‹ Essais de critique et d'histoireChapitre 57 sur 64 · ÏPHT GÉNIE EN TAURIDE · texte numérisé non relu

ÏPHT GÉNIE EN TAURIDE

ombres la lune secouait une draperie d'argent.

Au soleil levant, à travers une forêt de sapins, on gravit la montagne. Les yeux ne se lassent pas de voir leurs corps droits, leurs tailles fines. D'un élan superbe, ils montent nus par centaines jusqu'au dôme noircissant qui ferme le ciel, i*t leur roideur est héroïque. Parfois, sur un versant, il y en a deux ou trois, solitaires, pareils à u i poste avancé de sentinelles, immobiles et debout, avec une fierté et une beauté d'adolescents barbares. D'autres, en troupe, descendent jusqu'au fond (rime gorge, comme une bande en marche. Le soleil les frappe en travers; mais leurs lamelles serrées ne se laissent pas transpercer par la lumière; on la démêle vaguement, à travers la colonnade des troncs, bleuie et transfigurée comme par des vitraux de rosaces. D'autres fois, par une percée subite, elle arrive avec un flamboiement magnifique, coupe un pan de forêt, blanchit les troncs, ruisselle sur les lichens luisants des roches; au-dessous de ces illuminations on voit, dans les profondeurs, les sveltes fûts des jeunes arbres s'élancer, se presser par myriades, comme les colonnettes d'une cathédrale infinie.

La forêt s'ouvre, et l'on arrive sur une route à mi-côte. En face, échelonnés sur le versant, montent des files de pins rouges éclaircis par la hache. Un à un, accrochés aux rocs, ils lèvent haut dans

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l'azur leur panache de verdure pâle. La séve du printemps crevé leur écorce, et le sang végétal suinte entre les écailles de leurs troncs. La pleine lumière du jour les enveloppe; la force du soleil lait sortir de leurs vieux membres une senteur d'aromates. C4es candélabres vivants demeurent ainsi tout le jour sous la pluie des rayons et dans l i gloire du ciel éblouissant, exhalant leur parfum vague, et çà et là, autour de leurs têtes, des couples de ramiers voltigent.

Plus droits encore et plus grandioses, des sapins argentés sur l'autre flanc du chemin étagent les uns au-dessous des autres leurs pyramides noirâtres. Ils descendent en des creux où le soleil ne pénètre pas et font une ombre sépulcrale. Dans ces fondrières, l'air froid et le jour éteint sont ceux d'une crypte ; les rocs écroulés et les cadavres d'arbres gisants y semblent des ruines; des mousses livides moisissent sur les troncs ou pendent aux branches, et de toutes parts l'obscurité humide tombe comme un suaire. Mais des êtres jeunes, agiles et charmants peuplent toute la pente. Ce sont les eaux éparpillées, ruisselantes; elles glissent sur les mousses, sautent et bouillonnent à l'aventure, avec, des caprices mignons ou de petites colères folles dans leurs rigoles obstruées de pierres. Au tournant de la montagne, elles s'étalent pour un instant, avec des teintes d'acier, sur un lit de sable:

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les myosotis, les fougères, les cressons, toutes ces fraîches créatures qu'elles abreuvent leur font un cadre de vive verdure, et le cadre se ploie, suivant et enlaçant toujours de ses deux bords leurs reflets subits, leurs pétillements d'éclairs, leur long ondoiement lumineux qui se perd entre les roches.

Il faut monter jusqu'au couvent et embrasser d'un regard tout le paysage pour sentir l'immensité H la liberté de cette vie pullulante. A perle de vue des arbres, rien que des arbres, toujours des arbres, chênes et pins hérissés en frange sombre contre le ciel; nul intervalle, sauf de loin en loin un morceau de prairie qui étincelle. On n'imaginait pas une pareille foule. C'est un peuple infini qui occupe l'espace et que l'homme n'a point encore attaqué dans son domaine. Ils escaladent les pentes, ils s'entassent dans les vallées, ils grimpent jusque sur les crêtes aiguës. Tçute cette multitude avance ondulant de croupe en croupe, comme une invasion barbare, chaque bataillon poussantl'autre, ceux des hauteurs dorés parle soleil, ceux des fonds couverts par une brume lumineuse, ceux des lointains noyés dans l'air bleuâtre; derrière ceux-là, on en devine d'autres, jusqu'au bout des Vosges et l'énorme armée végétale semble en marche vers la campagne ouverte, vers la plaine du Rhin, vers la terre des hommes, pour ''envahir et l'occuper comme aux anciens jours.

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Et pourtant ce n'est là qu'une population récente ; elle a beau tout recouvrir, on aperçoit à travers elle d'autres habitants ; il y eut un temps où elle n'était pas, et où ils étaient seuls. Alors il n'y avait que les montagnes pour occuper l'étendue. Le soleil luisait sur une assemblée de cimes nues, sur la barrière dévastée d'un glacier. Depuis la Suisse jusqu'ici, le monstrueux glacier emplissait la plaine, et son œuvre jonche encore la terre ; il a noyé les croupes sous les sables que ses torrents lui apportaient ; il a semé sur les esplanades des blocs gigantesques de cailloux comprimés et collés par son effort; il a écorché le squelette de la montagne par le frottement de ses glaçons; il a rongé d'étage en étage les roches surplombantes par son abaissement insensible et par ses morsures multipliées. A mesure qu'il se rétirait, les arbres ont pris sa place, et aujourd'hui ils semblent occuper l'espace. Mais ils ne sont qu'un manteau vert jeté sur la pierre rouge, et au bout d'un instant les formes colossales qu'ils recouvrent imposent à l'esprit le poids de leur multitude et de leur énormité. A vrai dire, il n'y a qu'elles; cette draperie végétale n'est qu'un accident ; nues ou vêtues, elles font également les vents, les pluies, les nuages; sous leur revêtement de forêts, l'œil suit toujours la roideur des arêtes dressées, la rondeur des cônes émoussés, tout le désordre des prodigieuses bosselures qui, s'enche-

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vêtrant, se heurtant, s'écrasant, découpent en créneaux fantastiques l'azur uniforme du ciel. Quand,, au matin, on voit le glorieux soleil se lever de l'autre côté du fleuve, monter, flamboyer au milieu de l'air, s'étaler sur leurs croupes, les quitter, les rendre à l'ombre, on sent que, selon les alternatives de son attouchement ou de son absence, les vieux monstres de pierre se réjouissent ou s'attristent comme aux premiers jours. Ce sont des dieux, les dieux immobiles de la terre; plongée par le reste de leur corps en des profondeurs inconnues, leur col et leur tête arrivent seuls à la lumière; ainsi accroupis et attroupés, ils attendent chaque jour le sourire de leur frère céleste qui les pénètre de sa chaleur et les revêt de sa clarté à mesure qu'il avance dans le libre chemin de l'air.

Les choses sont divines ; voilà pourquoi il faut concevoir des dieux pour exprimer les choses; chaque paysage a le sien, sombre ou serein, mais toujours grand. Les premières religions ne sont qu'un langage exact, le cri involontaire d'une âme qui sent la sublimité et l'éternité des choses en même temps qu'elle perçoit leur dehors. Tout autre langage est abstrait; toute autre représentation démembre et tue la nature vivante ; quand nous vidons notre esprit des procédés artificiels qui l'encombrent, et que nous dégageons notre fond intérieur enseveli sous la parole apprise, nous retrouvons

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involontairement les conceptions antiques; nous sentons flotter en nous les rêves du Véda, dllésiodc; nous murmurons quelqu'un de ces vers d'Eschyle où, derrière la légende humaine, on entrevoit la majesté des choses naturelles et le chœur universel des forêts, des fleuves et des mers.

Alors, par degrés, le travail qui s'est fait dans lYsprit des premiers hommes se fait dans le nôtre; nous précisons et nous incorporons dans une forme humaine cette force et cette fraîcheur des choses; nous achevons les suggestions qu'elles nous fournissaient. Devant ces eaux fuyardes et folâtres dont les chutes s'éparpillent comme des chevelures, devant ces sources dont l'éclair imprévu semble un regard, devant ces jeunes arbres élancés qui portent comme une canéphore leur couronne d'éternelle verdure, nous sommes conduits à imaginer des personnes divines. Le mythe éclôt dans notre âme, et , si nous étions des poètes, il .épanouirait en nous toute sa fleur. Nous aussi, nous verrions les figures grandioses qui, nées au second âge de la pensée humaine, gardent encore l'empreinte delà sensation originelle, les dieux parents des choses, un Apollon, une Pallas, une Diane, les générations de héros qui avaient le Ciel et la Terre pour ancêtres et participaient au calme de leurs premiers auteurs. A tout le moins, nous pouvons nous mettre sous la conduite des poètes, et leur demander de nous

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rendre le spectacle que nos yeux débiles ne suffisent) pas à retrouver. Nous ouvrons Ylphigénie de Goethe. Entre ses mains, la vierge des vieux tragiquesest restée la plus pure effigie de la Grèce ancienne,, et elle est devenue le plus pur chef-d'œuvre de l'art» moderne ; sa noblesse native s'est accrue de toutela noblesse que vingt siècles de culture ont acquise* à la nature humaine. De tels poèmes sont les abrégés de ce qu'il y a de meilleur cl de plus élevé dansle monde, et les vrais bréviaires qu'il convient d<? lire lorsque nous entrons dans un des grands tempies naturels.

Elle est en Tauride, où Diane l'a portée et chon sic pour sa prêtresse. Le bois sacré de pins descend vers la mer, et la brise remue incessamment 1rs cimes harmonieuses, pendant que les vagues, viennent heurter la plage avec un bruissement sourd. La fille d'Agamemnon descend les gradins «lu temple. Comme dès les premiers mots on seiU eu elle la sœur des plus nobles statues grecques L Ainsi parlaient les déesses d'Homère et les vierges d'Eschyle. Nous avons vu cette démarche sérieuse et celle calme attitude dans les Pallas et les Artémise de nos musées. Nous avons contemplé longuement

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cette sereine et immortelle beauté de la forme accomplie, ces plis droits de la draperie tombante, ces pieds nus aussi blancs que les degrés de marbre sur lesquels ils se posent, ces grands yeux ouverts qui, par delà les agitations de la vie, semblent regar der les profondeurs immobiles de la nature et du destin. Parfois, quand un rayon de soleil entrait dans l'air gris des galeries, nous avons cru voir leur geste s'achever, leur robe se mouvoir, et leurs lèvres éternellement closes s'ouvrir pour prononcer des paroles. Que ne donherait-on pas pour les mlendre! Avec quel accent sonore et plein leur mélopée lente doit-elle retentir dans les palais des dieux ! — On les entend ici aussi bien que chez les anciens tragiques. Elles ne sont pas un discours comme, le nôtre, mais un chant grave, dont le rhythme se déploie, se répèle et s'infléchit autour de la pensée qu'il porte, comme une procession athénienne autour de l'image sacrée qu'elle conduit. C'est une prêtresse qui parle; séparée des hommes depuis tant d'années, si proche de la déesse, couvée au pied de l'autel, « son âme » monte avec la flamme du sanctuaire vers l'éther » lumineux des immortels. » Elle y touche sans quitter la terre; car le divin est sur la terre, et, pour une pareille àme, regarder c'est prier. Rien d'inquiet ni d'exalté dans son culte; tout y est naturel, et tout y est saint; si l'on veut savoir en

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quoi consiste le vrai sentiment religieux, c'est ici qu'il faut venir; il n'est pas une extase, mais une clairvoyance; ce qui le fonde, c'est le don de voir les choses en grand et en bien; c'est la divination délicate qui, à travers le tumulte des événements et les formes palpables des objets, saisit les puissances génératrices et les lois invisibles; c'est la faculté de comprendre les dieux intérieurs q»i vivent dans les choses, et dont les choses ne sont que les dehors. Un pareil sentiment n'oppose point les dieux à la nature, il les laisse en elle, unis à elle, comme l'âme au corps; dans les deux hauts luminaires qui versent leur clarté sur le jour et la nuit, il vénère un frère et une sœur célestes; il ne sépare pas leur splendeur sensible de leur providence intelligente. Illuminateurs, prolecteurs, justiciers, ils régnent à la fois sur les espaces de l'air H sur le royaume de l'âme. Aucun dogme, aucun raisonnement ne les enferme dans un être limité; pour constituer leur idée, cent émotions vagues et profondes s'assemblent, la joie des yeux qui considèrent leur glorieux épancheinent, l'anxiété de l'esprit qui sent la terre soumise à leur empire, le sourd besoin de la pleine vérité dont leur clarté est l'image. Météores lumineux, forces fatales, volontés bienfaisantes^ ils flottent d'un aspect à l'autre, selon les aspects changeants de la nature, et la pensée harmonieuse qui unit leurs divers

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moments en un seul être est seule cai>able de refléter l'harmonieuse diversité de l'univers.

Elle aussi, elle a sou développement comme la nature. Au fond de l'âme d'Iphigénie grondent, comme un tonnerre lointain, les traditions barbares, la légende de Tantale son ancêtre, les souvenirs des luttes primitives et la vague menace des dieux élémentaires heurtés les uns contre les autres depuis les abîmes de la terre jusqu'à la voûte du ciel. Sur les cimes de l'Olympe siégeaient ces dieux rayonnants, et Tantale, leur hôte, était à leur lable. Malheur au faible devenu leur convive î Les Parques ont chanté un chant de mort sur ce dernier des Titans que les despotes divins précipitaient dans l'abîme. « Accablé et flétri — enchaîné » dans les ténèbres, — il attend en vain — un juge- » ment juste. — Eux cependant ils poursuivcnl » — leurs fetes éternelles — à leurs tables d'or. » — Ils marchent d'un pas — de montagne en » montagne. — Des gouffres de l'abîme — monte » vers eux l'haleine — des Titans étouffés, — et, » semblable aux fumées des sacrifices, — elle n'esl » sous leurs pieds — qu'un léger nuage. — Les » maîtres du ciel — détournent d'une race en- » tière — la bénédiction de leur regard; — ils » évitent de revoir dans le petit-fils — les traits » qu'ils ont aimés dans l'aïeul, — et qui, silen- » pieusement, leur reprocheraient leur injustice. »

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Tels sont les lugubres songes qui, dans le palais d'Agamemnon, ont entouré la jeune âme d'Iphigénie; mais si parfois ils reviennent encore, ce n'est que pour un instant; la lumière intérieure dissipe leufs fumées; car les dieux jaloux et violants se sont épurés au contact de cette pensée virginale, et leur puissance, perdant son arbitraire, n'a conservé qile sa majesté. « Tu as des nuages,

> clémente libératrice, — pour envelopper les » innocents persécutés, — pour les arracher aux ■» bras de fer du destin, — pour les porter aussi » vite que les vents, — où il te semble bon, par- •> dessus les plus vastes étendues delà terre. — Tu » es sage et tu vois l'avenir. — Pour toi, le passé » îfa point disparu. — Et ton regard repose sur » les tiens, — comme ta clarté, âme de la nuit,

> — repose et plane sur la terre. — Oh! pré- » serve mes mains du sang! — Jamais il n'apporte » la bénédiction et la paix, — et le fantôme de •> Tbomme tué par mégarde — revient épier el » épouvanter les mauvaises heures du meurtrier » involontaire; — car, sur la terre largement >> peuplée, — les immortels aiment les bonnes » races des hommes... — Volontiers ils prolongent » la vie éphémère du mortel. — Volontiers ils le » laissent contempler leur ciel éternel — et jouir .») avec eux pour un temps du glorieux azur. »

Plus haute encore et plus sainte est l'émotion

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religieuse avec laquelle, au moment de la délivrance, elle contemple le cours divin des choses, et sent flotter dans son âme les grandes formes des immortels. « Ainsi donc, ôla plus belle fille du plus » auguste père, Fortune couronnant», — ainsi » donc enfin tu descends jusqu'à moi! — Tod » image est debout devant mes yeux, et qu'elle » est colossale! — A peine mon -regard atteint » jusqu'à tes mains, — qui, pleines de fruits et de » couronnes bénies, — apportent ici-bas les tré- » surs de l'Olympe. — Comme on reconnaît un » roi à la surabondance de ses dons, — de même, >» ô dieux, on vous reçonnait aux présents Ion- » guement préparés que vos sages mains nous » réservent. — Car vous seuls savez ce qui peut » nous servir, — et vous voyez le vaste royaume » de l'avenir, — tandis que chaque soir dérobe » l'espace à nos yeux, — sous son voile de brouil- » lards et d'étoiles. — Vous écoutez, sans vous j> émouvoir, — nos supplications enfantines, — » quand nous vous implorons pour que vous » hâtiez votre œuvre. — Mais votre main ne lait » jamais tomber les fruits d'or célestes avant qu'ils » soient mûrs. — Malheur à celui qui impatiem- » ment les arrache — et se remplit la bouche » de leur mortelle amertume ! — Oh ! ne per- » mettez pas que cette félicité si longtemps at- » tendue — et que j'ai encore peine à concevoir —

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