Edition Lemaire, t. III, p
profit de l'égalité ou du pourvoir central, n juge que < le moitrellemeot des héritages et raclion dissolvante de l'égalité absolue des partages sont l'instrument le plus efficace que le despotisme ût jamais pu inventer pour broyer toutes les résistances et pulvériser toutes les forces collectives ou individuelles. > Il souhaite que rAngleterre « refoule le flot continental de la bureaucratie, »' et réprime « la tendance démocratique qui multiplie les emplois, qui fait remplir par des agents salariés, nommés et révoqués au gré du gouvernement, les fonctions naguère gratuites, inamovibles ou électives. » Il nous offre pour exemple le génie actif, libéral, indépendant, politique, du peuple anglais. « Là nul gouvernement n'a encore imaginé de se substituer à Faction collective ou individuelle des citoyens, de comprimer partout la force spontanée, la volonté responsable, de vouloir tout subordonner à son initiative, à sa correction, à son autorisation, à sa surveillance, à son intervention, à son intérêt personnel. » Il oppose aux Anglais les peuples du continent, «^ qui ne savent s'émanciper de la tutelle d'un maître que pour se précipiter dans une orgie anarchique. Après quoi, éperdus, étourdis, épuisés par un effort violent et court, ils deviennent la proie du premier audacieux qui leur offre le joug accoutumé, en attendant que la démagogie revienne et ne trouve en face d'elle
que des hommes déshabitués de toute action vidle et libre, et endormis dans une létkargie chronique. » Pour achever d'être intelligible, il ajoute : « Éclairés par de si grands exemples, sachons accepter rhumiliation provisoire de la liberté comme un châtiment mérité de l'ingratitude, de la légèreté, de Tesprit de discorde et d'indiscipline qui ont accompagné parmi nous ses premiers bienfaits ; mais continuons, à croire en elle et à conquérir par l'épreuve, pour nous ou pour notre postérité, les mérites qui nous ont manqué. »
Voilà deux méthodes semblables et deux conclusions opposées. Tous deux regardent l'histoire d'un peuple étranger pour savoir quel gouvernement est bon etdurable en France : mais l'un, considérant Rome, trouve que ce gouvernement est la monarchie absolue; Tautre, considérant l'Angleterre, trouve que ce gouvernement est l'aristocratie libérale. La vérité est qu'ils n'ont cherché dans l'histoire que des arguments ppur leur doctrine et des armes pour leur cause. De ce que le gouvernement absolu était nécessaire et durable à Rome, il ne suit pas qu'il soit nécessaire et durable partout. De ce que l'aristocratie libérale est utile et durable en Angleterre, il ne suit pas . qu'elle soit utile et durable ailleurs. Chaque peuple a son génie distinct ; c'est pourquoi chaque peuple a son histoire distincte. Les gouvernements, comme les plantes
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sont indigènes. Transplantés, ils périisent où ils languissent. La France n'est point Rome, et l'Angleterre n'est point la France. Nul ne tro u v e ra chez nous les causes qui établirent à Rome la monarchie absolue ; nul ne découvrira chez nous les forces qui maintiennent en Angleterre raristocntie libérale. Ceux qui aiment mieux la politique que l'histoire effacent ou méconnaissent ces diflériHioes. Pour moi, qui aime fort peu la politique, et beaucoup rhistoire, je vais essayer de les marquer, et pour les marquer, j'ai Fesprit très-libre. Le lecteur verra si je songe au temps présent; j'y pense autant qu'au Japon ou au Mexique. Je tâche d'exposer des faits ; je ne cherche pas un masque. Je commettrai sans doute bien des fautes; à tout le moins je m'efforcerai de ne point tomber dans celle que j'ai blâmée.
Ce qui établit à Rome la monarchie absolue, ce fut la décadence.
La vaillante armée de petits propriétaires qui avait conquis et exercé la liberté avait péri. Bile avait péri par la conquête : la victoire avait usé les vainqueurs. Après avoir supporté seize ans Teffort d'Ânnibal, le soldat romain , embarqué pour la
Macédoine, avait combattu le roi Philippe , après Philippe les Étoliens, après les Étoliens Antiochus, après Antiochus Persée , après Persée Corinthe, Carthage, Numance. Lorsque, après avoir suivi le char de triomphe , il s'en revenait à sa ferme du Sabinum, le consul lui mettait la main sur l'épaule : « J'ai besoin de toi ; 4a légion part demain pour la Cisalpine.» Là durait la guerre acharnée, meurtrière, éternelle. Les Boïens en dix ans lassaient quinze consuls, tuaient deux préteurs et plus de légionnaires que n'en coûtèrent en cin- (juante ans toutes les guerres de Grèce et d'Asie. Les Liguriens luttaient quarante ans. En Espagne, c'était pis. Il fallait conquérir château par château la péninsule entière. Caton en prit quatre cents. Les légionnaires périssaient dans les défilés des sierras, égorgés dans les embuscades. Il fallait couper les mains aux captifs , dévaster méthodiquement les cultures. La victoire gagnée, les otages livrés, le pays soumis, le légionnaire se consumait en travaux gigantesques , routes à bâtir , canaux à creuser, ponts à jeter, arsenaux à construire. Devenu colon, il restait soldat sédentaire, sen^ tinelle perdue sur une frontière, parmi des barbares désespérés, sans cesse en alarmes, souvent massacré avec toute sa famille, pendant qu'il usait ses dernières forces à labourer le champ que son consul avait brûlé. Le quart des hommes
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valides était dans les camps. De dix-sept awà quaraote-cinq, on ne pouvait refuser son nom à Tenrdlement. De la Grèce à l'Asie, de la Macédoine à la Gaule , de l'Afrique à l'Espagne , les citoyens romains laissaient leurs os sur tous les rivages. Dès Tan 180, les levées se disaient avec peine. Le seur Métellus effrayé voulut forcer tous les taires au mariage. < Rome, ditTiteLive, qui le?ait contre Annibal vingt-trois légions, ne poorrail «njourd'hui en armer huit. >
La conquête attaquait la classe moyenne par la ruine comme par la mort. Elle était pemkieiue à leurs biens autant qu'à leur vie. La petite propriété disparaissait. Retenu vingt ans sous les drapeaux, le légionnaire vendait son champ ou le laissait en friche. S'il le gardait, il succombait sous la CQnGorrence de l'Afrique, de la Sicile, de la Sardaigne. S'il persistait et vivait de l'argent distribué au triomphe, spn riche voisin, ancien préteur, sénateur, ami des juges, déplaçait sa borne et prenait sa terre. S'il allait trouver le riche et lui demandait de tenir à ferme ce champ volé ou acheté , on lui montrait des bandes d'esclaves. Ce sont eux qui désonaais mènent les troupeaux dans les terres à blé converties en pâturages ; ce sont eux qui désormais renftplacent le petit laboureur libre. Le maître les achète par troupes : la conquête et l'administration des traitants les prodiguent sur les marchés. Il les ac-
couple : le croît appartient au propriétaire. Luimême, enrichi par son proconsulat ou sa préture, par la dépouille des provinciaux ou de ses petits voisins, par la concession ou l'usurpation des terres publiques, agrandit son domaine, qui dievient large comme une province. «Plusieurs, dit Columelle, ne sauraient faire le tour de leurs terres à cheval. » Un Domitius , qui avait vingt mille soldats^ promit à chacun d'eux sur ses bi^ns quatre arpents. Sur tout le territoire de Léontini en Sicile, il n'y avait que quatre-vingt-trois propriétaires. Des troupeaux d'esclaves , quelques riches, voilà la population des campagnes. Il n'y a plus de place ici pour le petit propriétaire. Qu'il s'en aille; qu'il tente la fortune à'Rome; qu'il devienne ouvrier ; que de ses rudes mains , accoutumées à l'épée et à la charrue, il essaye de tisser des étoflfes, de polir l'acier des miroirs, de servir le luxe et la civilisation nouvelle : là auiBsi la place est prise. Les grands possèdent la ville comme la campagne ; ils exploitent l'industrie comme l'agriculture ; ils ont pour ouvriers des esclaves, comme ils ont des esclaves pour laboureurs. Ghaqiie temple, chaque corporation, chaque office ée l'administration a les siens. Ce sont eux qui font les travaux publics ; ce sont eux qui font les travaux privés. Chaque grande famille possède, exploite et loue des tisserands, des ciseleurs, des brodeurs,
des peintres y des architectes , des médednt, des précepteurs qui lui appartiennent. Ni les champs ni la ville ne nourrissent plus le citoyen libre. A la ville comme aux champs, le travail est aux esclaves, la propriété est aux riches. César trouYa que les trois quarts du peuple romain mendiaient. Le tribun Philippe déclare un jour qu'il n'y a pas dans l'État deux mille citoyens qui possèdent. Si le petit laboureur veut vivre , il faut qu'il vienne à Rome ; s'il veut vivre à Rome , il iaut qu'il se fasse vendeur de votes, coupe-jarret ou mendiant.
Le voilà donc enrôlé parmi les gladiateurs de Sulpicius, ou solliciteur de distributions dans l'atrium de Grassus. Y est-il seul? Cette tourbe du champ de Mars et ces applaudisseurs du drque descendent-ils des orgueilleux paysans qui sont morts à Cannes , et qui au commencement de la guerre de Macédoine ont fait sous leur volonté plier la volonté du sénat? Celui-ci peut-être : ce visage anguleux et énergique , ce front ba» et cicatrisé, ces mains calleuses, ce reste de fierté romaine, annoncent un compagnon de Ligustinus, un compatriote de Marins. Mais son voisin qui s'agite et gesticule comme un spectateur d'OIjpipie, cet autre aux cheveux parfumés comme un danseur de Lydie, celui-là aux yeux bleus, tout fiirouche encore, qui sont-ils? Les captifs ont envahi
la cité; les affranchis font la moitié du peuple; la race altérée a reçu conome une sentine toute la lie de Tunivers. Le maître, au bout de quelques années, a conduit devant le préteur son esclave , s'il est docile. Le Grec, l'Asiatique, touché de la baguette, est devenu citoyen. Il vote pour son patron, il porte son nom , il lui paye une somme chaque année, il lui laisse une partie de son héritage. La générosité est une spéculation politique : cent mille étrangers ou barbares devinrent Romains en soixante-dix ans. Mais la formule du préteur et la toge n'avaient point changé leur cœur. « Quand Jupiter fait un homme esclave, dit Homère, il lui ôte la moitié de son âme. » A la vue de son ancien maître le nouveau citoyen se rappelait les verges dont son dos gardait l'empreinte, ou la fourche qui avait déformé son cou ; il rentrait à l'instant dans la stupeur de l'obéisance. Un jour Scipion Émilien, 'qu'ils interrompaient, osa leur dire : « Silence, faux fils de l'Italie ! Vous avez beau faire : ceux que j'ai amenés garrottés à Rome ne me feront jamais peur, tout déliés qu'ils sont maintenant. » Ils se turent spus cette vérité et sous cette insulte. Ni ces mendiants ni ces esclaves ne disputeront la chose publique à Sylla ni à César,
Ils vont la donner à qui voudra la prendre. Les durs paysans qui labouraient nus sous le soleil et défrichaient les rochers du Sabinum, sont restés
laboureurs et pauvres tant que les campagnes ont été courtes, et que pour butin ils n'ont en qœées pâtres samnites ou des troupeaux gaulois. Maintenant les guerres longues et lointaines retiennent le soldat sous les drapeaux. Il n'est plus ni ôtoy^Dy ni laboureur, ni père de famille. Son épée est eon gagne-pain, *ses aigles sont sa patrie, son dief est son serviteur ou son dieu. Avec Manlius, avec Sylla, avec LucuUus, il campe et promène son brigandage dans la voluptueuse Asie. Les rois, les tétrarqves, les riches cités, trop heureux de vivre, lui ouvrent leurs trésors, le comblent de leur luxe. Sous les longs portiques de marbres précieux, entre les tableaux d'Apelle, le légionnaire s'assoit à une table chargée d'argenterie ciselée, emplit son estomac de congres, de surmulets, de vins de Chio et de Chypre, fait danser devant lui des eunuques et des farceurs, et commande à son hôte de lui amener les jeunes filles et les femmes libres du gynécée. Si le père de famille hésite, le Romain a Tépée, et il en use. Sylla a donné aux siens l'Asie en proie et en pâture : seize drachmes par jour à chaqae soldat, avec un festin pour tous les amis qu'il mvite; au départ, six -cents millions pour le gén^nd. Le brutal vétéran joue aux dés sur un tableau d'Apelle, et brise d'un coup de pied un Gupidonde Phidias; il a des courtisans^ des baladins, des cuisiniers, des joueurs de harpe; il emporte des
tapis, des lits de bronze, des buffets d'ivoire. Piller et jouir, telle est désormais sa vie. Il appartient au chef qui lui donne le plus d'argent et le plus de licence. Quand Sylla revint en Italie, tous lui ofl&'irentleur pécule. La guerre était une si bonne spéculation, qu'ils voulaient en avancer les frais. Si on leur distribue des terres; ils lès vendent et vont faire la débaudie dans les tavernes de Rome, pour s'enrôler quand ils n'auront plus rien. En quelques années, tous les colons d'Antium, de Locres, de Tarente, s'étaient enfuis. Un consul trouva Sipontum et Bruxentum désertes. La conquête, qui a dépeuplé la cité, qui a ruiné la classe moywme, qui l'a déshonorée par des recrues d'esclaves, change les soldats en mercenaires. Le peuple ^i gouvernait Rome, affaibli par la mort des hommes, par la perte des biens, par le changement des cultures, par la concurrence des esclaves, par le mélange des affranchis, par la contagion du luxe, par la corruption des mœurs, ne voulait plus et «ne pouvait plus gouverner Rome ; et l'armée, sa dernière force, se livrait et le livrait aux grands ambitieux, aux grands hommes et aux grands fleé<lérats.
Ni les uns ni les autres ne manquèreat : ia victoire et la conquête les avaient formés. On vay^it déjàdans les grands la f<Nrce et la volontè de toiat accaparer et de tout usurper. Depuis Manlius, qui
rançonna les petits princes d'Asie, la guerre et la paix étaient un brigandage contre les hommes et contre les dieux. < Athènes, Pergame, Gyziqae, Milet, Chio, Samos, l'Asie entière, l'Achaie, la Grèce, la Sicile, disait Cicéron, sont enfermées maintenant dans quelques villas de nos campagnes. » La terre et l'homme, pressurés, lâchaient leur ancienne et leur nouvelle richesse, et le flot d'or qui coulait sur Rome allait s'engloutir dans deux cents maisons. Les cités, pour subvenir aux exactions, engageaient leurs portiques, leurs murailles et leurs autels. Des hommes libres vendaient leurs enfants. Les richesses immenses, accumulées par le vol, s'accroissaient par l'usure. L'intérêt ordinaire était si terrible, qu'un citoyen intègre pouvait sans se déshonorer demander 48 pour 100. La puissance venait avec l'argent; avec l'argent et la puissance le noble achetait ou usurpait les terres voisines. A son domaine d'Italie il ajoutait dix domaines en Sicile, en Afrique, en Épire, en Gaule, en Espagne ; il y nourrissait des tfoupes d'esclaves, gladiateurs, pâtres farouches, pépinières de meurtriers et de soldats. Ses esclaves forgerons, maçons, charpentiers, artisans, barbiers, cuisiniers, fournissaient Rome; ses esclaves commerçants, navigateurs, transportaient à Rome les produits du monde ; ses affranchis, ses clients, ses obligés, ses locataires, ses débiteurs, remplissaient les tribus.
Des provinces, des rois, des peuples vivaient sous son patronage héréditaire, lui produiguant les ambassadeurs, les lions et les esclaves, trop heureux de subsister à Tabri de son nom, agenouillés devant ses statues comme devant celle des dieux. Par ses gladiateurs, ses clients et son argent, il règne sur la place publique. Il s'attribue les charges, les honneurs, les gouvernements et les armées. S'il sait vaincre,, s'il est politique, ses soldats deviendront son patrimoine, et marcheront à sa volonté contre la patrie. Que va-t-il faire de cette puissance énorme? Il a pris beaucoup, il veut prendre davantage. Il a conquis la Gaule ou l'Asie, il veut conquérir Rome. Il a tout osé contre les provinces, il osera tout contre ses concitoyens. Le plaisir de vaincre, d'abattre, de tenir dans sa main la vie et les biens des hommes, de commander, de fonder, de remplacer par sa pensée et par sa volonté toutes les pensées et toutes les volontés des autres, s'accroît par la jouissance et par l'espérance, et le conquérant, comme Tavare, n'est jamais assouvi. Un patricien, bourreau méthodique, un plébéien massacreur brutal, un général heureux à demi honnête, un grand homme téméraire, un soldat d'avant-garde, un hypocrite patient, tour à tour dominèrent Rome et le monde. Le hasard établissait ou renversait les hommes ; la nécessité amenait et ramenait l'empire. Les uns avaient
perdu la force et la volonté d'être libres; les antres avaient gagné la force et la volonté d'être ii^ustes. Le peuple était trop pauvre, trop dépendant, trop servile; les grands étaient trop riches, trop forts, trop audacieux. L'égalité s'était rompue et les mœurs s'étaient perdues; la chose publique avait trop peu de défenseurs et trop d'ennemis. Après cinquante années de batailles, de proscriptions et d'aventures, elle devint la chose privée d'un homme. Le décadence avait fait l'empire, la décadence le conserva. De temps en temps un empereur, parvenu éprouvé par la vie privée, gouverne avec un pende modération et de sagesse auparavant et ensuite; mais on trouve cent ans de restauration et d'équilibre sous les Antonins ; quels princes I et jusqu'à quelles créatures le gouvernement transmis
va-t-il tomber! Un fou, puis un imbécile, puis un parricide, histrion et incendiaire : ainsi finissent les Césars. Un bourreau amateur de tortures : ainsi finissent les Flaviens. Un gladiateur poltron : ainsi finissent les Antonins. Que dire de Tempire mis à l'encan, des assassins militaires, des géants barbares, des fanatiques d'Asie, et de cette tourbe de brutes, de furieux et de monstres, que la monarchie romaine lâcha pendant deux siècles sur le genre humain? Comment se fait-il que personne ne se lève, que nul peuple ne s'affranchisse, que nul gouvernement sensé ne rende un peu de di-
gnité au cœur de Thomme et un peu de liberté au corps de rhomme; qu'insensiblement la pess^nte oppression devienne plus pesante; que la servilité croissante érige en dieux des misérables dignes de l'hôpital ou du bagne ; que chacun voie sous l'avidité du fisc la terre s'épuiser, les hommçs disparaître, l'empire se videra et que personne ne s'effbrce d'arracher le mondte civilisé au gouvernement qui le détruit? — Les courages manquent, et les hommes commencent à manquer. La conquête, qui a consumé le peuple romain, a consupié les peuples conquis. Polybe déjà disait qu'il ne donnerait pas six mille talents de tout le Pélopoixèse. •Selon Plutarque, il n'y avait pas trois mille honimes de guerre dans la Grèce entière. La moitié ^s villçs y étaient ruinées. En Épire, en Étolie, en Acarnanie, on ne trouvait que des masures. L'Arcadie était remplie de troupeaux libres, comme les savanes inhabitées de l'Amérique. Pas un navire en Crète. <c Qui veut voir des déserts, disait Sénèque, qu'il aille dans la Lucanie et le Brutium. » La Grande-Grèce, le Samnium, restaient vides. Le reste de l'Italie n'était que villas et solitudes. |)epuis César jusqu'au principat d'Auguste, soixante trois villes avaient été données aux vétérans, et
1 . Après un siècle de bon gouvernement, les hommes manquaient sous Marc-Aurèle ; il était obligé, pour défendre l'Italie contre les Barbares, d'enrôler des gladiateurs.
Ton sait ce qu'entre leurs mains devenaient les villes. César déjà se plaignait < du terrible manque d'hommes. » Mais le cœur des nations était encore plus brisé que leurs forces. La conquête n'avait laissé en elles ni espérance, ni volonté, ni objet d'intérêt, ni source d'action. On vivait, et l'on ne s'occupait plus que de vivre. Il y avait encore des hommes, il n'y avait plus de peuples. Leurs dieux étaient dans le Panthéon de Rome, les statues de leurs dieux dans les villas de la Campanie* Leurs meilleurs citoyens, devenus esclaves, marchands ou citoyens romains, ne connaissaient plus leur patrie. Strabon trouva que les Bithyniens, les Mysiens, les Phrygiens, les Lydiens, avaient perdu leur langue. Les prêtres d'Egypte n'entendaient plus leurs inscriptions ni leurs mystères. La Gaule, l'Espagne et l'Afrique, étaient latines. Nulle ombre de vie publique : la violente conquête et la savante administration romaine avaient changé les cités libres et les peuples indépendants en autant de fermes régulières où l'unique souci était d'obtenir une exemption d'impôt. Plus d'invention : la littérature, au bout d'un siècle, devient un amusement de rhéteurs et de sophistes * ; la philosophie, réduite à la pratique, est une exhortation à jouir ou à bien mourir; les artistes font des copies; les
1 . Sous les Antonins il y a un siècle de demi-restauration intellectuelle qui correspond à la demi-restauration politique.
habiles ouvriers meurent et n'ont point d'élèves ; rindustrie s'amoindrit; Tesclave s'abrutit; les curiales s'enfuient ,^ le mariage devient rare. Danis cet affaissement de toutes les forces et de toutes les espérances terrestres, devant ce spectacle de Tinjustice organisée, de la tyrannie invincible, de la décadence croissante, dans cette ruine de la religion, de la cité, de la famille, des arts, de la phi-
losophie, des lettres, que reste- t-il à l'homme qui n'est point encore descendu dans l'abrutissement ou dans l'orgie ? Le rêve. Il avait commencé dès les guerres d'Asie : les furieuses bacchanales avaient apporté à Rome le panthéisme impur de l'Orient mystique et la vision frénétique de la grande Nature, qui demande pour offrandes la prostitution et le sang. Les vieilles religions se transformaient ; lesphilosophies se corrompaient; la Kabbale s'accroissait. De désespoir et de dégoût on s'enfuyait dans le monde imaginaire. La vie réelle semblait un songe. L'univers, transflguré par le délire, apparaissait comme une hiérarchie d'êtres surnaturels, émanations d'un principe obscur, d'autant plus grossières qu'elles s'en éloignaient davantage, et dont l'homme était la plus vile. La perfection était de mépriser cette terre ; la félicité était de la quitter et de remonter l'échelle qui conduisait à l'unité suprême. De la Perse, de l'Inde, de l'Egypte, de la Syrie, arrivait un souffle mystique, et le ver-
tige religieux, comme une contagion, gagnait les Ames. Des prophètes paraissaient en Judée. Simon le mage se disait Dieu le père, et promenait avec lui une femme, symbole de la pensée rachetée. Le magicien Dosithée se croyait le Messie. Apollonius de Tyane ressuscitait les morts. Les miracles se multipliaient, les sectes foisonnaient. Les débris des anciennes religions, le naturalisme sensiiel, le mysticisme exalté, le panthéisme profond^ les textes de la Bible, les évangiles apocryphes, les îjogmes des philosophes, les interprétations symboliques, les rêveries astrologiques, se fondaient en doctrines incohérentes, abîme mouvant de disputes et d'extases, prodigieux chaos où fermentaient confondus le divin et Thumain, la matière et Tesprit, le surnaturel et la nature, parmi les ténèbres et les éclairs. Quiconque lit les dogmes des gnostiques, des valentiniens, des ophites, des osséniens, des carpocratiens, respire Todeur de la fièvre et se croit dans un hôpital, parmi des hallucinés qui contemplent leur pensée fourmillante et fixeiit sur le vide leurs yeux brillants. Dans ce tourbillon de fantômes, une pâle et touchante figure se dégage : l'homme opprimé et misérable aperçoit le visage du juste supplicié, qui loue la résignation, qui glorifie la souflrance, qui commande l'espérance, qui offre la pitié, et qui ouvre au pauvre, à l'esclave, à la femme, au condamné, le divin refuge
de la bonté infinie et de Téternel amour. Que César garde la terre : dure la monarchie, dure la servitude; leur cœur comme leur pensée est ailleurs.
Ce portrait convient-il à la France? On en peut douter.
Ce qui fait durer un gouvernement, c'est l'impuissance des autres; ce qui fit durer la monarchie à Rome, ce fut l'impuissance du peuple avili et mendiant, des provinces épuisées et meurtries ; ce qui éternisa la souveraineté d'une force et d'une volonté unique , ce fut la décadence de toutes les volontés et de toutes les forces. Y a-t-il encore en France des forces et des volontés?
Depuis huit cents ans, nous voyons se développer chez nous cette classe moyenne dont la décadence abolit à Rome la liberté. Accrue par ses amis, par ses ennemis, par elle-même, elle est devenue la nation. Sous Tefl'ort du temps et sous le sien, le clergé s'est changé en un corps de fonctionnaires, la noblesse en un salon de gens bien mis, la royauté en un souvenir d'histoire. La Révolution lui a donné les terres des privilégiés. Les progrès inouïs du bien-être ont ajouté en soixante ans un tiers à son nombre. La connaissance et la domination de
la nature ont multiplié sa richesse. Le revenu de rÉtat a quadruplé ; la science et Tindustrie nouvelles sont allées dans les plus lointains villages, nourrir, habiller, transporter, agiter les hommes. L'invention et l'activité croissantes ont remué et fécondé toutes les provinces du travail et de la pensée humaine, et Tespérance, autorisée par la réussite, a confirmé la prospérité du présent par , les promesses de l'avenir.
C'est rinvention qui mesure la force morale.
Pour chercher, pour découvrir, pour appliquer, il faut souhaiter avec passion. La décadence de Tinvention attestait à Rome l'affaiblissement des courages; la fécondité de l'invention annonce chez nous l'énergie du ressort intérieur. Ce siàde, qui n'est pas achevé, a produit plus que ses fttoés. La chimie naissante,la géologie ébauchée, sonttoutd'un coup devenues adultes. La physique agrandie adéfini et manié le plus mystérieux et le plus puissant des impondérables. Les sciences physiques ont fait jaillir des arts et des industries entières. Les sciences naturelles renouvelées ont reçu des lois philosophiques et se sont formées en système. L'histoire est née et a refondu les sciences morales. L'élan intérieur de l'invention originale s'est dirigé et accéléré sous Télan extérieur de l'intervention étrangère. Nous commençons à écouter le profond murmure qui roule jusqu'à nous, sorti d'Allemagne,
retentissement lointain de l'étonnant laboratoire où toutes les pensées humaines éprouvées et reforgées reçoivent une nouvelle empreinte et un nouvel ordre de la plus grande philosophie qui ait vécu. Une littérature s'est déployée, aussi abondante en pensées, aussi riche en chefs-d'œuvre que les précédentes, appropriée par ses idées, comme par sa forme, à la classe et à la civilisation qui la produisaient. Plus grossière, plus hardie, moins asservie aux bienséances, plus universelle, elle a découvert et peint des classes de la société dédaignées, des scènes de l'histoire méprisées, des parlies de l'âme inconnues, et a montré la démocratie introduite dans le goût comme dans l'État. Plus passionnée, plus douloureuse, plus avide de bonheur, plus sensible àla pitié, plus précipitée vers la rêverie et l'espérance, elle a témoigné des généreux désirs et des aspirations violentes qui, arrachant l'homme aux améliorations qu'il a conquises, le poussent sans relâche sur la roule obscure de l'avenir.
La force véritable fait la fierté légitime, et avec le sentiment de son énergie on acquiert la con* science de son droit. Avec cette force et cette énergie, on avait perdu à Rome cette fierté et cette conscience ; avec cette force et cette énergie, on a gardé en France cette conscience et celte fierté. La doctrine du droit divin a péri. Particuliers et gouvernements, chacun reconnaît aujourd'hui que
l'unique propriétaire d'un peuple est lui-même, que la nation n'est pas faite pour le gouvernement, mais le gouvernement pour la nation, que nulle autorité n'est légitime que par lé consentement du public, que nulle autorité n'est stable que par l'appui de l'opinion, que si le peuple paye des impôts et fournit des soldats, c'est pour que ses intérêts soient défendus, pour que son bien^tre soit augmenté, pour que sa volonté soit exécutée. La théorie, descendant dans la pratique, s*est prouvée par les événements, et depuis soixante ans fait l'histoire. Au-dessus de tous les gouvernements, à travers tous les gouvernements, à régné un seul roi, Topinion publique. Ils ontélé les instruments, elle a été la maîtresse ; ils ont agi, elle a vonlu. Si grande que fut leur puissance ou si ingénieux que fût leur mécanisme, leur puissance s'est affaissée et leur mécanisme s'est déconcerté lorsqu'elle s'est retirée d'eux. Elle les a employés tous et ne s'est attachée à aucun. Elle les prend comme ils viennent, tel que le hasard, la défaite, l'émeute, l'intrigue, la loi, l'illégalité les présentent; mais elle ne les garde que lorsqu'ils suivent sa pente. Quels qu'ils soient, elle les subit sans beaucoup de choix ; quels qu'ils soient, elle les défait sans beaucoup de peine. Elle les rencontre comme des chars sur sa route ; elle y monte, sauf à les quitter s'ils dévient; elle les quitte, sauf aies reprendre après qu'elle les a quittés.
Ce n'est donc point dans Rome qu'il faut chercher l'image de la France. Nous y trouvons la décadence, et nous trouvons ici la prospérité. Nous y voyons la monarchie absolue amenée et maintenue par la dépopulation, par la ruine de la clasise moyenne, par l'^avilissement du peuple, par l'abaissement de l'invention, par l'affaissement dé Tmtelligence, par le débordement du mysticisme, et nous voyons ici la population croissante, la classe moyenne étendue, le bien-être augmenté, la richesse multipliée, l'invention développée, la nation proclamée souveraine, et, à travers dix constitutions successives, exerçant sa souveraineté par l'ascendant de l'opinion. Là-bas, quelle que soit la révolution , le pouvoir retombe toujours aux mains d'un despote; ici, quelle que soit la révolution, le pouvoir ressent toujours la pression du peuple. Là- bas à travers tous les accidents, la force des choses intronisait une volonté privée ; ici, à travers toutes les aventures, elle intronise la volonté publique. Là-bas, un empereur disait à son fils : « Payez bien les soldats, et moquez-vous du reste. » Ici, dans les moments décisifs, les soldatis, par leur appui ou par leur immobilité, soutiennent le public ou le laissent faire, et dernièrement, au milieu de la guerre, un homme à la tête de huit cent mille hommes disait : « C'est l'opinion seule qui peut décider la victoire et faire la paix. »
Ce qui a donné le gouvernement en Angleterre à une aristocratie libérale, ce sont des circonstances politiques et des dispositions morales qui ne se sont rencontrées nulle part ailleurs.
Au xi* siècle, l'aristocratie implantée par la conquête se trouva unie par la communauté d'intérêts, par l'habitude d'agir en commun, par la nécessite de résister au peuple conquis, par la régularité de son organisation nouvelle, et fit un corps*. Ici, comme en France, elle lutta contre le roi; mais en France elle n'était qu'une multitude dispersée qui tomba homme par homme ; ici elle formait une armée compacte, où chaque soldat fut défendu par tous les soldats. En France, le roi était faible, et, pour se fortifier, se présenta comme protecteur du peuple ; ici le roi était fort, et, pour lui résister, les barons se présentèrent comme les protecteurs de la nation. Sous Henri I", sous Etienne, sous Henri II, sous Jean sans Terre, sous Henri El, sous Edouard I", ils réclamèrent et stipulèrent en corps pour eux et pour le public. Par leur union et leur