideur de la religion, il ouvre une carrière à l'imagination et aux rêves. Enfin, par ses détails minutieux et ses conseils pratiques, il offre une matière à l'esprit précis et moraliste. Aussi le critique se trouve comme noyé dans cette abondance; il doit choisir pour saisir l'ensemble, et se réduire. à quelques-uns pour les embrasser' tous.

Dans cette foule, deux hommes ont paru, d'un talent supérieur, original et contraire, populaires au même titre, serviteurs de la même cause, moralistes dans la comédie et dans le drame, défenseurs des sentiments naturels contre les institutions sociales, et qui, par la précision de leurs peintures, par la

profondeur de leurs observations, par la suite et l'âpreté de leurs attaques, ont ranimé, avec d'autres vues et un autre style, l'ancien esprit militant de Swift et de Pielding.

L'un, plus ardent, plus expansif, tout livré à la verve, peintre passionné de tableaux crus et éblouissants, pfbsateur lyrique, tout -puissant sur le rire et sur les larmes, a été lancé dans l'invention fantasque, dans la sensibilité douloureuse, dans la bouffonnerie violente, et, par les témérités de son style, par l'excès de ses émotions, par la familiarité grotesque de ses caricatures, il a donné en spectacle toutes les forces et toutes les faiblesses d'un artiste, toutes les audaces, tous les succès et toutes les bizarreries de l'imagination.

L'autre, plus contenu, plus instruit et plus fort, amateur de dissertations morales, conseiller du public, sorte de prédicateur laïque, moins occupé à défendre les pauvres, plus occupé à censurer l'homme, a mis au service de la satire un bon sens soutenu, une grande connaissance du cœur, ime habileté consommée, un raisonnement puissant, nu trésor de haine méditée, et il a persécuté le vice avec toutes les armes de la réflexion. Par ce contraste , l'un complète l'autre , et Ton se fait une idée exacte du goût anglais en ajoutant le portrait de William Thackeray au portrait de Charles Dickens.

THACKERAT. • 1 SI

Le salirîq[tte.

Rien d'étonncmit si en Airgleteite un româfncier fiiit des satires^ Un bomnse triste et réfléchi y est poussé par son natnrel ; il j est encore poussé par les mœurs environnantes. On ne lui permet pas de contempler les passions comme des puissances poètiqnes ; on lui ordonne de les apprécier comme des qualités morales». Ses peintures deviennent des sentences ; il est conseiller plutôt qu'observateur, et justicier plutôt qu'artiste. Vous voyez par quel mécanisme Timckeray a cbaiagé en satire le roman.

J'ouvre aa< hasard ses trois grands ouvrages : PendmniSy la F&ire aux vanités^ les Newcomes. Chaque scène met en relief une vérité morale , l'auteur veut qu'à chaque page nous portions un jugement sur le vice et sur la vertu ; tfavance il a blâmé ou approuvé, et les dialogues, ou les portraits, ne sont pour lui que des moyens par lesquels il ajoute notre approbation à son approbation, notre blâme à son blâme. Ce sont des leçons qu'il nous donne, et, sous les sentiments qu'il décrit, comme sous les événements qu'il raconte , nous démêlons toujours des préceptes de conduite et des intentions de réfor* mateur.

A la première page de Pendenms, vous lisez le

portrait d'un vieux major, homme du monde, égoïste et vaniteux, confortablement assis à son club, auprès du feu et de la fenêtre, envié par le chirurgien Glowry que personne n'invite, cherchant dans les comptes rendus des fêtes aristocratiques son nom glorieusement placé entre ceux d'illustres convives. Une lettre de famille arrive. Naturellement il l'écarté, et la lit avec négUgence après toutes les autres. H pousse un cri d'horreur : son neveu veut épouser Une actrice. Il fait arrêter des places à la diligence, aux frais de la famille, et court sauver le petit sot. S'il y avait une mésalliance, que deviendraient ses invita-tions ? Conclusion évidente : ne soyons ni égoïstes, ni vaniteux, ni gourmands comme le major.

Chapitre deux : Pendennis, père du jeune homme, était de son temps apothicaire, mais d'une bonne famille, et désolé d'être descendu jusqu'à ce métier. L'argent lui vient ; il se donne pour médecin , épouse la parente d'un noble, essaye de s'insinuer dans les grandes familles. Il se vante toute sa vie d'avoir été une fois invité par lord Ribstone. Il achète un domaine, tâche d'enterrer l'apothicaire, et s'étale dans sa gloire nouvelle de propriétaire^ terrien. Chacun de ces détails est un sarcasme dissimulé ou visible qui dit au lecteur : « Mon bon ami, restez Gros4ean comme vous l'êtes, et, pour l'amour de votre fils et de vous-même, gardez-vous de trancher du grand seigneur! »

Le vieux Pendennis meurt. Son fils, noble héritier du domaine, « grand-duc de Pendennis, sultan de Fairoaks, » commence à régner sur sa mère y sur sa cousine et sur les domestiques. U envoie des poésies

THACKERAY. i53

lamentables aux journaux, du comté, commence un poème épique, une tragédie où meurent seize personnes, une histoire foudroyante des jésuites, et défend en loyal tory FÉglise et le roi. Il soupire après l'idéal, appelle une inconnue, et tombe amoureux de l'actrice en question, femme de trente-deux ans, perroquet de théâtre, ignorante et bête à plaisir. Jeunes gens, mes chers amis, vous êtes tous affectés, ^ prétentieux, dupes de vous-mêmes et des autres. Attendez pour juger le monde que vous ayez vu le monde, et ne tous croyez pas maîtres quand yous êtes écoliers.

L'instruction continue et dure autant que la vie d'Arthur. Gomme Ldsage dans Gil - Bios , conmae Balzac dans le Père Goriot, l'auteur de Pendennis peint un jeune homme ayant quelque talent, doué de sentiments bons, même généreux, qui veut parvenir et qui s'accommode aux maximes du monde; maïs Lesage n'a voulu que nous divertir et Balzac n'a voulu que nous passionner : Thackei-ay, d'un bout à l'autre, travaille à nous corriger.

Cette intention devient plus visible encore, si l'on examine en détail l'un de ses dialogues et l'une de ses peintures. Vous n'y apercevez point la verve indifférente attachée à copier la nature, mais la réflexion attentive occupée à transformer en satire les objets, les naroles et les événements. Tous les mots du personnage sont choisis et pesés pour être odieux ou ridicules. Il s'accuse lui-même, il prend soin d'étaler son vice, et sous sa voix on entend la voix de l'écrivain qui le juge, qui le démasque et qui le punit. Miss Grawley, vieille femme riche, tombe

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malade ^ Mistress Bute, sa parente, accoart pour la sauver et sauver Théritage. Il s'agit de faire exclure du testament un neveu, le capitaine Rawdon, ancien favori , légataire présumé de la vieille fille. Ce Bawdon est un troupier stupide, pilier d'estaminet, joueur trop adroit, duelliste et coureur de filles. Jugez de la belle occasion pour mistress Bute, res- 'pectablemèrede famille, digne épouse d'un ecclésiastique, habituée à composer les sermons de son mari! Par pure vertu, elle hait le capitaine Rawdon, et ne souffrira pas qu'un si bon argent tombe en de si mauvaises mains. D'ailleurs, ne sommes-nous pas les répondants de nos familles ? et p'estrce pas à nous de publier les fautes de nos parents? C'est notre de*voir strict, et mistress Bute s'acquitte du sien en conscience. Elle fait provision d'histoires édifiantes sur le neveu, et elle en édifie la tante. U a ruiné celui-ci, il a mis à mal celle-là. Il a dupé ce marchand, il a tué ce mari. Et, par-dessus tout, l'indigne, il s'est moqué de sa tante ! Cette généreuse tante continuera-t-elle à réchauffer une pareille vipère? souffrira-t-elle que ses innombrables sacrifices soient payés par cette ingratitude et ces dérisions î Vous imaginez d'ici l'éloquence ecclésiastique de mistress Bute. Assise au pied du lit, elle garde à vue la malade, la comble de potions, la réjouit de sermons terribles, et monte la garde à la porte contre l'invasion de l'héritier probable. Le siège était bien fait, l'héritage attaqué si obstinément devait se rendre ; les dix doigts vertueux de la matrone entraient d'avance

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