‹ Essais de critique et d'histoireChapitre 61 sur 64 · Lettres à une inconnue, chez Michel Lév · texte numérisé non relu

Lettres à une inconnue, chez Michel Lév

maître, qu'une fois sous su main ils ne sej>erniettent plus un soubresaut. Il faut dire que le dressage avait commencé de bonne heure /A dix ou onze ans, je crois, ayant commis quelque faute, il fut grondé très-sévèrement et renvoyé du salon; pleurant, bouleversé, il venait de fermer la porte, lorsqu'il entendit rire; quelqu'un disait : « Ce pauvre enfant! il nous croit bien en colère! » L'idée d'être dupe le révolta, et il se jura de réprimer une sensibilité si humiliante* £t .liai-parole.. Mémnêso apisteîn. « Souviens-toi d'être en défiance », telle fut sa devise. Être en garde contre l'expansion, l'entraînement et l'enthousiasme, ne jamais se livrer tout entier, réserver toujours une part de soi-même, n'être dupe ni d'autrui ni de soi, agir et écrire comme en la présence perpétuelle d'un spectateur indifférent et railleur, êtresoi-même ce . spectateur, voilà le trait de plus en plus fort qui s'est gravé dans son caractère, pour laisser une empreinte dans toutes les parties de sa vie, de son œuvre et de son talent 1 .

I. Ou dirait qu'il s'est peint lui-même dans Saint-Clair, personnage du Vase étrusque. « Il était né avec un cœur tendre et aimant ; mais à un âge où Ton prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades... Dès lors il se fit une étude de cacher tous Les dfibprs de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante./ . Tjàns le monde, il obtint la triste répulsion d'insensible et d'insouciant... Il avait beaucoup voyagé,.

- PKOSPER MÉKIMÉE.

Il a vécu en amateur : on ne peut guère vivre autrement quand on a la disposition critique; à force de retourner la tapisserie, on finit par la voir habituellement à l'envers. En ce cas, au lieu de personnages beaux- et bien posés, on contemple des bouts de ficelle; il est difficile alors d'entrer avec abnégation et comme ouvrier dans une œuvre commune, d'appartenir même au parti que l'on sert, même à l'école que l'on préfère, même à la science qu'on cultive, même à l'art où on excelle ; si parfois on descend en volontaire dans la mêlée, le plus souvent on se tient à part. Il eut de bonne heure quelque aisance, puis un emploi commode et intéressant, l'inspection des monuments historiques, puis une place au Sénat et des habitudes à la cour. Aux monuments historiques, il fut compétent, actif et utile; au Sénat, il eut le bon goût d'être le plus souvent absent ou muet ; à la cour, il avait son indépendance et son franc-parler . Voyager, étudier, regarder, se promener à travers les hommes et les choses, telle a été son occupation; ses attaches officielles ne le gênaient pas. D'ailleurs, un homme d'autant d'esprit se fait respecter quand même; son ironie transperce les mieux cuirassés. — Il faut voir avec quelle désin-

bcaucoup lu, et ne parlait de ses voyages et de ses lectures qu<* lorsqu'on l'exigeait. » — Darcy, dans la Double Méprise, est encore un caractère analogue au sien.

voilure il la manie, jusqu'à la tourner contre luimême, et faire coup double. Un jour, à Biarritz, il avait lu une de ses Nouvelles devant l'impératrice. « Peu après ma lecture, je reçois la visite d'un homme de la police, se disant envoyé par la grande-duchesse, c Qu'y a-t-il pour votre service? » — Je viens, de la part de Son Altesse Impériale, » vous prier de venir ce soir chez elle avec votre ro- » man. — Quel roman? — Celui que vous avez lu » l'autre jour à Sa Majesté. Je répondis que j'avais » l'honneur d'être le bouffon de Sa Majesté et que » je ne pouvais aller travailler en ville sans saper- »> mission, et je courus tout de suite lui raconter la ■> chose. Je m'attendais qu'il en résulterait au moins '> une guerre avec la Russie, el je fus un peu mor- •> lifié que non-seulement on m'autorisât, mais »> encore qu'on me priât d'aller le soir chez la » grande-duchesse, à qui on avait donné le police- >) man comme factotum. Cependant, pour me sou- )) lager, j'écrivis à la grande-duchesse une lettre >) d'assez bonne encre. » Cette lettre « d'assez bonne encre » serait une pièce curieuse, et je suis sur qu'on ne lui a plus envoyé le factotum. — Quant aux corps constitués, il n'est guère possible de les aborder avec plus de sérieux extérieur et moins de déférence intime. Grave, digne, posé dans sa cravate, quand il faisait une visite académique ou improvisait un discours public, ses façons étaient irré-

prochables; cependant, en sourdine, la serinette d'arrière-plan jouait un air comique qui tournait en ridicule l'orateur et les auditeurs. « Le prési- » dent des antiquaires s'est levé et tout le monde » avec lui. Il a pris la parole et a dit qu'il proposait » de boire à ma santé, attendu que j'étais remar- » quable à trois points de vue, c'est à savoir : comme » sénateur, comme homme de lettres et comme sa- » vant. Il n'y avait que la table entre nous, et j'avais » une grande envie de lui jeter à la tête un plat de- » gelée au rhum... Le lendemain, j'ai entendu le » procès-verbal de la veille, où il était dit que » j'avais parlé très-éloquemment. J'ai fait un speech » pour que le procès-verbal fût purgé de tout ad- > verbe, mais en vain. » — Candidat à l'Académie di\s inscriptions, et conduit chez des érudits d'as- P 'ct redoutable, il écrivait au retour : « Avez-voûs » jamais vu des chiens entrer dans le terrier d'un )) blaireau? Quand ils ont quelque expérience, ils >» font une mine effroyable en y entrant , et souvent ils » en sortent plus vite qu'ils n'y sont entrés, car c'est >. une vilaine bête à visiter que le blaireau. Je pense » toujours au blaireau en tenant le cordon de la » sonnette d'un académicien, et je me voif; in the » r.ùnd's eye tout à fait semblable au chien que je >» vous disais. Je n'ai pas encore été mordu cepen- » dant; mais j'ai fait de drôles de rencontres. » Il fut reçu et eut, à côté des autres, son terrier archéolo-

«jique. Mais on devine bien qu'il n'était pas d'humeur à se confiner dans celui-ci ni dans un autre ;tous «eux qu'il habita avaient plusieurs sorties.} Il y avait <*n lui deux personnages : l'un qui, engSçp' dans la société, s'y acquittait correctement de la besogne obligée et de la parade convenable; Tauire qui se tenait à côté ou au-dessus du premier, < t d'un air narquois ou résigné le regardait CadreT Pareillement il y avait en lui deux personnages dans les affaires de cœur. Le premier, l'homme naturel, était bon et même tendre. Nul n'a été .plus loyal, plus sur en amitié; quand il avait une fois donné sa main, il ne la retirait plus. On le vit bien quand il défendit M. Libri contre les juges et contre l'opinion; c'était l'action d'un chevalier qui, à lui seul, combat une armée. Condamné à l'amende et conduit en prison, il ne prit point des airs de martyr, et mit autant de grâce à subir sa mésaventure qu'il avait mis de bravoure à la provoquer. Il n'en dit rien, sauf dans une préface, et encore en manière d'excuse, alléguant qu'il avait dû, « au mois de juillet précédent, passer quinze jours dans un endroit où il n'était nullement incommodé du soleil et où il jouissait d'un profond loisir. » Rien de plus ; c'est le sourire discret et fin du galant homme. — Outre cela, serviable, obligeant; des gens qui le priaient de s'employer pour eux s'en allaient déconcertés par sa froide mine; un mois

après, il arrivait chez eux ayant en poche la faveur demandée. Dans sa correspondance, il lui échappe un mot frappant que tous ses amis disent trèsvrai : « Il m'arrive rarement de sacrifier les autres à moi-même, et, quand cela m'arrive, j'en ai tous 1rs remords possibles ». — A la tin de sa vie on trouvait chez lui deux vieilles dames anglaises auxquelles il parlait peu, et dont il ne semblait pas se soucier beaucoup; un de mes amis le vit les larmes aux yeux parce que l'une d'elles était malade. Jamais il ne disait un mot de ses . sentiments profonds; voici une correspondance d'amour, puis d'amitié, qui a duré trente ans; la dernière lettre est datée de son dernier jour, jet l'on ne sait pas le nom de sa correspondante.- JPour qui sait lire ces lettres, il y est gracieux, aimant, délicat, véritablement amoureux, et, qui le croirait? poëte ' parfois, ému jusqu'à devenir superstitieux, comme v un Allemand lyrique>Cela est si étrange, qu'il faut 1 : ' citer presque tout. — « Vous aviez été si long- » temps sans m' écrire, que je commençais à être » inquiet. Et puis j'étais tourmenté d'une idée sau- » grenue que je n'ai pas osé vous écrire. Je visitais » les Arènes de Nîmes avec l'architecte du départet> ment, lorsque je vis à dix pas de moi un oiseau ») charmant, un peu plus ^ros qu'une mésange, le » corps gris de lin, avec des ailes rouges, noires et v blanches. Cet oiseau était perché siirune corniche

PHOSPER MÉRIMÉE.

el me regardait fixement. J'interrompis Parchi- )> leetc pour lui demander le nom de cet oiseau. » (/est un grand chasseur, et il me dit qu'il n'en

> avait jamais vu de semblable. Je m'approchai, et >» l'oiseau ne s'envola que lorsque j'étais assez près

> Je lui pour le toucher. 11 alla se poser à quelques » pas de là, me regardant toujours. Partout où » j'allais, il semblait me suivre, car je l'ai trouvé à » tous les étages de l'amphithéfttre. Il n'avait pas de » compagnon, et son vol était sans bruit comme » celui d'un oiseau nocturne. Le lendemain, je » retournai aux Arènes et je revis encore mon oi- » seau . J'avais apporté du pain que je lui jetai, mais >• il n'y toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse » sauterelle, croyant, à la forme de son bec, qu'il « mangeait des insectes, mais ilneparutpas en faire » cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me » dit qu'il n'existait pas dans le pays d'oiseaux de » cette espèce. Entin, à la dernière visite que j'ai » faite aux Arènes, j'ai rencontré mon oiseau ton- » jours attaché à mes pas, au point qu'il est entré » avec moi dans un corridor étroit et sombre, où » lui, oiseau du jour, n'aurait jamais dû §e hasar- » der. Je me souvins alors que la duchesse de Buc- » kingham avait vu son mari sous la forme d'un » oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint » que vous étiez peut-être ftiortç et que vous aviez » pris cette forme pour me voir/Malgré moi, cette

» bètisc me tourmentait, et je vous assure que j'ai » été enchanté de voir que votre lettre portait la » date du jour où j'ai, vu pour la première fois mon » oiseau merveilleux. > — Voilà comme nt^même chez un sceptique, le^cœur ^j^l'in^inationjravaillentj c'est une « bêtise » ; il n'en est pas moins vrai qu'il était sur le seuil du rêve et dans le il xand chemin de l'amour 1 .

Mais à côté de l'an^ureuà siU)MstaiU(LC£iiique, et le conflit des deux personnages dans lemême homme produisait des effets singuliers. En pareil cas, il vaut peut-être mieux n'y pas voir trop clair. (( Savez-vous bien, disait la Fontaine, que, pour peu que j'aime, je ne vois les défauts des personnes non plus cju'unc taupe qui aurait cent pieds de lerre sur elle? Dès que j'ai un grain d'amour, je no manque pas d'v mêler tout ce que j'ai d'encens dans mon magasinX» C'est peut-être pour, cela qu'il était si aimable. — Dans les lettres de Mérimée, l^dureiés . pleuren t avec Jca .douceurs : « Je vous

1. Voici de lui une action généreuse et délicate; Béranger, en pareil cas, en fit une semblable : « J'allais être amoureux quand je suis parti pour l'Espagne. La personne qui a causé mon voyage nVn a jamais rien su. Si j'étais resté, j'aurais peut-être fait une grande sottise, celle d'offrir à une femme digne de tout le bonheur dont on peut jouir sur la terre, de lui offrir, dis-je, en échange de la perte de toutes les choses qui lui étaient chères, une tendresse que je sentais moi-même très-inférieure au sacrifice, qu'elle aurait peut-être fait.

PPOSPER MÉRIMÉE.

» avouerai que vous m'avez paru fort embellie au o physique, mais point au moral... vous avez tou- » jours la taille d'une sylphide, et, bien que blasé »> sur les yeux noirs, je n'en ai jamais vu d'aussi

> grands à Constanlinople ni à Smyrne. Maintenant, » voici le revers de la médaille : Vous êtes restée ■> enfant en beaucoup de choses, et vous êtes deve- » nue, par-dessus le marché, hypocrite... (Vous » croyez (pie vous avez de l'orgueil, j'en suis^ien » lâché, mais vous n'avez qu'une petite vanité bien » digne d'une dévotey La mode est au sermon au- » jourd'hui. Y allez-vous? Il ne vous manquait plus » (pie cela. » — Et un peu plus tard : c Dans tout

> ce que vous dites et tout ce que vous faites, vous •» substituez toujours à un sentiment réel un con- » venu. . . Au reste, je respecte les convictions, même » celles qui me paraissent le plus absurdes. Il y a en » vous beaucoup d'idées saugrenues, pardonnez- » moi le mot, que je me reprocherais de vous ôter, y> puisque vous y tenez et que vous n'avez rien à » mettre à la place. » Après deux mois de tendresses, de querelles et de rendez-vous, il conclut ainsi : « Il me semble que tous les jours vous êtes plus » égoïste. Dans nous, vous ne cherchez jamais que »> vous. Plus je retourne cette idée, plus elle me pa- » rail triste. . . Nous sommes si différents, qu'à peine o pouvons-nous nous comprendre..^ — Il parait qu'il avait rencontré un caractère aussi rétif, et

aussi indépendant que le sien « a lioness, tlwugh » tame », et il l'analyse. « C'est dommage que nous » ne nous voyons pas le lendemain d'une querelle ; » je suis sûr que nous serions parfaitement aima- » bles l'un pour l'autre... Assurément, mon plus » ^rand ennemi, ou, si vous voulez, mon rival dans » votre cœur, c'est votre orgueil ; tout ce qui froisse » cet orgueil vous révolte; vous suivez votre idée, » peut-être à votre insu, dans les plus petits détails. » N'est-ce pas votre orgueil qui est satisfait lorsque > je baise votre main? Vous êtes heureuse alors, » m'avez- vous dit, et vous vous abandonnez à votre » sensation parce que votre orgueil se plaît a une » démonstration d'humilité. . . » — Quatre mois plus lard, et à distance, après une brouille plus forte : « Vous êtes une de ces chillywomm of the Nortk, •> vous ne vivez que par la tête... Adieu, puisque » nous ne pouvons être amis qu'à distance. Vieux » l'un et l'autre, nous nous retrouverons peut-être » avec plaisir. » Puis, sur un mot affectueux, il revient. — Mais l'opposition des caractères est toujours la même ; il ne peut souffrir qu'une femme soit femme : « Rarement je vous accuse, sinon de » ce manque de franchise qui me met dans une dé- » lîance presque continuelle avec vous, obligé que je » suis de chercher toujours votre idée sous un dégut- » sèment. . . Pourquoi, après si longtemps que nous » sommes ce que nous sommes l'un pour l'autre,

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» ètes-vous encore à réflérhir plusieurs jours avant » de répondre à la question la plus simple?. . . Entre » votre tète et votre cœur, je ne sais jamais qui l'eni- » porte, vous ne le savez pas vous-même, mais vous » donnez toujours raison â votre tète... S'il y a un » tort de votre part, c'est assurément cette préfé- » renée que vous donnez à votre Orgueil sur ce qu'il » y a de tendresse en vous. Le premier sentiment » est au second comme un colosse à un pygmée. Et » cet orgueil n'est au fond qu'une variété de Fé- » goîsmc. » Tout cela finit par une bonne et durable amitié. — Mais n'admirez-vous pas cette manière agréable de faire sa cour? On se rencontrait au Louvre, à Versailles, dans les bois des environs; on s'y promenait tète à tète, en secret, longuement, même en janvier, plusieurs fois par semaine; il admirait « une radieuse physionomie, de fines atta- » ches, une blanche main, de superbes cheveux » noirs a, une intelligence et une instruction dignes de la sienne, les grâces d'unç beauté originale, les attraits d'une culture composite, les séductions d'une toilette et d'une coquetterie savantes; il respirait le parfum exquis d'une éducation si choisie et d'une « nature si raffinée qu'elles résumaient pour lui toute une civilisation » ; bref, il était sous le charme. Au retour, l'observateurr éprenait son office ; il démêlait le sens d'une réponse, d'un geste ; il se détachait de son sentiment pour juger un

caractère ; il écrivait des vérités et des épigrammes que le lendemain on lui rendait.

Tel il fut dans sa vie, tel on Jjg i£U&yye. dans ses livres. Il a écrit et étudié en amateur, passant d'un sujet ix un autre, selon l'occasion et sa fantaisie, sans se donner à une science, sans se mettre au service d'une idée. Ce n'était pas faute d'application ou de compétence. Au contraire, peu d'hommes ont été plus et mieux instruits. Il possédait six langues, avec leur littérature et leur histoire, l'italien, le grec, le latin, l'anglais, l'espagnol et le russe; je crois qu'en outre il lisait l'allemand. De temps en temps une phrase de sa correspondance, une note montre à quel point il avait poussé ces études. Il parlait calo, de manière à étonner les bohémiens d'Espagne. Il entendait les divers dialectes espagnols et déchiffrait les vieilles chartes catalanes. Il savait la métrique des vers anglais. Ceux-là seuls qui ont étudié une littérature entière, dans l'imprimé et dans le manuscrit, pendant les quatre ou cinq âges successifs de la langue, du style et de l'orthographe, peuvent apprécier ce qu'il faut de facilité et d'efforts pour savoir l'espagnol comme l'auteur de Don Pèdre, et le russe comme l'auteur des Cosaques et du Faux Déniêirius. Il était naturellement doué pour les langues et en avait appris jusque dans l'âge mûr : vers la lin de sa vie, il devenait philologue et s'adonnait,

à Cannes, aux minutieuses études qui composent la grammaire comparée. — A cette connaissance drs livres il avait ajouté celles des monuments; s< s rapports prouvent qu'il était devenu spécial pour ceux de la France ; il comprenait non-seulement IVtt'et, mais la technique de l'architecture, lî avait étudié chaque vieille église sur place, avec F aide dos meilleurs architectes; sa mémoire locale était excellente et exercée : né dans une famille de peintres, il avait manié le pinceau et faisait bien l'aquarelle; bref, en ceci comme en tout sujet, il était allé au fond des choses; ayant Fhorreur des phrases spécieuses, il n'écrivait qu'après avoir touché le détail probant. On trouverait difficilement une tète d'historien dans laquelle la collection préalable, bibliothèque et musée, soit si complète. — Ajoutez-y des dons encore plus rai es, ceux qui permettent de faire revivre ces débris morts, je veux dire l'expérience de la vie et l'imayinatiûiL lucide. Il avait beaucoup voyage, deux fois en Grèce et en Orient, douze ou quinze fois en Angleterre, en Espagne et ailleurs, et partout il avait observé les mœurs, non-seulement de la bonne compagnie, mais de la mauvaise. « J'ai

> mangé plus d'une fois à la gamell avec des gens

> qu' un Anglais ne regarderait pas , d peur de perdre

> le respect qu'il a pour son proprfc œil. J'ai bu à la

> même outre qu'un galérien. » 11 avait vécu fami-

PROSPEII MÉRIMfrE.

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lièrement avec des gitanos et des toréadors. Il faisait des eontes le soir à une assemblée de paysans et de paysannes de l'Ardèche. Un des endroits où il se trouvait le mieux à sa place, c'était dans une venta espagnole, avec « des muletiers et des paysannes d'Andalousie » . ^cherchait des types frustes et jntacts, « par une curiosité inépuisable de toutes les variétés de l'espèce humaine », et formait dans sa mémoire une galerie de caractères vivants, la plus précieuse de toutes ; car les autres, celles des livres et des édifices, sont des coquilles jadis habitées, maintenant vides, dont on ne comprend la structure qu'en se figurant, d'après les espèces survisantes, les espèces qui ont vécu. Par une divination vive, exacte et prompte, il faisait cette reconstruction mentale. On voit par la Chronique de Charles JA', par les Débuts d'un aventurier, par le Théâtre de Clara Gazul, que tel est son procédé involontaire. Ses lectures aboutissent naturellement à la demi- vision de l'artiste, à la mise fin scène, au roman qui ranime le passé. Avec tant d'acquis et des facultés si belles, il eût pu prendre dans l'histoire et dans l'art une place à la fois trèsgrande et très-haute; il n'a pris qu'une place moyenne dans l'histoire, et une place haute, mais étroite, dans l'art.

C'est qu'j& se défiait, et que trop de défiance est nuisible. Pour obtenir d'une étude tout ce qu'elle

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peut donner, il faut, je crois, se donner tout entier à elle, l'épouser, ne pas la traiter comme une maîtresse avec qui Ton s'enferme deux ou trois ans, sauf à recommencer ensuite avec une autre^Un liomme ne produit tout ce dont il est capable qui) lorsque, ayant conçu quelque forme d'art, quelque méthode de science, bref, quelque idée générale, il la trouve si belle qu'il la préfère à tout, notamment à lui-même, et l'adore comme une déesse qu'il est trop heureux de servir. M£iimé£aussi pouvait s'éprendre et adorer; mais au bout d'un emps, le critique en lui se réveillait, jugeait, la /déesse, trouvait qu'elle n'était pas assez divine, f Toutes nos méthodes de science, toutes nos formes >l'art, toutes nos idées générales ont quelque endroit faible; l'insuffisant, l'incertain, le convenu, postiche . y abondent; il n'y il. que l'iUusiûn^de ( l'amour qui puisse les trouver parfaites, et un sceptique n'est pas longtemps amoureux^iCelui-ci mettait son lorgnon, et dans la belle statue démêlait le manque d'aplomb, la restauration fausse et spécieuse, l'attitude de mode : il se dégoûtait et s'en allait, non sans motifs. Il les indique en passant, ces motifs; il voit ce qu'il y a de hasardé dans notre philosophie de l'histoire, ce qu'il y a d'inutile dans notre manie d'érudition, ce qu'il y a d'exagéré dans notre goût pour le pittoresque, ce qu'il y a d'insipide dans notre peinture du réel-

PROSPKIl MÉ1UMÉE. W9 ,

Ouc les inventeurs et les badauds acceptent le système ou le style par amour-propre ou par niaiserie; pour lui, il s'en défend, ou, s'il ne s'en est pas défendu, il s'en repenl. « Vers fan de grâce 18:27, ) j'étais romantique. Nous disions aux classiques : Point de salut sans la couleur locale. Nous entendions par couleur locale ce qu'au xvif siècle on appelait les mœurs; mais nous étions très-fiers de notre mot, el nous pensions avoir imaginé le mot et la chose. » Depuis, ayant fabriqué des poésies illyriques que les savants d'outre-Pdiin traduisirent d'un grand sérieux, il put se vanter d'avoir fait de la couleur locale. « Mais le procédé était si simple, si facile, que j'en vins à douter du mérite de la couleur locale elle-même, cl que je pardonnai à llac.inc d'avoir policé les sauvages héros ; de Sophocle et d'Euripide. » — Vers la fin de sa vie, il évitait de parti pris toutes les Ihéories; à ses yeux, elles n'étaient bonnes qu'à duper des philosophes ou à nourrir des professeurs : il n'acceptait e! n'échangeait que des anecdotes, de pelils faits d'observalion, par exemple, en philologie, la date précise où l'on cesse de rencontrer dans le vieux fiançais les deux cas survivants de la déclinaison latine. A force de vouloir kciulilude, il desséchait J la science el ne gardait de la piaule que le bois y sans les (leurs. On ne. peut expliquer autrement la froideur de ses essais historiques, Don Pèdre, les

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