L'OPINION EN ALLEMAGNE ET LES CONDITIONS DE LA PAIX
9 octobre 1870.
La guerre se prolonge, et tous les jours le fléau va s' aggravant. Il est accablant pour la France envahie, mais il est pesant pour l'Allemagne obligée à des efforts extrêmes. Entre les prétentions rivales, il semble qu'il n'y a aucune transaction possible : les Allemands sentent que leurs exigences, même satisfaites, ne feraient qu'entraîner à courte échéance une seconde guerre ; M. de Bismark l'a dit à M. Jules Favre ; la paix telle qu'ils la dictent serait une simple trêve, et les deux peuples vivraient en face l'un de l'autre toujours en alarmes et le fusil à la main. Ainsi nous aurions en perspective un siècle ou au moins un demi-siècle de massacres; il y a là de quoi réfléchir, même pour des vainqueurs ; la fortune est changeante, et d'ailleurs quel voisinage pour un peuple civilisé qu'un autre peuple, non moins civilisé, non moins nom-
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breux, devenu par nécessité et par honneur son éternel et irréconciliable ennemi !
beaucoup d'Allemands se résignent à ce lamentable avenir, et le motif qui les décidées! l'opinion qu'ils se font de nous. Tel est le poids principal qui pèse aujourd'hui dans la balance, et l'emporte du côté des résolutions extrêmes. J'ai voyagé dans leur pays, je connais leur littérature et leurs journaux ; j'ose dire avec assurance que s'ils veulent nous prendre Metz et Strasbourg, s'incorporer des provinces dont le cœur est tout français, tenir à demeure la ligne des Vosges, nous ruiner, nous accabler, c'est que, pour vivre tranquilles, ils se croient obligés d'abord de nous mater et ensuite de nous lier les mains. Selon eux, la nation française est turbulente, ambitieuse par instinct, accoutumée à intervenir dans les affaires de ses voisins, avide de prééminence, passionnée pour la gloire militaire, et persuadée, comme disait le grand Frédéric, qu'il ne doit pas se tirer un coup de canon en Europe sans sa permission ; auprès d'une telle nation, on ne peut dormir en paix; ainsi, par conscience et par intérêt, il faut la réduire à l'impuissance. Lisez les journaux d'Allemagne, les revues graves et même les grands ouvrages étudiés, voilà l'idée qu'on y retrouve à tout propos, parfois hors de propos, sous toutes les. formes. Dernièrement encore, nous avons vu,, non
sans quelque étonnement, deux historiens illustres, M. David Strauss et M. Heinrich von Sybel, la développer avec toute l'autorité de leur parole, l'un dans YAllgemeine Zeitung, l'autre dans la Gazette de Cologne. A leur avis, ce n'est pas seulement l'empereur, c'est la France, qui a voulu la guerre. La France était jalouse, dit M. de Sybel; elle voulait regagner son « prestige perdu » ; elle ne pouvait souffrir l'unité de l'Allemagne, la nouvelle puissance de la Prusse, le voisinage d'une ( ; gale; elle demandait une « revanche, la revanche de Sadowa » . Son véritable mobile était l'amourpropre blessé, le chagrin de n'être plus la première. Et M. Strauss ajoute : « La France avait » laissé faire la Prusse dans l'espérance de tirer » profit pour sa prépondérance des divisions int *- » î ieurcs de l'Allemagne ; lorsqu'elle se vit trompée » dans son calcul, elle ne put cacher son dépit » ; or rien de plus injuste que ce dépit. « Les répa- » rations que nous faisions à un logis notoirement » inhabitable, les parois que nous élevions, les » murs que nous construisions, tout cela ébranlait- » il la maison du voisin? Cela menaçait-il de lui » oter l'air et la lumière, de l'exposer à un incen- •» die? Nullement; mais notre maison lui semblait » devenir trop belle, il voulait posséder la maison » la mieux bâtie et la plus haute de toute la rue; » et surtout il ne fallait pas que la nôtre devint
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» trop solide : il ne devait pas nous être permis de »> la fermer; 1#* voisin devait garder indéfiniment » le privilège d'en prendre à l'occasion, et selon sa » fantaisie, quelques chambres à son usage, et de » les réunir à sa propre maison, comme il l'avait » déjà fait à plusieurs reprises. » Ainsi envie, vanité puérile, humeur tyrannique, allures soldatesques de l'homme qui se croit fort et dépouille le faible, voilà les sentiments qu'on nous prête, et <>n s'attribue le droit ou même le devoir de museler des querelleurs aussi malfaisants.
Les étrangers qui ont longtemps vécu et beaucoup voyagé en France savent que ce portrait du caractère national est, aujourd'hui du moins, aussi inexact qu'injuste. La majorité, je dirai presque la totalité de la nation, a des sentiments tout autres; ceux-ci ont pu subsister jusqu'en 1820, et dans un groupe restreint jusqu'en 1830, ou même jusqu'en 1840. Mais ce groupe est devenu de plus en plus petit ; depuis trente ans, il n'a plus que des représentants rares ; son bruit manque d'échos ; l'excitation qu'il peut communiquer est factice, son autorité est intermittente. Il faut un mensonge du gouvernement pour lui donner quelque prise sur le public ; les transformations sociales et économiques lui ont ôté son ascendant; le danger et l'humiliation de la patrie pourraient seuls le lui rendre. On essayera tout à l'heure de montrer ce
qu'il en est ; en attendant, voyons les faits sur lesquels les Allemands s'appuient pour refuser toute paix équitable et durable, sous ce prétexte que notre amour-propre national ne peut endurer des égaux.
« La France était jalouse des victoires prussiennes ». — Non pas jalouse, mais inquiète, et àîjuste titre; l'événement ne Ta que trop prouvé, et M. Rouher pouvait à bon droit éprouver des « angoisses patriotiques ». Nous savons par une triste expérience que deux nations qui vivent en paix peuvent se réveiller en guerre ; il suffit pour < ola de la vanité et de l'égoïsme des chefs. Le monde politique est ainsi fait que nul État ne peut se livrer en toute assurance à la modération de son voisin. Nous étions donc en droit de prévoir, et nul ne doit s'offenser de nos alarmes. M. Strauss dit que nous ne voulions pas souffrir dans la rue une maison aussi belle que la nôtre* On peut lui répondre que les États de l'Europe ne sont pas des maisons bourgeoises, mais des palais comme roux de l'ancienne Florence, munis de garnisons et percés de meurtrières. En face de notre palais, il y on avait un autre, moins spacieux, mais aussi bien armé, avec une trentaine de maisons adjacentes, moyennes ou petites. Tout d'un coup le propriétaire du palais s'adjoint toutes ces maisons, sauf trois, bon gré, mal gré. Par une convention faite avec les
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trois autres, il perce leurs murailles, réunit le tout sous une seule clôture, etderrière l'enceinte agrandie nous voyons se hérisser trois fois plus de fusils que chez nous. Nous savons de plus qu'il est Irès-bon militaire, qu'il est chez lui maître presque absolu, qui, de son chef et malgré les réclama lions des siens, il a décidé et opéré l'adjonction des vingt-sept maisons, que les habitants annexés, étant de sa famille, ont fini par être fiers de leur annexion, et qu'à son ordre ils marcheront tous tomme un seul homme. Y a-t-il là de grands motifs <le sécurité, et, quand un palais possède quatre fusils, peut-on le blâmer de voir avec défiance, aux fenêtres du palais qui lui fait face, douze fusils braqués contre lui? (l'était là justement la proportion de notre armée en face de l'armée allemande. Mais je veux suivre la comparaison de M. Strauss. I n matin nous apprenons qu'un vieux château fort délabré, fort en désarroi, et situé du côté du midi, sur nos derrières, va recevoir comme propriétaire un proche parent de la maison aux douze fusils, en sorte qu'à l'occasion, déjà fusillés en pleine poitrine, nous pourrons bien être fusillés dans le dos. Nous réclamons vivement; est-ce que la réclamation n'est pas juste? Après beaucoup de difficultés, on y fait droit, mais pour l'occasion seulement, et en réservant l'avenir. Sans doute il fallait s'en tenir là, être ou paraître contents, laisser
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à l'avenir ses embarras et ses expédients, se lier au temps et aux discordes du château délabré, laisser les habitants du palais aux quatre fusils et de l'autre aux douze fusils se fréquenter, se connaître, s'estimer, entrer tous les jours en commerce plus étroit, découvrir que chacun d'eux est utile à l'autre, et linir peut-être par désarmer à demi. — Mais peut-on taxer de jalousie, d'ambition, d'insolence militaire la conduite de celui qui, voyant devant lui une rangée de baïonnettes, souhaite qu'on n'en mette pas une autre derrière lui?
Tel est le sentiment très-légitime qui a provoqué de ce côté-ci du Rhin l'irritation dont les Allemands se plaignent : de là les accusations que M. Thiers et l'opposition ont élevées contre le gouvernement en 1866; de là l'attitude des chambres et d'une portion de la presse. Mais il ne faudrait pas conclure de là que la nation voulait la guerre; elle s'y résignait, elle ne l'aime plus. L'agitation de Paris était factice et en partie fabriquée à prix d'argent; l'empereur jouait sur un coup de dé la restauration de son pouvoir personnel ; les Chambres qu'il avait nommées étaient complaisantes; plusieurs des journalistes qui prêchaient la guerre avaient des motifs intéressés ou aimaient les phrases à effet. Leur clameur a trompé les Allemands, et les trompe encore ; le bruit confus qui sort de la rue empêchait d'entendre une autre parole, celle-
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ci r sincère et sérieuse, la vois basse, triste, universelle de l'opinion. A partir du 19 juillet, ceuxlà même qui poussaient à la guerre F acceptaient par nécessité, non par choix. Ia\ comparaison des deux palais était présente dans leur esprit; ils justiliaienl l'appel aux armes en disant qu'il était inévitable, que tôt ou tard il aurait fallu y recourir, (pie depuis cinquante ans les Allemands dans tous leurs écrits étalent leur prééminence* qu'ils se regardent comme la nation élue, qu'ils se croient prédestinés à l'empire, qu'à plusieurs reprises ils nous avaient provoqués, et que l'affaire d'Espagne élait la première fissure par laquelle le torrent gonilé de leurs ambitions et de leurs forces essayait de rompre la digue pour submerger les terres voisines. Mais de prééminence nationale, de prestige à reconquérir, de gloire à gagner, pas un mot; la guerre n'était que de précaution et de défense; je H'ai point entendu un seul homme dans la bourgeoisie et dans le peuple prononcer les phrases militaires du premier empire ; j'ose dire qu'elles auraient dégoûté; nous ne sommes plus infatués, « chauvins », comme on nous en accuse et dans le sens que les étrangers donnent à ce mot. — Au contraire, chez la plupart le chagrin était profond. Deux journaux des plus considérables, les Débals et le Temps, ont protesté jusqu'au bout contre le recours aux arme&. Du 10 au. 19 juillet, tous les>
jours, à Paris, dans la campagne, au chemin de fer, je n'ai trouvé que des vœux pour la paix. Non-seulement tous les hommes que je connaissais, mais tous ceux que je rencontrais détestaient la précipitation avec laquelle le gouvernement poussait sur la pente fatale. Dans les wagons on entendait des malédictions contre l'empereur aussi fortes que celles qui l'ont suivi dans sa chute; on s'exclamait contre les ministres ; on ne comprenait pas comment M. Ollivier et quelques autres avaient pu subir l'ascendant d'une rodomontade militaire; on trouvait odieux les députés qui avaient fermé la bouche à M. Thiers ; on s'indignait contre les manœuvres ténébreuses qui allaient chercher des aboyeurs de rue pour étouffer l'opinion sous leur clameur. — A la campagne, depuis la frontière jusqu'aux environs de Paris, les ouvriers, les paysans pensaient de même. Un garde champêtre dont la fille venait d'accoucher et que je félicitais d'avoir un petit garçon, me répondait avec amertume et d'un air morne : « J'ai lieu de me réjouir, n'est-ce pas? Dans vingt ans on en fera de la chair à canon. — Des villageois parlaient de la récolte qui n'était pas bonne, et se demandaient comment l'hiver on ferait pour vivre. Notez que toiiseroyaient au succès, à une courte campagne comme celle cfè Solférino, à la paix prochaine. — Parmi les gens instruits, le chagrin s'aggravait d'autres raisons.
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Us jugeaient que la guerre est une folie exécrable, qu'un peuple comme un particulier doit être acculé aux dernières extrémités avant de se résoudre au meurtre, qu'en Allemagne comme en France toutes les vies sont précieuses, qu'une pareille guerre; allait retarder d'un siècle la civilisation, que deux nalions dont l'une a tant fait et dont l'autre lait tant pour la culture humaine ne doivent se rencontrer que sur le terrain de la science
< t des arts utiles, que nous pouvons emprunter aux Allemands la culture savante de l'intelligence et leur enseigner la line culture de l'esprit, que l'échange entre eux et nous ne peut être de blessures, mais de lumières. — Voilà ce que j'enten- 4-kiis dire dans tous les cercles et aux divers degrés de réchelle; par malheur, l'opinion publique n'a pas chez nous comme en Angleterre une influence immédiate et commandante sur les affaires publiques; elle ne se manifeste qu'en conversations, Wle n'agit qu'à la longue ; les étrangers qui s'en rapportent aux chambres et aux gazettes ne connaissent de notre pays que la parade officielle, et,
< oiiiRie il. Strauss et M. de Sybel, ils ignorent ou méconnaissent les vrais sentiments de la nation.
Ce sont là pourtant nos vrais sentiments, ceux qui subsistent en nous à demeure, et qui, si des événements extrêmes ne viennent pas les exaspérer, persisteront pour diriger notre volonté et notre
conduite. Afin de s'en assurer, que nos adversaires considèrent le changement profond qui s'est opéré depuis cinquante ans dans la situation et dans le caractère de nos principales classes. Ils nous jugent encore d'après leurs souvenirs de 1791 et de 1810; leurs grands-pères ont vu l'émigré noble, brillant duelliste, et l'officier de Napoléon, soldat d'éducation et de métier; au delà du Rhin, ces deux figures sont restées légendaires, et leurs images tenaces sont encore empreintes dans l'esprit allemand. On oublie que la première était celle d'une classe chevaleresque et féodale, désormais sans autorité, surannée aujourd'hui, et qui, exclue du pouvoir par la Révolution, s'est ellemême ensuite écartée des affaires. On oublie que la seconde est celle d'une génération éclose au milieu du plus terrible orage, soulevée par l'invasion, exaltée par l'idée, d'un nouvel ordre. social, élevée dans les camps, poussée en avant par le patriotisme et l'enthousiasme, et à la fin lancée au delà du but par l'impulsion acquise qu'un grand capitaine vint exploiter à son profit. Mais cette génération s'est éteinte, et les survivants de 1815 sont devenus les industriels de 1820. À mesure (pie le temps marchait, l'esprit belliqueux s'affaiblissait; les mots de liberté et de guerre cessaient de se trouver ensemble. Vers 1831, le parti républicain, Armand Carre! , tâchait encore de les ac-
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coupler ; mais le gouvernement et la majorité de la nation continuaient à les disjoindre. En 1848, la llépublique déclara qu'ils étaient séparés; nous nous rappelons tous l'acclamation universelle, le sentiment de joie profonde qui accueillit le manifeste df M. de Lamartine aux puissances. L'empire lui-même s'est fondé en disant t qu'il était la paix » ; et si Napoléon III est tombé, c'est pour avoir oscillé entre son sentiment juste du temps présent et l'imitation maladroite du premier empire. Sauf les expéditions de Crimée et d'Italie, l'opinion a considéré toutes ses guerres comme des parades coûteuses et dangereuses, imaginées au profit de la dynastie et au détriment de la nation, arrangées (^online un mauvais opéra pour faire du bruit et distraire la foule. Est-ce à dire que la nation y ait applaudi? Elle les a tolérées faute de sifflets pour leur imposer silence, en haussant les épaules, en bouchant ses oreilles, avec un mécontentement si fort, qu'à partir de ce moment l'opposition s'est refaite, et que l'empereur a senti le sol se dérober sous lui; c'est alors qu'il a joué son va-tout.
M. Strauss nous accuse de tout sacrifier à notre passion pour la gloire : « La gloire, dit-il, ce mot & qu'un de vos ministres appelait dernièrement » le premier mot de la langue française, en est au » contraire le plus mauvais et le plus pernicieux, » et la nation ferait bien de le rayer pour un
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» temps de son dictionnaire ; n'est-ce pas en effet » le veau d'or devant lequel elle danse depuis des » siècles, — le Moloch auquel elle sacrifie aujour- » d'hui tant de milliers de ses lils et des fils des » nations voisines, — le feu follet qui a toujours » su l'attirer loin des champs prospères du travail » pour la conduire dans le désert et souvent jus- » qu'au bord de l'abîme? » Avec tout le respect que Ton doit à un historien si grave, on peut se demander s'il ne raisonne pas ici en pur historien, c'est-à-dire d'après les grandes lignes, en concluant du passé au présent, en attribuant aux petits-fils les passions des ancêtres, en oubliant l'observation actuelle et personnelle, celle qui emploie les yeux et les oreilles et quj recueille la conversation vivante par delà les documents écrits . J'ai fait quatre fois le tour complet de la France, outre quantité de moindres voyages, et j'ai causé partout avec les ouvriers, encore davantage avec les paysans ; j'ai vécu pendant des mois entiers en divers villages : toujours et chez tous j'ai vu les mêmes idées. La plupart ont de la terre et songent à l'avenir; depuis l'achèvement des chemins de fer , l'hypothèque et l'usure ne pèsent presque plus sur leur petit bien; beaucoup d'entre eux ont quelques obligations, quelques valeurs en papier; leur confortable s'est augmenté; ils ne vivent plus au jour le jour; leur horizon, encore bien étroit,
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n'est plus bouché par la pensée unique et pressante du pain quotidien ; ils n'ont plus des enfants par bandes et au hasard; ils veulent faire de leur (ils un paysan aisé, parfois un monsieur. Avec la situation et le demi-bien-ètre d'un propriétaire, ils ont pris les sentiments d'un propriétaire; ils pensent à économiser, à acquérir; la principale raison qu'ils alléguaient au plébiscite en faveur de l'empire, c'est que dqniis vingt ans ils vendent leurs denrées deux fois plus cher. N'est-il pas visible (prune telle situation et des préoccupations de ce genre ont affaibli et affaiblissent tous les jours la turbulence belliqueuse qu'on nous impute? Or on compte en France quatre millions de ces propriétaires, quatre millions de familles attachées au sol, environ vingt millions d'habitants employés à l'agriculture. La révolution de 89 a été surtout sociale, et une société d'hommes dont la majorité arrive par la possession de la terre au demi-bien-être, puis au bien-être, devient forcément pacitique ; le meilleur moyen de la ramener aux instincts guerriers serait de la ruiner par système. Quant à la bourgeoisie, aux industriels, aux commerçants, aux hommes de profession libérale, à toute la classe de ceux qui portent un habit et possèdent un capital, chacun sait que depuis quarante ans, et surtout depuis vingt ans, la fortune mobilière s'est prodigieusement accrue, et, avec
elle, le besoin du bien-être; presque toutes les familles aisées ou riches fondent le principal de leur revenu sur quelques morceaux de papier imprimés au nom d'une compagnie, et la maîtresse pensée de leur vie est le désir d'assurer un capital et du bien-être à leurs enfants. Peut-on comparer un pareil esprit à celui de la génération qui vivait au commencement du siècle, alors que l'armée était la grande carrière, et que la guerre continue ouvrait à chaque ambition des perspectives illimitées? Encore une fois, la société française a trouvé son assiette : c'est en politique, par l'instabilité de ses gouvernements, du côté du comble, que l'édifice demeure inachevé; sur les autres points, par l'égalité, par l'admission de tous à tous les emplois, par l'éparpillcment de la propriété foncière, par l'énorme augmentation de la propriété mobilière, il est construit; nous n'avons plus qu'à l'entretenir, à l'améliorer, à l'orner, Surtout à assainir le rez-de-chaussée, qui, comme tous les endroits bas, étroits et mal éclairés, incommode et mécontente ceux qui l'habitent. Or un propriétaire qui s'installe dans une bonne maison n'est pas homme à casser les vitres d' autrui, il tient aux siennes; et l'on peut dire avec certitude que la France contemporaine, interrogée sur ses dispositions intimes, laissée à son sens rassis, et consultée loyalement, répondrait qu'à moins d'être poussée à
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bout et provoquée. 1 malgré elle à la guérie, elle veut désormais arranger tranquillement sa maison qui est bonne, et ne souhaite en aucune façon qif on la mène, fusils chargés, pour camper avec fracas dans deux ou trois chambres du voisin.
Telles sont les véritables pensées de la France; que nos adversaires veuillent bien les vérifier et les comprendre, et aussitôt le motif sûr lequel, ils fondent leurs exigences tombera avec le malentendu qui le soutenait. Us se glorifient d'obéir à leur conscience ; ce n'est donc point à eux de violenter la conscience d'aulrui. Il ne s'agit pas ici de point d'honneur chevaleresque ou militaire; il s'agit de devoir, et ce serait manquer au devoir ([ne de leur abandonner, comme ils le demandent, deux provinces françaises, un million de nos concitoyens : s'il y a des hommes qui de cœur et de volonté soient Français, ce sont les compatriotes de Kléber, de Rapp, de Kùss et d'Uhrich. Le siège de Strasbourg vient d'en témoigner; la presse allemande elle-même le reconnaît. Exiger qu'ils perdent leur patrie, qu'ils en subissent une autre, qu'ils entrent dans les régiments prussiens, pour tirer peut-être plus tard contre des Français : voilà une injustice énorme, digne du premier Napoléon que les Allemands maudissent comme un malfaiteur. Imposer à la France un tel sacrifice, c'est ordonner à une mère de livrer un de ses enfants;
cela est contre la nature et contre la conscience ; la bouche qui, sous la contrainte de la force, balbutierait un tel pacte se rétracterait tout bas, et se promettrait à elle-même, comme la Prusse après léna, de ne pas couronner une promesse criminelle par une résignation plus criminelle encore. Sur tout le reste, des concessions , de grandes concessions sont possibles; nous pouvons, et nous devons, même au prix de pénibles sacrifices, donner à nos adversaires la preuve que nous acceptons la paix sans arrière-pensée, à demeure, et non comme une trêve. Accordons-leur des garanties; l'intérêt et Tamour-propre en souffriront, il n'importe. Mais qu'ils ne réclament rien au delà, rien qui soit contre notre conscience, rien qu'un peuple honnête ne puisse imposer à un peuple honnête. Sinon, et à supposer qu'ils l'extorquent, ils auront tort; car l'injustice est une semence impérissable de guerre; à cet égard, l'histoire, à défaut du cœur, parle assez haut; ils n'ont qu'à consulter leurs souvenirs de 1807 et de 1813, pour savoir que leur oppression a produit leur révolte,— et que Wagram, léna ont eu pour fruits Leipsick et Waterloo.
J'ai rencontré plusieurs fois Mérimée dans le inonde. C'était un homme grand, droit, pâle, et qui, sauf le sourire, avait l'apparence d'un Anglais ; du moins il avait cet air froid, distant, qui écarte d'avance toute familiarité. Rien qu'à le voir, on sentait en lui le flegme naturel ou acquis, l'empire de soi, la volonté et l'habitude de ne pas donner prise. En cérémonie surtout, sa physionomie était impassible. Même dans l'intimité et lorsqu'il contait une anecdote bouffonne, sa voix restait unie, toute calme ; jamais d'éclat ni d'élan ; il disait les détails les plus saugrenus, èn termes propres, du ton d'un homme qui demande une tasse de thé. La sensibilité chez lui était domptée jusqu'à paraître absente; non qu'elle le fût, tout au contrairet-rnais il y a des chevaux de race si bien mates par leur