DE MONTALEMBEKT
avaient perdu leur langue. Les prêtres d'Egypte n'entendaient plus leurs inscriptions ni leurs mystères. La Gaule, FEspagne et l'Afrique étaient latines. Nulle ombre de vie publique : la violente conquête et la savante administration, romaine avaient changé les cités libres et les peuples indépendants en autant de fermes régulières où l'unique souci était d'obtenir une exemption d'impôt. Plus d'invention : la littérature, au bout d'un siècle, devient un amusement de rhéteurs et de sophistes 1 ; la philosophie, réduite à la pratique, est une exhortation à jouir ou k bien mourir; les artistes font des copies; les. habiles ouvriers meurent et n'ont point d'élèves ; l'industrie s'amoindrit ; l'es- , clave s'abrutit ; les curiales s'enfuient ; le mariage devient rare. — Dans cet affaissement de toutes les forces et de toutes les espérances terrestres, devant ce spectacle de l'injustice organisée, de la tyrannie invincible, de la décadence croissante, dans cette ruine de h religion, de la cité, de la famille, des arts, de la philosophie, des lettres, que reste-t-il à l'homme qui n'est point encore descendu dans l'abrutissement ou dans l'orgie? Le rêve. Il avait commencé dès les guerres d'Asie : les furieuses bacchanales avaient apporté à Rome
1. Sous les Antonins il y a un siècle de demi-restauration intclloctuellp qui correspond à la demi-restauration politique.
M. T HOP LONG
1(5 panthéisme impur de l'Orient mystique et la vision frénétique de la grande Nature, qui demande pour offrandes la prostitution et le sang. Les vieilles religions se transformaient; les philosophies se corrompaient; la Kabbale s'accroissait. De désespoir et de dégoût on s'enfuyait dans le monde imaginaire. La vie réelle semblait un songe. L'univers, transfiguré par le délire, apparaissait comme une hiérarchie d'êtres surnaturels, émanations d'un principe obscur, d'autant plus grossières qu'elles s'en éloignaient davantage, et dont l'homme était plus vile. La perfection était de mépriser cette terre; la félicité était de la quitter et de remonter l'échelle qui conduisait à l'unité suprême. De la Perse, de l'Inde, de l'Egypte, de la Syrie, arrivait un souffle mystique, et le vertige religieux, comme une contagion, gagnait les âmes. Des prophètes paraissaient en Judée. Simon le mage se disait Dieu le père, et promenait avec lui une femme, symbole de la pensée rachetée. Le magicien Dosithée se croyait le Messie. Apollonius de Tyane ressuscitait les morts. Les miracles se multipliaient, les sectes foisonnaient. Les débris des anciennes religions, le naturalisme sensuel, le mysticisme exalté, le panthéisme profond, les textes de la Bible, les évangiles apocryphes, les dogmes des philosophes, les interprétations symboliques, les rêveries astrologiques, se fondaient en