Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée
2. Le mot est de Molière; Mme de Sévigné Teût hasardé, Mme de La Fayette ea aurait peut-être eu peur.
hommes du monde, a inventé le plus beau style qui ait paru.
Ce style est aussi mesuré que no^ble; au lieu^'exagérer, il atténue. Mme de La Fayette n'élève jamais la voix. Son ton uniforme et modéré n'a point d'accent passionné ni brusque. D'un bout à l'autre de son livre brille une sérénité charmante; ses personnages semblent glisser au milieu d'un air limpide et lumineux. L'amour, la jalousie atroce, les angoisses suprêmes du corps brisé par la maladie de l'âme, les cris saccadés de la passion, le bruit discordant du monde, tout s'adoucit et s'efface, et le tumulte d'en bas arrive comme une harmonie dans la région pure où nous sommes montés. C'est que l'excessif choque comme le vulgaire ; une société si polie repousse les façons de parler violentes comme les façons de parler basses; on ne crie pas dans un salon. Mme de La Fayette ne s'abandonne pas comme une artiste et comme une actrice; elle se contient comme une grande dame et comme une femme du monde. D'ailleurs même à demi-mot, surtout à demi-mot, ses hâtes l'entendent. Ce sont les nerfs grossiers ou les esprits obtus qui veulent des éclats de voix ; un sourire, un tremblement dans l'accent d'une parole, un mot ralenti , un regard glissé suffisent aux autres. Ceux-là devinent ce qu'on ne dit pas et entendent ce qu'on hidique. Leur délicatesse et leur promptitude aperçoivent à l'instant et sans peine ce qu*on dissimule ou ce qu'on n'achève pas. Ils comprennent ou imaginent les transports et les tempêtes cachés sous les phrases régulières et calmes. Ils ne veulent pas les voir : ils les entrevoient ; au même
moment, ils en détomnent les yeux ; ils veiil^it rester maîtres d'eux-mêmes. Us se sentent en spectacle , ils redouteraient d*ètre troublés par des p^ntures trop véhémentes. Leur finesse n'en a pas besoin, leur dignité en a peur, leur bon goût s*en écarte. Lorsque Mme de Chartres mourante appelle sa fille pour lui dire adieu, die lui parle du déplaisir qu'elle a de la quitter. Lorsque Mme de Glèves avoue enfin à M. de Nemours ce qu'elle sent pour lai, une demi-phrase indique à peine Témotîon si touchante et si profonde qui les remplit tous les deux. « Elle céda pour la première fois au penchant qu'elle avait pour M. de Nemours, et, le regardant avec des yeux pleins de douceur et de charme : « Je ne vous dirai point que je n'ai pas « vu l'attachement que vous avez eu pour moi ; « pait-ôtre ne me oroiriez-votis pas quand je vous « le dirais; je vous avoue donc, non-seulement que « je l'ai vu, mais que je l'ai vu tel que vous pou- « vez souhaiter qu'il m'ait paru. » Rien dé plus. Devant celte retenue et cette pudeur de style, on trouve grossier et médical le Lis dans la vallée, de Balzac.
Une autre grâce est la simplicité. La moitié des mots que nous employons est inconnue à Mme de La Fayette. Elle ressemble à ces anciens peintres qui faisaient toutes les nuances avec cinq ou six couleurs. Il n'y a point de lecture si facile. Un enfant entendrait du premier coup toutes ces expressions et tous ces tours. Le regard les pénètre dès l'abord jusqu'au fond, comme des eaux unies et transparentes ; jamais les paroles n'ont rendu les idées plus visibles; jamais le lecteur n'a pensé avec autant d'aisance et de clarté.
Aujourd'hui tout écrivain est pédant, et tout slyle est obscur. Chacun a lu trois ou quatre siècles de trois ©u quatre littératures. La philosophie, la science^ l'art, la critique, nous ont surchargés de leurs découvertes et de leur jargon. L'esprit en s' étendant s'est encombré et s'est troublé. Nous sommes devenus économistes, mathématiciens , métaphysiciens, dilettantes, Anglais, Allemands surtout, et nous avons cessé d'être écrivains et Français. Bien plus et bien pis, par besoin de nouveauté et par raffinement d'intelligence, nous avons recherché les nuances imperceptibles, les images extraordinaires, les paradoxes de style, les accouplements d'expressions, les tours inattendus; nous avons voulu être piquants et nouveaux, nous avons écrit pour réveiller la curiosité lassée, nous avons sacrifié le naturel et la justesse pour surmonter l'inattention et l'ennui. Au temps de Mme de La Fayette, la littérature naissait, et personne ne naît dégoûté et savant. Elle disait les événements du monde en femme du monde, et n'apportait point les termes des langues spéciales dans la description des mouvements du cœur. Elle peignait les événements de la vie, sans autre envie que de les peindre, et ne songeait pas à surpasser des prédécesseurs qu'elle n'avait pas. En tout art, ceux qui viennent les premiers sont les plus heureux; ils ont plus de succès et moins de peine ; ils imitent plus aisément la nature et atteignent plus sûrement la vérité. Ce premier moment est comme une aurore ; celle-ci est une des plus limpides ; je ne sais qu'une lumière plus belle, celle qui parut en Grèce au iv* siècle avec les Économiques de Xénophon et le Phèdre de Platon.
Les sentiments sont d'accord avec le style ; presque toujours les habitudes de Tesprit annoncent les habitudes du cœur. Ici les émotions sont aussi délicates que la manière de les dire ; on reconnaît le tact exquis d'une femme et d'une femme de haut rang. Le propre d'un salon aristocratique est la politesse parfaite, c'est-à-dire le soin scrupuleux d'éviter jusqu'à la plus légère apparence de ce qui pourrait choquer et déplaire ; l'àme y est plus sensible ; les froissements y sont des blessures ; on y est plus prompt à souffrir parce qu'on y est moins habitué à souffrir. Je ne crois pas que la générosité, la pudeur ou la vertu, y soient plus abondantes et plus vivaces qu'ailleurs; mais il semble que, lorsqu'elles s'y rencontrent, elles y fleurissent avec plus d'aisance et sous un meilleur abri. La vie d'un plébéien est une guerre. II est contraint à l'économie , à la (défiance, souvent à la ruse, à la rigueur ; il est rempli de pensées d'argent ; il assiste chaque jour à des actions grossières; {dus d'une fois il y prend part; sa femme est une bourgeoise et une ménagère, et le souci pressant et incessant de faire fortune et de vivre les empêche de s'arrêter aux nuances des sentiments. Faites-les princes dès le berceau; voyez Mme de La Fayette ou Mme de Clèves élevées parmi les respects et les magnificences. Si elles sont bonnes , elles seront généreuses ; elles n'ont point gagné leur argent écu par écu, et ne savent pas la peine qu'il coûte. Si elles sont honnêtes, elles seront vertueuses ; leur orgueil doublé les munira d'une force double contre les défaillances et les séductions. La délicatesse est une parure de luxe, difficile à porter, que le moindre heurt déchire, mais
qui reçoit moms d'accrocs el moins de taches dans un palais que dans «n tandis.
Cette d^icatesse ftit ici le caractère et le charme de ramow^. Ifeaie de Clèires ainie sans le saToir ; d'ellemdffiie et sans dessein eUe se range aux opimons de M. de NefliOQrs;saDsleT<Hik)ir,eI]e&itceqn*îlTeiit; elle est comme smr une pente qui remporte et qa'eUe ne ^ait pas. M. de Nemours ayant laissé detiner qa'il jaimerait mieia ne pas la savoir à un bal, « elle fiit hîMi aise de trouver une raîsMi de sévérité ponr fiùre im e chose qui était une iiTeiir pour M. de Nemours. » Un peu après> lorsqu'on essaye de tromper le prince, en lui assurant que cette absence était l'effet d'mie maladie» « Mme de ClèTes fut d'abord âchée qmt M. de Nemours eût lieu de croire que c'était lui qui l'avait empêchée d'aller au bal; mais ensuite elle sentit quelque espèce de chagrin que sa mère lui en eût entièrement ôté r ofnnion* » Un autre jour, comme les dames regantadent un portrait de la reine Elis»* be(h y à la main de qui- M. de Nemours avait aspiré y • elle le trouva plus beau qu'elle n*ayait envie de Le trouver, et ne put s'empêcher de dire qu'il était flatté. » Ces commencements d'émotions confuses, ces nuanrces de sentiments imprévus et mêlés, ces contentements subits et ces peines sourdes, sont comme les rougeurs douteuses du printemps qui couve et veut éclater. Bt^itôt la piiis innocente des imprudences laisse percer un indice de cette passion secrète ; le remords vient; mais l'amour subsiste jusque dans le remords qu'il produit. ^ Ce lui était une grande dou-lew de voir qu'elle n'était plus maîtresse de cacher ^^es sentin)«Dts> et de lesavoir laissés paraître au che-
valier de Guise. Elle en avait aussi beaucoup que H. de Nemours les connût; mais cette dernière douleur n'était pas si entière, et elle était mêlée de quelque sorte de douceur* » A chaque instant le cœur trahit la volonté, et la passion se glisse dans les actions que la raison commande. Obligée de consulter avec M. de Nemours sur des intérêts de famille, elle est heureuse de recevoir sous ce nom ses confidences. < Sous prétexte des afihires de son oncle, elle entrait avec plaisir à garder tous les secrets que M. de Nemours lui confiait. » Désormais Famour est si bien le maître qu'il fait tous les autres sentiments ; Mme de Glèves le retrouve jusque dans ses amitiés : elle s'attache tout d'un coup à Mme de Martigues, « comme à une personne qui avait une passion aussi bien qu'elle, et qui l'avait pour l'ami intime de son amant. >• Dans une Âme si belle, l'amour ne peut s'exprimer par des actions violentes; pour qu'elle garde sa noblesse, il faut qu'elle garde toujours sa modération. Si elle s'abandonnait, elle s'abaisserait. Mais ces fines nuances d'émotion dévoilent toute kt force du sentiment qui la possède; tant de petits eJOTets témoignent de sa présence incessante et de sa domination souveraine ; il conserve toute sa pureté sans rien perdre de sa grandeur.
Mais combien cette pureté parait plus touchante lorsque l'on voit tous les regrets et toutes les résolutions qu'elle excite! Mme de Glèves est sans cesse en garde contre elle-même; sitôt qu'elle s'aperçoit de son amour, elle veut le .vaincre; elle se reproche comme un crime les émotions les plus involontaires et les plus fugitives ; il n'y a pas de probité plus haute
ni plus scrupuleuse; la Monime de Racine a moins de pudeur et de générosité. On sent une âme qui a été élevée parmi les plus nobles conseils et les plus saints exemples ; qui, les yeux fixés sur la divine image de la vertu, a conçu pour elle, non-seulement de la vénération, mais de la tendresse ; qui respecte l'honneur, non-seulement comme une loi inviolable, mais comme la plus chère et la plus précieuse partie de la vie humaine ; qui non-seulenaent ne tombera jamais, mais qui n'a jamais eu l'idée de faillir. Elle a recours à son mari contre elle-même; jusque dans cette confession si hasardée, il y a une modestie exquise ; son honnêteté est si entière, qu'elle semble n'entrevoir qu'à demi, à travers un voile, et malgré elle, le sentiment ou l'action qui serait contraire à son devoir : oc £h bien, monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je vais vous faire un aveu qu'on n'a jamais fait à son mari; mais l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il est vrai que j'ai des raisons de m'éloigner de la cour, et que je veux éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai jamais donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas d'en laisser paraître si vous me laissiez la liberté de me retirer de la cour, pu si j'avais encore Mme de Chartres pour m'aider à me conduire. Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille pardons; si j'ai des sentiments qui vous déplaisent, du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amilié et d'estime pour un mari que
l'on n'en a jamais eu. Conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore si tous pouvez. »
Ce style et ces sentiments sont si éloignés des nôtres, que nous avons peine à les comprendre. Ils sont comme des parfums trop fins : nous ne les sentons plus ; tant de délicatesse nous semble de la froideur ou de la fadeur. La société transformée a transformé l'âme. L'homme, comme toute chose vivante, change avec l'air qui le nourrit. Il en est ainsi d'un bout à l'autre de l'histoire : chaque siècle, avec des circon- j stances qui lui sont propres , produit des senti- ; ments et des beautés qui lui sont propres ; et à me- | sure que la race humaine avance, elle laisse derrière elle des formes de société et des sortes de perfec* tion qu'elle ne rencontre plus. Aucun âge n'a le droit d'imposer sa beauté aux âges qui précèdent; aucun âge n'a le devoir d'emprunter sa beauté aux âges qui précèdent. Il ne faut ni dénigrer ni imiter, mais inventer et comprendre. Il faut que l'histoire soit respectueuse et que l'art soit original. Il faut admirer ce que nous avons et ce qui nous manque ; il faut faire autrement que nos ancêtres et louer ^ ce que nos ancêtres ont fait. Entrez dans Notre- J Dame ; au bout d'une demi-heure, lorsque dans l'ombre des piliers énormes vous avez contemplé l'essor passionné des frêles colonneltes, l'enchevêtrement douloureux des figures bizarres et le rayonnement divin des rosaces épanouies, vous comprenez l'extase mystique de la foule maladive qui, agenouillée aux sons des orgues, apercevait là-bas dans une lumière d'or le sourire angélique de la Vierge et les mains étendues du Christ. Un quart d'heure plus tard, au
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Musée de la Renaissance, une statue de Michel-^Ange vous montrera par la fierté de sa structure héroïque, par Télan effréné de ses bras tordus, par la montagne des muscles soulevés sur son épaule, les superbes passions, la grandeur tragique, le déchaînement des crimes elle paganisme sublime du xvi* siècle. Ouvrea maintenant un volume de Racine, ou cette Princesse de Clèves^ et vous y verrez la noblesse, la mesure, la délicatesse charmante, la simplicité et la perfection du style qu'une littérature naissante pouvait seule avoir, et que la vie de salon, les moeurs de cour et les sentiments aristocratiques pouvaient seuls donner. Ni l'extase du moyen âge, ni le paganisme ardent du XVI* siècle, ni la délicatesse et la langue de la cour de Louis XIY ne peuvent renatlre. L'esprit humain coule avec les événements comme un fleuve. De cent lieues en cent lieues le terrain change : ici des mon* tagnes brisées, et toute la poésie de la nature sau* vage ; plus loin de longues colonnades d'arbres puissants qui enfoncent leur pied dans l'eau violaite; là-bas de grandes plaines régulières, et de nobles horizons disposés comme pour le plaisir des yeux; ici la fourmilière bruyante des villes pressées avec la beauté du travail fructueux et des arts utiles. Le voyageur qui glisse sur cette eau changeante a tort de regretter ou de mépriser les spectacles qu'il quitte, et doit s'attendre à voir disparaître en quelques heures ceux qui passent ai ce moment sous ses yeux.
Février 1857.
M. mCHELET. ;>c
Renaissance*.
M. Mlchelet reyient à sa graade œuvre, VEistoire de France; il en écrit la plus graade époque» le xvi' siècle. Le moment serait opportun pour juger Tœuvre; il vaut mieux définir Fauteur.
Kant disait que nos idées viennent en partie des^ choses, en partie de nous-mêmes, que les objets en / frappant notre esprit y trouvent une forme innée , / que cette courbure originelle altère l'image reçue, i et qu'ainsi notre vérité n'est pas la vérité. Il s'^st | trouvé que celte doctrine était une supposition en ^ philosophie; il se trouve qu'elle est une règle en cri- . tique. Nos facultés nous mènent; nos talents nous ) égarent ou nous instruisent; notre structure primitive nous suggère nos erreurs et nos découvertes. Décomposer un esprit , c'est démêler en abrégé et d'avance ses découvertes et ses erreurs.
M. Michelet.est poète ; à ce titre il saisit le^ ensembles