Lachmaniï, de Fontihus Titi Livii^ I»*© partie
abandonne. A vrai dire, les anecdotes qu'on a sur les rois et les détails douteux de leurs campagnes n'intéressent guère; aujourd'hui les historiens s'attachent à des points plus importants. Romulus et Numa ont-ils vécu, on n'en sait rien ; mais on suppose que Rome fut d'abord un assemblage de deux peuples, les Latins et les Sabins, et qu'elle s'accrut dès sa naissance, parce qu'elle fut un asile. On raconte aux enfants les historiettes qui ornent les autres règnes, mais avec vous l'on admet que, sous les Tarquins, Rome devint la capitale d'Un État puissant, civilisé, capable de construire de grands monuments; d'où l'on conjecture qu'elle fut alors conquise par les Étrusques. On pense, avec vous, que les dévouements d'HoratiusCoclès et de Scaevola sont sinon invraisemblables, du moins peu certains, que Rome fut prise par Porsenna, que plus tard elle se racheta des Gaulois. On lâche de retrancher les triomphes ajoutés par les familles dans les guerres des Volsques, des Gaulois, desSamnites, et Ton s'avance avec une certitude croissante , en suivant le progrès naturel de l'égalité et l'accroissement pénible du territoire. Mais on se garde de renverser comme vous la vérité en même temps que l'erreur; on ne croit pas que là où il y a des fables, tout soit fable. On défend les faits probables de la contagion du doute ; on sait que pour des événements reculés, il n'y .a pas de démonstrations géométriques, qu'à
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défaut de certitude l'hiatorien doit se contenter de vraisemblances, et tenir un événement pour vrai quand il n'est pas absurde^ et que le témoin a pu en être informé. On juge enfln qu'il faut de la dis« crétion dans la critique, et qu'en voulant tout prouver, on finit par ne rien savoir, Ori loue votre méthode ; on use de vos recherches ; on s'instruit par vos objections; mais on ne rejette pas le récit de Tite Live, On emploie vos doutes à le corriger, non à le discréditer. Un grand critique , aussi peu crédule que vous, mais moins sceptique, viendra, parce qu'il est philosophe et poëte , ébranler encore ce vaste édifice, mais pour le restaurer. »
S 2, NiEBUHR.
I. Un érudit aUemand du dix-neuvième siècle, «^ L'histoire commence par l'épopée. — Histoire probable de Rome. — Les luttes de classes à Rome %ont des luttes de nations. » Découvertes dans l'histoire des institutions et des lois. — U. Recherche immodérée des détails. — L'imagination visionnaire. — En histoire, les vérités de détail ne servent qu'à établir les vérités générales.
I. On trouverait sans beaucoup d'efforts Niebuhr dans Yico. Les découvertes se font plusieurs fois; et ce qu'on invente aujourd'hui, on le rencon* trera peut-être demain dans^ sa bibliothèque. D'ailleurs, selon la coutume des novateurs, il pousse la vérité jusqu'à l'erreur : exagérer est la loi et le malheur de l'esprit de l'homme ; il faut dépasser le but pour l'atteindre. Tout écrivain a
LA CRITIQUE CHEZ LE9 MODERNES. lOB
le double regret d'avoir des devanciers et des correcteurs.
Mais le grand penseur allemand approche de Tite Live par sa majesté oratoire et par le respect qu'il a de son œuvre. Rome a deux fois en l'honneur de susciter pour son histoire des esprits égaux à sa grandeur. Il faut entendre Niebuhr parler w de la philologie médiatrice de l'éternité * , du penchant secret qui l'entraîne à deviner ce qui a péri '. » Il y a, dans sa préface , des accents religieux comme dans celle de Tite Live. « Son siècle, dit^il, a reçu de la Providence une vocation particulière pour ces recherches, et Dieu bénira son travail. • Il parle no-* blement comme Tite Live « de la haute félicité que ressent l'âme dans le commerce intime des grands hommes qui ne sont plus ^ > Sans doute il est pléT béien de cœur, et, comme le peuple au retour de Yéies.il pousse hardiment ses constructions nouvelles à travers les débris sacrés de la ville patricienne. Mais l'amas irrégulier des monuments qu'il élève est la véritable Rome, et, comme le pontife, il retrouve parmi les ruines le sceptre augurai de Romulus.
Ne le prenez point pour un simple destructeur. L'Allemagne a plus de goût pour les hypothèses que pour les doutes ; et il n'abat que pour rebâtir. Au premier moment, quand on quitte Beaufort et qu'on
1. Niebuhr, Histoire romaine, Préface, traduction de M. de Golbéry, p. 21.— 2. /6., p. 23.-3, /&., t. VI, p. 43.
ouvre Niebuhr, quelle horrible lecture ! Conjectures sur conjectures, discussions sur les traditions , les altérations, les interpolations, les moindres faits commentés, contrôlés, restitués, un entassement de dissertations, de démonstrations, de suppositions, Térudition la plus épineuse, la plus pesante, la plus rebutante, un style obscurci par des mots abstraits, embarrassé de longues phrases, sans divisions nettes ni mouvement sensible ; on se croirait au fond des mines du Harlz, sous la lueur fumeuse d'une lampe, près d'un mineur qui gratte péniblement le dur rocher. Mais si Ton s'habitue à la noire vapeur de l'atelier souterrain, on admire bientôt quelles masses énormes soulève cette main puissante,et dans quelles profondeurs inconnues il a pénétré.Ge ne sont plus, comme dans Beaufort, des réflexions frivoles sur la politique de Porsenna qui ne rétablit pas Tarquin, sur les lumières deNuma qui enseigne à ses peuples un Dieu immatériel, sur la sottise du peuple qui se laisse duper par la constitution de Servius.Gontemporain de la révolution philosophique qui depuis Kant agite l'esprit humain, né dans cette Allemagne, patrie d'une science et d'une poésie nouvelles, dont le flexible et profond génie reproduit le mieux les pensées perdues, Niebuhr est encore jurisconsulte, politique, financier, géographe, antiquaire, homme d'imagination et de science , esprit aussi pratique que spéculatif, mais intempérant par excès de force,
capable de tout, sauf de se restreindre, avide de science jusqu'à prendre ses conceptions pour les objets mêmes, et imaginer Rome quand il ne peut plus la restaurer.
Sa première découverte est d'un poêle. Puisque les Annales remontent à peine au tribunat, et les documents originaux à Servius, l'histoire des premiers rois est une tradition. Or, toute tradition est poétique ; car les barbares et le peuple, faute de mois abstraits, expriment les faits généraux par des symboles, et figurent par des légendes les révolutions des États, comme ils transforment en dieux les lois de la nature. Ainsi cherchons d'abord, non les faits véritables, mais la poésie qu'ils ont fait naître ; recomposons les traditions, pour démêler ensuite les événements qu'elles cachent, et devinons les chants nationaux sous les textes des historiens qui en ont * tiré leurs récils. Niebuhr parcourt ainsi le premier âge de Rome, séparant la poésie de la prose qui coule dans le même lit. Le règne de Tullus Hostilîus est encore un poëme barbare, mais déjà « le fond du récit est vrai*. » Peu à peu les faits authentiques, quoique mal expliqués ou altérés, se lient, se serrent et forment la trame de l'histoire. Il faut bientôt qu'un grand intérêt national ait fortement remué l'imagination populaire , pour que la poésie sorte