IPHIGÉN1E EN T. AU RIDE
» s'évanouisse pour moi vaine et trois fois dou- » loureuse, — comme l'ombre fugitive (F un ami » mort ! » Ici le sentiment religieux dépasse l'enceinte bornée où s'enfermaient les conceptions des premiers âges; les dieux deviennent paternels; oh croit sentir l'approche de la piété chrétienne. — H n'en est rien ; il a suffi à la pensée grecque de suivre son développement pour en venir là. Marc- Aurèle et les philosophes stoïciens, qui sont les derniers prêtres de l'antiquité, parlent ainsi. La simple et saine fleur de PHellade n'a eu qu'à s'ouvrir pour exhaler ce divin parfum. H appartient à sa séve ; elle n'a pas eu besoin de l'emprunter à une plante étrangère : d'elle-même et par elle seule, en son épanouissement final, elle l'a répandu sur l'esprit humain. Toute la Grèce revit dans Iphigénie, non-seulement. la Grèce des premiers temps, mais encore celle des derniers jours, l'une et l'autre harmonieusement unies dans un ciel idéal dont la distance fond les contours. La fille d' Agamemnon est toujours la statue antique, l'Ariane ou la Pallas aux grands yeux fixes ; nul raffinement, nul amollissement n'a dérangé un pli de sa stole ; la culture et l'usure de la civilisation n'ont point amoindri la force de sa beauté sculpturale ; sa grande stature est entière. Mais un sourire d'une douceur inconnue est venu se poser sur ses lèvres; la résignation, l'abnéga-
SA INTE-ODI I.E.
lion, loutcs les noblesses de la conscience ont agrandi la portée de son regard. Elle se remet aux mains des dieux et s'incline sous eux sans s'abattre, persuadée qu'ils sont bienveillants el purs, confiante eh la sagesse secrète qui, dans le •cercle infini des choses enchaînées, poursuit avec •lenteur l'accomplissement de l'œuvre étemelle. Elle se reproche les tristesses involontaires qui, fond de son cœur, murmurent contre l'arrêt de 1a déesse. Elle est une sainte, comme les plus «fhastes vierges du moyen âge. Mais elle n'a point subi les angoisses maladives, les langueurs mystiques, les extases énervantes du cloître. Son âme *?st saine et n'a jamais défailli sous l'obsession du rêve; elle n'a point été exaltée ni brisée; elle n'a ou rien à retrancher ni à violenler dans son intelligence ni dans ses instincls. Aucune doctrine, ■aucune discipline, aucune crise intérieure, aucune -^contrainte extérieure n'ont altéré l'équilibre de sa Aie. Elle n'est point fille de la grâce, mais de la .nature; elle a crû, comme une belle plante dans Ain bon sol, droite et haute, et c'est d'elle-même qu'elle se tourne vers la lumière. Elle peut s'ouvrir et s'abandonner; quand elle retrouve son ffrère, son cœur déborde en tendresses. Elle a •toutes les suavités et toutes les effusions de la èonté native. Elle. obéit à Pylade et à Oreste; elle essaye de se conformera leur pensée; elle se ré-
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jouit de trouver un conseil qui la guide; elle se sent femme; c'est aux hommes à gouverner l'action. « Ils ont mis dans sa bouche des paroles prudentes »; elle va les prononcer, tromperie roi pour assurer le salut commun. « Ah ! je le vois » bien, il faut que comme un enfant je me laisse » conduire. » — Et cependant son cœur murmure tout bas : « Il n'est pas accoutumé à dissimuler » ni à rien obtenir par ruse. » Si grand que soit son penchant à suivre la volonté des autres, il reste toujours en elle une pudeur de conscience contre laquelle nul ascendant ne prévaut. « Elle » n'examine pas, elle ne fait que sentir. » Elle se trouble et souffre ; en vain elle veut croire Pylade, elle ne le croit pas. « Malheur au men- » songe! — Il ne soulage pas le cœur comme Ips » paroles vraies. — Il tourmente celui qui en » secret l'a forgé, — et, comme une flèche, il ») retombe — renvoyé et conduit par un dieu — * >> sur l'archer qui l'a lancé. » Tout le nœud du drame est là : Fera-t-elle un mensonge? A ce (il léger sont suspendues les deux vies qu'elle aim* 1 le mieux au monde, et le fil ne. rompra pas.
Poussée à bout, désespérée, sentant qu'elle lait «•rouler le destin sur sa tête, elle dénonce au roi son frère, Pylado, elle-même. « Si hasardeuse que > soit l'issue, — ô dieux, je la mets sur vos ge- ) noux. — On vous loue d'être véridiques, et vous
SAINTE-ODILE
» Têtes. — Montrez- le donc par voire assistance, » et glorifiez par moi la vérité. » Ou entend le généreux accent de cette voix frémissante; oh voit ces bras de canéphore se lever vers l'autel de la déesse ; c'est la prêtresse qui parle, c'est la tille des héros, c'est une enfant de vieux poètes, mais c'est aussi la créature humaine, qui, soulevée hors d'elle-même et portée jusqu'à des hauteurs inconnues, aperçoit, par delà son culte temporaire, la divinité de la vertu. Et quand l'émotion contagieuse de ce grand coeur a fini par vaincre les refus du roi barbare, quand, d'un geste dur, il lâche sa proie et renvoie les prisonniers à leur navire, alors la gratitude de la femme s'épanche avec une affection si touchante, que le vieux Scylhe lui-même ne peut pas y résister. « Non, pas ainsi, ô mon roi! — Sans bénédiction, » sans congé volontaire, — ce n'est pas ainsi que » je te quitte. — Ne nous bannis pas; qu'un droit » d'hospitalité nous relie ; — de cette façon, nous » ne serons point séparés de toi et absents pour » toujours. — Vénérable et chère est pour moi » ton image, — autant que celle de mon père, et » désormais elle vit dans mon âme. — Que ja- » mais le dernier de ton peuple — rapporte à mon » oreille le son de cette langue — que vous m'avez » accoutumée a entendre; — que je voie un jour » votre vêtement sur le plus pauvre des tiens; — je
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» je le recevrai comme un dieu, — je lui prépa- » rerai moi-même une couche, — je l'amènerai à » un siège auprès du foyer — et je ne le ques- » tionnerai que sur toi et ta destinée. — Oh! puis- » sent les dieux accorder — à ton action et à ta » bonté la récompense qu'elles méritent! — Oh! » tourne-toi vers nous — et donne-nous en retour * une amicale parole d'adieu. — Car le vent vient » enfler doucement la voile — et les larmes cou- » lent des yeux pour apaiser le cœur au départ. — » Adieu, et, en gage d'une ancienne amitié, tends- » moi ta main. »
Telles sont les figures idéales que nous présenteraient aujourd'hui nos poètes, si la civilisation antique, au lieu de se défaire, eût abouti. Mais une tourmente de quinze siècles a troublé la pensée humaine, et l'homme moderne en retrouve encore aujourd'hui les atteintes persistantes dans l'exagération de sa sensibilité, dans la disproportion de ses désirs et de sa puissance, dans la déraison de ses rêves, dans la discorde profonde de ses facultés. Pour s'affiner, il s'est détraqué ; il a opposé le surnaturel et la nature, et l'épuration de la conscience humaine au développement de l'animal humain. Il a cessé de considérer la vertu comme un fruit de l'instinct libre, et d'allier les délicatesses de l'âme à la santé du corps. Le divorce subsiste, et jamais peut-être