‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 30 sur 155 · LA PRINCESSE DE CLÈVES · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE DE CLÈVES

Jupiter, disent les vieux poètes, a le tonneau des maux à sa droite et le tonneau des biens à sa gauche; mais les deux mains ne vont qu'ensemble, et quand Tune puise , l'autre puise aussi. J'ai admiré ]es jeunes gens de Platon ; mais, pour vingt mille citoyens, il y avait à Athènes deux cent mille esclaves. L'aristocratie, sous Louis XIV, n'a pas manqué de vices ; mais elle n'a manqué ni d'élégance, ni de grâces, ni même de vertus.

La princesse de Clèves, le plus beau roman du siècle, en offre aux yeux toutes les beautés ; c'est une femme qui parle ; il est naturel qu'elle ait bien choisi ; d'ailleurs elle faisait un roman. Les mémoires de Saint-Simon sont un grand cabinet secret où gisent entassées sous une lumière vengeresse les défroques salies et menteuses dont s'affublait l'aristocratie servîle. Le petit livre de Mme de La Fayette est un écrin d'or où luisent les purs dianiants dont se parait l'aristocratie polie. Après avoir ouvert le cabinet, il est à propos d'où* vrir récrin.

Involontairement, pour entendre ce roman, on se transporte dans quelque grand liôtel de la place Royale , celui du Carnavalet, par exemple, et Ton aperçoit dans un haut salon, entre les panneaux sculptés et ornés de peintures, la noble et aimable conteuse entourée d'une cour d*amis. Elle parle, mais en grande dame, avec le sentiment secret de sa dignité et de la dignité de ceux qui Técoutent. Son style imite sa parole ; elle présente au public les personnages de son livre, comme elle présenterait à ses amis les hôtes de son salon. Les compliments graves coulent naturellement de ses lèvres; et l'imagination se trouve portée comme dans un monde sublime au spectacle de tant de perfections et de splendeurs. « Jamais cour, dit-elle, n'a eu tant de belles personnes et d'hommes admirablement faits. Il semblait que la nature eût pris plaisir à placer ce qu'elle donne de plus beau dans les plus grandes princesses et dans les plus grands princes. Le roi de Navarre attirait le respect de tout le monde par la grandeur de son rang et par celle qui paraissait en sa personne. Le chevalier de Guise, qu'on appela depuis le grand prieur, était un prince aimé de tout le monde, bien fait, plein d'esprit, plein d'adresse, et d'une valeur célèbre par toute l'Europe. Le prince de Condé, dans un petit corps peu favorisé delà nature, avait une âme grande et hautaine, et un esprit qui le rendait aimable aux yeux même des plus belles femmes. Le duc de Nevers, dont la vie était glorieuse par la guerre et par les grands emplois qu'il avait eus, quoique dans un âge un peu avancé, faisait les délices de la cour. Il avait trois fils parfaitement bienfaits... » Je m'arrête ;

les louanges et les respects ne s'arrêtent point. De ces habitudes de salon naissait le style noble que nous admirons et que nous avons perdu. Quand aujourd'buiM. de Musset met en scène les grands seigneurs, il a beau être le plus délicat et le plus charmant esprit de notre siècle, il leur prête des phrases de plébéien et d'artiste malappris. Ses comtes et ses marquises eussent choqué chez Mme de La Fayette. Si une femme avait lâché ce mot : « Vous autres, hommes à la mode, vous n'êtes que des confiseurs déguisés*, » on l'aurait trouvée boutiquière. Si im homme eût dit à une femme, en se jetant à ses genoux : « Je vais vous faire une déclaration vieille comme les rues et bête comme une oie, » on l'eût mis à la porte en lui répondant : « Monsieur, je n'écoute pas de pareilles ordures*. » Son dialogue moqueur, brusque , rempli d'images osées et inventées coup sur coup, aurait effarouché les gens, comme un feu d'artifice tiré à l'improvisle et à brûle-pour-. point entre les pieds dorés de leurs fauteuils. Mme de La Fayette et ses hôtes ne supposaient pas qu'il y eût au monde des confiseurs ni des oies. Des festins somptueux, des ameublements magnifiques, des palais réguliers, des princes et des princesses d'une âme grande et d'une contenance majestueuse, voilà les souvenirs où puisait leur style. En tout temps le ^ langage copie la vie ; les habitudes du monde forment les expressions des livres; comme on agit, on écrit. * Rien d'étonnant si une société de grands seigneurs;

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