‹ Essais de critique et d'histoireChapitre 59 sur 64 · SAINTE-ODILE · texte numérisé non relu

SAINTE-ODILE

l'accord ne reviendra; après les grands artistes de la. Renaissance, un seul poëte, Gœthe, Ta rétabli dans les temps modernes, et il n'a pu le restaurer qu'une ibis. C'est que plus une œuvre est belle, moins elle a chance d'arriver à l'être. En ceci les créatures imaginaires sont soumises à la même loi que les créatures réelles. Les plus hautes ligures poétiques, comme les plus haules formes vivantes, n'arrivent à la lumière que par grâce, el, pour ainsi dire, par accident. Le parfait répugne à la vie. Au-dessus de l'homme, qtii est venu si tard et subsiste avec tant de peine, s'élève le rêve de l'homme, je veux dire le monde idéal, impalpable parce qu'il est sublime, et de moins eu moins viable à mesure qu'il est plus haut; car il n'est supérieur à l'autre qu'à condition de nr pas être; sa pureté plus grande le relègue plus avant dans l'impossible et dans l'au d^là. Mais son néant n'ote rien à son prix. Les générations des hommes arrivent tour à tour, au bout de chaque siècle, jusqu'au bord de l'océan froid et sans fond où elles vont s'engloutir; là linit le continent solide, et le promontoire où elles ont entassé leurs bâtisses projette sa grande image sur l'immensité de l'abîme. Elles contemplent avidement ces (ormes flottantes qui, lustrées par le soleil, reluisent avec des teintes d'émeraude et des scintillements d'or; elles les trouvent plus belles que leur

IPI1JGÉNIE EN TAURIÎ) E.

I erre -et que leur œuvre, et cependant il n'y a là qu'une image transfigurée de leur terre et de leur œuvre. Elles s'écrient et tendent les bras avec un douloureux désir vers les enchantements de Téblouissanle féerie. Quelques-uns, à tout prix, ont voulu la saisir et se sont précipités. D'autres, oubliant le travail et la vie, restent immobiles sur la plage, perdus dans la contemplation du miroir magique. Les plus réfléchis ont compris que ces fantastiques palais de la mer ne font que répéter, m les agrandissant et en les illuminant, les édifices de la côte, qu'ils changent avec les changements de nos constructions, qu'ils ondoient avec l'agitalion des vagues, qu'ils s'empourprent ou se ternissent selon la force ou la pâleur du jour. Mais, loufen sachant qu'ils sont illusoires, ils estiment que le droit de les contempler est le meilleur privilège de l'homme, et, lorsqu'ils ont achevé la lâche de la journée, ils laissent leurs yeux et leur Ame errer longuement sur les magnificences de la nappe mouvante où les plus ternes et les plus rudes choses de la terre prennent la mollesse de l'onde et l'éclat du ciel.

Murs 1808.

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