M. DE M N T A L E M B E R T
congres, de surmulets, de vins de Chio et de Chypre, fait danser devant lui des eunuques et des lareeurs, et commande à son hôte de lui amener les jeunes filles et les femmes libres du gynécée. Si le père de famille hésite, le Romain a l'épéc, et il en use. Sylla a donné aux siens l'Asie en proie et en pâture : seize drachmes par jour à chaque soldat, avec un festin pour tous les amis qu'il invite; au départ, six cents millions pour le général. Le brutal vétéran joue aux dés sur un tableau de Zeuxis, et brise d'un coup de pied un Cupidon de Praxitèle; il a des courtisans, des baladins, des cuisiniers, des joueurs de harpe; il emporte des tapis, des lits de bronze, des buffets d'ivoire. Piller et jouir, telle est désormais sa vie. Il appartient au chef qui lui donne le plus d'argent et le plus de licence. Quand Sylla revint en Italie, tous lui offrirent leur pécule ; la guerre était une si banne spéculation, qu'ils voulaient en avancer les frais. Si on leur distribue des terres, ils les vendent et vont faire la débauche dans les tavernes de Rome, pour s'enrôler quand ils n'auront plus rien. En quelques années, tous les colons d'Antium, de Locres, de Tarcnle, s'étaient enfuis. Un consul trouva Sipontum et Rruxentum désertes. La conquête, qui a dépeuplé la cité, qui a ruiné la classe moyenne, qui l'a déshonorée par des recrues d'escliaves, change les soldats en mercenaires. Le peuple qu
M. TROP LONG
gouvernait Rome, affaibli par la mort des hommes, par la perte des biens, par le changement des cultures, par la concurrence des esclaves, par le mélange des affranchis, par Ja contagion du luxe, par la corruption des mœurs, ne voulait plus et ne pouvait plus gouverner Rome; et l'armée, sa dernière force, se livrait et le livrait aux grands ambitieux, aux grands hommes et aux grands scélérats.
Ni les uns ni les autres ne manquèrent : la victoire et la conquête les avaient formés. On voyait déjà dans les grands la force et la volonté de tout accaparer et de tout usurper. Depuis Manlius, qui rançonna les petits princes d'Asie, la guerre et la paix étaient un brigandage contre les hommes et contre les dieux. « Athènes, Pergame, Cyzique, Milet, Chio, Samos, l'Asie entière, l'Achaïe, la Grèce, la Sicile, disait Cicéron, sont enfermées maintenant dans quelques villas de nos campagnes. » La terre et l'homme, pressurés, lâchaient leur ancienne et leur nouvelle richesse, et le flot d'or qui coulait sur Rome allait s'engloutir dans deux cents maisons. Les cités, pour subvenir am exactions, engageaient leurs portiques, leurs murailles et leurs autels. Des hommes libres vendaient leurs enfants. Les richesses immenses, accumulées par le vol, s'accroissaient par l'usure. L'intérêt or^ dinaire était si terrible, qu'un citoyen intègre pcra-
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vait sans se déshonorer demander 48 pour 100. La puissance venait avec l'argent ; avec l'argent et la puissance le noble achetait ou usurpait les terres voisines. À son domaine d'Italie il ajoutait dix domaines en Sicile, en Afrique, en Épire, en Gaule, en Espagne; il y nourrissait des troupes d'esclaves, gladiateurs, pâtres farouches, pépinières de meurtriers et de soldats. Ses esclaves forgerons, maçons, charpentiers, artisans, barbiers, cuisiniers, fournissaient Rome; ses esclaves commerçants, navigateurs, transportaient à Rome les produits du monde; ses affranchis, ses clients, ses obligés, ses locataires, ses débiteurs, remplissaient les tribus. Des provinces, des rois, des peuples vivaient sous son patronage héréditaire, lui prodiguant les ambassadeurs, les lions et les esclaves, trop heureux de subsister à l'abri de son nom, agenouillés devant ses statues comme devant celles des dieux. Par ses gladiateurs, ses clients et son argent, il règne sur la place publique. Il s'attribue les charges, les honneurs, les gouvernements et les armées. S'il sait vaincre, s'il est politique, ses soldats deviendront son patrimoine, et marcheront à sa volonté contre la patrie. Que va-t-il faire de cette puissance énorme? Il a pris beaucoup, il veut prendre davantage. Il a conquis la Gaule ou l'Asie, il veut conquérir Rome. Il a tout osé contre les provinces, il osera tout contre ses concitoyens. Le plai-
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sir de vaincre, d'abattre, de tenir dans sa main la vie et les biens des hommes, de commander, de fonder, de remplacer par sa pensée et par sa volonté toutes les pensées et toutes les volontés des autres, s'accroît par la jouissance et par l'espérance, et le conquérant, semblable à. l'avare, n'est jamais assouvi. Un patricien, bourreau méthodique, un plébéien massacreur brutal, un général heureux à demi honnête, un grand homme téméraire, un soldat d'avant-garde, un hypocrite patient, tour à tour dominèrent Rome et le monde. Le hasard établissait ou renversait les chefs; la nécessité amenait et ramenait l'empire. Les uns avaient perdu la force et la volonté d'être libres; les autres avaient gagné la force et la volonté d'être injustes. Le peuple était trop pauvre, trop dépendant, trop servile; les grands étaient trop riches, trop forts, trop audacieux. L'égalité s'était rompue et les mœurs s'étaient perdues; la chose publique avait trop peu de défenseurs et trop d'ennemis. Après cinquante années de batailles, de proscriptions et d'aventures, elle devint la chose privée d'un homme.
La décadence avait fait l'empire, la décadence le conserva. De temps en temps un empereur, parvenu éprouvé par la vie privée, gouverne avec un peu de modération et de sagesse; on trouve cent ans de restauration et d équilibre sous lesAnto-
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nins; mais auparavant et ensuite quels princes ! et jusqu'à quelles créatures le gouvernement transmis va-t-il tomber ! Un fou, puis un imbécile, puis ifn parricide histrion et incendiaire : ainsi finissent les Césars. Un bourreau amateur de tortures : ainsi finissent les Flaviens. Un gladiateur poltron : ainsi finissent les Antonins. Que dire de l'empire mis à l'encan, des assassins militaires, des géants barbares, des fanatiques d'Asie, et de cette tourbe de brutes, de furieux et de monstres, que la monarchie romaine lâcha pendant deux siècles sur le genre humain? Comment se fait-il que personne ne se lève, que nul peuple ne s'affranchisse, que nul gouvernement sensé ne rende un peu de dignité au cœur de l'homme et un peu de liberté aux actions de l'homme; qu'insensiblement la pesante oppression devienne plus pesante; que la servilité croissante érige en dieux des misérables dignes de l'hôpital ou du bagne ; que chacun voie sous l'avidité du fisc la terre s'épuiser, les hommes disparaître, l'empire se vider *, et que personne ne s'efforce d'arracher le monde civilisé au gouvernement qui le détruit? — Les courages manquent, et les hommes commencent à manquer. La conquête, qui a consumé le peuple romain, a
1. Après un siècle ih bon gouvernement, les hommes manquaient sous Marc-Aurèls; il était obligé, pour défendre. l'Italie contre les barbares, d'enrôler des gladiateurs.
». TKOPLONG.
consume les peuples conquis. Polyï*» déjà disair qu'il ne donnerait pas six mille talents de tout Je- Péloponèse. Selon Plutarque, il n'y avait pas trois mille hommes de guerre dans la Grèce entière. La moitié des villes y étaient ruinées. En Épire, en Étolie, en Acarnanie, on ne trouvait que des masures. L'Arcadie était remplie de troupeaux libres, comme les savanes inhabitées de l'Amérique. Pa» un navire en Crète. « Qui veut voir des déserts, disait Sénèque, qu'il aille dans la Lucanie et le- Brutium. » La Grande-Grèce, le Samnium, restaient vides. Le reste de l'Italie n'était que villas et solitudes. Depuis César jusqu'au principat d'Auguste, soixante-trois villes avaient été données aux vétérans, et Ton sait ce qu'entre leurs mains devenaient les villes. César déjà se plaignait « du terrible manque d'hommes » . — Mais le cœur des nations était encore plus brisé que leurs forces. La conquête n'avait laissé en elles ni espérance, ni volonté, ni objet d'intérêt, ni source d'action. On vivait, et l'on ne s'occupait plus que de vivre. Il y avait encore des hommes, il n'y avait plus de peuples. Leurs dieux étaient dans le Panthéon de Rome, les statues de leurs dieux dans les villas delà Campanie. Leurs meilleurs citoyens, devenus esclaves, marchands ou citoyens romains, ne connaissaient plus leur patrie. Strabon trouva que P>ithyniens,les Mysîens, les Phrygiens, les Lydiens