M. DE M N T A L E M B EUT
doctrines incohérentes, abîme mouvant de disputes et d'extases, prodigieux chaos où fermentaient confondus le divin et l'humain, la matière et l'esprit, le surnaturel et la nature, parmi les ténèbres et les éclairs. Quiconque lit les dogmes des gnostiques, des valentiniens, des ophites, des osséniens, des carpocratiens, respire l'odeur de la fièvre et se cro.it dans un hôpital, parmi des hallucinés qui contemplent leur pensée fourmillante et fixent sur le vide leurs yeux brillants. Dans ce tourbillon de fantômes, une pâle et touchante figure se dégage : l'homme opprimé et misérable aperçoit le visage du juste supplicié qui loue la résignation, qui glorifie la souffrance, qui commande l'espérance, qui offre la pitié, et qui. ouvre au pauvre, à l'esclave, à la femme, au condamné, le divin refuge de la bonté infinie et de l'éternel ar.our. Que César garde la terre : dure la monar-* chie, dure la servitude; leur cœur comme leur pensée est ailleurs. .
Ce portrait convient-il à la France? On en peut douter. Ce qui fait durer un gouvernement, c'est l'impuissance des autres; ce qui fit durer la mo-
M. TROPLONC.
iiarchie à Rome, ce lut l'impuissance du peuple avili et mendiant, des provinces épuisées et meurtries; ce qui éternisa la souveraineté d'une force et d'une volonté unique, ce fut la décadence de toutes les volontés et de toutes les forces- Y a-t-il encore en France des forces et des volontés?
Depuis huit cents ans, nous voyons se développer chez nous cette classe moyenne dont la décadence abolit à Rome la liberté. Accrue par ses amis, par ses ennemis, par elle-même, elle est devenue la nation. Sous l'effort du temps et sous le sien, le clergé s'est changé en «n corps de fonctionnaires, la noblesse en un salon de gens bien mis, la royauté en un souvenir d'histoire. La Révolution lui a donné les terres des privilégiés. Les progrès inouïs du bien-ùtre ont ajouté en soixante ans un tiers à son nombre. La connaissance et la domination de la nature ont multiplié sa richesse. Le revenu de l'État a quadruplé; la science et l'industrie nouvelles sont allées dans les plus lointains villages, nourrir, habiller, transporter, agiter les hommes. L'invention et l'activité croissantes ont remué et fécondé toutes les provinces du travail et de la pensée humaine, et l'espérance, autorisée par la réussite, a confirmé la prospérité du présent par les promesses de l'avenir.
C'est l'invention qui mesure la force morale. Pour chercher, pour découvrir, pour appliquer, il
M. DE MONTALBMBEKT.
Haut souhaiter avec passion. La décadence de l'invention attestait à Rome l'affaiblissement des courages; la fécondité de L'invention annonce chez nous l'énergie du .ressort intérieur. Ce siècle, qui n'est pas achevé, a produit plus que ses aînés. La chimie naissante, la géologie ébauchée, sont tout d'un coup devenues adultes. La physique agrandie a défini et manié le plus mystérieux et le plus puissant des impondérables. Les sciences physiques ont fait jaillir des arls et des industries entières. Les sciences naturelles renouvelées ont reçu des lois philosophiques et se sont formées en système. L'histoire est née et a refondu les sciences morales. L'élan intérieur de l'invention originale s'est dirigé et accéléré sous l'élan* extérieur de l'intervention étrangère. Nous commençons à écouter le profond murmure qui roule jusqu'à nous, sorti d'Allemagne, retentissement lointain de l'étonnant laboratoire où toutes les pensées humaines éprouvées et reforgées reçoivent une nouvelle empreinte et un nouvel ordre de la plus grande philosophie qui ait vécu. Une littérature s'est déployée, aussi abondante en pensées, aussi riche en chefs-d'œuvre que les précédentes, appropriée par ses idées, comme par sa forme, à la classe et à la civilisation qui la produisaient. Plus grossière, plu6 hardie, moins asservie aux bienséances, plus universelle, elle a découvert et peint des classes de la société dédai-
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filées, des scènes de l'histoire méprisées, des parties de l'âme inconnues, et a montré la démocratie introduite dans le goût comme dans l'État. Plus passionnée, plus douloureuse, plus avide de bonheur, plus sensible à la pitié, plus précipitée vers la rêverie et l'espérance, elle a témoigné des généreux désirs et des aspirations violentes qui, arrachant l'homme aux améliorations qu'il a conquises, le poussent sans relâche sur la route obscure de l'avenir.
La force véritable fait la fierté légitime, et avec le sentiment de son énergie on acquiert la conscience de son droit. Avec cette force et cette énergie, on avait perdu à Rome cette fierté et cette conscience ; avec cette forcé et cette énergie, on a gardé en France cette conscience et cette fierté. La doctrine du droit divin a péri. Particuliers et gouvernements, chacun reconnaît aujourd'hui que l'unique propriétaire d'un peuple est lui-même, que la nation n'est pas faite pour le gouvernement, mais le gouvernement pour la nation, que nulle autorité n'est légitime que par le consentement du public, que nulle autorité n'est stable que par l'appui de l'opinion, que si le peuple paye des impôts et fournit des soldats, c'est pour que ses intérêts soient défendus, pour que son bienêtre soit augmenté, pour que sa volonté soit exécutée. La théorie, descendant dans la pratique,
M. DE MONTALEMBERT
s'est prouvée par les événements, et depuis soixante ans fait l'histoire. Au-dessus de tous les gouvernements, à travers tous les gouvernements, a régné un seul roi, l'opinion publique. Ils ont été les instruments, elle a été la maîtresse; ils ont agi, elle a voulu. Si grande que fût leur puissance ou si ingénieux que fût leur mécanisme, leur puissance s'est affaissée et leur mécanisme s'est déconcerté lorsqu'elle s'est retirée d'eux. Elle les a employés tous et ne s'est attachée à aucun. Elle les prend comme ils viennent, tels que le hasard, la défaite, l'émeute, l'intrigue, la loi, l'illégalité les présentent; mais elle ne les garde que lorsqu'ils suivent sa pente. Quels qu'ils soient, elle les subit sans beaucoup de choix; quels qu'ils soient, elle les défait sans beaucoup de peine. Elle les rencontre comme des chars sur la route; elle y monte, sauf à les quitter s'ils dévient; elle les quitte, sauf à les reprendre après qu'elle les a quittés.
Ce n'est donc point dans Rome qu'il faut chercher l'image de la France. Nous y trouvons la décadence, et nous trouvons ici la prospérité. Nous y voyons la monarchie absolue amenée et maintenue par la dépopulation, par la ruine de la classe moyenne, par l'avilissement du peuple, par l'abaissement de l'invention, par l'affaissement de l'intelligence, par le débordement du mysticisme, et nous voyons ici la population croissante, la